Carlo Suarès : La fin du grand mythe VII


02 Apr 2016

(Extrait de Carnet No 7. Juillet 1931)

Indétermination ou spécialisation ?

La comédie métaphysique réduite à un seul thème, l’universel, qui s’interroge pour nier son interrogation, vient de nous révéler grâce à l’obstination retardatrice du personnage « l’Éternel », le thème fondamental qui donne naissance à la fois à l’Éternel, à Dieu, à Satan, à tous les personnages, au metteur en scène, aux figurants, aux accessoires.

Si en effet le germe initial est l’homme lui-même, et si son accomplissement consiste en ceci qu’il se réalise sans se spécialiser (tandis que tous les règnes qui ont précédé cette réalisation ne sont que des spécialisations intempestives issues du tronc originel) les deux solutions que représentent Dieu et l’Éternel, la solution virtuelle de l’équation humaine, et sa solution réelle, existent dans l’inconscient sous deux formes à la fois antagonistes et complémentaires : la volonté de sortir de l’indétermination, et la volonté de ne pas entrer dans la spécialisation. La nature essentielle de l’homme (son origine et sa fin) est de se déterminer sans se spécialiser, de sorte que sa lutte consiste à briser à chacune de ses étapes la définition de lui-même que lui a dictée sa victoire sur l’indétermination, car cette définition le ferait avorter. De là toutes les révoltes et les révolutions qui surgissent aussitôt que la forme extérieure d’une définition des hommes (catégories sociales etc…) tend à briser l’indétermination au bénéfice d’une spécialisation qu’à tout prix il est essentiel d’éviter.

On voit déjà comment ce combat mythique peut se faire jouer par des personnages différents. En particulier, le personnage « Femelle » joue avec beaucoup de réalisme le rôle de la spécialisation, ainsi qu’on peut l’observer dans les républiques femelles des termites, des fourmis et des abeilles, où dès avant leur naissance les individus sont mutilés et modelés de façon à créer des types parfaitement spécialisés et organiquement adaptés à leurs fonctions sociales, si bien que celles-ci deviennent de véritables Entités collectives, grâce à la destruction de tout ce que l’individu peut avoir d’original. L’individu n’est plus qu’un rouage d’une énorme machine collective. Une spécialisation analogue à laquelle voudraient tendre les systèmes d’éducation et de travail qui nourrissent le Mythe, est essentiellement, irréductiblement antihumaine, donc rien au monde ne pourra fort heureusement en assurer jamais le triomphe, et cela par définition.

L’état de détermination totale et de non-spécialisation totale est ce que tout au début de notre exposé nous avons appelé l’état de présence totale et d’absence totale. La non-spécialisation en effet ne veut pas dire indétermination. Là justement est toute la question : l’antinomie est parfaitement réductible. Nous y reviendrons plus loin. Pour le moment nous voulons mettre en évidence la volonté de « retardement » de l’Éternel, qui, sans détruire l’idée d’une évolution organique à travers les âges la remet à sa place, mais à l’intérieur d’une réalité métaphysique éternelle et absolue, en la dépouillant de tout ce qu’a de puéril l’idée d’une « évolution » qui « évolue » sans contenir sa fin dans son commencement (chaque fin dans chaque commencement). Ainsi réduite l’évolution ne s’applique qu’à ce qui n’est pas la Vérité.

Évolution ou retardement?

La volonté de retardement est le refus du germe humain pur de se laisser entraîner dans une branche latérale de son arbre généalogique; donc son refus d’octroyer la Vérité ou le pouvoir à toute pousse qui n’a pas démontré qu’elle appartient au tronc et non à une branche quelconque. Cette pousse ne peut démontrer son authenticité qu’en prouvant qu’elle a accompli l’arbre généalogique, et elle ne peut le faire qu’en le connaissant au point de s’identifier à lui; en d’autres termes elle doit lui arracher la vérité. Ainsi (et selon la loi du renversement que nous constatons toujours dans la projection de l’inconscient) le gardien de la Vérité est par définition celui qui s’oppose à elle lorsqu’elle se présente à lui. Ainsi Pharaon s’oppose à Moïse (et l’on comprend maintenant pourquoi l’Éternel à la fois incite Moïse à demander à Pharaon la libération du peuple, et endurcit le cœur de Pharaon pour qu’il ne laisse pas aller le peuple) ainsi les Juifs s’opposent à Jésus, et le Christianisme ne triomphe qu’après la destruction de Jérusalem, ainsi le socialisme ne peut s’édifier que sur les ruines de la civilisation judéo-chrétienne, mais cette civilisation capitaliste d’aujourd’hui refuse d’admettre que ses institutions, comme les autres, doivent être détruites par l’humain non mythique.

Cette comédie de l’inconscient est vraiment surprenante, qui contraint le « Bien » à devenir un « Mal » qui détruit le « Bien », afin qu’un nouveau « Bien » la détruise et renverse son ordre en une victoire qui finit aussi par se transformer en « Mal », indéfiniment! Cet invraisemblable vaudeville, qui donne à la fois tort et raison à Dieu et à Satan est la meilleure preuve de la complicité de ces deux personnages, ou plutôt de leur identité; la preuve aussi qu’ils sont interchangeables selon qu’on les regarde d’un côté ou de l’autre. A la fin du Mythe on s’aperçoit qu’il n’y a eu ni marche en avant ni recul, qu’il n’y a pas eu d’ascension ni de chute, mais que tout le drame a consisté en un jeu de lumières et d’ombres qui a revêtu l’humain d’oripeaux fantastiques en une tragédie atroce et bouffonne qui a existé de ne pas exister et dont le but était de se dissiper elle-même.

Satan

Satan est la spécialisation intempestive qui usurpe à tout instant le thème final de la réalisation, en croyant pouvoir l’accaparer. Il pousse donc à tout instant l’indétermination à choisir. Dieu, ou la solution en puissance, étant le gardien de l’indétermination, étant l’indétermination elle-même, ne peut pas choisir. Satan doit donc lui arracher une spécialisation qui est vaincue d’avance. Si nous gardons présent à l’esprit le fait que nous avons appelé Dieu la solution virtuelle de l’équation métaphysique, nous voyons que Satan est la volonté qu’a cette solution virtuelle de sortir de son indétermination, en s’offrant à elle-même la tentation d’une spécialisation afin de la rejeter, ce refus lui étant imposé par l’Éternel, c’est-à-dire par la solution réelle.

Satan est en somme la carotte que l’âne métaphysique se place devant lui-même afin de s’obliger à marcher; et l’on se demande en effet comment il avancerait si à chaque instant son désir intense de manger la carotte n’était mis en défaite par sa propre victoire. Ce désir est en effet vaincu d’avance du fait qu’il est utilisé pour la marche et transformé en « devenir ».

Devenir et renversement

L’indétermination est obligée de vaincre sa volonté de sortir d’elle-même par la voie de la spécialisation, celle-ci étant la tentation de Satan, et cette tentation étant absolument indispensable, puisque sans elle l’équation demeurerait indéfiniment virtuelle. En effet, la solution virtuelle, Dieu, est absolument incapable de parvenir directement à la solution réelle (l’Éternel), puisque si elle le pouvait elle serait réalisée, elle n’aurait pas de devenir, elle n’existerait pas.

Donc elle est incapable de « devenir » autrement qu’en triomphant sur des spécialisations successives. Ces spécialisations sont le « reflet » de la solution réelle, de la détermination définitive; elles sont véritablement la projection de l’Éternel en ce que sa passivité apparente a d’essentiellement actif.

Si en effet l’Éternel est éternellement retardateur, s’il est éternellement le gardien du germe initial et final non spécialisé de l’humain, c’est afin de réduire éternellement l’indétermination au sein de la détermination, et le devenir dans l’éternité. Ce principe immuable du Mythe n’est en aucune façon touché par la comédie du devenir, bien qu’il réside en celui-ci. Et si la Vie éternelle n’a aucun but puisqu’en elle le commencement et la fin sont conjoints, l’Éternel mythique et le devenir ont des buts très nets qui s’opposent l’un à l’autre. Ainsi le propre du Mythe est de se nier du fait même qu’il s’affirme, et de marquer à chacun de ses instants qu’il ne peut avoir d’autres victoires que ses propres défaites.

Le « devenir divin » est donc strictement synonyme de « victoire sur Satan », et cette donnée de l’inconscient est si exacte que la première théogonie et cosmogonie égyptienne, et la plus importante ainsi que nous le verrons dans un autre exposé, porte comme titre « Livre qui connaît les devenirs de Râ et le renversement d’Apâp », Apâp étant le grand serpent. Les devenirs du Dieu et le renversement du serpent sont synonymes, strictement.

Nous reviendrons plus loin sur cette extraordinaire cosmogonie signalée par M. Amélineau, qui contient en germe l’équation mythique toute entière. Comme tous les témoignages authentiques de l’histoire de l’inconscient, le simple titre de ce papyrus est éblouissant de clarté, et inépuisable de signification. Le fait que ces « devenirs » de Râ et ce « renversement » d’Apâp sont une cosmogonie, contrairement à la stricte logique qui demanderait que le titre d’une cosmogonie fût plus approprié à une genèse, et l’extrême exactitude des mots « devenirs » et « renversement » avaient déjà, fort heureusement, éveillé l’attention de M. Amélineau.

Aussi bien ces «  devenirs », au pluriel, s’adapteront fort bien plus tard aux Élohim, à tort traduits par le mot Dieu au singulier, ou plutôt à dessein se traduisant par un singulier dans leur volonté de rejoindre l’Éternel.

Le serpent et le crocodile

Satan, éternellement triomphant parce qu’éternellement vaincu est le véritable animateur du drame métaphysique, aussi bien que du drame biologique : Il est le seul Médiateur possible entre Dieu et l’Éternel, (entre les Élohim et Jéhovah) comme aussi entre la nature et l’homme en devenir (ou sous-homme).

Du point de vue du développement de la vie sur la planète, il est évident que le germe humain primitif n’a pu construire sa forme humaine définitive qu’en luttant contre son propre désir de se déterminer en s’emprisonnant dans sa propre création. Son affranchissement est fait d’emprisonnements successifs au sein de formes successives construites par lui, qui s’efforcent de l’étouffer afin qu’il les brise.

Pour l’inconscient humain la plus grande source de terreurs est la vision de ces cadavres de toutes les formes successives dans lesquelles l’homme sent que s’il s’était laissé prendre il se serait perdu. Cette vision de toutes les déchéances qu’il a évitées le poursuit et le paralyse, cependant que ses désirs les plus profonds, ses désirs essentiels, l’incitent à se révolter contre sa propre peur. L’inconscient lui transmet en un écho immémorial le souvenir de catastrophes épouvantables, de déchéances terrifiantes, de destructions cataclysmiques, où se brisèrent les nombreuses « révoltes » des volontés qui avaient voulu parvenir au terme avant terme.

La Nature avait impitoyablement brisé ces formes primitives, qui en un gigantesque effort avaient aspiré à être définitives. Les géants du secondaire, dont l’œil frontal était ouvert à la Vision cosmique, ne s’étaient-ils pas redressés déjà, en espérant sauver cette vision qui cependant devait être perdue pour se réaliser? Ces énormes Sauriens déchus, définitivement anéantis par des bouleversements prodigieux marquèrent l’inconscient pour des millénaires de leur épouvantable tragédie. A l’époque tertiaire, déjà, les grands Sauriens, ces Dragons vaincus ont été balayés de la surface du globe. A cette époque-là il n’en reste déjà plus un seul, cependant que les monstrueux pachydermes, pesants et obtus, sont demeurés. La vision frontale n’existe déjà plus sur terre; l’œil unique que la dualité n’avait pas encore vaincu a été détruit; le Saurien écrasé, aplati, le voici qui surgit en rampant des entrailles du sol. Il n’a plus de pattes pour marcher ni d’ailes pour voler; la terre l’a dépouillé, il lui a tout abandonné, il n’a plus rien que le souvenir : c’est le Serpent!

Le Serpent est le plus ancien personnage du drame mythique; il est plus ancien que les hommes et que les dieux, il est la première révolte et la première chute, le Signe, le souvenir, et aussi le seul personnage qui sache indiquer la voie, le seul qui puisse inciter, pousser en avant, forcer l’homme mythique vers son devenir. Il est le premier crucifié de la terre, son premier époux, sa première nourriture, et aussi son premier né. Il est son propre fils, le fils glacé du feu que son Grand Ancêtre le Dragon avait caché dans le centre de la terre. Il est la Connaissance de la Terre et aussi son envoyé chargé d’arracher aux Cieux leur divinité, au feu sa chaleur, à la Vie la vie. Il est l’expression même du fait accompli, de l’aventure inéluctable, de la Dualité. Râ devra constater que le Serpent était là avant lui. Le Dieu génésiaque de la Bible devra constater son impuissance devant lui, puisque toute son aventure divine consistera à le suivre dans la voie que le Serpent était seul à connaître.

Nous reviendrons plus loin sur certains faits remarquables du jardin d’Éden, et sur d’autres faits bibliques concernant le serpent, beaucoup plus tard, lorsque commencera le dernier acte de la Comédie, le signe qui annoncera la Glorification sera la victoire de Jésus sur Satan au moment où Jésus fera pénétrer Satan dans Judas en lui donnant du pain trempé, puis donnera un ordre à Satan que celui-ci exécutera.

Nous avons dit que Satan est la tendance qu’a Dieu de se déterminer en se spécialisant. La Comédie qui se joue consiste à amener Satan à stimuler l’équation vers sa solution définitive, non plus par des tentations successives de spécialisations, mais en utilisant au contraire comme stimulant la solution définitive elle-même. Satan ne demande pas mieux, puisque ce changement de décor lui indiquera qu’il est enfin régénéré et que la dualité elle-même travaille au profit de la non-dualité. Mais ne l’a-t-elle pas toujours fait? N’est-ce pas elle qui a été le moteur de tout, depuis l’origine? N’a-t-elle pas été le devenir lui-même, le seul lien possible entre une solution virtuelle inanimée et la solution réelle et passive de l’équation primordiale?

Que se passe-t-il donc à un moment donné pour aplatir, anéantir le devenir entre un commencement et une fin triomphalement réunis? Que se produit-il qui fasse un jour cesser l’état de lutte? A quel instant le « renversement » est-il terminé au sein d’une perfection qui, ne comportant plus de haut ni de bas, détruit dans sa Réalité tous les redressements?

Absorption

Nous avons vu que s’il existe une équation virtuelle qui dans son devenir s’oblige, elle-même à trébucher par une succession indéfinie de pertes d’équilibres vers sa propre réalité qui est l’équation résolue, c’est afin de se nier elle-même, en d’autres termes l’interrogation doit s’absorber elle-même.

La réalité absolue, nous le répétons, ne consiste pas en une équation flanquée de sa solution, mais elle est la totalité de la Vie, où l’équation aussi bien que sa solution sont transposées, ont cessé d’exister du fait de la résolution. Du point de vue à la fois métaphysique et biologique cela veut dire que si le germe humain universel et éternel parvient à créer sur la planète des organismes humains capables de réaliser l’humain dans sa pureté à la fois primordiale et finale, ce n’est pas seulement en refusant de se laisser entraîner à des spécialisations, mais aussi, par un processus inverse, en réabsorbant toutes les spécialisations qui se sont détachées de lui.

Toute spécialisation de types (minéraux, végétaux, animaux) est une volonté de s’isoler, de se séparer, est une scission au sein de l’universel. Si le germe humain se laissait prendre à ce jeu il refuserait de se laisser entraîner dans ses propres spécialisations (ce qui serait parfait) mais en marquant qu’il n’est pas ces spécialisations, c’est-à-dire en reconnaissant connue véritable leur séparation, de sorte qu’il se déterminerait négativement en s’isolant à son tour, et en se spécialisant dans une non-spécialisation qui loin d’être universelle et vivante serait individuelle et stérile.

Voici donc l’humain contraint à chaque instant de laisser s’échapper hors de lui des spécialisations qui ne le reconnaissent pas mais qu’il doit reconnaître, qui s’enfuient et qu’il doit ré-avaler. Il doit les reprendre, les manger, les assimiler, parce qu’elles sont véritablement lui, lui tel qu’il était à telle période, puis à telle autre période, où, ayant perdu la mémoire, il avait cru ne pas être lui mais être quelque chose de particulier, être tel animal, telle plante. Cette nécessité mythique commence par être jouée, représentée dans la Grande Comédie humaine par les totémisations : l’ancêtre, animal ou plante, est absorbé par le clan.

Réabsorption

La réabsorption est de toutes les données mythiques la plus profondément enracinée dans l’inconscient, sous toutes les formes possibles. Nous avons vu, en posant les équations « je-cela » et « cela-je » de la dualité, comment opère cette réabsorption de l’élément irréel par l’élément réel après que ce dernier a été frappé d’irréalité afin de ramener précisément tout le problème de la « recherche » à un problème de réabsorption.

La réabsorption est le seul mouvement métaphysique que l’homme puisse concevoir, quelle que soit la direction qu’il attribue à ce mouvement. Même lorsqu’il imagine un Dieu qui crée l’univers, une fois qu’est fait ce geste incompréhensible (et dont l’inconscient a fort bien reconnu l’absurdité en l’habillant de tous les oripeaux possibles) il ne lui reste plus qu’une façon de s’en tirer : la réabsorption, sous n’importe quelle sauce, sous n’importe quelle forme. Brahma réabsorbera l’univers. L’univers réabsorbera Dieu (celui-ci en mourra, ressuscitera, etc…). Dieu réabsorbera ses créatures. Celles-ci réabsorberont d’abord Dieu (ou l’ancêtre totem) par la circoncision, la communion, etc… L’éternité doit réabsorber le temps, la conscience doit réabsorber l’espace, et ainsi de suite.

Ne confondons pas la réabsorption avec la simple absorption de nourriture. La donnée est tout autre, et peut s’exprimer ainsi : « je reprends en moi-même ce qui est essentiellement moi-même, c’est-à-dire le germe qui m’a donné naissance », et porte implicitement contenu le fait que « si je ne réabsorbais pas l’origine je ne pourrais pas continuer, mais puisque je réabsorbe l’origine je ne continue pas à proprement parler, je suis l’origine elle-même que j’ai ramenée dans le présent ». Ainsi le « devenir » se nie lui-même dans toutes ses représentations mythiques; ou du moins il tend à se nier; il tend à ramener la totalité du passé dans le présent, et il se nie définitivement lorsqu’il considère qu’il a réussi à se réabsorber tout entier.

C’est à ce moment décisif dans toute l’histoire du déroulement mythique que Satan (la chute, la spécialisation), est vaincu, et ce moment ne dépend pas de Satan, mais du fait que Dieu est parvenu à le réabsorber. Le mythe chrétien n’est parvenu qu’à entrevoir ce moment décisif, tout comme le début d’un dernier acte ne peut encore qu’entrevoir la fin de la pièce. Quant aux acteurs mythiques de ce début d’acte il est indéniable qu’ils en ont vu la fin dans sa splendeur. Dieu ayant réabsorbé Satan, l’un et l’autre s’aperçoivent qu’ils n’existent pas, et la Comédie est à son dénouement.

Vu sous cet aspect, le compte-rendu de la pièce mythique nous fait comprendre le rapport très étroit qui existe entre les personnages Satan, le Mal, la Matière, la Femme, le Serpent, etc… car le thème du personnage Satan ne fait que répéter sur un autre registre le thème que nous avons donné plus haut, celui de la Femme qui doit être purifiée par l’Homme afin de donner naissance à la réalité absolue qui est la fin de la représentation, donc des personnages. Sur un autre registre nous verrons le déterminisme économique guidé par la matière (la production et les moyens de production) exprimer le même thème et aboutir à la réalité sociale qui est la fin de la hiérarchie mythique.

La représentation du monde

Nous avons été graduellement amenés à approfondir les données mythiques jusqu’à voir surgir d’une situation purement métaphysique des personnages dont les débats et les aventures constituent la matière même dont est fait l’inconscient mythique. Nous voici donc obligés d’appeler mythique non seulement la représentation que se donne l’inconscient en projetant ses propres données, mais la représentation que se donne l’univers lui-même, l’univers tout entier, cette représentation étant, tout comme un chef-d’œuvre théâtral, un assemblage d’éléments dont chacun est parfaitement réel du fait même qu’il n’est pas vrai.

Les hommes, ces auteurs-acteurs-spectateurs, d’habitude sont si bien pris dans le jeu qu’ils croient que tout est à la fois réel et vrai : tel décor en carton-pâte est le vrai mur en vraie pierre d’une vraie forteresse, « je », le rôle, est un vrai « je », « Dieu » existe ou n’existe pas, etc… ce qui, pour quelqu’un qui se trouve en dehors de cette illusion ne veut absolument rien dire du tout, puisque précisément leur sens du « vrai » n’est que l’illusion qui émane de la représentation.

D’autres auteurs-acteurs-spectateurs nient au contraire la réalité de la représentation, ce qui les conduit à nier que cette représentation puisse avoir une signification quelconque. Ils n’aspirent qu’à se retirer en dehors de cette « irréalité » en dehors du « monde », dans un pseudo absolu ou une pseudo divinité qui en se déclarant irresponsable de tout ce qui se passe avoue implicitement son impuissance et sa propre irréalité. Entre ces deux positions, toutes deux absurdes (bien qu’elles soient à la base de tous les systèmes mythiques et de toutes les croyances) l’homme délivré du Mythe en connaît la réalité absolue, tout en sachant que la Vérité n’est pas le déroulement de la représentation, mais la vie de chaque élément en jeu.

La fin du « monde »

Puisque le Mythe est la totalité de la représentation que se donne l’univers, et que par ailleurs il est évident que lorsque nous disons que le Mythe est fini il ne s’agit pas de la fin du monde, nous sommes amenés à définir de nouveau cette « fin », en lui donnant son sens le plus général. Nous avons en effet commencé notre exposé de l’histoire de l’inconscient en situant l’individu humain par rapport à une dualité qu’il n’a pas résolue, et la fin du Mythe est, dans ce sens-là, la fin de son rôle en tant que personnage d’une pièce qu’il ne connaît pas. Mais nous avons été amenés à découvrir que ce drame de l’inconscient (qui projette sur le monde tout le déroulement historique lequel à son tour donne naissance aux idées), n’est lui-même que la représentation, ou plutôt la cristallisation dans des individus d’une donnée métaphysique, d’un « quelque chose » métaphysique qui s’interroge pour nier son interrogation, c’est-à-dire de l’univers.

Cette donnée universelle, cette définition de l’univers est éternelle et irréductible à cause du fait irréductible qu’il y a « quelque chose ». La fin du Mythe n’est ni la fin de ce « quelque chose » ni la fin de l’interrogation qui est son mouvement, mais en parlant de la fin du Mythe nous parlons de l’avènement de la vérité métaphysique dans le physique.

On n’a pas encore assez compris jusqu’ici que lorsque cette vérité passe à travers un « je » individuel (comme un faisceau lumineux à travers une lentille) celui-ci la projette renversée sur son écran personnel. Mettre fin au Mythe c’est mettre fin à ce « renversement d’Apâp », vraiment diabolique, ou, en d’autres termes, à ces « devenirs » vraiment illusoires. Les « je » individuels sont, nous l’avons vu, des pseudo-résolutions d’équations dont la réalité est renversée pour des raisons vitales (vitales pour ces « je »). Mettre fin au Mythe c’est remplacer sa pseudo-résolution par la résolution réelle. A ce moment là, la représentation humaine, qui était un « renversement » de l’état naturel, rentre dans l’ordre de la représentation de toute la nature. L’homme n’étant plus un « renversement » cesse d’être inhumain et d’être inhumainement malheureux.

Le rapport tout à fait direct qui existe entre les données fondamentales de l’inconscient et celles de l’univers dans son ensemble, et la sensation de dissolution qu’éprouvent ceux dont l’inconscient a cessé de projeter la vérité en la renversant expliquent pourquoi cette « fin » de l’inconscient a souvent été confondue avec la « fin » du monde. En particulier, il est à peu près certain que le Christianisme primitif a surgi de cette « sensation » de la fin du monde. Aujourd’hui une conception moins enfantine du monde projette cette même sensation, d’une façon à peu près générale, dans la conscience quotidienne de chacun, en une sensation de « fin d’une civilisation », ou même de « fin d’un cycle cosmique ».

La possession, ou renversement total

Le « je » individuel étant le nœud du drame, et le temps qu’il fabrique étant celui pendant lequel il est pris lui-même dans ce drame, chaque fois qu’en une lueur il est rendu à lui-même par quelque scène particulièrement violente, le voici qui s’effondre lorsqu’à un dénouement même partiel le drame est comme momentanément suspendu : pendant un instant il n’y a plus de drame, donc il n’y a plus de « je » acteurs, mais rien que des spectateurs désemparés. Toute la pseudo « absolue vérité » qui poussait ces « je » à agir en dehors d’eux-mêmes s’écroule. Or de toutes les manifestations extérieures qui s’efforcent d’affirmer la « vérité objective » des « je » aucune n’est plus absurde que leur instinct de possession individuelle.

La possession individuelle est la plus grande hérésie métaphysique que nous puissions imaginer. Elle suppose que les nœuds de conscience que sont les « je », non seulement peuvent se maintenir intacts, mais qu’ils peuvent ajouter quelque chose à eux-mêmes, des objets extérieurs ou intérieurs, des biens dits terrestres ou des biens dits spirituels. Tant que se déroule la représentation, les « je » s’identifient à tout cc qu’ils croient pouvoir « posséder », leurs amis, leurs amours, leurs croyances, leurs autos. Puis dans ces lueurs qui suspendent un instant la représentation, ils perdent tout en un coup, ils sentent que « posséder » ne veut plus rien dire du tout.

Cette sensation est le commencement de la connaissance, au point que l’on peut juger du degré de vérité d’un état social en fonction inverse de la valeur que cet état accorde à la possession individuelle.

Des valeurs hiérarchiques féodales, des organisations de castes, peuvent à la rigueur, à certains moment de l’histoire, être la projection de quelque réalité métaphysique, bien que déformée, mutilée, voire trahie. Mais un ordre social basé sur la propriété individuelle n’a en aucune façon aucun rapport possible avec la vérité humaine, si ce n’est qu’il en est l’excrément. En d’autres termes il est absolument impossible d’établir sur la valeur de possession des valeurs qui ne soient totalement, absolument renversés.

Nous avons déjà vu comment opère, dans ce sens-là le complexe de retardement, qui se traduit par un sens de possession spirituelle aussitôt qu’il sort du domaine de la métaphysique pure où le sujet et l’objet étant confondus, le retardement s’identifie à sa propre destruction. Si nous revenons maintenant au thème de la réabsorption dont nous avons vu qu’il peut à lui seul exprimer la totalité du mouvement mythique universel, donc aussi du mouvement de l’inconscient mythique, nous constations que ce thème ne peut absolument pas sortir de sa pureté métaphysique sans se commettre avec la notion de possession individuelle, c’est-à-dire sans se renverser complètement.

Le complexe de réabsorption

Le complexe de réabsorption est le roc mythique sur lequel est construit tout l’échafaudage de ce que l’on appelle notre civilisation, avec sa morale, son bien, son mal, ses religions, et toutes les autres hypocrisies dont elle déguise sa base véritable : le sens possessif. Traduit en termes pratiques le complexe de réabsorption signifie : « je ne peux absorber que ce que je réabsorbe, c’est-à-dire ce qui est déjà sorti de moi ». Or ce qui est sorti de l’individu, c’est le fruit de son travail, de sa peine, de ses mérites, de ses démérites, etc. Ce n’est que cela qu’il peut réabsorber. Toutes les autres richesses, tous les biens de la terre, il ne peut ni les cueillir ni encore moins les manger. Dès le début du Mythe il est frappé de cette malédiction; « c’est à la sueur de ton visage que tu mangeras ton pain » lui dit l’Eternel Dieu en le chassant du Jardin; ce qui veut dire : « tu te réabsorberas; tu ne pourras que te réabsorber; donc si tu possèdes c’est bien, cela veut dire que tu as réabsorbé; et si tu ne possèdes pas sache que le travail forcé est la suprême vertu humaine, car la terre te refusera ses biens gratuits ».

Rien n’est plus immédiatement horrible et stupide que ce renversement du mouvement métaphysique en une tragédie comptable et sanglante où les hommes se débattent depuis des millénaires, et qui a fait de tous les hommes des criminels, des fous et des juges.

Nous avons déjà vu la réabsorption fonctionner dans le choc qui se produit dans l’arbre généalogique de l’humain pur entre le tronc et une nouvelle poussée de vie. Celle-ci en effet, doit conquérir, arracher la succession de la vérité mythique si elle veut prouver qu’elle appartient vraiment au tronc et non à une branche latérale. Sa conquête doit être une véritable prise de possession de ce qui lui revient, c’est-à-dire une réabsorption, à tel point que même si les représentants du pouvoir lui octroyaient sans lutte ce qu’elle demande et plus encore, ce seul fait de recevoir qui s’oppose à la nécessité où elle est de prendre, loin de l’aider ne ferait que l’affaiblir. Ce processus est à la fois biologique et spirituel, à la fois social et religieux. A travers les mythes et l’histoire c’est toujours autour de lui que se cristallisent les grandes scènes du drame, celles qui marquent les étapes décisives dans la lutte des classes.

Justifications

Dans le domaine du possessif l’inconscient ayant une fois pour toutes établi que l’homme ne peut absorber que ce qu’il réabsorbe, il en conclut qu’il ne peut acquérir que ce qui lui appartient déjà de droit, et ceci justifie de la façon la plus admirable toutes ses conquêtes, ses pillages, ses usurpations. La vérité métaphysique renversée oblige le divin à consacrer chaque prise de possession, chaque vol. Aussi loin que l’on peut remonter dans l’histoire et dans la préhistoire la fonction royale est associée dans tous les mythes à la fonction pontificale : « puisque je domine sur les autres hommes, c’est qu’il m’appartenait de les dominer, en vertu d’une prescription surnaturelle » (le surnaturel étant toujours ce que la conscience habituelle ne parvient pas à explorer dans le domaine de l’inconscient). La réciproque de cette affirmation est : « toute initiation spirituelle ne peut être qu’une réabsorption; or celui (initié, Christ, etc.) qui est parvenu à tout réabsorber, de ce fait possède tout; donc, possédant tout, il est Roi ». De même le milliardaire dit « si je possède c’est donc que j’y ai droit ». Le rôle de Souverain Pontife est donc l’incarnation même du sens possessif rassasié.

Cette légitimité de la possession individuelle est enracinée au plus profond de l’inconscient mythique, mais comme elle est, ainsi que nous l’avons vu, la projection renversée du mouvement métaphysique, elle s’oppose à lui en étant essentiellement statique.

La définition de l’univers est « réabsorption ». La définition de l’anti-univers est « réabsorption ». Ainsi toute vérité a deux sens qui s’opposent l’un à l’autre. L’important n’est pas de remplacer le « mal » par le « bien », le « diable » par « Dieu », ou l’égoïsme par un idéal; mais l’important est de découvrir les données fondamentales de l’inconscient, et de ne plus les « renverser ». C’est extrêmement simple, mais encore faut-il, pour se précipiter dans cette aventure, être complètement dépouillé et n’avoir aucune crainte.

Celui qui a réabsorbé

L’homme qui a véritablement tout « réabsorbé » est celui qui, ayant maintenu intact en lui l’humain dans sa pureté à la fois primordiale et finale, a reconnu dans toutes les spécialisations qui se sont détachées de lui, quelles que soient ces spécialisations, qu’elles se sont cristallisées autour d’un seul germe, unique, universel, impersonnel, qui est la Vie elle-même.

Cet homme a « réabsorbé » c’est-à-dire qu’il a reconnu l’identité intérieure de tout ce qui vit, de soi-même, de son interrogation. Le « ? » s’est réabsorbé en constatant qu’il est le « quelque chose ». La réabsorption étant terminée l’individu qui jusqu’alors s’était centré sur le « je », ce point d’interrogation qui s’était posé en se détachant de tout le reste, voici qu’il a soudain perdu à la fois son centre et sa position et son interrogation. Au lieu de s’identifier à l’interrogation non résolue, il est identifié maintenant à la résolution de l’interrogation dans le « quelque chose », c’est-à-dire qu’il est la dissolution de l’interrogation dans l’impersonnel.

En tant que « je » cet homme est mort, mort définitivement dans le bon sol, comme les « grains qui portent beaucoup de fruits ». Le monde douloureux des éternels renversements n’est plus le sien. Mais ceux qui s’entre-déchirent encore dans ce monde sanglant haussent les épaules en entendant ses mots transparents et qu’ils ne comprennent pas.

Les « récompenses »

La position du milliardaire, du pape ou du souverain, fortement appuyée par la certitude que ce qui est absorbé est légitimement réabsorbé, s’exprime aussitôt en distribuant généreusement aux foules (qui n’ont que peu parce qu’elles n’ont droit qu’à peu) le surplus de quelques sous, de quelques bénédictions ou de quelques concessions sociales : généreusement mais avec beaucoup de précaution à cause du « retardement » dont le milliardaire, le souverain et le pontife sont les gardiens farouches. Soyons assurés une fois pour toutes que la donnée primordiale du Mythe se déroulera comme elle s’est toujours déroulée, suivant un déterminisme rigoureux, impossible à briser : les défenseurs du retardement défendront leurs « droits » jusqu’à ce qu’on les leur arrache par un combat.

Aussi bien, ce qu’ils distribuent n’est que la « récompense » qu’ils accordent à ceux qui se soumettent, en somme ce n’est que le prix de leur soumission, comme des bons points aux élèves sages qui les méritent. Même dans ces distributions il n’y a donc aucune gratuité, mais une évaluation de ce à quoi la foule est censée avoir droit, de ce qu’elle est censée pouvoir réabsorber.

La charité du riche ne va qu’au pauvre qui sait rester à sa place, la bénédiction ne va qu’aux personnes « bien pensantes », et les libertés sociales ne sont concédées que dans la mesure où l’ordre établi n’en sera pas renversé. Ces « récompenses », il est entendu que ceux qui les accordent peuvent, si l’on n’est pas content, les retirer. Le capitalisme menacé cesse de faire l’aumône et de s’attendrir sur sa propre bonté, les pontifes menacés se hâtent de transformer leurs bénédictions en malédictions, les souverains, tous les souverains dans tous leurs domaines massacrent impitoyablement ceux qu’ils écrasent dès que ceux-ci ne leur lèchent plus les mains. Ou bien ils prennent la fuite en clamant leur patriotisme.

Ceux qui doivent vaincre

Dieu, l’argent et les mitrailleuses sont intimement associés à cause de la position commune qu’ils occupent dans le mythe, de sorte que ceux qui auraient le pouvoir de remplacer des valeurs mythiques par des valeurs humaines et vraies sont précisément ceux qui s’acharnent à être inhumains. Or puisque le chaos actuel de ce que l’on appelle notre civilisation doit finalement se résoudre dans des données humaines non mythiques il est très important que la révolution se fasse par des hommes qui se sont complètement délivrés du mythe, sans quoi à des armes mythiques ils opposeront d’autres armes mythiques, à une représentation inhumaine une autre représentation inhumaine, à un cauchemar un autre cauchemar. Et il est impossible de se délivrer du Mythe si l’on ne dissout pas dans sa totalité l’équation irréelle et inconsciente dont chacun n’est que la personnification. C’est pour cela que nous voulons arriver jusqu’aux dernières racines de l’inconscient afin de les détruire. L’on peut bien nous dire que les totems, que les mythes préhistoriques, que la signification du Temps et de l’Espace ne sont pas d’un intérêt actuel et immédiat, mais c’est simplement parce que l’on ne se rend pas compte que tous les problèmes actuels, individuels et sociaux, ne sont que des déformations et des projections de ces mêmes données inconscientes qui créèrent tous les mythes préhistoriques!

En résumé, nous constatons à travers l’Histoire que tous les ordres sociaux qui se sont établis sur l’équation mythique égyptienne, grecque, judéo-chrétienne, etc… ont eu comme soutiens et défenseurs des personnes dont le seul but a été d’imposer les valeurs mythiques de l’équation je-d’abord-cela-ensuite. A ces personnes par définition il est nécessaire que la nouvelle poussée vitale arrache le pouvoir. Par définition Pharaon refuse de relâcher les Juifs, etc., etc. car ce n’est qu’en prenant elle-même le pouvoir que la nouvelle branche du tronc humain peut prouver sa légitimité.

Ce rigoureux déterminisme mythique, basé sur la donnée métaphysique primordiale ne peut s’accomplir qu’avec les souffrances les plus grandes, car, ainsi que nous le verrons plus loin, le Mythe est si bien organisé qu’il s’appuie sur des esclaves en leur donnant des âmes d’esclaves, de sorte que ceux dont la fonction est d’arracher le pouvoir doivent commencer par se recréer eux-mêmes et par trouver en eux l’énergie de sortir du Mythe. C’est comme un sujet hypnotisé, qui, sous l’influence de son hypnotiseur, devrait retrouver en lui la possibilité de rompre l’envoûtement.

Cette fatalité mythique a été partiellement décrite par Karl Marx, lorsqu’il affirmait que le prolétariat ne peut compter que sur ses propres forces pour se libérer, mais elle n’est pas seulement vraie pour une classe sociale, elle est vraie aussi, en particulier, pour chaque individu humain au monde. Karl Marx s’est placé du point de vue du rationalisme historique, c’est-à-dire qu’il a constaté que l’évolution des idées est inexplicable par l’évolution générale de l’esprit humain, mais qu’elle trouve au contraire son origine dans la vie matérielle, dans les moyens de production. En étudiant plus tard cette philosophie nous constaterons que ces faits matériels, à leur tour, tels des cristaux de solutions déterminées qui se produisent toujours suivant des formes déterminées, sont le produit d’un cristallisateur psychologique inconscient qui est précisément celui que nous étudions ici.

En mettant à vif ce cristallisateur, cette « équation mythique » (et nous ne pouvons le faire que parce que déjà la nouvelle civilisation est là) nous ferons passer dans le conscient cette donnée inconsciente, nous déchirerons le dernier voile qui nous sépare de l’humain, et nous trouverons enfin le bon sol sur lequel construire. Une fois que ce cristallisateur sera compris, donc détruit, l’antagonisme entre la personnalité humaine et le social n’existera plus, et les hommes s’affranchiront de la fatalité du déterminisme : le Mythe sera fini.

Marx n’était-il pas arrivé à une nécessité analogue, lorsqu’il insistait pour que l’affranchissement de la classe laborieuse brisât définitivement le déterminisme? En effet, la loi millénaire suivant laquelle la classe révolutionnaire est toujours devenue conservatrice une fois parvenue au pouvoir, cette loi qui veut qu’une autre classe lui arrache à son tour le pouvoir, et ainsi de suite indéfiniment, cette loi doit être brisée. Pour Marx cet avènement — vraiment apocalyptique — est l’abolition de toute classe, donc la fin de ce déterminisme millénaire : la fin du Mythe, avons-nous dit.

Un tel avènement nous ne comprenons pas encore assez :

1° qu’il ne peut pas ne pas se produire;

2° qu’il doit se produire à l’intérieur de chaque être humain, en détruisant les données inconscientes qui jusqu’ici ont créé tous les rôles de la comédie sous-humaine. Cet avènement psychologique, forcé par l’histoire, sera la Connaissance ultime, l’humain, la délivrance. Au lieu de voir des millions de pantins dont tous les gestes et toutes les idées sont commandées par la nécessité où leurs rôles les ont placés de lutter les uns contre les autres, nous verrons des individus conscients de leur pure humanité qui n’ayant plus de rôles à jouer seront enfin eux-mêmes. Une association d’hommes libres : voilà ce que devra être la nouvelle société; et sans être des utopistes nous voyons déjà qu’une telle chose sera possible. « Vous ne changerez pas la nature humaine » nous dit-on. Si, en détruisant l’inconscient nous transformerons des sous-hommes en hommes;

3° que par rapport à tout ce que nous avons vu dans l’histoire cet avènement sera si colossal comme changement, qu’à bon droit nous pouvons en parler comme de la création d’un nouveau règne dans la nature : l’humain, par rapport auquel tout ce que nous avons vu jusqu’ici dans l’histoire entière n’est encore que sous-humain.

Justice

Le mouvement de réabsorption se retrouve dans l’inconscient humain sous mille formes différentes où chacun peut le retracer et le suivre. Ainsi le sens de justice n’est qu’une de ses métamorphoses, et ce sens est fondamental dans l’homme, inné en chacun, soit qu’il s’exprime dans les clans primitifs par le sens d’égalité, soit qu’il devienne une promesse de consolation ou une menace de châtiment après la mort, soit qu’il se présente sous un aspect d’idéal, soit qu’il invente simplement des justifications aux actes les plus égoïstement et les plus violemment injustes.

L’injustice (le fait que chacun n’a pas ce qui lui « revient » est ce qui frappe le plus l’enfant; un idéal de justice (où chacun aura ce qui lui « revient ») est à la base de toutes les révolutions. Les évangiles ont dû se soumettre à cette expression mythique, en faisant constamment appel à sa comptabilité au sujet du royaume des cieux, etc… et cela malgré la violente réaction de Jésus en ce qui concerne les salaires, les récompenses, et la justice en général. Il n’y a rien de plus « injuste » et de plus arbitraire qu’un miracle, rien de plus irrationnel que la foi et pourtant la « Justice » et ses deux monstres qui la protègent « Récompense » et « Châtiment » sont à la base de toutes les religions.

Comment cette transformation peut-elle se faire? Très simplement : la religion déclare que la réabsorption ne se fait pas suivant la loi de ce qui est réabsorbé (la créature) mais suivant « les voies mystérieuses » de ce qui réabsorbe (Dieu). C’est le subterfuge grâce auquel Dieu (la pseudo résolution de l’équation « je-cela ») voudrait « justifier » l’existence du mal, en attendant qu’il sache ce que c’est. On voit comment l’idée de justice s’affirme en tant que postulat afin de prouver son existence. Une telle puérilité pourrait nous surprendre si nous ne savions déjà que chaque individu doit bien se reposer sur une irréalité de cette nature, sans quoi, ne possédant pas la connaissance totale, il ne pourrait pas vivre.

Mais celui qui est sorti du Mythe pour avoir déjà tout réabsorbé sait qu’on ne peut « juger » les autres hommes, les récompenser ou les châtier qu’en se basant sur des illusions. En attendant nos futurs développements à ce sujet, citons simplement cette phrase de l’Apocalypse : « Qui a soif vienne, qui veut prenne de l’Eau de Vie en don ». Mais l’idée de gratuité, suprême aboutissement humain de l’idée de Justice, n’a pas encore trouvé d’échos dans les cervelles mythiques.

Dès que l’on débarrasse l’idée de réabsorption de l’idée de possession, dès qu’on la place dans l’être et non dans l’avoir, les problèmes sociaux deviennent théoriquement très simples et très humains. Et l’on conviendra que les difficultés techniques d’un ordre vrai, humain, pleinement conscient, d’un ordre qui émane directement de la Connaissance de l’homme, ne sauraient être plus difficiles à résoudre que les difficultés techniques d’un ordre absurde, uniquement basé sur les données inconscientes du Mythe. Elles auraient au moins quelque chance de succès, tandis que la technique appliquée à un chaos fondamental, étant viciée dès son origine, ne peut qu’augmenter le chaos.