Bernard Gros : La légende du grand Hermès


20 Feb 2011

(Revue Question De. No 22. Janvier-Février 1978)

Les familiers de la Toscane d’été savent qu’entre le 10 et le 20 août de chaque année tous les pavements de la cathédrale de Sienne sont visibles. L’un d’eux, juste à l’entrée de la nef, représente Mercurius Trismegistus contemporaneus Moysi, Mercure Trismégiste, contemporain de Moyse, autrement dit Hermès. Ce grave personnage tend à deux hommes, sur sa droite (un Oriental, comme lui barbu, et un homme glabre coiffé d’un capuchon à la manière des humanistes du XVe siècle), un livre ouvert qui porte ces mots : « Prenez donc, Egyptiens, les lettres et les lois. » Sa main gauche repose sur une plaque de marbre où, en latin, l’artiste Giovanni di Stefano a gravé cette longue formule : « Dieu créateur de l’univers fit un second Dieu visible, le rendit premier et unique, s’en délecta lui-même, et aima intensément son propre fils, qui est appelé le Verbe saint. » Le texte des graffiti ne laisse aucun doute : Hermès, dit le Trismégiste, le trois fois très grand, est présenté comme prophète de la religion chrétienne. A la date — la cathédrale de Sienne est de 1488 —, il s’agit d’une tradition médiévale selon laquelle Hermès Trismégiste est à la fois une des « grandes étoiles de la constellation ésotérique », comme dira Schuré, et l’un des grands privilégiés de l’Antiquité, comme Pythagore, Moïse, Jésus, voire Plotin et Nicolas de Cues, qui reçurent de Dieu une Révélation. En somme, hermétisme et christianisme sont alors conciliables, même si l’hermétisme, en certains de ses textes, est un mode d’opérations alchimiques ou magiques.

Hermès est-il l’auteur de la célèbre « Table d’émeraude » ?

Un ensemble de traités en grec sont attribués à Hermès, traités savants comme le Poimandres, ou dont ne nous est parvenue que la traduction en latin, comme l’Asclepius, mais circulent aussi durant tout le Moyen Age des ouvrages d’alchimie, de magie, d’astrologie, où sont révélés des secrets de nature qui permettent de capter et d’utiliser le merveilleux. Tant de textes sont mis sous son nom qu’Hermès Trismégiste finit par prendre une dimension mythique ; on se réfère à lui comme à un archétype mythologique. C’est ainsi qu’on lui attribue une certaine Table d’émeraude, citée dans tous les livres d’occultisme jusqu’à nos jours, et qui, au terme d’une savante démonstration du R.P. Festugière [Dans la Révélation d’Hermès-Trismégiste, t. I, p. 319], n’est qu’une des innombrables fictions littéraires nées du succès de l’hermétisme. Ladite Table d’émeraude satisfait le besoin humain d’une harmonie dans la Création, et l’on comprend fort bien son succès. Le R.P. Festugière a jalonné les écrits de l’hellénisme qui offrent une Révélation par la découverte d’une stèle (c’est le cas de la Table d’émeraude), mais aussi par un songe, une extase, un livre miraculeux, etc.

Si l’hermétisme a tant retenu l’attention des doctes du passé, c’est que, tout en ne constituant pas vraiment un système, il fournit — et d’une manière parfois obscure à force de symboles — une interprétation du monde. C’est à la fois une genèse, une cosmologie, une anthropogonie, une théologie et une eschatologie. On peut donc bien parler d’une Révélation, et comprendre qu’un grand nombre d’excellents esprits s’y soient attachés comme compilateurs, comme traducteurs ou exégètes. Il est quasi impossible de citer tous ceux qui, de Lactance à Festugière, ont travaillé sur le Corpus Hermeticum, mais il faut du moins mentionner saint Augustin, qui le cite ou l’attaque dans sa Cité de Dieu, Abélard, qui en fait mention, Théodoric de Chartres, Jean de Salisbury, Alain de Lille [Fulcanelli, en ses Demeures philosophales (éd. Schemit 1930, pp. 15-16), jalonne les auteurs hermétistes du Moyen Age]. Pour ces érudits, Hermès n’est pas un mythe, mais un auteur « qui flotte » de côté et d’autre à tout vent de doctrine », comme dit saint Augustin [Cité de Dieu], alors que Lactance admettait que le Trismégiste avait réussi, on ne sait comment, « à explorer » presque toute la vérité [Cité par E. Gilson, in la Philosophie an Moyen Age (Pavot, 1962), p. 110] ».

Lorsque arrive la Renaissance italienne, c’est l’engouement. Dans ce foyer de néo-platonisme qu’est Florence à deux pas de Sienne, où Hermès, on vient de le voir, est portraituré sur le pavement du Dôme —, l’hermétisme bénéficie du double prestige de l’Antiquité grecque et de la mystérieuse Egypte ; Hermès est un des prisci theologi, des anciens théologiens. Marsile Ficin le traduit, Giordano Bruno le lit avec attention, Cornelius Agrippa de Nettesheim commente le Poimandres à Paris, en 1515, mais dès 1486 Pic de La Mirandole lui avait emprunté sa conception de l’anthropos, de l’homme comme passerelle entre le cosmos et la terre, entre l’éternel et le temps [Pic cite l’Asclepius dès le début de son Discours de la dignité de l’Homme (1486)]. Hermès Trismégiste jouit d’un prestige tel que des dignitaires de l’Eglise chrétienne s’y réfèrent, comme Nicolas Krebs, le cardinal de Cues, dans son traité De la docte ignorance, comme le très pieux Lefebvre d’Etaples, qui le traduit sans vergogne, comme, à la fin du XVIe siècle, le cardinal François de Foix [Cf. à son sujet, P. Arnold: Ésotérisme de Baudelaire (éd. Vrin, 1972) ].

Copernic s’est inspiré d’Hermès

Il y a même plus. Dans un récent ouvrage [Giordano Bruno and the Hermetic Tradition (Londres, 1964, reprinted 1971)], Frances A. Yates ne craint pas de soutenir que le Corpus Hermeticum a pu peser sur l’orientation héliocentrique de l’astronomie de la Renaissance. On sait que Copernic écrit son traité Des révolutions des orbes célestes entre 1507 et 1530 [Le traité ne paraîtra qu’en 1543]. Ces « Révolutions » ne sont pas vraiment une révolution scientifique, mais néanmoins un ensemble de théories qui, à l’époque, nécessitaient un support théologique. Or, écrit Frances Yates : « La charpente théologique sous laquelle Copernic présente sa découverte a été reconnue depuis longtemps, mais il n’est pas encore admis que cette charpente était celle de son temps. Copernic ne vit pas dans les limites de la conception du monde de Thomas d’Aquin, mais dans celles du néo-platonisme, des prisci theologi, avec Hermès Trismégiste et, à leur tête, Marsile Ficin (…). La découverte de Copernic sortit avec la bénédiction d’Hermès Trismégiste, s’appuyant sur un passage dans lequel Hermès décrit l’adoration des Egyptiens dans leur religion magique [Frances Yates, op. cit., p. 155]. » Un peu avant cette conclusion, Frances Yates cite, en effet, un passage du De revolutionihus orhium caelestium, dans lequel Copernic paraphrase Hermès ainsi : « Le soleil siège au centre véritable de tout. Qui, en effet, aurait  placé dans ce temple si beau, à un endroit différent et meilleur, cette lampe, pour pouvoir éclairer tout l’ensemble en même temps. Et ainsi, ce n’est pas à tort que certains l’appellent lanterne du monde, d’autres : esprit, d’autres : guide, et Trismégiste : dieu visible. [Cité par F. Yates, op. cit., p. 154] »

Isaac Casaubon, le premier, doute de l’existence d’Hermès

Jusqu’à la fin du XVIe siècle; nul ne met en doute non seulement l’existence d’un prophète nommé Hermès, mais encore sa très haute antiquité. C’est alors qu’éclate, comme nous dirions aujourd’hui, la « bombe » d’Isaac Casaubon. Né à Genève, mais travaillant en Angleterre, le savant homme publie à Londres, en 1614, des écrits qui démontrent que le Corpus Hermeticum est constitué de textes postérieurs au christianisme, de textes comportant une sorte de « pieuse fraude des chrétiens » [Cf. F. Yates, op. cit., p. 424]. Cette nouvelle datation des écrits hermétiques, et les preuves de ce qu’ils doivent à des écrits du christianisme, tout cela eût dû ouvrir une nouvelle ère de l’hermétisme. Il n’en fut rien. Mis à part quelques platoniciens de Cambridge, comme Henry More et Ralph Cudworth, personne ne tint compte de la « révélation » d’Isaac Casaubon ; tout le monde continua de croire, pour reprendre le titre de Festugière, à la « Révélation d’Hermès Trismégiste » [Ce titre couvre quatre volumes de la magistrale étude du R.P. Festugière (éd, Gabalda, 1944-1954)]. On fit comme si Casaubon n’avait jamais existé, qu’il s’agisse de Campanella, de Fludd, des rosicruciens ou d’Athanase Kircher, ce dernier situant l’existence d’Hermès Trismégiste au temps d’Abraham et faisant de l’Egyptien non seulement l’inventeur des hiéroglyphes, mais le père de la théologie et de la philosophie des bords du Nil [Cf., sur ce point les citations données par F. Yates op. cit., p. 417].

Un tel aveuglement est en partie à l’origine des publications hermétistes du XVIIIe siècle et du XIXe siècle. La Table d’émeraude satisfait le goût de ces temps pour l’analogie, pour les correspondances [Cf. A. Faivre : Eckartshausen et la théosophie chrétienne (éd. Klincksieck, 1969), pp. 239-240]. La théorie de la régénération exposée dans le Poimandres du pseudo-Hermès [Traduction L. Ménard, p. 101, par exemple] flatte ceux qui, comme Pierre-Simon Ballanche, croient à une palingénésie sociale, à la reconquête de son harmonie primitive par un monde détraqué et déchu. Ballanche écrit, par exemple, dans la Vision d’Hébal, que « le principe ontologique de l’homme est un principe cosmologique, et ce principe cosmologique repose dans le dogme de la déchéance et de la réhabilitation » [La Vision d’Hébal (éd. Busst, Droz-Minard, 1969), p. 117]. Mais, en fait, il peut fort bien ne s’agir ici que de rencontres avec les contenus du Corpus Hermeticum. Lorsqu’on lit attentivement Ce que dit la Bouche d’ombre, par exemple, on peut se demander si Hugo connaissait ou non le début du Poimandres : « Je réfléchissais un jour sur les êtres ; ma pensée planait dans les hauteurs, et toutes mes sensations corporelles étaient engourdies (…). Il me sembla qu’un être immense, sans limites déterminées, m’appelait par mon nom et me disait : Que veux-tu entendre et voir, que veux-tu apprendre et connaître ? » [Poimandres, trad. Louis Ménard, p. 3]. Ou encore si Hugo, écrivant : « Tout vit, tout est plein d’âmes », avait ou non lu le Traité XI du Corpus [Traduction L. Ménard, p. 74] : « L’âme… remplit tout… met tout en mouvement dans le ciel et sur la terre. » A moins que la source ne soit Pythagore. La prudence est de règle lorsqu’il s’agit de repérer ce que lisait Hugo, lui qui lisait peu, en dehors du Moreri et d’un petit ouvrage qu’il faudrait bien rééditer de nos jours, les Mystères de la Création, d’A. Weill.

Pour mémoire, car il s’agit d’ouvrages correspondant aux écrits que Festugière a classés dans la catégorie, des « écrits de l’hermétisme populaire »    qu’il est impossible de traiter ici —, notons que le bénédictin Dom Pernéty a consacré deux gros volumes à démontrer qu’Hermès enseigna l’alchimie aux Egyptiens, les secrets se trouvant renfermés, cachés dans les fables mythologiques [Dom Pernéty : les Fables égyptiennes et grecques (1758, 2 vol.)], et tout un dictionnaire, le Dictionnaire mytho-hermétique [1758, 1 vol. Réédité â Milan, en 1971 (éd. Archè), et à Paris, en 1972 (éd. Denoël ; puis Retz, collection «Bibliothe ca Hermetica» )], pour éclairer le mystère des termes des « Philosophes »

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Une grande œuvre : la traduction de Louis Ménard

C’est en plein milieu du XIXe siècle, en 1864, candidat à un concours ouvert par l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres sur l’origine et la date des livres du pseudo-Hermès, que Louis Ménard entreprit la traduction du Corpus Hermeticum. Ménard est assez docte pour connaître et admettre les travaux de Casaubon, et il est assez fin helléniste pour traduire magistralement le Poimandres, l’Asclepius (sur sa version latine, seule connue) et divers fragments rattachés au Corpus Hermeticum. Enfin, il rêve de concilier toutes les religions en un syncrétisme qui favoriserait le retour à une démocratie de type athénien, et le Corpus Hermeticum dut combler d’aise notre « païen mystique » [ L. Ménard est l’auteur des Rêveries d’un païen mystique] par tout ce qu’il comporte d’éléments religieux et mystiques empruntés soit au stoïcisme, soit au judaïsme, soit au néo-platonisme, soit ou christianisme. Sa traduction d’Hermès Trismégiste est celle d’un poète, à la fois fidèle aux textes en grec et latin et habile à en rendre l’emphase aussi bien que le mystère [On peut en juger en la comparant avec celle de Festugière (4 vol., Les Belles Lettres, 1945-1954)].

Il faudrait tout une étude pour raconter la vie et la carrière de Louis Ménard, de qui Maurice Barrès faisant grand cas au point de le prendre — probablement — comme « compagnon » du premier chapitre de son Voyage de Sparte, à propos de qui il répondait à Jules Huret, en 1891 : « I1 n’y a pas à dire, les gens ayant une intelligence un peu vigoureuse sont tout de même plus intéressants que les « artistes attitrés »… Même en art, voyez-vous, il y a intérêt à ne pas être un imbécile. » [J. Huret : Enquête sur l’évolution littéraire (Charpentier, 1891), p. 20]. Comme il est impossible de se procurer les ouvrages consacrés à Ménard par Berthelot ou M. Peyre, on lira l’article de Noël Arnaud paru dans Critique [N° 194 de juillet 1963, pp. 585-609] sur « Louis Ménard ou le retour du païen mystique ». Tout y est : la politique et la poétique ménardiennes, ses travaux d’helléniste, la vie relativement obscure mais fière d’un homme de foi, et de bonne foi, tiraillé comme Camus entre la Montagne et la Gironde. On y verra qu’à la fin de sa vie (Ménard meurt en 1901), il enseigna l’histoire universelle à l’Hôtel de Ville de Paris, parfois devant un auditoire limité à deux ou trois fidèles ! [A ce propos, je signale, ce qui est, je crois, peu connu, que de larges extraits de ses cours ont été publiés dans la revue la Plume (n° 217 du 1er mai 1898, et n° 234 du 15 janvier 1899)].

Y a-t-il encore aujourd’hui un rayonnement de cet Hermès Trismégiste dans la version ménardienne ? On peut sans hésiter répondre par l’affirmative. Les lecteurs des publications du « Collège de Pataphysique » [Publiée pour la première fois par le « Collège de Pataphysique » en 1962] savent que Lovecraft place cette traduction — avec anachronisme — dans la bibliothèque de l’Affaire Charles Dexter Ward, que Ménard est aussi l’auteur d’une courte nouvelle intitulée Abandonné, récemment mise au jour. [Signalons que Michel Butor, dans son Portrait de l’artiste en jeune singe (1967), conte un véritable voyage initiatique dans la riche bibliothèque hermétique d’un certain docteur H (Hermès ?)]. Il faut mentionner aussi l’intérêt qu’André Breton portait au Corpus Hermeticum, ensemble de textes qu’il qualifiait de « pré-surréalistes ».

Bernard Gros

ELEMENTS BIBLIOGRAPHIQUES

Hermès Trismégiste, traduction complète précédée d’une étude sur l’origine des livres hermétiques, par Louis Ménard (rééd. Guy Trédanel, éditions de la Maisnie, 1977).

Hermès Trismégiste, traduction par A.-J. Festugière, textes établis par A.-D. Nock (Les Belles Lettres, 1945-1954).

A.-J. Festugière : la Révélation d’Hermés Trismégiste, 4 vol. (Gabalda, 1944-1954)

A.-J. Festugière : Hermétisme et mystique païenne (Aubier-Montaigne, 1967).

Maurice de Gandillac : l’Homme et le Monde dans le Corpus Hermeticum, communication au colloque de Cerisy-la-Salle (13-20 juillet 1973) sur « René Guénon et l’actualité de la pensée traditionnelle », recueillie dans les Actes du colloque (éditions du Baucens, Braine-le-Comte, Belgique, 1977), pp, 163 à 171.

Frances A. Yates: Giordano Bruno and the Hermetic Tradition (Routledge and Kegan, Londres, 1971).

M.-G. de Durand : « Un traité hermétique conservé en arménien », in Revue de l’histoire des religions, juillet 1976, pp. 55-72.


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