Jean Markale : La fontaine magique


05 Mar 2013

(Revue Question De. No 40. Janvier 1981)

Extraits du livre de Jean Markale sur Merlin l’Enchanteur paru aux Éditions Retz. Il écrit ici sur la fameuse source de Barenton, en forêt de Paimpont (ancienne forêt de Broceliande) près de Rennes en Bretagne.

La clairière où se trouve la Fontaine de Barenton est de toute évidence un sanctuaire qui remonte à l’époque préhistorique, comme en témoigne la pierre de dolmen, le fameux « perron de Merlin », qui surplombe le bassin où se ramassent les eaux. L’ancien nom de cette fontaine est Belenton, terme dans lequel il est facile de retrouver Bel-Nemeton, l’en-droit a donc été une clairière sacrée, et à l’époque gauloise, elle était dédiée à Bélénos, terme qui signifie « brillant », et qui est le dieu solaire des Gaulois, attesté par de nombreuses inscriptions gallo-romaines. Ce qui est étonnant, c’est que cette fontaine n’ait jamais été christianisée alors que la plupart des sources, en Bretagne et ailleurs, ont été récupérées par le christianisme et placées sous le vocable d’un saint ou d’une sainte. La Fontaine de Barenton est demeurée païenne au cours des siècles, ce qui n’a d’ailleurs pas empêché les habitants de la région de s’y rendre en procession, clergé en tête, les années de sécheresse.

Car cette fontaine a un rôle magico-religieux : elle fait pleuvoir. La tradition locale rapporte que son eau guérit de la folie (d’où le nom du village voisin de Folle-Pensée, autrement dit Fol-Pansit, « qui guérit la folie »), ce qui nous ramène au thème de Merlin « fou du bois », et surtout, lorsqu’on verse cette eau sur le perron, on risque de déclencher un orage épouvantable. Cette croyance remonte à la nuit des temps : on en trouve un témoignage chez l’écrivain normand du XIIe siècle, Robert Wace, qui a souvent parlé de « Bréchéliant, dont vont souvent Bretons fablant » et qui décrit la fontaine à laquelle il rendit visite et sur laquelle il accomplit le rite. Mais « fol y allai, fol en revint », et Robert Wace ne réussit pas à faire pleuvoir.

Le Nemeton

C’est pourtant cette fontaine qui sert de cadre à plusieurs épisodes de la légende d’Yvain, ou du Chevalier au Lion, telle que nous l’ont racontée Chrétien de Troyes et un auteur gallois anonyme, au XIIe siècle, et là elle joue ce rôle de « fontaine qui fait pleuvoir ». Chrétien de Troyes décrit ainsi la fontaine et son emplacement : « J’aperçus l’arbre et la fontaine. De l’arbre, je puis dire que c’était le plus beau pin qui jamais crût sur terre. Je ne crois pas qu’il eût laissé passer une seule goutte de la plus forte pluie : l’eau ne pénétrait pas son feuillage. Je vis le bassin (gobelet) pendu à l’arbre : il était d’un or plus fin que celui qu’on pourrait trouver, même de nos jours, dans les foires. Quant à la fontaine, elle bouillait [Des bulles d’air s’en échappent en effet, dues à un dégagement d’azote pur. De plus sa température demeure fixée à 10°], vous pouvez m’en croire, comme eau chaude. Le perron était fait d’une seule émeraude, percée comme une outre, avec quatre rubis plus flamboyants et plus vermeils que n’est le soleil au matin quand il paraît à l’horizon. » La description de l’auteur du récit gallois correspondant, Owein, ou la Dame de la Fontaine, est plus sobre et plus conforme à la réalité : « … Tu apercevras une plaine, une sorte de grande vallée arrosée. Au milieu, tu verras un grand arbre : l’extrémité de ses branches est plus verte que le plus vert des sapins. Sous l’arbre est une fontaine et sur le bord de la fontaine une dalle de marbre, et sur la dalle de marbre un bassin d’argent attaché à une chaîne d’argent de façon qu’on ne puisse les séparer. »

 En fait, le perron est une grosse pierre provenant d’un ancien mégalithe, mais le site est actuellement comparable à celui qui est décrit par les anciens auteurs. Le pin est particulièrement remarquable. Il a été cité par les auteurs du Moyen Age parce que c’était une espèce relativement rare à l’époque en Bretagne, et il prend tout son sens lorsqu’il apparaît comme le pivot central d’une clairière dans la forêt. C’est en effet ce fameux arbre cosmique sur lequel se fait l’ascension du chaman. C’est l’Arbre du Monde sur lequel Merlin vaticine. Nous sommes réellement dans un nemeton qui constitue, comme le dit Eliade, « l’ouverture centrale du monde ». C’est là que se rejoignent le monde céleste et le monde terrestre. Et pour que le caractère sacré du lieu soit encore plus total, il y a la source, qui, symbole inversé de l’arbre, représente le lien avec le monde souterrain, autre aspect de la demeure des dieux, et qui ajoute une idée de fécondité due à l’eau qui sourd de la terre, comme le lait sort des mamelles de la mère, ou encore comme le sang irrigue le fœtus flottant au milieu des eaux par l’intermédiaire du cordon ombilical.

C’est dire l’importance de la source dans le nemeton. Il s’agit d’un point où convergent toutes les forces du monde et de l’Autre Monde. Là, le prêtre ou le mage, en tous cas celui qui sait s’emparer de ces forces, peut connaître tous les secrets de la vie et de la mort et agir sur le déroulement des événements. Les trois éléments, Ciel, Terre et Eau, qui sont les seuls éléments permanents, seront alors transformés provisoirement, d’une façon toute transitoire, en ce qu’on a coutume de nommer le quatrième élément, le Feu, symbole de l’Esprit se manifestant et créant, l’un n’allant pas sans l’autre puisque toute création implique une incarnation et que toute manifestation requiert l’apparition d’un contraire grâce auquel l’être prend conscience de son existence.

Le Maître du lieu

La légende d’Yvain rend bien compte du caractère sacré et extraordinaire qui est celui du sanctuaire de Barenton. En effet, lorsqu’un chevalier s’y rend, il doit tenter l’aventure, c’est-à-dire se soumettre à une épreuve. Il y a un interdit sur ce lieu. En fait, personne ne doit y pénétrer. Alors quand un intrus survient, il faut qu’il accomplisse l’épreuve grâce à laquelle on saura si son intrusion est valable ou non. Si son intrusion est négative, il sera éliminé. Dans le cas contraire, il deviendra le maître du lieu, le dominus loci dont parle Lucain. C’est pourquoi il doit se conformer au rituel : prendre de l’eau dans la fontaine et la verser sur le perron, geste éminemment symbolique, qui est l’image du fils répandant son sperme sur le ventre de sa mère, situation œdipienne parfaite s’il en fût. Et comme un terrible interdit vient d’être transgressé, la nature attaque : le pays où s’est déroulé un acte aussi abominable doit être détruit. D’où l’orage et la tempête qui dévastent la région et ne laissent aucune feuille aux arbres, sauf sur le Pin, qui est l’Arbre Cosmique, intouchable, pivot sans lequel le monde n’existerait pas. La région est maintenant désolée, stérile, comme le Gaste Pays de la légende du Graal. Et par voie de conséquence, le dominus loci est atteint dans sa puissance, dans sa virilité même, puisqu’il n’a pas été capable d’empêcher le sacrilège, l’inceste. Il faut dire que l’intrus ne savait pas ce qu’il faisait. On lui a simplement dit d’accomplir un geste. Il n’a pas cherché à savoir pourquoi. Dans le récit de Chrétien de Troyes, c’est un Rustre, un « Homme sauvage » qui envoie le chevalier vers la Fontaine de Barenton, et cet Homme Sauvage, c’est évidemment un des aspects de Merlin. Dans les contes populaires de toute l’Europe occidentale, et particulièrement dans les contes oraux de la Bretagne armoricaine, ce thème se rencontre fréquemment dans un schéma identique orné de variantes locales et d’affabulations diverses : c’est toujours un jeune garçon imbécile, niais, qui est envoyé vers une épreuve, ne sachant pas à quoi elle correspond (parfois il s’agit de tuer un serpent, ou de donner un gâteau à une vieille femme qui se révèle être une fée, ou encore porter le fagot de cette femme).

Le Gardien de la Fontaine

S’il ne réussit pas l’épreuve, il est éliminé et l’on n’en parle plus. S’il la réussit — sans savoir de quoi il s’agit — il est admis à franchir un passage qui le mènera vers la royauté. Dans la légende d’Yvain, c’est assez net : Yvain déclenche la tempête, mais après la tempête, il entend le chant merveilleux d’une multitude d’oiseaux sur le Pin. L’image est facile : c’est l’état de béatitude, l’état paradisiaque dans lequel se trouve l’enfant après l’orgasme, son premier orgasme, et commis fantasmatiquement avec la mère. Il est prêt à s’endormir tant la torpeur due au chant des oiseaux est grande. Alors survient un chevalier noir qui le provoque au combat. Ce chevalier noir est le Gardien de la Fontaine, autrement dit le dominus loci, mais aussi le dieu-père?: l’enfant-chevalier doit lutter contre l’image du père et la tuer. C’est ce que fait Yvain : après une féroce combat, il blesse mortellement son adversaire et le poursuit jusque dans son château. Et là, après diverses aventures, il épouse la veuve du chevalier noir, la belle Laudine, et devient à son tour le dominus loci.

Sources

Mais à la lueur de l’Histoire, comme à celle de la Légende, il apparaît que la clairière de Barenton offre l’aspect le plus authentique du nemeton gaulois. Nous y retrouvons les phénomènes étranges qui sont sensés s’y passer, l’Arbre Cosmique, la clairière elle-même dans un lieu inhabité, en dehors de la vie sociale, et aussi la source.

Nous avons dit que Viviane pouvait être considérée comme une divinité des eaux parce que Merlin la rencontre toujours au bord d’une fontaine et que le premier « tour » qu’il lui enseigne est celui par lequel on peut faire jaillir une rivière. Nous avons dit aussi que Viviane, quel que soit son nom véritable, pouvait être l’équivalent de la déesse irlandaise Boinn (la Vache Blanche). Et nous avons dit encore que le nom de Boinn se retrouvait dans le Massif Central, à la limite des Arvernes et des Vellaves, dans un site qui avait beaucoup de points communs avec celui de Barenton, celui de Fontboine, près de Saint-Jean d’Aubrigoux (Haute-Loire). Là aussi nous sommes en présence d’un nemeton, et qui a perduré même sous l’occupation romaine, jusqu’à ce que les Romains détruisent les habitations qui y avaient été dressées.

Le point central est la source. Elle se trouve dans un endroit fortement isolé, au milieu des forêts. Il semble que les constructions n’aient eu aucun but militaire, mais qu’elles aient seulement servi pour des motifs religieux. En somme, ce serait une sorte de monastère païen qui se serait établi à cet endroit. Nous ne possédons aucun document sur cet établissement, mais l’archéologie nous révèle nettement qu’il s’agissait d’un sanctuaire. Ce serait donc un nemeton, mais plus évolué et ayant subi les influences techniques des Romains, avec construction d’un temple. Le fait n’est pas isolé, puisqu’à partir de l’occupation romaine, les Gaulois ont commencé à bâtir des sanctuaires, certains voués aux dieux romains, d’autres aux divinités indigènes. Et comme l’établissement de Fontboine a été détruit par les Romains, on peut en déduire qu’il s’agissait d’un sanctuaire indigène, d’obédience druidique : en effet, les druides ont été pourchassés à travers l’empire, leur doctrine présentant des dangers réels pour la société romaine et pour son idéologie. C’est ainsi que peu à peu, les druides, même ceux qui s’étaient terrés au fond de leurs forêts, ont été anéantis, d’abord par le pouvoir temporel romain, ensuite par le pouvoir spirituel chrétien.

 Au reste il y a bien d’autres exemples de sanctuaires au milieu desquels la source est un élément essentiel. Le plus célèbre site de ce genre est le sanctuaire des sources de la Seine, où l’on a découvert assez récemment des statues et des statuettes en bois, qui étaient soit des représentations de divinités, soit des ex-voto. Car la source est liée à l’idée de guérison par l’eau. De tout temps, semble-t-il, les hommes ont connu les bienfaits thérapeutiques des eaux de source. Aux Fontaines Salées, près de Vézelay, on a retrouvé des traces de captage gaulois dessous les installations de type romain. Dans le bassin de Vichy, de nombreuses légendes font état de sources primitives qui furent déplacées par les Fées, en châtiment de transgressions accomplies par des femmes.

L’En-Bas

L’eau de la Fontaine de Barenton elle-même passait pour guérir de la folie, ce qui est en relation, en Bretagne, avec le culte de Saint-Mathurin, sous le vocable duquel sont placées de nombreuses sources ayant cette réputation. Et dans la forêt de Bellême (dont le nom provient de Belisama, « la très brillante », sorte de parèdre de Belenos), dans l’Orne, des sources ferrugineuses sont dédiées aux « dieux infernaux » (diis infernis). Ne parlons pas des puits qu’on découvre dans de nombreux oppida gaulois du pourtour méditerranéen, car ils sont très nombreux, et associent tous l’idée de guérison au concept de « trou par lequel on communique avec l’Autre Monde », ce monde mystérieux d’En-Bas, qui, en vertu de l’identité des contraires, est également le monde d’En-Haut.

Des sites archéologiques bien connus et fouillés par les archéologues confirment cette opinion que le sanctuaire sans la source ne signifierait rien. En Grande-Bretagne, prés du fort de Brocolita (Carrawburgh), sur le côté méridional du mur d’Hadrien, se trouve un sanctuaire de ce type, avec une source dédiée à la déesse Coventina. Cette source, qui bouillonne encore, était couverte à l’origine d’un temple de type celtique mais de construction romaine, contenant un bassin dans lequel ont été jetées des offrandes monétaires. On trouve également à proximité des autels et des plaques sculptées provenant du temple lui-même. Parmi celles-ci, il y a une plaque représentant la déesse Conventina, penchée vers une feuille flottant dans l’eau, portant une plante aquatique de la main droite, dans la gauche un gobelet d’où jaillit un flot d’eau. Il s’agit là d’une forme de sanctuaire évolué, mais où l’on reconnaît les caractéristiques du nemeton gaulois.

La pratique qui consiste à jeter dans la source, ou dans une eau consacrée, des pièces de monnaie semble avoir été fort commune dans le monde celtique, et l’on peut constater de nos jours que de nombreuses fontaines christianisées sont le théâtre d’opérations identiques. A la Fontaine de Barenton, il en est de même : le bassin renferme de petites pièces de monnaie, et il est d’usage que les jeunes filles y jettent des épingles pour demander à la Fontaine si elles vont se marier dans l’année. Dans l’île d’Anglesey (Ynys Môn), le lac de Llyn Cerrig Bach contenait un fabuleux trésor, découvert en 1943 : une grande quantité d’armes, de garnitures de chars, d’outils, de chaînes, de chaudrons et de plaques de bronze décorées de motifs appartenant au style de la Tène, tout cela représentant des offrandes sacrificielles faites entre le milieu du IIe siècle avant notre ère jusqu’au IIe siècle ap. J.-C. Et l’auteur grec Starbon révèle que du côté de Toulouse, il y avait un temple contenant un trésor inviolable, le fameux « Or de Toulouse?». Il ajoute d’ailleurs que sur toute l’étendue de la Gaule celtique, de grandes quantités d’or et d’argent étaient immergées dans des lacs parce que les trésors y étaient ainsi tout à fait inviolables. Cela se réfère à la croyance que les puits, les fontaines et les lacs sont les lieux privilégiés par lesquels on peut communiquer avec l’Autre Monde.

Le temple druidique

Le rôle médicinal de la source est évidemment lié à son aspect magique ou religieux. Au fond, seuls les dieux peuvent guérir une maladie. Le même concept perdure de nos jours et explique à la fois le succès des cures thermales et les pèlerinages à Notre-Dame de Lourdes. Dans le site archéologique de Glanum, à Saint-Rémy-de-Provence (Bouches-du-Rhône), site occupé successivement par les Celtes, les Grecs et les Romains, on peut voir cette fameuse source de santé. Il est probable que tout l’ensemble du sanctuaire et de la ville a été provoqué par cette source, et cela d’autant plus que le nom de Glanum se réfère à un terme qu’on retrouve en irlandais, glan, et qui signifie « pur ». Il ne fait aucun doute que les eaux de la source de Glanum « purifiait », c’est-à-dire « guérissait » les malades qui y venaient — déjà — en pèlerinage.

Et cela fait penser à la fameuse « Fontaine de Santé » des épopées irlandaises. Elle nous est décrite dans le récit de la Bataille de Meg Tured : « Diancecht (druide et dieu de la médecine), ses deux fils et sa fille… chantaient un charme sur la fontaine appelée Santé. Ils y jetaient les hommes mortellement blessés qu’ils soignaient, et c’étaient vivants qu’ils en sortaient. Les blessés guérissaient par la vertu du chant de quatre médecins qui étaient autour de la fontaine… La fontaine porte un autre nom, Lac des Herbes, parce que Diancecht y avait mis un brin de chaque herbe qu’il y a en Irlande. » Et il n’y a pas loin de cette Fontaine de Santé au chaudron merveilleux que nous trouvons dans la tradition galloise, lequel ressuscite les morts et guérit les blessés, archétype évident du Saint-Graal des légendes christianisées.

L’explication de cette croyance est simple : la source se trouve dans l’endroit idéal où se produisent les échanges entre les mondes, l’endroit où la force divine se manifeste sans retenue, l’endroit où sont réalisées les conditions grâce auxquelles est restituée la situation paradisiaque du début de l’humanité, aux temps de l’Age d’Or ou de l’Eden. Boire cette eau, accomplir un rite sur elle, c’est aussi participer à cette restitution, c’est retourner à l’état d’innocence et de pureté qui caractérise le monde d’avant la chute, quelle que soit celle-ci et quelle que soit la cause de la déchéance humaine. L’essentiel est de s’abreuver à la source de la vie. Mais cela n’est possible que si la source en question est sacrée, si elle se trouve dans un lieu privilégié qui est cette projection idéale d’une portion de ciel sur la terre.

Le nemeton est donc le temple druidique, au milieu des forêts, à l’écart du groupe social dont il est pourtant le complément spirituel indispensable. Il implique la relation durable entre l’être humain et la Nature, celle-ci étant considérée non pas comme un autre être vivant, comme dans l’optique romantique, mais comme le réceptacle de toute potentialité d’être. C’est le sens qu’on peut donner à certains poèmes irlandais ou gallois, notamment au fameux Cad Goddeu, et qui évoquent les passages de l’être sous ses différentes formes, animales ou végétales, pour ne pas dire minérales. Il ne s’agit en aucune façon d’une quelconque doctrine de métempsychose : aucun texte n’en fait mention, et si on en a beaucoup parlé à propos des Celtes, c’est parce qu’on a brodé sur le thème des métamorphoses sans le comprendre vraiment. La seule réalité tangible de la doctrine druidique, sur ce sujet, concerne la communauté d’existence des êtres et des choses, leur appartenance à un même monde, le sentiment que la Nature est une totalité à laquelle l’être humain appartient pleinement.

C’est dans ce contexte qu’apparaît Merlin, à une époque où le druidisme a depuis bien longtemps disparu de toute l’Europe occidentale sous sa forme de religion structurée et hiérarchisée, avec une doctrine enseignée régulièrement. Si nous pouvons affirmer qu’il y a du druidisme derrière le personnage de Merlin, c’est parce que ce druidisme a laissé des traces dans les traditions orales et dans les récits légendaires qui ont été recueillis ou mis en forme pendant tout le Moyen Age. A ce compte, Merlin est en effet la personnification du druide, et même du druide-chaman, mais tel qu’on pouvait se le représenter aux alentours de l’an 1200. Mais c’est un personnage multiforme, et il n’est pas rare de le rencontrer ailleurs qu’au bord de la fontaine, dans le nemeton. Et il n’est pas rare de le reconnaître sous des aspects peu conventionnels, mais sous lesquels se dessinent ses caractéristiques essentiels d’Homme Sauvage, de Fou du Bois, d’Homme des Bois.