Marcel Hennart : La joie de l’unité


12 Jun 2010

(Revue Spiritualité. No 11. 15 Octobre 1945)

Soit qu’il s’agisse du Zohar juif, soit qu’il s’agisse des philosophes Song, nous avons vu que l’Être initial tendait à sa concrétisation. Et c’est alors qu’au sein de l’Un naissait la Pluralité. Et ces penseurs d’Orient ont très bien noté qu’il s’effectuait alors des « matérialisations » progressives. En effet, le domaine de la Création est celui des formes (rupâ) c’est-à-dire : des apparences (Maya), c’est-à-dire aussi : des individualisations (Séphiroth, émanations). C’est aussi le domaine du changement ; seul, l’Un demeure identique en profondeur.

Le processus serait toujours le même : l’Être désire, et ses désirs prennent la forme d’actes. Ainsi, les êtres du monde sont les actes du grand Être.

La possibilité du Mal, impossible au grand Être est incluse dans ses créations : elle est due aux contingences, à l’illusion. Notre liberté consistant à pouvoir choisir entre deux biens : celui qui paraît le meilleur, notre connaissance qui n’est qu’un fragment de la grande Connaissance (Vijnana, marifâr) peut se laisser abuser.

Qu’est-ce, en somme, que le Diable ?

Certains hommes nous donnent l’apparence d’abriter en eux une Possession, une Présence inquiétante, inéluctable. On est tenté de croire que cette présence est d’origine supranaturelle, voire divine. Mais cette force créatrice agit comme un membre qui s’est détaché de son corps. Ce membre, la Vie l’habite encore ; mais cette vie se transforme, devenant informe et larvaire — nous disons que la Chair putréfie.

Cette force, que nous appelons : puissance diabolique, ne serait-elle point justement la force de l’Être ; mais, séparée, personnalisée dans l’illusion, et déviée de son but, déformée par la Création qui en découle et voulant réaliser son Absolu dans les contingences de cette création.

En ce sens, Faust et Don Juan matérialisent très bien le Diable. Nous ne devons, d’ailleurs, pas nous attendre à une existence personnelle de cette puissance ; mais elle prend forme çà et là: « Mon nom est Légion » est-il dit dans l’Évangile.

LE DÉSIR DE L’UN

D’autre part, nous constatons chez l’homme un étrange besoin d’échapper au contingent, au multiple.

Un de ces effets a permis la naissance de l’Art. Une grande base de l’ESTHÉTIQUE classique était ce principe : le principe de la pluralité convergeant vers l’Unité (harmonie). Mais il est, de plus, un autre besoin plus profond. Rappelons ici la notion de catharsis (purification), cette notion essentielle que découvrirent les anciens Grecs; Gide l’ « écartelé » en fut tourmenté. Ce besoin d’accéder au calme, à la joie (rithâ, Ananda), tout fallacieux et faussé qu’il puisse devenir, prouve justement toute la valeur mystique du désir d’Unité.

Mais encore, sur les chemins de l’Esthétique, faudra-t-il savoir interpréter les différentes étapes du Beau. Et, tout ainsi que Morgan, Claudel a très bien transcendé la question quand, un jour, il a dit : « Agissez de manière à ce que vos actions et vos plus secrètes pensées non seulement n’empêchent pas l’harmonie dont vous êtes un élément, mais qu’elles la provoquent et la créent autour d’elles ».

Nous trouvons encore l’Un et le Multiple dans les procédés d’analyse et de Synthèse.

La mythologie de l’Inde représente la Trimourti, par un ensemble de trois forces : Brahma crée, Shiva détruit, Vishnou conserve. Les livres sacrés nous montrent aussi l’alternance d’épanouissements (brahmâ), et de rétractions (pralaya). Mais tous ces phénomènes n’atteignent que les formes, le Multiple ; puisque la Trimourti reste une, inchangée, dynamique.

En Europe, après Aristote et bien d’autres, Hegel a mis également sur le pavois sa théorie de la Thèse et de l’antithèse aboutissant à la synthèse.

C’est le même souci constructif, la même recherche de l’Un qui a conduit le mental à ce qu’on appelle communément : le désir de l’ABSOLU. La connaissance des différentes beautés nous amène à la connaissance de l’essentielle Beauté ; la connaissance des différentes vérités nous amène à la connaissance de l’essentielle Vérité. Ainsi est possible pour le mental la connaissance de l’Être, muni des différentes perfections, dont nous ne connaissons que des pâles reflets.

Encore faut-il se méfier ; même chez Platon, cette connaissance de l’Être est une construction du mental. Aussi, cette construction demeure-t-elle anthropocentrique, incomplète. Que lui manque-t-il ?

L’ACCESSION A L’UN

Même sans être mystiques, nous avons facilement l’intuition que la connaissance rationnelle est une connaissance imparfaite, c’est-à-dire : un ensemble approximatif d’observations et d’adéquations rudimentaires.

La connaissance réelle doit être plus profonde. Elle imprègne et dirige la vie de son découvreur ; elle nous fait, de plus, soupçonner la connaissance divine, ici-bas non coercible.

Mais cette connaissance n’est qu’une qualité, une manifestation, de l’Être. De même, l’Amour. Nous le savons, l’Unité suprême, c’est cet Être.

Mais que peut-on savoir de plus ? A supposer que la sensibilité lui soit donnée, l’eau ne pourrait avoir conscience de la jarre qui la contient que par le contact de ses parois ; mais elle n’en saurait jamais la forme extérieure. Ainsi, en est-il pour nous, parcelles de la Création.

Marcel HENNART


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