Carlo Suarès : La fin du grand mythe VIII


21 Apr 2016

 (Extrait de Carnet No 8. Octobre 1931)

Une métaphysique actuelle

Trop de philosophes et de métaphysiciens ont érigé des systèmes sur leurs propres données inconscientes, des systèmes théoriques, abstraits, qui n’ont aucun lien avec la vie quotidienne. Trop de savants ont accumulé des milliards d’informations encyclopédiques dont nous ne savons que faire parce qu’elles sont privées de leur signification essentielle. C’est pour cela que nous avons écrit, pour illustrer la façon immédiate dont notre exposé mythique peut se traduire, comment le mouvement métaphysique de réabsorption se traduit directement dans la représentation inconsciente que se donnent les hommes tous les jours. Il est urgent d’établir ce lien entre la métaphysique et la vie quotidienne la plus élémentaire; entre l’universel et la technique. Ce lien est psychologique; sont but est de restituer aux hommes le bonheur. Tout autre but ne nous intéresse pas. Ne nous lassons pas de répéter que toutes ces questions ne nous intéressent que dans la mesure où elles sont actuelles; et dans la crainte que le lecteur ne se laisse distraire de notre volonté de consommer dans l’instant présent, pour tout le monde, et dans un nouvel ordre social adéquat à la Vérité, la totalité des expressions mythiques, nous lui demandons de faire pour son propre compte au fur et à mesure de notre exposé du drame mythique, une mise au point avec sa propre situation individuelle, aujourd’hui dans le monde de 1931, dans sa vie quotidienne, ses pensées, ses désirs et son être tout entier. Il ne tardera pas à s’apercevoir que malgré toute sa « supériorité » d’homme moderne, il ressemble étrangement à l’homme préhistorique; que malgré quelques différences de rapports entre les personnages mythiques c’est toujours la même pièce qui se joue; que malgré leurs noms différents, malgré leur aspect scientifique et intelligent, malgré qu’ils aient un peu changé, les personnages sont toujours les mêmes depuis le commencement des temps. Enfin il s’apercevra de l’urgence qu’il y a à construire un monde tout à fait nouveau.

Espace et Temps

L’examen scientifique du « quelque chose » dont est fait l’univers a abouti à la conclusion que ce « quelque chose » n’est pas une matière compacte mais du mouvement. Il n’existe pas plus un état de plein compact qu’il n’existe un état de néant, pas plus de matière que d’esprit. Le mouvement dont le monde est fait est, métaphysiquement, le « ? » qui se pose pour se nier, c’est-à-dire pour se faire réabsorber.

L’univers est donc la représentation que ce « ? » se donne à lui-même dans ce but, où coexistent la parfaite sérénité de la réunion du commencement et de la fin dans la totalité absolue de la Vérité, et à la fois les luttes, les souffrances, les révolutions, tout le drame en somme de la représentation, dans une réalité absolue où rien n’est vrai.

Ce qui est vrai dans chaque élément du drame c’est son essence, son pourquoi, de sorte que cette représentation n’est pas en-dehors de la vérité, dans le sens d’extérieure, mais en-dehors dans le sens qu’elle l’entoure comme une graine entoure son propre germe. Et de même que « le grain doit mourir », doit cesser d’exister pour libérer la vie qu’il portait en lui, et qui, si on voulait l’examiner au microscope se déroberait indéfiniment, de même chaque élément de la représentation doit mourir à lui-même pour que surgisse une autre forme qui à son tour devra mourir. La naissance et la mort, vues comme de l’intérieur de la sève sont des phénomènes extérieurs, des phénomènes simplement de surface. L’essentiel est de s’identifier à la sève et non pas aux formes qui meurent.

Tout est réel

La vérité est, nous le répétons, le pourquoi de chaque élément, c’est-à-dire sa négation dans son affirmation. Cette affirmation-négation (qu’en termes soumis au temps et à l’espace nous sommes obligés d’appeler de cette façon antinomique) se résout en fin de compte en une affirmation, du simple fait qu’il y a « quelque chose » ainsi que nous l’avons vu au début de cet exposé. Qu’il y ait quelque chose, que ce quelque chose soit totalement, absolument réel, et que des millions d’hommes en soient à chaque instant les prisonniers, est une constatation évidente car même si ce « quelque chose » n’était qu’une gigantesque « Maya » dont il faut sortir, la souffrance de celui qui ne sait pas en sortir est, pour lui, réelle par dessus tout, et la faim de celui qui n’a pas à manger est également réelle, et sa lassitude est réelle, et l’ordre de choses que défendent avec acharnement les suppôts du Grand Mythe est en toute réalité égoïste, cruel, assassin.

Oui, quand même tout ceci ne serait qu’une formidable illusion, elle nous bouscule assez aujourd’hui, chacun de nous individuellement, pour nous obliger à la conquérir au lieu de la fuir. Aux valeurs mythiques doivent succéder des valeurs vraies. Les grands mots dont les avocats du Mythe tissent leurs innombrables discours officiels n’y feront rien : les problèmes travail, consommation, famille, sexe, etc… ne seront résolus qu’en termes réels de travail, de consommation, de famille, de sexe, etc… Il ne s’agit ni de religion, ni de morale, ni de tradition, ni d’aucun équilibre établi sur les données inconscientes d’une équation humaine non résolue. La résolution totale de l’équation humaine devra nécessairement nous conduire à envisager ensuite tous les problèmes matériels d’un point de vue uniquement technique, car la technique basée sur la conscience intégrale aura le loisir de s’orienter directement vers une solution humaine et réelle.

La fonction du « je »

Notre point de vue métaphysique permettra à chacun de découvrir la véritable signification de son « je » individuel. Un jour il deviendra donc impossible de baser l’existence humaine sur une fausse signification de ce « je ». Ce « je » a une fonction à remplir, un but à atteindre. Cela aussi c’est une question de technique aussitôt que l’on a compris le problème fondamental dont le « je » n’est qu’un des termes. Qu’il s’agisse d’un individu humain ou qu’il s’agisse d’une machine le problème fondamental à résoudre est le même : il s’agit de savoir pourquoi cette machine est là, ce que c’est qu’un homme, et de les mettre en état de fonctionner selon leur véritable essence.

Le rôle d’un « je » individuel est de se consumer, de se dissoudre dans sa propre représentation, et non pas de souffrir dans une représentation mythique qui lui impose un rôle impossible à comprendre. Le Mythe affirme la réalité des « je » individuels en les maintenant dans un état d’irréalité complète. Si au contraire les « je » individuels rétablissaient leur réalité véritable, ils ne pourraient que « mourir » pour donner des fruits. Ainsi une société basée sur la propriété affirme que les « je » sont matériellement vrais puisqu’ils sont capables de posséder; et parce qu’ils s’identifient à leurs possessions ces « je » perdent le sens de leur raison d’être. Ils sont faussés parce qu’ils croient pouvoir posséder, parce que leur équation originelle, non résolue, l’équation « je-cela » les a condamnés à se perdre, parce qu’ils ne savent pas qui ils sont, ce qu’ils font, pourquoi ils sont là.

En réalité les « je » individuels sont le moyen grâce auquel la création dans le temps et l’espace se réabsorbe elle-même en ramassant en un point de conscience le temps et l’espace tout entiers. Toutes les recherches, les luttes, les angoisses, les souffrances du Mythe humain, toutes les croyances, les folles inventions religieuses de l’inconscient ne sont que la lente et douloureuse réabsorption du temps et de l’espace en un seul point à la fois universel et inexistant.

Une entité humaine individuelle n’est que la possibilité de réabsorber une illusion, de se détruire en s’accomplissant, de retrouver l’universel en cessant d’exister.

L’histoire entière du mythe est l’histoire de cette terrible réabsorption du temps et de l’espace par des points de conscience, des centres individuels, qui refusent de mourir, mais qui ne peuvent remplir leur destinée qu’en mourant. Ces millions d’acteurs, devenus fous, ne quittent plus un seul instant leurs déguisements : la terre est devenue un vaste asile d’aliénés où chacun, déguisé en « monsieur », en « dame », en capitaliste, en homme d’État, en salarié, en intellectuel, ne sait pas ce que c’est qu’un homme.

Révolution et culture

Tant que le Mythe était vivant les hommes construisaient, sur des valeurs inconscientes, un ordre religieux et social qui avait une signification, une certaine vie : ils jouaient une pièce qui avait une raison d’être, qui évoluait suivant un déterminisme au sein duquel l’angoisse humaine était supportable. Aujourd’hui le rideau est tombé, les quinquets sont éteints; les meilleurs d’entre nous ont été épouvantés de se réveiller dans une sanglante mascarade qui, humainement, n’a plus aucune raison de continuer; les autres, frappés de terreur égoïste, se hâtent de répéter les mots et les gestes du passé, en espérant arrêter les assauts de la révolution. Dans cette crise totale où tout est en jeu, on en est encore à faire une distinction entre la révolution matérielle et la révolution spirituelle, comme si les mots matière et esprit pouvaient par miracle se tirer indemnes du chaos…

Avant d’aborder avec quelques détails certaines scènes du drame mythique des totémisations, il nous semble indispensable ici de nous arrêter un instant pour marquer notre volonté de baser toute tentative de cette nature sur la connaissance de la Vérité.

Il ne peut pas exister de « culture » si l’on n’a rien à cultiver. Aux époques mythiques on avait à cultiver l’équation non résolue sur laquelle s’appuyaient, en se reposant confortablement, tous les esprits qui, parce qu’ils faisaient partie du Mythe, ne discernaient pas ce que leur position comportait d’inconscient non exploré.

L’invraisemblable quantité de faits qu’un James George Frazer par exemple a accumulés en douze volumes pour expliquer pourquoi les prêtres de Nemi ne pouvaient se succéder qu’en tuant leurs prédécesseurs, ne nous apprend strictement rien du point de vue de la réalité mythique de ces faits. Ces douze volumes du Rameau d’Or sont assez représentatifs de la faillite d’une « culture » qui n’est que l’expression barbare de « savants » qui malgré leur « importance » n’ont pas plus résolu leur propre équation mythique que les « sauvages » qu’ils étudient.

Mais la vision juste de ceux qui se sont recréés dans la Vérité peut en quelques instants replacer dans le thème général du Mythe l’épisode de Nemi, comme tout autre épisode du mythe, et le comprendre profondément, ce que Frazer n’a jamais pu faire. Nous verrons ailleurs que l’explication de cet épisode est très simple.

Cette compréhension aura l’immense avantage de rendre aussi actuelle et vivante l’histoire des prêtres de Nemi que le sont, ainsi que nous l’avons vu, les histoires de Caïn et Abel, d’Adam et Ève, etc… Ainsi par cet exemple nous voyons que la culture peut redevenir actuelle, et être réhabilitée.

On a également vu que la métaphysique, loin d’être un jeu stérile et purement abstrait, peut être singulièrement vivante et actuelle. Oui, au moment où tous les pôles se rejoignent, une métaphysique vraiment humaine doit réunir ces deux pôles de l’antinomie mythique : le concret et l’abstrait. Elle les réunit comme toutes les synthèses que nous établissons : positivement et utilement. L’abstrait n’existe pas plus que l’Esprit, le concret pas plus que la Matière : tout est mouvement. Mais puisqu’à la fin du Mythe la naissance provient de la matière, n’hésitons pas à affirmer que la Vérité surgit du concret, de la manifestation. Transfiguration du monde : la Vérité absolue est l’acte pur de l’homme pleinement humain. Il n’y a pas d’autre Vérité.

L’enfantement et la matière

Le développement du Mythe et son déroulement historique nous conduiront à comprendre certains faits historiques contemporains, et à déduire de leur examen l’orientation que doit fatalement prendre l’histoire. Ainsi le déterminisme de l’inconscient se superposera au déterminisme historique, et s’expliquera en fonction de l’équation humaine primordiale, en constatant naturellement que les événements une fois déclenchés subissent leur propre déterminisme, comme subit le sien une pierre lancée du haut d’une pente.

Nous verrons plus loin comment le thème mythique égyptien-gréco-judéo-chrétien, étant destiné à aboutir à une nouvelle naissance s’est déroulé en vue de la rendre possible. Ce thème, exprimé par l’inconscient sous des formes dramatiques, symboliques, prophétiques, etc… doit être compris à des registres différents, et c’est pour cela que nous nous sommes étendus sur la définition des personnages les plus importants du Mythe.

La Femme étant la personnification du personnage Matière (dans la dualité) c’est, depuis l’origine des temps, la matière qui était destinée à enfanter l’humain non mythique, c’est-à-dire à mettre fin au Mythe. La « spiritualité » et tout le reste de la gamme céleste ne pouvait en aucune façon, jamais, donner naissance à l’humain; la métaphysique, elle, ne pouvait que mourir; Dieu ne pouvait que trahir ou se faire crucifier; les suppôts de l’Eternel ne pouvaient que « retarder » l’enfantement; les Églises ne pouvaient que lutter contre l’avènement.

Apocalypse et communisme

Au début de ce dernier acte dramatique dont nous voulons aujourd’hui marquer la fin, un grand voyant, Jean, l’auteur du 4e Évangile et de l’Apocalypse, avait à la fois vu cette fin et bien montré comment cette fin n’était pas encore arrivée à ce moment-là.

Cette fin, selon l’inéluctable déterminisme du Mythe, devait apporter, d’après Jean, l’écroulement des Églises, l’absorption totale du « divin » par « l’humain », et la délivrance humaine par la Femme, c’est-à-dire par la Matière. Nous verrons plus loin que ces affirmations, bien que surprenantes, seront pleinement vérifiées par la simple lecture des textes, tout comme nous l’avons fait en d’autres occasions.

L’avènement de l’Apocalypse devait à la fin du Mythe, entre mille autres manifestations, contraindre la Femme (la matière, la machine, l’analyse) à proclamer, de son point de vue matérialiste, que la vérité matérielle de la vie matérielle n’est pas basée sur la possession individuelle. (Une fois pour toutes, nous spécifions que dans cet exposé nous employons le mot matérialisme non pas dans son sens vulgaire qui pour nous est aussi réactionnaire et « retardateur » que tout ce que nous condamnons ici, mais dans son sens révolutionnaire. Nous arriverons ainsi à découvrir une méthode dialectique en psychologie, qui permettra à la dialectique matérialiste de s’approfondir jusqu’aux questions ultimes au sujet de l’essence de l’homme, questions qu’elle a laissées jusqu’à ce jour sans réponse).

La délivrance apocalyptique sociale doit annoncer (ce fut déjà fait dans l’U.R.S.S.) la fin de la lutte millénaire entre l’homme et la femme par l’avènement d’un troisième élément, l’humain; (donc mise en déroute de Dieu le Père et de tous ses représentants mâles, fin de la grande crucifixion du Fils, fin de l’humiliation de la Femme et de sa douleur — ascétisme, destruction des corps, etc…, fin en somme de toutes les religions, qui toutes, sans exception aucune, ne sont basées que sur cette lutte de l’Homme et de la Femme, et qui par conséquent n’ont plus de raison d’exister). Sur un autre registre cette réconciliation veut dire que la machine, femelle, cesse de crucifier l’homme, que le travail va être au contraire libéré par la machine elle-même, car les « je » (femelles eux aussi) cessent de baser leur existence sur l’exploitation et la propriété. Enfin, du point de vue psychologique, devant cet avènement définitif, tombe le complexe du retardement, puisque le but est atteint.

La disparition complète du complexe de retardement est peut-être ce qui doit exprimer de la façon la plus saisissante l’avènement de l’humain. Nous examinerons plus tard en détail comment, dans tous les domaines, la révolution peut être définie comme une lutte contre le retardement. Nous le verrons dans l’idée révolutionnaire de justice, de morale, d’éducation (éducation sexuelle des enfants, etc…). Nous le verrons dans sa lutte acharnée — qui pour tant de personnes est incompréhensible — contre tous ceux qui d’une façon ou d’une autre, ouvertement ou secrètement, s’identifient au complexe retardateur de l’Eternel-leur-Dieu. La révolution ne veut pas quémander des privilèges, elle insiste pour que ne soit plus retardée la conscience humaine. Tout, jusqu’à ce plan quinquennal qui se modifie tous les jours en multipliant par 2, 3, 10, ces visions les plus folles de la veille, indique que tous ceux qui pour une raison ou l’autre veulent retarder sa course dans un domaine quel qu’il soit sont les ennemis de la révolution.

L’enfantement a-t-il eu lieu ?

N’hésitons pas à dire que demain, qu’aujourd’hui même, le monde entier devra comprendre qu’il est divisé en deux camps qui se battent pour deux points de vue irréductibles : l’un des camps est mû par le sentiment que l’enfantement n’a pas eu lieu, que ce que les hommes préparent depuis des millénaires se produira peut-être dans l’avenir, qu’il convient donc de retarder cet enfantement qui s’il se produisait aujourd’hui serait un avortement catastrophique; l’autre affirme que l’humain est déjà né et que ceux qui veulent lui appliquer le retardement désirent simplement le tuer, pour des motifs inavoués de terreur individuelle et d’égoïsme, pour défendre dans tous les domaines leurs « je » qui ne veulent pas mourir, pour protéger l’inconscient mythique.

Les convulsions de ce monde qui se suicide de peur qu’on le tue sont étonnantes : ce monde qui détruit la Vérité prétend lutter pour la défendre. Nous donnerons un exemple de la façon dont l’inconscient se défend en renversant les rôles : ainsi il accuse le point de vue communiste de vouloir détruire le libre développement individuel, en faisant semblant d’oublier que la base de l’idée communiste est de créer une société qui est « une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous » (Manifeste du parti communiste).

La république des abeilles

L’ordre social issu du matérialisme le plus intégral affirme que non seulement il ne plongera pas les individus humains dans la spécialisation des termites et des abeilles, où, d’après le défenseur de l’esprit, la matière devrait les plonger, mais qu’il veut les arracher de ces spécialisations, de ces rôles que jusqu’ici la lutte de classes leur a imposés. Il déclare que loin d’assassiner la vie morale de l’individu il ne veut la « retarder » en aucune façon, et qu’au lieu de la mutiler par la peur, l’enfer, les récompenses, l’idée de péché, par la soumission à des pontifes, à des lois morales, religieuses, familiales, à des autorités dites spirituelles, à des usurpateurs d’une parole soi-disant divine, à tout le fatras des traditions et des préjugés, il invite au contraire chacun à disposer librement de sa vie morale, en donnant comme seule loi morale celle-ci « n’exploitez personne ».

Nous reviendrons plus tard sur ces questions mais nous désirons déjà ici faire une mise au point rapide, un premier classement.

1° Les abeilles n’ont pas de possessions individuelles, elles vivent sous un régime de communauté, et c’est à cause de cela que, privées de stimulant individuel, elles sont modelées dès avant leur naissance, mutilées au profit de la communauté, écrasées dans leurs différentes fonctions sociales, rendus physiquement esclaves d’une « spécialisation » forcée par la matière, qui est l’opposé de l’humain, qui est précisément ce que par dessus tout l’humain doit redouter.

2° La question à résoudre est celle-ci : quel est le régime social qui pousse le plus à cette spécialisation inhumaine, et quel est au contraire celui qui se prête le mieux à la libération des individus? En d’autres termes, quel est le régime social qui ne s’oppose pas à l’humain, qui permet aux « je » individuels de s’accomplir en découvrant leur signification, qui leur permet de trouver le bon sol pour y mourir en portant des fruits?

Si l’on dégage de notre exposé ce qu’il contient déjà de valeurs sociales on peut aisément comprendre que de notre point de vue, le «je» humain, qui se perçoit comme entité, a été, au cours des âges, créé par le milieu (Nature et groupements sociaux), suivant un processus inconscient. Ces données inconscientes modèlent l’ordre matériel, qui à son tour fait surgir, dans la conscience, cette fois, des idées morales et religieuses, qui à leur tour encore agissent sur les individus en s’efforçant de les maintenir dans leur état d’inconscience, et agissent aussi sur l’ordre matériel lui-même en s’efforçant de l’emprisonner dans des cadres éthiques. Dans ce formidable circuit qui émane de l’inconscient, les hommes n’ont même plus la possibilité de découvrir leur raison d’être.

Tous les systèmes de castes sont basés sur ce circuit mythique, et non sur une simple organisation intelligente des choses matérielles. A travers tous les siècles il y a eu une ingérence constante de l’équation mythique dans tous les rapports humains : bien plus, ces rapports n’ont fait que découler directement du mythe, avec comme résultat l’adaptation des individus à leurs fonctions mythiques. La société s’est admirablement arrangée pour donner aux esclaves des âmes d’esclaves, aux exploités des âmes d’exploités, aux suppôts du Mythe des âmes d’exploiteurs. A travers les siècles le processus de cristallisation sociale a toujours été le même : les foules humaines, comme un liquide amorphe doué d’un pouvoir de cristallisation toujours identique à lui-même, ont toujours réagi de la même manière au contact d’un même cristallisateur, le Mythe.

Chaque individu dans une société basée sur le Mythe fait très exactement les gestes que lui impose son rôle, il débite avec précision les « idées », les « sentiments », les « opinions » qui appartiennent à son rôle. Ce rôle l’habille : dès qu’il a un uniforme, c’est l’uniforme qui agit, lui, il n’est plus là. L’ouvrier, le paysan, habillés en défenseurs de l’ordre qui les écrase, tirent sur leurs frères; les domestiques en livrée ont plus de morgue que leurs maîtres; des esclaves enchaînés construisaient des pyramides pour Pharaon, des esclaves enchaînés construisaient le Colisée pour l’Empereur, des esclaves travaillent à la chaîne aujourd’hui pour Ford, Citroën, les actionnaires, leurs dividendes.

Les sous-hommes, dans une société basée sur le Mythe, ont créé des types spécialisés, parfaitement mutilés en vue de leurs fonctions. Allez parler de révolte au sous-homme abruti par la chaîne de l’esclave, mécanisé, vidé puis vomi par l’usine! Ses nerfs sont réduits à l’état de ficelle, ils ne réagissent plus. Voilà bien la république des abeilles. Chaque esclave, mutilé, ne sait plus faire que les trois ou quatre gestes de sa spécialisation et il est condamné à les faire vite, plus vite, encore plus vite, parce que son travail doit rapporter plus, encore plus. A qui? pas à lui. Aux défenseurs du Mythe.

Ayant réduit à trois ou quatre gestes mécaniques l’enfer morne d’une existence de sous-homme le monstre mythique n’aurait plus qu’un pas à faire pour libérer l’esclave : faire faire ses derniers gestes par des machines. Oui, mais étudier ces dernières machines, les construire, transformer de fond en comble le matériel, cela coûterait cher, beaucoup plus cher que ne coûte cet esclave. Et toutes ces difficultés ne sont encore rien : le plus difficile est d’admettre que l’esclave puisse produire pour lui-même des biens qu’il aura gratuitement. Ce n’est pas une difficulté matérielle qu’il s’agit de résoudre, mais une difficulté mythique : est-il encore nécessaire de prouver que toute nouvelle rationalisation capitaliste ne fait qu’empirer la situation de la classe ouvrière?

Libérer le travail lui-même? Le Mythe n’y songe pas. Le Mythe trouve au contraire mille formules retardatrices pour assassiner. Il s’agit de bénéfices. Sans ces bénéfices, n’est-ce pas, qui donc pourrait payer les esclaves? Il est donc, dit-il, de l’intérêt des esclaves (ceux-ci ne sont qu’une marchandise) que le marchand fasse de gros bénéfices, car, dit le marchand d’esclaves, la richesse ce n’est pas ce que produit le travail; la richesse c’est son bénéfice.

Quand on a beaucoup produit l’esclave continue comme par le passé : ces énormes quantités de vêtements, d’aliments, d’autos ne sont pas pour lui. Le Mythe cependant déclare que l’on a « trop produit ». En effet il ne s’agit pas d’absorber il s’agit de réabsorber suivant une règle comptable inexorable et mythique. Rien ne se donne. « Qui veut » ne prendra pas la Vie en don. Il devra l’acheter ou mourir. Il ne s’agit pas de nourrir les hommes, il s’agit de bénéfices, donc de prix. Il faut maintenir les prix.

Pour maintenir les prix on détruit, oui, on détruit une grande partie de ce qui a été produit, quand des millions d’hommes en ont un tel besoin. Alors le Mythe est content : les hommes sont devenus complètement fous. « En U.R.S.S., dit Staline, ceux qui se rendraient coupables de tels crimes seraient enfermés dans des asiles d’aliénés… »

Mais il s’agit beaucoup moins pour nous dans ces pages d’étudier des systèmes économiques que de comprendre leur signification par rapport au Mythe.

La libération du travail ne peut se faire que par la libération de la conscience. Seules des consciences complètement libérées pourront recréer un ordre humain libéré de l’équation mythique. Il faut détruire le renversement d’images que l’inconscient humain projette sur le monde lorsque le grand problème humain, le « pourquoi » ultime non résolu fait semblant de l’être afin de calmer la terreur de ceux qui s’attachent à la possession des irréalités.

Un ordre humain complètement débarrassé des valeurs mythiques? Eh, c’est bien cela la difficulté! Il ne s’agit pas simplement de faire le procès du capitalisme, ou des religions, ou de tous les régimes qui se sont assis sur la fonction retardatrice et justicière de l’Eternel mythique afin de justifier toutes les exploitations, non, c’est bien le procès de tous les sous-hommes inconscients qu’il faut faire, de toute cette sous-humanité qui à travers toute l’histoire, et jusqu’à ce jour a usurpé le nom de l’Humain.

Car par une admirable rigueur biologique tous ces « je » individuels, parce qu’ils sont femelles, ont transformé les hommes en sous-hommes, en insectes. La république des abeilles spécialisées par mutilation est bien ce vers quoi tendent les sociétés mythiques, et toutes leurs valeurs, sans exception aucune.

Un règlement de comptes

Mais nous avons vu qu’à travers les siècles le Mythe a évolué. Les différents personnages ont joué leurs rôles jusqu’à amener le drame à son dénouement.

Depuis le minuit de l’humanité où Œdipe se fit le complice aveugle de sa mère femelle bien des expériences furent faites. Lentement la Femme qui fut le malheur de son propre Fils fut contrainte de s’humilier, de surgir de terre, jusqu’à devenir des machines, des statistiques, du pain, jusqu’à libérer les hommes par l’humain, jusqu’à les obliger de se libérer eux-mêmes. Comment? Par un règlement de comptes. Certes, un règlement total. Tant pis pour les « je » qui ne veulent pas porter de fruits, car le bon sol est là, et ils n’ont même plus l’excuse de ne savoir pas où le trouver.

La délivrance totale est à la portée de tous, malgré la rapacité retardatrice de tous ceux qui ont peur. D’une part il est prouvé aujourd’hui qu’un ordre social nouveau peut être établi et maintenu, d’autre part il apparaîtra que le Mythe est fini, que la Vérité totale, absolue, est enfin de ce monde, et qu’elle est à la portée de tous.

Pour nous, nous essaierons simplement d’exprimer la Vérité, convaincus que cet effort suffit pour que ce qui du vieux Mythe homicide s’efforce encore de rester debout, s’écroule tout seul. Les Temples stupides que l’inconscient a élevés à la peur empêchent la sève de la terre de donner ses fruits. Mais il est inutile de s’efforcer d’abattre les Temples à coups de pioche. Il suffit d’être la sève. La lutte, malgré l’énormité des Temples et la fragilité des premiers brins d’herbe, devient aussitôt inégale : dans quelque temps les Temples ne seront plus là.

A mi-chemin de l’interrogation

Non seulement le mouvement métaphysique de réabsorption a été de tous temps projeté par les hommes sur la scène du monde, mais les innombrables mouvements humains, psychologiques et sociaux, ne sont que les remous de cette projection qui est à la base de tous les mouvements. Seuls des esprits théoriques, solidement ancrés dans des données mythiques, peuvent croire que la métaphysique d’une part, et d’autre part la sociologie sont indépendantes des données psychologiques de l’inconscient.

On a toujours divisé les représentations humaines en compartiments. Frazer que nous avons déjà cité comme exemple de cette fausse culture met sous la rubrique « superstitions » les représentations mythiques de l’humanité primitive tout entière, sans jamais se poser le problème de la raison d’être de l’individu Frazer. Ainsi font tous les savants lorsqu’ils attribuent aux représentations religieuses du passé une valeur symbolique superficielle.

Nous avons parlé tout au début de cet exposé du substratum inconscient sur lequel s’appuie chaque individu : cet inconscient est l’ensemble des données dont il n’a jamais douté. Ne pas douter d’une donnée quelconque c’est ne pas y pénétrer, donc ne pas la connaître. La science d’un homme pour qui sa propre existence est un problème non résolu, ou un problème résolu mythiquement, ou, encore mieux, qui ne s’est pas posé, ne peut plus nous intéresser. De même nous sommes obligés de rejeter tous les commentaires des gestes authentiques de l’inconscient humain que nous offrent ceux dont l’angoisse métaphysique s’est reposée à mi-chemin de la connaissance.

Si nous revenons à cette nécessité de pousser jusqu’au bout l’interrogation du monde c’est parce que nous voudrions suivre la représentation mythique dans l’histoire, en restituant aux objets et aux événements leur ultime réalité métaphysique.

Exemples

Voici un exemple de cette recherche du réel : nous lisons dans l’Apocalypse de Jean (trad. Couchoud) la phrase suivante : « Il me dit : les Eaux que tu as vues, où la Putain est assise, sont nations et foules, races et langues ». Et, à cette phrase le commentateur met en note : « Isaïe compare des peuples et des nations à des mers et à des eaux ». Sur ce, le lecteur est content : il a compris. Qu’a-t-il compris? Que le prophète est un poète, et qu’il a fait une comparaison. Rien n’est plus superficiel. Ni le prophète ni l’apôtre n’ont joué à faire des comparaisons poétiques. Ils disent l’un et l’autre, textuellement, que les nations, les foules, les races et les langues sont des Eaux : elles ne sont pas semblables à des Eaux, mais elles sont réellement des Eaux.

Le prophète connaît en effet la signification métaphysique des choses. Si l’on demandait à son commentateur : « Qu’est-ce que c’est qu’une nation? » il donnerait sans doute, dans l’esprit du Larousse de poche, une réponse semblable à celle-ci : « Une nation est une réunion d’hommes ayant une origine et une langue communes ». Sa définition serait meilleure que celle-ci ou pire, mais elle appartiendrait à ce même ordre d’idées. Le prophète voit au contraire une nation comme une projection symbolique, dans le rêve du monde, d’une vérité à la fois physique et psychologique. De cette réponse du Larousse de poche le prophète mettrait en doute tous les mots l’un après l’autre, et se demanderait «que sont les hommes? pourquoi se réunissent-ils dans cet univers? pourquoi l’univers est-il là? Quelle est la réalité de tout cela?… » Et à chaque nouvelle définition il poserait encore, inlassablement, le même « pourquoi » jusqu’au « pourquoi du pourquoi », jusqu’à l’abîme d’où surgit la Vérité.

Les commentateurs expliquent : telle phrase se rapporte à Babylone, telle autre aux plaies d’Égypte, telle pratique religieuse est une dîme payée à la divinité. Mais qu’est-ce que c’est que Babylone, de quelle réalité furent faits ses éléments qui se réunirent et se désagrégèrent? Dans l’équation « Univers » uniquement faite d’inconnues, que sont Babylone, les plaies d’Égypte, une divinité? Le commentateur ne se pose pas cette question, et le lecteur non plus : « Babylone, capitale de l’ancienne Chaldée ». Ils rêvent. Dans le rêve on ne doute pas des objets du rêve, on les accepte. Le prophète Isaïe et l’apôtre Jean sont éveillés, ils emploient les symboles du rêve mais après les avoir transpercés jusqu’à leur essence. Ainsi, imaginons qu’un dormeur puisse analyser son propre rêve au moment même où il le fait.

Les «explications» nous rejettent sur des objets et des faits que nous croyons comprendre tant que nous sommes pris dans le rêve mythique, et comme des enfants nous voici satisfaits. Ainsi l’on nous dit encore que l’évangile dionysiaque se rapporte au vin et l’on nous parle de la culture de la vigne, etc… Évidemment tout cela est exact, mais que les hommes jouent à représenter le mystère du vin, cela ne suffit pas à expliquer ce qu’est la vigne du point de vue de l’essence humaine métaphysique. L’initié des Mystères dionysiaques a au contraire exploré les diverses ramifications de l’arbre humain universel, et a découvert la signification de ces rameaux spécialisés. Le germe primitif et universel a exprimé, avec la terre, et la vigne qui pousse dessus, et le soleil qui chauffe la vigne, et la grappe que dore le soleil, et tous les tourbillons d’atomes qui composent un univers, des choses qui portent des Noms, des Noms humains, et que les hommes ont dû reconnaître dans leur marche millénaire à travers le Mythe, comme Adam, qui selon le récit authentique de l’inconscient, s’est fait présenter les animaux afin de révéler leurs Noms.

Philosophies

Nous nous proposons de montrer plus loin que les philosophies dites spiritualistes, basées sur un Dieu, ou sur des Idées, ou sur des Principes qui guident le monde, ou sur un Être suprême, etc… sont uniquement des expressions mythiques dont nous ne savons plus que faire. Il est déjà assez clair que tout ce qui, selon ces philosophies, guide le monde et les hommes, tout ce qui plane au-dessus de nous, nous l’avons depuis longtemps appelé l’inconscient mythique, cet inconscient qu’il est nécessaire de détruire (et la seule façon de la détruire est de le connaître).

Nous nous proposons également de montrer que si les philosophies matérialistes se sont, selon nous, orientées vers la seule issue possible, leur modalité, qui est féminine par définition, doit les amener à enfanter une Connaissance qui dépasse et la matière et l’esprit. Nous voulons inviter en particulier la philosophie socialiste du déterminisme économique à trouver dans l’étude psychologique de l’inconscient le nœud même du problème humain, du grand « pourquoi ». La nouvelle dialectique psychologique dont nous proposons ici quelques éléments confirme et complète cette philosophie matérialiste en supprimant ses limites, et du point de vue de l’action elle peut offrir l’avantage d’accélérer la destruction de l’univers mythique en amenant la bataille jusqu’au centre de chaque individu.

Elle n’est cependant tout entière que l’introduction à l’étude de la Vérité, d’une éthique qui n’a jamais encore existé, qui est universelle et absolue. Nous essaierons dans un prochain exposé d’en tracer les bases, qui résulteront tout naturellement de ce qui a déjà été indiqué ici.

Nous accomplirons ainsi le déterminisme lui-même, tel que l’a vu Marx, car si, selon lui, et cela nous semble évident, l’histoire des idées a toujours été la conséquence de la lutte des classes, les nouvelles idées, maintenant qu’existent déjà des éléments d’une société nouvelle où les classes s’abolissent, ne peuvent surgir que de l’universel humain.

Un conflit qui nous force à choisir

On voudra bien nous pardonner cette rapide incursion dans un domaine philosophique que nous ne pourrons explorer que beaucoup plus tard : elle nous est dictée par notre souci de marquer notre position dans un conflit idéologique et social dont le moins que nous puissions dire est qu’il tend à mettre en cause chaque individu au monde, et à le forcer de prendre position. L’Occident, dont nous avons dit qu’il ne peut pas, biologiquement, présenter deux civilisations à la fois, se trouve de plus en plus divisé entre deux forces qui ne tarderont pas à s’appeler, sans trop de subtilités, réaction et révolution. Il ne nous apparaît pas en effet que son processus biologique soit transformé, ni que notre diagnostic du Mythe soit faux, et que tout d’un coup deux formes de civilisation puissent exister côte à côte en Occident, et il ne nous apparaît pas non plus que l’U.R.S.S. accepte de faire purement et simplement partie de l’Asie, bien au contraire.

Tôt ou tard nous verrons la lutte se poursuivre au plus profond de notre être, pour deux données fondamentalement opposées, et nous devrons constater qu’elle impliquera d’un côté comme de l’autre la totalité des valeurs en présence. Les hommes en effet, pris dans la dualité, ne peuvent encore que scinder en deux moitiés antinomiques tout ce qu’ils touchent, de sorte que tout ce que nous rencontrons appartient à un monde ou à l’autre, mais ne peut appartenir aux deux. Pour sortir de cette malédiction nous n’avons qu’une chose à faire : résoudre le conflit en nous. Et nous voudrions que ces pages soient un appel pour que chacun accepte de transposer ainsi le conflit originel qui se réduit aux deux éléments antinomiques « je » et « cela », en un conflit psychologique qui, une fois résolu, abolirait à tout jamais les champs de bataille et les carnages humains.

Eh quoi! l’humain ne trouvera-t-il pas en lui la puissance de faire cette miraculeuse transposition, et a-t-il vraiment encore besoin de tant de massacres? A-t-il vraiment encore besoin d’accomplir charnellement le sacrifice d’Abel? Si l’intelligence humaine peut encore quelque chose sur les égoïsmes inexorables, qu’elle détruise donc l’inconscient mythique dont ces égoïsmes se nourrissent, qu’elle affame ces égoïsmes en plaçant chaque être qui pense devant l’effroyable nudité de son ultime problème intérieur, et en lui montrant qu’il ne l’a pas résolu.

Où doit aboutir la philosophie

C’est à cela que doit aboutir la philosophie. Qu’il y ait un conflit soit : la lutte de classes, la guerre, la destruction doivent se poursuivre jusqu’au bout; mais l’homme dont l’arme est la pensée insiste contre toute évidence pour que cette guerre soit d’abord une guerre d’intelligences, et pour que cette destruction soit d’abord une destruction de l’inconscient mythique. Puisque le combat est sans pitié qu’il se fasse du moins sur tous les plans, et d’abord sur celui qui est le plus humain, le moins animal, celui de notre raison. Mais il est moins douloureux pour bien des hommes de se battre à coups de mitrailleuses que de pourchasser dans les recoins de leur être les pierres branlantes sur lesquelles ils ont bâti leur précieuse entité, leur moi désemparé, terrorisé, ignorant, et qui ne veut pas mourir. Ah les beaux subterfuges, et la douceur des consolations célestes!

Jusqu’au bout, même pris dans la mêlée, même dans la sanglante confusion des conflits aveugles, nous voudrions que notre seule arme soit la Connaissance au contact de laquelle s’allument les incendies qui détruisent les irréalités. Et notre appel s’adresse beaucoup plus aux victimes du Mythe — dont le Mythe a si bien façonné les âmes d’esclaves — afin qu’ils prennent conscience subitement non pas seulement de leur humanité mais d’une humanité qui n’a jamais encore été atteinte, qu’aux suppôts séniles du Mythe, dont la fonction est de ne pas vouloir mourir, et qui hélas veulent nous forcer à ne rien attendre d’eux.

Du point de vue des doctrines philosophiques nous avons dit que le Mythe ne pouvait se résoudre et s’accomplir qu’en passant à travers une philosophie matérialiste. Celle-ci est la dernière expression de la donnée mythique primordiale selon laquelle la Femme (ou la matière) devait donner naissance à une pensée non mythique, qui comme toute sève ne tombe pas du ciel mais surgit de la terre.

Cette première pensée non mythique est, donc, lorsqu’on la transpose sur le registre philosophique, véritablement enfantée par la terre. L’inconscient mythique le savait, et c’est cela qui est si admirable. « L’esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux »… eh quoi! La terre était cependant vide. Lorsque, dans le livre de la Genèse apparut la dualité, l’Eternel Dieu ne fit toujours pas pleuvoir sur la terre, et il n’y avait point d’hommes pour cultiver le sol, Mais voici que de la terre elle-même s’éleva une vapeur, et elle arrosa toute la surface du sol! Ce que l’Eternel Dieu n’avait pas pu faire, la terre le fit toute seule!

La naissance

Mais quelles seront les moissons? Prise dans les horribles douleurs de l’enfantement elle n’a pas encore eu le temps, la pauvre, de voir son enfant qui vient de naître. Et elle-même, la nouvelle Jérusalem descendue du ciel, oui descendue sur le sol, elle est noire et sale, elle sent la sueur, elle crie. Sait-elle seulement plus qui elle est? Elle crie « matérialisme… matérialisme… » et ceux qui ont peur lèvent les bras au ciel et « invoquent le nom de l’Eternel ».

Le matérialisme historique a déclenché la plus grande révolution de l’histoire. Il ne peut plus s’arrêter. Ayant brisé les murailles du Mythe il devra d’un grand coup d’ailes briser pour toujours la dualité esprit-matière, et reconnaître en son propre fils celui-là même que l’on a si longtemps « invoqué » en se tournant vers le ciel : l’Humain éternel et primordial.

La philosophie matérialiste révolutionnaire s’est arrêtée à mi-chemin de la Connaissance totale en acceptant, sans les passer au feu du doute, des données inconscientes, en acceptant des explications secondes, des « explications philosophiques » sur le grand point d’interrogation cosmique. Ces explications n’expliquent rien, pas plus que celles de tous les Frazer dont nous parlions plus haut, pas plus que celles de toutes les philosophies du monde. L’explication dernière ne sera jamais écrite, elle sera vécue; soit, mais le but de la philosophie sera d’écarter les obstacles de l’inconscient qui offusquent la Vérité; l’homme-entité, le « moi », ce nœud psychologique créé par l’évolution de la planète, et qui a usurpé l’être, apprendra ainsi pourquoi et comment il est là, pourquoi et comment il doit s’accomplir en se détruisant au sein de la Nature impersonnelle.

Le Mythe est parvenu au bout de sa course, joué, représenté par ce même peuple d’Israël qui s’était chargé un jour de dominer la Femme. Les Juifs, Marx, aujourd’hui les psychanalystes, se sont réunis au mythe germanique dont la forme de cristallisation fut toujours le retour par en-bas, fut un désir de résurrection par la descente au sein de la terre, au sein des eaux (l’Or arraché, forgé par les esprit sous-terrains), fut toujours au sein de l’analyse une force irrésistible, une sève obscure, trouble, trop riche, violente, le sang virginal que la femme céleste vaincue d’amour est enfin venue verser sur la terre. (O divine, orgueilleuse, cruelle Héra, jalouse des nymphes de la terre, que vous êtes loin). Et cette douloureuse naissance qui en est résultée, cette rouge naissance, rouge, qui ne pouvait être que rouge, qui ne pourra être que rouge, jusqu’à son accomplissement, la voici transportée comme une aurore, comme un forceps, comme un abîme, en Russie, entre les deux grands Mythes, entre l’Orient et l’Occident.

Caïn fils de l’Eternel, Caïn le laboureur, la terre hurle en gésine, les sous-hommes tremblent d’effroi. Comment se terminera cette Apocalypse? Voici deux mille ans qu’on l’annonçait, et les sous-hommes ne sont pourtant pas encore prêts à être humainement heureux.