Marguerite Bangerter : La Joie, indice de perfection


25 Feb 2009

(Revue Spiritualité Numéro : 24, 15 Novembre 1946)

La perfection a, il faut le reconnaître, mauvaise réputation, Il serait curieux de rechercher comment sont nés, à travers les âges, les facteurs qui l’ont peu à peu enrobée de tellement d’ennui et d’austérité qu’il faut, avouons-le, une réserve de courage peu commune pour se soucier de la poursuivre.

Si on nous proposait d’en modeler symboliquement les traits, nous la ferions parfaitement belle assurément, sereine et paisible, mais l’idée ne nous viendrait pas d’illuminer son visage et ses gestes d’une joie radieuse, qui est pourtant son plus authentique attribut.

Cette déformation nous est-elle imputable à nous seulement, gens du Nord, habitués à vivre sous des cieux sans soleil, ou faut-il en rendre responsable la civilisation chrétienne en général, qui a mis un accent tellement important sur la notion du sacrifice et nous a, en quelque sorte, découragés de la perfection en la réservant à Dieu seul et en creusant entre son Infini et nous l’abîme du surnaturel.

Je crois qu’il convient avant tout de « dynamiser » la notion que nous nous faisons de la perfection au même titre qu’il nous faut introduire aujourd’hui des dimensions de mouvement dans tout ce que nos yeux nous avaient appris à considérer comme immobile.

La perfection est moins un état que l’harmonie d’un rapport, d’une proportion. ~ Elle est faite d’Amour, d’intelligence et de discernement Elle s’établit comme une incidente entre notre humeur, nos pensées et nos actes d’une part et le déroulement continu des événements quotidien d’autre part. C’est l’harmonie plénière que nous établissons entre la matière brute et nos réalisations. Tous les chefs-d’œuvre sont le fruit de cette harmonie fixée dans la matière inerte. Si la musique est, de tous les arts, le plus complet et le plus émouvant, c’est parce qu’il participe de cette fluidité qui l’apparente à la Vérité de la vie elle-même Mais l’art suprême, celui qui se situe pour nous aux sources même de la joie, art dynamique et fluide autant qu’il se peut être, méconnu décrié et pourtant souverain, trouvant peu d’artisans malgré l’aspiration unanime de tout être vers son fruit, c’est l’art de vivre. Faire de sa vie une œuvre d’art est la plus passionnante et la plus accessible de toutes les entreprises; à quelque place que nous soyons, quelque situation que nous occupions, rien ne nous l’interdit.

Dans nos cités grouillantes et affairées la vie est certes difficile Mais nous la rendons plus difficile encore en nous encombrant de mille soucis inutiles, en nous entourant des multiples barrières que notre mental dresse autour de nos possessions et de nous-mêmes en nous tracassant de soucis de prestige ou de rang, en nous bourrant le cœur de mille craintes, même celle de mal faire, qui devient chez certains tellement obsédante que ce souci, de noble qu’il était en devient réellement négatif et stérile.

Ayant eu dernièrement la bonne fortune de rencontrer l’éminente Hindoue Rukmini, toute de grâce, de beauté et de souriante sagesse venue d’Adyar pour parler aux jeunes, nous l’avons entendue leur donner le conseil de ne jamais faire de leur recherche philosophique une chose ennuyeuse. « Quand je reviendrai, disait-elle, je veux trouver tous vos visages transformés. Car la joie intérieure transforme les visages et doit pouvoir s’y lire ». ~ Si on dit chez nous qu’après 40 ans une femme est responsable de son visage, c’est qu’avec les années nos défauts impriment leurs stigmates sur nos traits et façonnent leu expression.

Certains disent que la pratique de la perfection leur serait rendu plus facile s’ils la voyaient davantage chez les autres. Mais ils oublient que la perfection, comme toute chose vivante ne peut se développer que de l’intérieur et que celle d’un autre, si authentique soit-elle, n’est valable que pour lui seul. Le jeu fluctuant des circonstances, des exigences de la vie et des nécessités contingentes se présente à chacun d’une façon si exclusivement personnelle que ce serait leur enlever toute vie et cette part divinement inexprimable et spontanée qui en est la sève, que de vouloir définir la perfection et le bien en termes absolus.

Certaines règles sont, certes, indispensables, comme le désintéressement, le don de soi, le discernement. Mais dès le moment qu’on s’y conforme, le champ de l’improvisation reste littéralement infini, comme la vie elle-même.

Semblable à la « Section dorée » que nous a transmise l’école Pythagoricienne [1], la perfection nous apparaît comme une proportion d’harmonie constante entre des termes toujours changeants. S’il est possible, un jour, de mesurer la longueur d’onde de nos pensées, nous découvrirons peut-être en même temps avec étonnement que le « Nombre » là aussi régente les conditions d’harmonie et que la section dorée est l’expression mathématique de la joie ! Car la joie est la mesure naturelle de la perfection. Mais pour ne pas nous faire soupçonner d’hédonisme, il convient d’insister sur la différence qu’il y a entre la Joie véritable et les plaisirs qui, si souvent, ne sont que la recherche maladroite, ignorante et misérable de leur sœur aînée. La perfection n’est pas morose, ennuyeuse ni triste.

Toujours, au contraire, elle est nimbée de ce contentement profond, de cette joie indicible qui vient de nous-mêmes et que nous connaissons pour l’avoir tous fugacement éprouvée, bonheur ténu et pénétrant que nous recevons du dedans en réponse à l’harmonie que nous avons su créer. Harmonie faite le plus souvent des mille riens qui font à la bonne humeur une escorte fleurie : compréhension affectueuse, patience, désintéressement, oubli de soi, tant dans les grandes actions que dans les gestes coutumiers. Car ce sont nos petits travers qui nous rendent le plus insupportables et qui distillent les pires poisons dans notre atmosphère immédiate.

Ceux qui de toute leur âme recherchent les richesses spirituelles savent bien que le « quotidien » est le champ d’expérience le plus riche en ressources et que c’est dans son enceinte que s’opèrent les plus décisives métamorphoses.

Si « celui » dont parle le proverbe « n’est pas prophète en son pays » c’est parce que ses proches savent que ses actes infligent à ses discours un continuel démenti. Le monde actuel n’a plus que faire de ce prophétisme verbeux, car tout a été dit sur ce qu’il faudrait faire et les remèdes encombrent nos officines philosophiques.

Rien n’ira réellement mieux aussi longtemps que les meilleurs n’auront pas compris l’importance considérable de leur comportement individuel intégral dans l’élaboration d’un monde meilleur. C’est avec la totalité de notre cœur, de nos actes et de nos pensées que notre être tisse le fil ténu qui, avec les quelques milliards d’autres, compose le gros écheveau de l’humanité. Attachons-nous donc à ne dévider qu’un fil lumineux. C’est la richesse intérieure qui allume au fond des yeux ce rayonnement de joie et de paix qui se dégage de certains êtres auprès desquels il fait bon vivre et vers lesquels nous pousse notre instinct de bonheur. Près d’eux tout semble devenir plus simple et plus facile et le rire fleurit, le rire bienfaisant et chasseur d’ombre, compagnon sautillant et léger des chercheurs de perfection, dont le poète disait :

« … J’aime le rire,
»     Non le rire ironique aux sarcasmes moqueurs,
»     Mais le doux rire honnête, ouvrant bouches et cœurs,
»     Qui montre à la fois des âmes et des perles. »

[1] Rappelons que le rapport de la « section dorée » existe entre deux quantités inégales quand le rapport entre la somme des 2 et la plus grande est égal au rapport entre la plus grande et la petite. Sa valeur numérique ou « Nombre d’or » est égal à 1.618…