Carlo Suarès : La Genèse selon la tradition ontologique


15 Jul 2008

(Revue Etre Libre. Numéros 152-154, Août-Octobre 1958)

C. Suarès, Mme WWW, Nadine Suarès, D. Harding, WWW, R. Linssen

INTRODUCTION

Avant toute chose, il est nécessaire de savoir clairement pourquoi l’on choisit telle ou telle ligne de méditation.
Tout esprit réfléchi se perçoit dans ses rapports avec soi-même et avec l’univers. Mais ces rapports sont trop souvent préfabriqués par le milieu. Lorsqu’on s’éveille à une réflexion individuelle, il devient presqu’impossible de savoir pour quelles raisons l’on est fabriqué de façon à croire ou à ne pas croire à un Dieu personnel, de façon matérialiste ou spiritualiste, scientiste ou sceptique. Et si l’on n’est pas conditionné par le milieu, on l’est par opposition au milieu, ce qui n’est guère plus valable.

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Il ne nous semble pas indispensable, pour parvenir à la Connaissance, de méditer sur l’Ancien ou le Nouveau Testament. Mais si l’on se représente l’importance extraordinaire de ces deux ouvrages dans nos civilisations, leur action constante sur les esprits appartenant aux trois religions dites révélées ou sur les esprits qui combattent ces religions, et si l’on s’examine assez profondément pour découvrir que l’on est soi-même impliqué, d’une façon ou d’une autre, dans quelques-uns des thèmes que soulèvent ces Livres et dans les sanglants conflits qui en résultent, on peut se dire à bon droit qu’il est important et même nécessaire de chercher à pénétrer ces écrits. En effet, non seulement devient-il urgent, en ce tournant vertigineux de l’aventure humaine, de savoir si cette Révélation n’est pas plutôt un Abîme, mais ce qui est curieusement difficile au départ, c’est de mettre à jour les positions inconscientes, donc souvent absurdes, où nous nous trouvons, les uns et les autres, par rapport à ces textes. Ne devons-nous pas, au départ, admettre en toute franchise que nous avons implicitement accepté ou rejeté des interprétations religieuses, historiques ou exégétiques de ces livres, sans connaître ces livres directement ?
Nous venons de dire qu’il est important de savoir ce que contient la Bible, de voir si elle contient un message valable ou irréel, utile ou néfaste. Nous reviendrons tout à l’heure sur nos raisons, afin de bien nous en assurer avant d’entreprendre un travail qui sera sûrement fort difficile, long et plein d’embûches, Avant d’organiser une expédition, n’est-il pas nécessaire d’avoir une idée générale du but que l’on se propose ? Et si l’on ne sait pas quelles sont les régions que l’on sera amené à explorer, ne doit-on pas, au moins, savoir quelles sont les directions que l’on ne veut pas prendre et pourquoi on ne veut pas les prendre et 2° quel est le point de départ que l’on choisit et pourquoi on le choisit ?
Les cinq premiers Livres (la Torah des Juifs) existent-ils depuis cinq millénaires ? Leur origine est-elle en Egypte, en Assyrie, en Chaldée, à Sumer ? Quel y est l’apport des Sémites ? Y trouve-t-on des traditions différentes et contradictoires, telles la élohimiste et la yahwiste ? A quel moment ces écrits deviennent-ils historiques ? Abraham originaire de Our a-t-il existé ou n’est-il qu’un éponyme ? Les célèbres documents dits « de la Mer Morte » contiennent-ils des éclaircissements sur l’existence d’un maitre de la Sagesse, sur les Esséniens ou la vie de Jésus ?
Aucune des réponses à ces questions ne seraient de nature à m’éclairer sur le problème fondamental qui a été posé au début de ces lignes : les rapports de ma conscience avec moi-même et avec l’Univers. J’élimine donc toutes ces questions : elles ne m’intéressent pas. Nous n’irons ni dans l’Histoire ni dans l’Exégèse.
Donc, abordons le texte tel qu’il se trouve, et nous verrons ensuite si nous aurons un avantage à consulter tel ou tel de ses interprètes.
Mais quel texte prendre ? Le bon sens veut que nous prenions le texte original en hébreu, doublé d’une traduction en une langue que nous pratiquons (en français, par exemple) et de commentaires. La vraie difficulté est de lessiver complètement mon esprit avant d’ouvrir le Livre ; de me vider non seulement des notions dont je suis conscient — ce qui est déjà difficile — mais de toutes les infrastructures inconscientes de mon psychisme, puisque je veux savoir si le texte que je vais lire (texte et commentaires) éclairera ou non les rapports de ma conscience avec moi-même et avec l’univers. Je veux savoir si je trouverai une ouverture directe sur ma situation ontologique. Et, afin de bien définir ce dernier mot, qui se rapporte à la science de l’être, je me dis qu’il n’y a de connaissance de l’être qu’à travers la connaissance de mon être, tel qu’il se trouve en ce moment-ci, en ce lieu-ci, vivant et actuel. Je cherche une ouverture ontologique concrète, réelle, actuelle et immédiate. Le but de ma tentative sera de voir si ce Livre a quelque chose de valable à me dire à ce sujet.
Le volume que j’ai en mains est intitulé : « La Bible, traduction nouvelle, avec l’hébreu en regard. Dédiée à S. M. Louis-Philippe 1er, roi des Français. Par S. Cahen, Membre de l’Académie Royale de Metz et de plusieurs Sociétés Savantes. Pentateuque… Tome premier. Deuxième édition revue et corrigée. Paris 1845 ». Je l’ouvre, et, laissant de côté l’hébreu que je ne sais pas déchiffrer, je lis : « l. Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. 2. La terre était informe et en désordre, etc… » Je réfléchis à ces mots, je les lis et relis, et suis obligé de me dire que non seulement je ne les comprends pas, mais qu’en toute objectivité, ils n’ont pas de sens. Ma raison est ainsi faite qu’elle ne pourra jamais concevoir un commencement ou un non-commencement. Créer quelque chose de rien est inintelligible. Que veut dire le mot Dieu ? Que désigne-t-il ? Un personnage supercosmique qui habitait le néant ? Quel que soit mon désir d’accorder une valeur à cette phrase, je n’y vois aucune pensée, mais une suite d’images enfantines ; un commencement, un Dieu, une création. Que ces images se reflètent dans des esprits primitifs et les voilà capables d’engendrer une fausse réalité, une fausse explication, à la façon dont certains rêves imposent une évidence dont on découvre avec étonnement, au réveil, l’extrême absurdité. Est-il possible que nous en soyons encore là ?
Voici quelques extraits de ce que dit à ce sujet notre érudit commentateur.
Sur « au commencement » :
« … Les traducteurs ne s’accordent pas sur le sens précis de ce mot : en premier, avant tout, au commencent, toutes ces expressions ne diffèrent que par de légères nuances… Ainsi Dieu a fait le ciel et la terre de rien… Dieu considéré comme la collection de toutes les forces, le Tout-Puissant… nous pensons que Buffon ne s’éloignait pas de la vérité en disant que la traduction de ce verset devrait être : Au commencement Dieu tira du néant la matière du ciel et de la terre.., »
Sur « la terre en désordre » :
L’auteur cite plusieurs interprétations, puis : « De toutes ces interprétations, la plus vraie, celle qui montre que le traducteur avait le plus médité sur la pensée de l’histoire sacrée, est celle des Septante. La création nous est révélée sous une forme d’autant plus sublime qu’elle est concise et qu’elle représente mieux, s’il est possible à l’homme de représenter quelque chose d’aussi prodigieusement merveilleux, l’instantanéité de la manifestation de la volonté divine, car il n’y a point d’intervalle entre la volonté de produire et l’acte. Le premier verset est donc ainsi que nous l’avons dit, comme le sommaire de ce récit et de ce qui suit, une explication simple, nette et aussi intelligible que puisse le désirer tout esprit appliqué à la considération d’un aussi grand objet. En effet, quel pouvait être l’état des choses après le premier acte de la volonté suprême ?… etc… etc… »
N’allons pas plus loin : c’est ici que se fait la grande séparation. Tout problème mal posé par l’ignorance trouve sa pseudo-explication, laquelle a pour but d’installer confortablement l’ignorance dans un mythe. Le faux penseur, identifié à son ignorance, se projette en elle, avec elle, dans des régions imaginaires mais inimaginables, dites spirituelles. L’apaisement qui vient recouvrir l’ignorance (et la peur) et la satisfaction intime qui en résulte, tiennent lieu de Révélation. Celle-ci, débarrassée des savants jargons des théologiens, revient à dire qu’un personnage démesuré a tout fait en soufflant dans le vide. Ceux qui éprouvent un plaisir intime à suivre sur ces données simplistes les spéculations accumulées au cours de plusieurs millénaires auront intérêt à abandonner la lecture de ces lignes et à trouver dans d’abondantes bibliothèques les ouvrages des Pères de l’Eglise, des philosophes, des mystiques, des hérétiques, ou des kabbalistes juifs et chrétiens, au choix. De notre point de vue, tous ces auteurs sans exception sont traditionnalistes s’ils acceptent au départ la création de l’Univers par un Dieu personnel comme explication de l’inexplicable. Ils sont alors à l’intérieur du mythe. Donc aucun de ces écrits ne peut nous intéresser. Pas plus que chez les historiens et les exégètes, nous n’irons chercher l’explication de la Bible chez les commentateurs, quels qu’ils soient, des textes dits sacrés.
Nous voici donc seul devant ce Livre prestigieux, seul comme si personne n’en avait encore jamais parlé, seul par notre refus d’accepter ses interprétations ; seul, comme on part explorer une forêt vierge où jamais explorateur ne s’est aventuré. N’est-ce pas ainsi qu’ont toujours fait ceux qui l’ont toujours compris ? Au seuil de ce voyage, nous savons maintenant comment l’entreprendre : il nous faut pénétrer hardiment dans le texte original et, chemin faisant, arracher à ce langage son secret… s’il existe.
Mais revenons sur nos raisons, afin de bien nous en assurer.
Il ne s’agit pas de croire que Dieu existe ou qu’il n’existe pas. Toute question mal posée trouve des « oui » et des « non » également creux.
Je me propose d’entreprendre des méditations basées sur une clé (découverte ou inventée) que j’appliquerai aux premiers versets du Livre de la Genèse. Au départ, je me pose la question fondamentale de la conscience, conscience d’être, emportée — telle qu’elle se perçoit — dans le mouvement perpétuel d’un Univers impensable. Impensable en tant qu’univers fini ou en tant que n’ayant pas de fin, impensable s’il est sorti du néant ou si sa substance a toujours existé. Au sein de cet impensable, je perçois ma conscience enfermée en moi-même dans le caractère intrinsèque de la dualité. Le tréfonds de cette perception est nécessairement une angoisse, un malaise essentiel. Cet étouffement, je me mets dès le début dans l’impossibilité de le transformer en une quelconque apaisante explication pseudo-pensée. En effet, j’ai déjà fait le procès des jongleries philosophiques ou théologiques basées sur des mots tels que Dieu, Etre, Infini, Substance, Essence, Vie, Eternité, Bien, Mal, Perfection, Absolu, Création, Néant ou tout autre mot. Ce procès condamne, au regard de ma propre pensée, les édifices construits sur des « concepts », ceux-ci n’étant pas « conçus » dans l’esprit en tant que compréhension de choses existantes, mais « conçues » en tant que fabriquées par lui. Cet artifice m’apparaissant clairement, je vois que ces mots n’ont pour contenu que des désirs et précisément des angoisses apparentées à celle que ma propre conscience a découverte au fond de la perception qu’elle a d’elle- même.
Ainsi, des mots tels « Au commencement Dieu créa… » m’apparaissent comme n’étant que des rails imaginaires sur lesquels, dans un état de rêve, une fausse pensée se laisse emporter dans l’illusion d’aller quelque part, alors qu’une pensée réelle nous fait comprendre que ce commencement, ce Dieu et ce « créa » sont absurdes.
Comment s’étonner de l’extravagance des régions où s’élèvent ces récits ? Voici que la Terre engendre toute sa végétation avant la création du soleil et des astres ? Voici une première création des humains en tant qu’espèce faisant suite aux espèces animales, oblitérée par l’éclat d’un Adam tout seul, précédant, non seulement la femme (on connaît l’histoire) mais toutes les espèces animales. Et comment s’étonner de ce que les récits symboliques les plus clairs, telle l’histoire de Caïn, fils de l’Eternel, tuant l’homme charnel et de ce fait maudit de la Terre (et vengé par l’Eternel) soient systématiquement lus à rebours ?
Mais comment ne pas s’étonner de la puissance d’envoûtement de ces récits hébraïques ? Et aussitôt que se présente à l’esprit l’image de nos civilisations dans leurs rapports avec la Bible et le Koran, d’une part, et d’autre part les Juifs„ des questions innombrables, insondables, insolubles se bousculent au sujet de cette aventure humaine, dont on commence un peu partout, aujourd’hui, à découvrir le caractère démentiel.
Puisque nous sommes tous impliqués dans cette aventure, n’est-il pas nécessaire de scruter son paradoxe et de comprendre ? Le paradoxe n’apparaît-il pas dans la contradiction entre les causes réelles des conflits et des raisons que l’on en donne ? Tout n’est-il pas mensonge ? Le monde n’est-il pas déchiré entre les rassasiés et les mal-nourris ? La peur des uns n’est-elle pas évidente dans leur volonté de puissance, celle des autres dans le désordre de leur faiblesse ? Les dirigeants des uns et des autres ne mettent-ils pas en œuvre des forces gigantesques en vue d’asseoir leurs privilèges ? Ne manœuvrent-ils pas les masses pour se faire plébisciter ? Les hommes au pouvoir ne sont-ils pas eux-mêmes manœuvrés par des intérêts inavoués et inavouables ? Les bilans quotidiens de nos sociétés ne résultent-ils pas d’épreuves de force où il serait vain de chercher à entendre la voix du Dieu d’Abraham, la voix de la Justice ?
Et pourtant voici le paradoxe : la violence aveugle de nos guerres perpétuelles — larvées ou déclarées — lance la Découverte vers des régions fulgurantes, où la substance cosmique domptée, où l’accélération du Temps, où la prolifération des moyens entraînent les hommes malgré eux vers ce qui sera, et qui se cache dans l’Inconnu. Et, contradictoirement, ce Dieu des religions qu’adorent ou que nient les uns et les autres, fragmenté en des conceptions particularistes, enraciné dans du passé, dans des souvenirs historiques ou imaginaires, armé de toutes les perfections et de toutes les vertus, habillé d’universalité, n’intervient qu’en tant qu’objet de discordes, qu’en tant qu’instrument de meurtres.
Voici le paradoxe :
Tantôt des Allemands massacrent plusieurs millions de Juifs et propagent dans le monde le poison de l’antisémitisme ; tantôt des dirigeants américains proclament que seules sont chrétiennes les sociétés basées sur le profit personnel ; tantôt, au nom d’un messianisme devenu matérialiste, l’Eglise est persécutée ; des guerres civiles éclatent pour ou contre Dieu ; des Musulmans et des Hindous s’entredéchirent et ne peuvent se supporter mutuellement ; une telle haine s’allume entre Ismaël et Israël qu’il leur devient indifférent de faire sauter la planète.
Ainsi ce Dieu qui n’agit nulle part, qui n’est actionnaire d’aucune société de pétrole, n’intervient que gratuitement, pour massacrer, cependant que les conseils d’administration s’agglomèrent au capitalisme catholique, capitalisme protestant, juif, musulman ou Sans-Dieu. Il est trop facile de dire : « ces religions sont à leur déclin, leur esprit originel est mort », car ces affirmations sont démenties par les faits. Les Livres intitulés l’un Sainte Bible, comprenant l’Ancien et le Nouveau Testament, l’autre le Koran, constituent la lecture la plus répandue, dans les civilisations qui se réclament de ces textes dits « révélés ». La surprenante obstination des liseurs de ces livres intraduisibles, incompréhensibles, interprétés à tort et à travers, ne pose-t-elle pas une profonde interrogation ?
D’autres civilisations ont, ou ont eu, pour définir leurs thèmes religieux, des traditions sacrées, des textes symboliques, des livres de Sagesse, se rapportant à des forces naturelles diversement interprétées mais existantes, perceptibles, tangibles. Des morales pratiques ; des règles de conduite adaptées aux conditions de ces sociétés ; des définitions de fonctions sociales effectives et réellement opérantes au sein de ces groupes sociaux, donnent ou donnaient aux hommes conditionnés par ces mythes, une existence apparemment cohérente et aux sociétés une base apparemment rationnelle. Ces consciences humaines se trouvent ou se trouvaient en état de se percevoir en tant que fonctions de ces mythes. Tels sont encore les mythes nationaux et patriotiques que nous voyons sporadiquement s’enflammer et s’éteindre au gré des intérêts qui les suscitent. Ils sont sans consistance et précaires. Tout autre est le mythe hébraïque, auquel personne ne comprend goutte, pas plus les Juifs, dans leur vocation de se faire perpétuellement égorger en son nom, que leurs tueurs.

* * *

Telles sont quelques-unes des questions qui se pressent en foule en mon esprit au cours de mes méditations. Elles viennent au moment où, me posant le problème de la création — non pas de la création du monde, mais du phénomène créateur — et comprenant brusquement au moyen d’une clé (découverte ou inventée) que le tout premier mot BERECHIT peut m’aider à participer au processus de création, donc à le connaître, je me demande si cette clé sera encore valable tout à l’heure, lorsque j’arriverai à des mots absurdes, impensables et en vérité dénués de sens tels que « … Les cieux et la terre ; la terre était informe et vide ; il y avait des ténèbres à la surface de l’abîme et l’esprit de Dieu se mouvait au-dessus des eaux ». Quelle est cette terre ? Quels sont ces cieux ? En quoi, de quelle façon, comment est-elle informe et vide ? Que veut dire une terre informe ? De quoi est-elle vide ? Si elle est vide de tout, n’a-t-elle pas de substance ? L’esprit de Dieu : quel est ce postulat inconcevable au sujet duquel je dois mentir à moi-même en le concevant en train de tournoyer ? Et quelles sont ces ténèbres, cet abîme, et, brusquement ces eaux qu’on mentionne en passant, après avoir négligé de me dire si et quand elles ont été faites ?
Me posant ces questions et étant stupéfait par l’infantilisme des esprits qui prennent en haute considération ces textes ainsi traduits en toutes langues, toutes les autres questions sur nos civilisations et les contradictions individuelles et collectives dans lesquelles nous sommes entraînés m’apparaissent.
Il semble qu’il y ait là, moins un conditionnement dans un mythe que des trous de conscience par rapport à un mouvement historique d’autant plus irrésistible qu’il est mû par des données qui se veulent inconscientes.
Et l’on se demande si ces données ne se cachent pas dans les arcanes de ce Livre étrange dont les effets sont opposés à sa vérité inconnue et le demeureront tant que la conscience consciente s’opposera à ses mobiles inconscients.
Comment pourrait-on autrement s’expliquer le phénomène contradictoire que constituent ensemble ce Livre et les civilisations dont les psychismes collectifs sont hantés par ses symboles ? L’un de ces symboles, l’ange à l’épée flamboyante, gardien de l’Arbre de Vie, n’est-il pas l’image même de la provocation que nous lancent ces écrits ? Le combat de Jacob contre l’ange n’est-il pas à la fois un appel à un combat singulier et la preuve des défaites sur lesquelles sont fondées les religions ? Car, en effet, faut-il se prosterner devant l’ange ou se jeter sur lui pour s’emparer de l’arbre de Vie ? Faut-il le prier à genoux ou le terrasser pour lui arracher sa bénédiction ? L’homme est-il brebis d’un Berger, ou l’Eloh vainqueur d’Elohim. La liberté peut-elle se trouver au bout du chemin de la servitude ? Et les symboles ne sont-ils pas des prisons ?… Des prisons à l’intérieur desquelles on tourne, en s’imaginant aller vers Dieu ? Ce Dieu comment pourrait-il être la Vérité??

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Il me semble, ici, apercevoir une distinction entre les mythes qui sont des transpositions religieuses de faits perceptibles sensoriellement tels l’adoration du Soleil, les célébrations antiques des changements de saisons, la divinisation des forces de la Nature, etc… et la Bible. Car, ici, il ne reste aucun support évident dont le mythe serait l’allégorie ; ni peut-on y trouver la personnification de catégories telles que Brahma et Vishnou ; ni, dans la confusion de ses récits, une voie d’ascèse à la façon taoïste ou bouddhiste ; ni l’expression d’une sagesse de l’ordre de celle de Confucius. En vérité, l’objet du Mythe, ce mobile autour duquel il prodigue ses absurdités, ne peut être qu’une force explosive, comprimée dans des symboles, enfermée dans le caractère sacro-saint que l’on attribue à ses fausses interprétations et habilement utilisée contre elle-même. Si cela est vrai, le mot mythe appliqué à la Bible doit être compris dans le sens de mensonge depuis les mots « au commencement » jusqu’aux derniers mots de l’Apocalypse ; mensonge le dogme du péché originel, lequel est démenti par le texte d’un récit auquel, d’ailleurs, personne ne croit ; mensonge le lancement de Jésus au ciel, à la suite d’une résurrection sur Terre, escamotée, neutralisée, rendue fugitive et clandestine parce qu’il convient de ne pas y croire.

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Supposons que la Bible soit le témoin d’une tragédie entre l’homme et son essence ; le Spectateur d’une résistance inconsciente, (et sanglante) que l’homme oppose à une nécessité biologique, interne, à un changement d’état, à la métamorphose d’une naissance. Cela n’expliquerait-il pas les contradictions de nos sociétés et de ce Livre, ainsi que nos « trous de conscience » où sombre la vérité ?
On ne peut pas nier que le premier chapitre de la Genèse ait le caractère d’une cosmogonie. Mais n’oublions pas les erreurs, les absurdités où l’aspect extérieur des mots entraîne les esprits superficiels, et d’abord ceux des théologiens. Voici des siècles que l’on cherche soit à expliquer, soit à passer sous silence le troisième jour, celui où la Terre a engendré toute sa végétation avant la création du soleil, de la lune et des astres, ainsi que d’autres récits, non moins insensés, et dont l’énormité même se dresse à nos yeux à la façon de signaux pour bien nous signifier qu’il s’agit d’autre chose.
Une cosmogonie, oui sans doute, mais pas telle qu’on peut la deviner dans une traduction.
Il est temps d’aller au texte et d’entreprendre nos méditations.

Note importante.
La suite du manuscrit de « La Genèse selon la Tradition ontologique » a été donnée dans des cours sur la Kabbale ontologique et en livres.