Frédéric Lionel : La liberté principe


20 Apr 2010

(Extrait de l’énigme que nous sommes, édition R. Laffont 1979)

A maintes reprises au cours des chapitres précédents est revenue, comme un leitmotiv, la recommandation de bien se connaître.

Il est indispensable, en effet, de se rendre à l’évidence que rien ne peut remplacer la lucide appréciation des raisons de ses insatisfactions, de ses aspirations, de ses illusions et de ses désirs.

Les camoufler ne résout aucun problème. Seule la Liberté Souveraine permet de les dépasser. Dès lors, la question au-delà de toutes les questions se pose : Comment atteindre la Liberté vraie, non celle dont on parle à tort et à travers ?

Tout homme soucieux de découvrir le comment et le pourquoi de son destin doit avoir le courage de pénétrer ce qu’on est convenu d’appeler « ses enfers ».

Il ne s’agit pas d’une exploration superficielle, aboutissant à une analyse tronquée. Il ne s’agit pas de se contenter d’une appréciation de motivations apparentes, mais d’une invitation à pénétrer la source intérieure de la Connaissance inscrite par le rythme de la Vie dans les ténèbres de l’inconscient.

Tous les mystiques, philosophes ou sages insistent sur la nécessité primordiale de feuilleter le livre occulte que nous sommes nous-mêmes.

Ecoutons leurs conseils : sainte Thérèse d’Avila nous avertit qu’ « il serait folie d’imaginer qu’on peut entrer au Ciel sans entrer auparavant en soi-même pour se connaître ».

Le sage Marc Aurèle, empereur des Romains, écrit « Regarde en dedans de toi. Là tu trouveras la source du vrai bonheur, source impérissable si tu creuses toujours. »

Le mystique musulman Al-Ghazâlî explique : « Je m’étais avancé aussi loin qu’il est possible de s’avancer sur la route, par l’étude ou l’enseignement. Il me devient évident que ce n’est point par l’instruction qu’on peut atteindre les vertus essentielles, mais seulement par l’expérience de la vie intérieure. »

Le philosophe alexandrin Plotin déclare : « Chaque être contient en lui le monde intelligible tout entier et le contemple tout entier dans chaque être en particulier. »

Pourquoi cette insistance, pourquoi cette nécessité ?

Aussi longtemps que le mécanisme de la pensée n’est pas exploré et que ne sont pas perçus les impulsions, aspirations ou réflexes, tant instinctifs que psychologiques ou spirituels, l’homme est manié par sa pensée qui détermine son action, au lieu de la manier en toute connaissance de cause.

Inconscient d’une dépendance qu’engendre la mécanique de la pensée, laquelle se manifeste par des réactions aux diverses sollicitations, il ignore qu’il n’est pas libre. Or, la Liberté Principe est non seulement l’essence de toute chose, mais encore l’indispensable assise d’une expression juste, physique, psychologique ou spirituelle.

« La liberté, écrit Lecomte du Noüy, a été le critère de l’évolution dès l’apparition de la cellule originelle ».

La Liberté Principe a pour compagnon le courage. Il faut, en effet, du courage pour accepter de penser, non en fonction de ce que pensent les autres, non en fonction de concepts ou de croyances, non en fonction d’impulsions instinctives, affectives ou intellectuelles, mais en fonction d’une compréhension qui admet le changement permanent, découlant du Mouvement de la Vie.

Rien n’est plus difficile que de rester libre, non seulement physiquement, mais psychologiquement. Inconscient, on s’accroche à des habitudes, notions ou aspirations, justes ou fausses, qu’on désire voir confirmées ; et dès lors, on interprète l’apparence en fonction de ses désirs.

Avoir le courage d’abandonner à l’instant présent une conviction, peut-être chèrement acquise, est pourtant la seule façon d’aborder une Réalité qu’aucune projection mentale n’altère.

La liberté de penser, d’écrire, de parler engendre une responsabilité souvent méconnue, puisque est méconnu le fait que la Liberté, sous toutes ses formes, devrait toujours illustrer les lois de la Vie, puisqu’elle en est l’essence.

Les lois de la Vie découlent de l’Ordre Souverain auquel sont soumises toutes les énergies cosmiques, donc terrestres.

Le mépris de l’Ordre Souverain engage les hommes qui, aux cours des siècles, réclamaient la Liberté, de la mettre, dès qu’atteinte, en tutelle. Invoquée à tort, elle engendre la confusion.

« Renoncer à sa Liberté, dit J.-J. Rousseau, c’est renoncer à sa qualité d’homme, aux droits de l’humanité, même à ses devoirs. »

Mais attention, il ne faut pas que « Liberté » devienne un mot magique propre à libérer des forces torrentielles qui emportent les masses, sensibles aux impulsions instinctives que déclenchent les fausses interprétations, pour mettre finalement à leur tête un dompteur.

L’histoire est là pour le rappeler.

D’essence spirituelle, la liberté assume une valeur psychologique et métaphysique, étant l’énergie interne du foyer de la conscience. L’homme libre sait être passivement lucide, éloigné de toute agitation stérile, sans réaction intérieure, afin de pénétrer, non seulement les couches superficielles de la conscience, mais la totalité de la conscience.

Ainsi, il pourra s’écrier : « Ma suprême tâche, Confesser librement sous les cieux le Beau, le Bien, le Vrai, qu’ont révélés les dieux ! »

Au fil du récit, ayant évoqué des problèmes vécus pour tenter de dégager une vérité qui les transcende, je me sens enclin à transgresser une règle de conduite que je m’étais fixée, celle de ne relater que des événements rigoureusement authentiques. Loin de moi de faire de la science-fiction. Il s’agit de mettre en scène deux personnages imaginaires et malgré tout réels, pour autant qu’on veuille admettre que l’Occident, tel qu’il se présente aujourd’hui, prête flanc à une intervention occulte qui se manifeste en coulisse.

Hypothèse gratuite, pensera-t-on ? Je n’en suis pas certain. Le fractionnement kaléidoscopique des choses de l’existence escamote le fil de relation qui m’est apparu, en comparant certains faits curieusement semblables, quoique espacés dans le temps et dans l’espace. On a souvent tendance à ne pas croire ce qui dérange les idées préconçues. On se plaît à escamoter la possibilité qu’offre l’action suggestive lorsqu’elle est habilement camouflée.

Il est plus facile de nier que d’admettre la faculté qu’auraient des hommes mal intentionnés d’accentuer, par des moyens invisibles, la décomposition de notre Occident. Cette décomposition, à moins d’un sursaut dû à une prise de conscience, qui n’est nullement exclue, car la gravité même des problèmes la postule, semble devoir s’accélérer en cette fin de siècle.

Nous sommes sur Terre nombreux et le nombre des hommes augmente de façon vertigineuse. D’ici peu, la moitié de la population de la Terre s’entassera dans des villes tentaculaires. L’accentuation permanente du chômage, l’épuisement des sources d’énergie, la pollution des mers, l’étendue croissante des régions désertiques, la menace du surarmement qui draine un quart de toutes les activités scientifiques, ne sont que quelques facettes de « l’Epée de Damoclès » suspendue sur nos têtes.

Tôt ou tard nous sommes appelés à changer de comportement. Ceux auxquels profiterait la disparition de notre civilisation ont tout intérêt à retarder ce moment, voire à le rendre impossible. La quête de Sagesse est donc une quête de survie et, dès lors, l’aiguiller sur une voie de garage pourrait tenter, pour des raisons du reste différentes, les uns ou les autres.

Ayant cette préoccupation présente à l’esprit, je profitai d’un voyage aux Etats-Unis pour rendre visite à un sage ermite peau-rouge, pour m’entretenir avec lui. Je l’avais rencontré auparavant, au même endroit, en un pueblo abandonné non loin de Santa Fe. Un ami m’avait vanté ses qualités prophétiques, m’indiquant qu’il vivait là, loin du monde, et que les rares visiteurs lui apportaient les vivres dont il avait besoin. Il sculptait le bois et deux ou trois marchands, m’avait-il précisé, venaient également de temps à autre troquer le produit de son travail contre certains outils ou vêtements.

J’allai donc le trouver et sans faire état de mes inquiétudes, je lui racontai avec quelle insistance un jeune Français vivant à New York avait soutenu que des associations, tendant en apparence au seul développement spirituel, se trouvaient, à leur insu, manipulées de l’extérieur.

Il m’écouta, silencieux, en mâchonnant un mélange de tabac et d’herbes aromatiques. Au bout d’un long moment d’intense réflexion, dans une formulation imagée qu’il affectionne, il me répondit à peu près ceci :

— Les énergies tourbillonnent dans l’Univers. Sur les ailes du vent les messages voyagent. Le souffle des astres ride la surface des eaux. Les miasmes des profondeurs se propagent. La liberté se transforme en licence, les sentiments se pervertissent, la jouissance se donne libre cours. Un monde meurt, un monde naît. Dans le miroir que d’aucuns appellent astral, se reflète la volonté néfaste de ceux qui cherchent à pêcher en eau trouble. Fermer les yeux et se boucher les oreilles, c’est désirer taire ce qui doit être divulgué.

Je m’en allai perplexe. En Occident, nous sommes enserrés dans le corset de notre intellect et nous avons du mal à admettre la réalité d’une vision qui échappe à notre investigation rationnelle.

Un monde meurt, un monde naît. Ces paroles m’avaient frappé. Le monde qui naît sera ce que la nouvelle génération en fera. Disponible parce que ouverte à un renouveau auquel elle aspire, elle se prête, cela j’en étais conscient, à être manipulée.

Disponible et se croyant libre, elle ne l’est pas pour autant. Vouloir la désorienter dans le but de la priver d’une réaction salutaire au moment venu pourrait ne pas être une hypothèse absurde. Accréditer le faux en prêchant le partiellement vrai est pratique courante. Les marchands du temple ont depuis longtemps découvert l’aubaine qu’offre l’exploitation commerciale des aspirations profondes d’une jeunesse avide de renouveau.

Dès lors, imaginer que dans certains cas l’exploitation commerciale puisse n’être qu’une façade, pour camoufler une lente et voulue dégradation conduisant à une déchéance finale, n’est pas absurde.

Trop d’exemples prouvent que les nerfs d’un individu s’enfonçant dans un tunnel, en s’imaginant déboucher sur la lumière, craquent tôt ou tard. En désespoir de cause il cherche à se doper, à s’étourdir, voire à se détruire par la drogue ou à s’abandonner à la violence ou au fanatisme. L’exemple étant contagieux et le résultat démoralisant, pourquoi ne pas encourager ce qui risque de faire tache d’huile ?

Le miroitement trompeur d’une fausse liberté accessible par des exercices rituels, métapsychiques ou autres est une excellente plate-forme de départ, pour abolir le sens des responsabilités lorsque sont faussées les données traditionnelles, servant de garde-fous.

Admettons qu’il en soit ainsi et plantons le décor. Le rideau se lève. Sur scène le mobilier en bambou est simple, mais raffiné. Dans un vase un arrangement floral très dépouillé forme une tache de couleur qui souligne la sobriété et l’harmonie de l’ensemble.

Le maître du lieu explique à un homme, beaucoup plus jeune que lui, l’écoutant respectueusement avec grande attention, ce dont il s’agit.

— Vous êtes désigné parmi d’autres frères appartenant à votre association pour participer à une action dans le monde, qui vise à redonner à notre patrie, dont nous sommes les zélés serviteurs, un lustre aujourd’hui terni.

« Vous n’ignorez pas qu’impalpables sont les lignes de forces qui traversent notre Univers. Votre apprentissage vous a permis d’apprendre comment les moduler par votre pensée, afin qu’amplifiées par la volonté   la vôtre et la nôtre elles puissent induire dans l’esprit de certains des pensées déterminant un comportement qui nous semble désirable.

« Le pouvoir dont notre association est dépositaire nous permet d’aiguiser les appétits malsains et de magnifier les impulsions nocives, bref, de canaliser, à l’insu de ceux qui s’y prêtent, des forces méconnues par nos adversaires.

« A vous de découvrir le meilleur moyen d’activer, dans la ville dans laquelle vous établirez votre résidence, le processus envisagé.

Il fait une pause pour donner à son interlocuteur l’occasion de poser une question. Celui-ci restant muet, il poursuit :

— Nombreux sont, en Occident, les groupes qui prônent la spiritualité, car, de plus en plus répandue est l’aspiration vers un renouveau des structures périmées d’une civilisation sur le déclin.

« A nous de veiller à ce qu’elle décline ! A nous de saper la volonté de défendre les valeurs essentielles auxquelles l’homme doit se référer, s’il ne veut pas violer les lois de la Vie. A nous d’éviter un éveil de forces ataviques qui sommeillent dans le subconscient, en augmentant la confusion des esprits. Quoi de plus facile que d’exploiter le vague à l’âme résultant d’un manque de motivation caractéristique de la jeunesse occidentale !

« Quoi de plus facile que de détourner des aspirations imprécises, à une époque où tout ce qui semblait établi vacille. Quoi de plus facile que d’offrir la clé de paradis illusoires à ceux qui s’imaginent que l’origine orientale de tout enseignement constitue une garantie suffisante pour gober ce qui est proposé ! A vous de jouer sur un clavier aux touches multiples.

Le plus jeune des deux hommes approuve.

— Que mon frère aîné se rassure. J’ai compris qu’il s’agit de noyauter, sous couvert de recherches spirituelles, des groupes existants ou à créer, pour les orienter vers une voie sans issue. Il s’agit d’attirer les jeunes ou les moins jeunes, en leur promettant des pouvoirs qu’ils obtiendraient, à condition de participer à des exercices psychologiquement déroutants. Faire croire à leur efficacité, et susciter, par des pratiques dont le résultat ne saurait être celui escompté, de faux espoirs, est une tâche à ma portée.

Le maître de maison opine de la tête.

— C’est cela, mais n’oubliez pas qu’il faut, pour réussir, saper dans toute la mesure du possible la dignité humaine. Pervertir l’humain conduit à un état de moindre résistance. L’Occident ressemble à un fruit pourri. Une chiquenaude, et il tombera de sa branche, pour éclater au sol.

« Vous avez appris à harnacher vos forces vives afin de les diriger. Vous avez développé votre magnétisme, afin qu’il agisse à distance. Vous connaissez les textes sacrés que vous saurez invoquer à bon escient. Vous serez écouté, voire vénéré et, dès lors, en mesure de détourner, comme il se doit, l’enthousiasme de vos disciples pour le transformer en désillusion.

« Tout est dit. Soyons silencieux afin que chacune de mes paroles s’incruste dans votre esprit.

Sur scène le silence se fait, total.

Un brûle-parfum au masque anthropomorphe exhale une fumée blanchâtre. Les volutes de fumée s’épaississent, estompant les traits des visages. Les têtes se penchent, les yeux se ferment. Une phosphorescence opaline éclaire les volutes blanches. La scène lentement s’obscurcit pour faire surgir, la lumière revenue, un autre décor.

Parmi les coussins éparpillés sur le sol des jeunes gens s’agitent convulsivement. Ils se trémoussent en poussant des cris inarticulés.

— Défoulez-vous ! ordonne le maître en robe jaune, en lequel on reconnaît le plus jeune des deux hommes de la scène précédente.

« Défoulez-vous, hurlez des obscénités, vomissez vos ordures, libérez votre subconscient ! Faites l’amour, oubliez toute retenue ! L’extase sacrée est à ce prix !

Et de faire claquer un fouet pour déchaîner l’hystérie collective, aboutissant, à l’écouter, à l’illumination.

Nous avons quitté le théâtre. Ce qui vient d’être évoqué est calqué sur le vif. La scène telle que décrite eut lieu à proximité de la capitale et n’est que l’illustration de ce qu’on est convenu d’appeler un « Happening », terme anglo-saxon dans le vent.

La dynamique de groupe a peut-être du bon. Faut-il encore qu’elle ne serve pas d’excuse à une dégradation voulue de la dignité humaine.

Toute la question est là !