D.T. Suzuki : La liberté de la connaissance dans le Bouddhisme Chinois


01 Jun 2008

(Revue Etre Libre. Numéros 142-144, Janvier-Février 1958)

Avant de commencer mon exposé, permettez-moi de me référer aux trois « mots-clés » contenus dans le thème que se propose de développer cette Université : « Le droit de l’homme à la connaissance et le libre usage de celle-ci ».

Le mot « droit » est un terme légal, et je ne puis rien en dire parce que dans le domaine intérieur de la religion il n’y a pas de problèmes juridiques.

Vient ensuite le mot « connaissance ». Ceci est un vaste sujet, cependant, même sur le plan du sens commun, la connaissance implique avant tout la puissance de la pensée claire et de l’observation correcte. Lorsque celles-ci viennent à manquer, il n’y a pas de connaissance digne de ce nom. Ceux qui se réclament du droit à la connaissance doivent se rendre digne de l’obtenir.

Le troisième mot est « liberté ». La liberté est un terme subjectif et perd sa signification lorsqu’il est utilisé dans un sens objectif. Car dès que le terme est appliqué au monde objectif, — qui est un réseau compliqué de relations de toutes espèces — il ne trouve aucune place qui lui convienne.

Les relations objectives ne sont possibles que dans le cadre de principes réglementés. Il n’y a pas là de place pour la liberté.

Nous savons parler d’une volonté libre mais non d’un acte libre.

Lorsque la volonté se transforme en acte, elle est objectivée et l’objectivation n’est qu’un autre mot signifiant la limitation de soi et le conditionnement de soi.

C’est par ce préambule que je commencerai ma thèse sur : « La liberté de la connaissance dans le Bouddhisme chinois ».

Le Bouddhisme chinois et, en fait, n’importe quel genre de Bouddhisme, est avant tout une religion d’illumination.

L’illumination est la connaissance dans son sens le plus pur.

La connaissance dont nous parlons dans ce monde d’objets particuliers n’est pas une connaissance absolue; elle est conditionnée. Elle est loin d’être finale et ultime.

La connaissance véritable consiste à voir les choses correctement, à penser aux choses correctement, à saisir les choses correctement, à contempler les choses correctement, et, par dessus tout, à posséder des choses une « intuition » juste.

« L’intuition » juste des choses n’est autre que l’illumination.

En ce qui concerne la liberté, j’ai la ferme conviction qu’il n’existe pas de liberté réelle sans une compréhension approfondie du Bouddhisme. Toutes les autres formes de liberté ne sont pas du tout la liberté. Partout où il y a trace de conditionnement, il ne peut y avoir de liberté.

Les libertés ainsi réclamées par la plupart d’entre nous ne sont que des ombres de la vraie liberté.

Dès l’instant où nous arrivons dans ce monde, avec ses limitations de temps et d’espace, nous perdons la liberté dans son sens primordial. Nous sommes des individus sujets à toutes espèces de limitations.

Les politiciens parlent beaucoup de la liberté d’expression, de la liberté de pensée, de la liberté de la foi, etc., mais ces libertés n’ont pas de réelle substance. Ce sont de simples mots. Aussi longtemps qu’existe le nationalisme, cet état d’existence limite la liberté. Nous sommes américains ou chinois ou russes. Nous ne sommes plus l’homme originel (pen-lai-jen) tel que Dieu le créa dans le jardin d’Eden.

En fait, le concept de connaissance et celui de liberté sont contradictoires.

La connaissance, que désigne notre langage, n’est possible que là où nous vivons dans le conditionnement, tandis que la liberté transcende cette espèce de connaissance.

La connaissance que nous désirons généralement, appartient à un monde de particularités, à un monde d’objets relativement déterminés. La liberté va au delà de cette forme de la pensée humaine.

L’illumination est l’état de pure subjectivité et ne peut jamais être atteinte objectivement.

Au Japon, et peut-être en Chine, l’art de l’équitation consiste dans la réalisation d’un état de conscience dans lequel il n’y a plus de « cheval au dessous de la selle et plus d’homme sur la selle ». Ceci est la liberté.

Aussi longtemps que le cavalier est conscient de sa tentative d’imposer sa direction au cheval, son esprit est divisé et conditionné et ceci le prive de son sentiment intérieur de liberté. Une simple maîtrise de la technique n’est pas suffisante s’il reste quelque trace de la conscience de faire quelque chose dans l’esprit du cavalier. Un état d’identité parfaite entre l’homme et le cheval doit prévaloir. Dans cet état l’homme est le cheval et le cheval est l’homme.

La liberté est la réalisation de cette unité entre l’objet et le sujet. L’identité est l’illumination. Où il n’y a pas d’illumination, il n’y a pas de liberté.

L’illumination est la connaissance véritable et c’est la connaissance véritable qui conduit à la liberté dans son sens absolu.

La connaissance telle que nous la comprenons généralement consiste dans les relations entre le connaisseur et le connu; et la connaissance véritable, qui est désignée par « Prajna » dans le Bouddhisme, ou « Hui » ou « Pan-jo-chih » (chinois), transcende ces relations dualistes. « Prajna » est la connaissance de l’être pur et la liberté appartient à cette connaissance. Le mot « liberté » en anglais possède originellement un sens négatif. « Etre libre » signifie « ne pas être lié à un autre », ou être dans un état de délivrance des obligations, des attaches, des restrictions, etc. Nous ne sommes pas généralement libres simplement, mais nous sommes libres DE quelque chose.

La liberté, telle que nous la concevons généralement, présuppose une restriction d’un certain ordre : celle qui résulte, par exemple, de l’opposition entre deux objets. Lorsque l’un des deux objets disparaît, l’autre est considéré comme libre. Dans ce cas, le concept de liberté implique la présence (préalable) d’un objet qui s’y oppose. Le mode de penser anglais — et ceci est une caractéristique de tous les langages indo-européens — est fondamentalement dualiste. Il y a un sujet et un attribut, et l’un ne peut exister sans l’autre. Au fond de la liberté existe toujours une lueur du sens de la puissance. La liberté implique une lutte et de ce point de vue la liberté, telle qu’elle est comprise dans la langue anglaise, n’est pas une liberté véritable.

Lorsque l’ouvrage de Mill, intitulé « On liberty » fut traduit en japonais, il y a quatre-vingt ans, le traducteur ne parvint pas à trouver un terme japonais ou chinois convenable pour le mot « liberté ». Il choisit finalement le mot « jiyû » (Tzu-yu en chinois) et depuis lors, lorsque nous parlons de liberté ou de libération, nous utilisons ce terme comme s’il était un des anciens mots japonais ou chinois employés pour « liberté ». Nous avons tous oublié que ce terme provient originellement du Bouddhisme.

Les bouddhistes utilisent le terme « jiyû » pour caractériser la nature de l’Atman dans le Mahayana. « Jiyû » signifie « être soi- même », « autonome », « maître de soi », « ne dépendant de rien d’autre que de soi-même ». Aucun sens négatif ne s’y trouve impliqué.

C’est un terme positif, affirmatif; il a une signification beaucoup plus vaste et profonde que le « freedom » anglais, quoiqu’il ait été adopté pour l’équivalent du terme anglais.

« Jiyû » exprime donc mieux que « freedom » la nature de l’illumination, parce que l’illumination est la connaissance absolue, la connaissance véritable qui n’est conditionnée par rien. C’est la connaissance de la liberté. Sans connaissance de cette liberté, il ne peut jamais exister de liberté de connaissance. Ceux qui possèdent la soi-disant connaissance — qui est connaissance relative — ne peuvent jamais se prévaloir d’un emploi réellement libre de celle-ci. Comme cette connaissance est déjà limitée et conditionnée, ses usages seront limités et conditionnés et ne pourront jamais être réellement libres.

Pour cette raison, lorsque nous parlons de liberté, nous parlons de responsabilité. La liberté sans responsabilité est impensable aussi longtemps que nous sommes dans ce monde relatif.

Mais nous devons nous rappeler que la « responsabilité » est une autre notion vide. Quoique nous en parlions beaucoup — comme si nos discours allaient produire des miracles — nos paroles ne pourrons jamais réparer les dommages occasionnés par « les conquêtes » de nos « libertés ». Nous pouvons parler à un condamné à mort ou à un prisonnier à vie, mais que pouvons-nous obtenir par nos paroles ? Nos discours n’engendrent souvent qu’un sentiment de revanche et ceci plus spécialement dans le champ de la politique internationale.

Que signifie la « responsabilité » en langage logique ?

Nous sommes réellement libres d’agir dans un sens ou dans un autre. Nous savons que nous ne sommes pas absolument libres; nous sommes tous conditionnés d’une foule de façons. Nous ne sommes pas ici en raison de notre libre volonté; nous n’avons jamais voulu naître et nos parents n’ont pas voulu nous donner naissance.

Nous sommes commandés par une force plus puissante que nous-mêmes. S il en est ainsi, pouvons-nous être considérés comme responsables de faits qui ne sont pas le résultat d’une liberté ? Même là, où la responsabilité revêt une signification pratique, que peut-elle accomplir ?

Supposez que nous assignions ce que nous appelons « responsabilité » à un créateur — s’il en existe un dans ce monde — peut-il faire quoique ce soit pour alléger les maux dont nous souffrons à cet instant même ?

Lorsqu’un fait est accompli, aucune somme de responsabilité ne peut l’effacer ou le défaire. Ce qui est fait est fait une fois pour toutes, et quelles que soient les conséquences que ce fait produit, nous avons simplement à souffrir. Un diplomate ou un homme d’Etat commettent une erreur et la totalité du monde en souffre. Un désastre suit l’autre comme se suivent les vagues et l’océan des affaires humaines ne connaît point de paix.

Le problème complet de la liberté et de la responsabilité ne pourra jamais être résolu aussi longtemps que ne seront pas atteintes les bases essentielles de l’Etre.

Lorsque ceci est réalisé, nous possédons la connaissance véritable et nous pouvons en faire un libre usage.

Du point de vue de notre vie religieuse, la liberté réelle dans le sens de « jiyû » est réalisable lorsque l’illumination intérieure s’est éveillée à elle-même.

Ce qui caractérise cette vie est la gratuité, la spontanéité, le jeu. C’est un retour à la vie d’un enfant. La renaissance dans le Jardin de l’Eden ou la redécouverte de ce que nous possédions avant la « chute », comme le diraient les chrétiens.

Mais notre retour au « Jardin d’Eden » où domine un état d’innocence primordiale, n’implique pas une abolition de toutes nos réalisations modernes, mais plus exactement un détachement de ces réalisations tout en vivant parmi elles. Je ne pense pas que cela soit possible.

(Extrait et traduit de la revue « The Middle Way » .)