Aimé Michel : La main s’accroche à l’infini – Méditation


29 May 2010

(Revue Question De. No 5. 4e trimestre 1974)

Dans le village où j’ai grandi, les mots étaient chose sérieuse et respectée. La déférence allait à qui en usait bien. C’est-à-dire peu et à propos. Dans les querelles, on s’expliquait. A la mauvaise explication on préférait le coup de pioche.

De qui tenait des propos invérifiables, on disait qu’il raisonnait. Raisonner était le propre des enfants, que l’on corrigeait paternellement de ce travers, et des riches, que leur éloignement protégeait du coup de pioche, quoique pas toujours.

Une fois par semaine, lavé, rasé, peigné, ciré et vêtu de noir, le village se rassemblait pour entendre, dans un local prévu à cet effet, des propos invérifiables, mêlés, pour préserver le respect, de propos incompréhensibles. Le personnage agréé pour tenir ces propos revêtait un costume spécial. Il parlait d’un lieu élevé, retranché derrière un garde-fou.

Tout le temps qu’il faisait son affaire, le village, tête nue, s’abîmait dans le monde mystérieux des mots qui ne veulent rien dire. Même les malins se taisaient. L’enfant qui bavardait se faisait tirer l’oreille à la sortie.

Les gardiens du respect dû aux mots étaient des hommes taciturnes à moustache grise et nuque rouge, qui jamais ne perdaient leur sang-froid. Ils m’ont appris qu’entre tous les animaux l’homme n’est pas celui qui raisonne, car même le bœuf raisonne. Il n’est pas celui qui parle, car quel animal ne parle pas ? Il n’est pas davantage celui qui rit, car tout ce qui revit après la neige rit, tout ce qui vieillit rit, le temps de sa jeunesse.

Entre tous les animaux, l’homme est le seul qui sait considérer avec sang-froid ce qu’il n’a jamais vu, la tempête, l’incendie, le malheur, la mort, et qui, après l’avoir considéré le temps qu’il faut, sait faire avec sa main ce qu’il faut. Car il y a toujours quelque chose que peut faire la main. Il suffit, pour savoir quoi, de ne baisser ni détourner les yeux, de ne pas relâcher son attention et de garder la tête droite.

J’ai vu ceci pendant la guerre. Une colonne allemande remontait la vallée. Au fond d’une gorge, elle tomba sur l’embuscade. Les fusils claquaient de tous côtés dans la montagne. Les hommes verts sautaient des camions en s’égaillant. Ils eurent bientôt tous disparu. L’unique bazooka se mit à lancer ses roquettes. Nous savions bien, nous, où il était perché, quel copain l’actionnait. Mais ceux d’en bas, qui commençaient à voir brûler leurs camions, n’en savaient rien. Les explosions répercutées dans la montagne mêlaient tout.

Alors on vit un petit homme sale sortir de sa cachette, jumelles en main, grimper sur un rocher, debout, offert au tir de tous, et commencer à scruter ces rochers d’où descendait la mort. Les hommes de l’embuscade étaient tous des paysans du village. Et les fusils se turent. « Quand aura-t-il fini, ce con ? grondaient les nuques rouges. Tu vas descendre de ton rocher, oui ? » Ce n’était pas de la pitié. Simplement, le petit homme sale sur son rocher n’était plus un Allemand. Par-delà la guerre, il était cet animal unique qui sait considérer le malheur le moment venu et le temps qu’il faut. Il finit par tomber. Quelques secondes plus tard, le tir des mitrailleuses encadrait le bazooka. Même quand les corps seuls sont affrontés, c’est l’âme qui décide. A la guerre tueuse d’hommes, les hommes, finalement, meurent moins que les mulets.

Quand mon regard cherche les juges à qui je veux montrer ma vie, ceux que je vois, ce n’est pas vous, professionnels de la pensée dont la rumeur accompagne notre trajectoire dans l’espace, vous, philosophes, poètes, savants, hommes de livre et de parole. Ceux que je vois, les seuls juges que je réclame, dressent leurs grandes ombres grises près d’un troupeau, d’un établi, d’un sillon. Leurs bras sont noueux, leurs sourcils épais, ils sentent la sueur et le fumier. Votre cavalcade croit qu’ils font partie du paysage. Je crois qu’ils en font partie, en effet. Quand l’histoire vient à souffler ses désastres et que la fumée s’est dissipée, une autre cavalcade vous remplace, ombre chinoise pleine de bruits et de discours. Mais le paysage est toujours là, avec ses mêmes ombres grises penchées sur un outil. Je vois les entailles de la même boucharde sur la pierre grecque, romaine, gauloise, et sur celle du compagnon. Penché sur la pierre, même homme se crache dans la main avant de parler.

Je comprends l’amertume de ceux qui croient pouvoir penser sans leurs mains quand ils voient quel monde est en train de naître. Car ce monde leur échappe. La science, fille du métier, irrésistiblement le leur arrache. Le temps n’est plus où l’on pouvait impunément dire n’importe quoi. Les idées creuses, aussitôt énoncées, rencontrent la matière et sonnent creux. Cela s’entend. Les idéologies ruinent leurs adeptes. Il faut apprendre à penser avec sa main, ou à la tendre. Le choix est dur.

Je lis qu’au début de ce siècle de jeunes philosophes s’étaient mis tête de « résoudre la question sociale par la culture ». Ils s’en allaient, après souper, expliquer Sophocle et Racine à des ouvriers ébahis qui, nous dit-on, comprenaient de façon « surprenante », « mieux que les étudiants des cours d’agrégation ». Personne apparemment ne pensa à demander à ces missionnaires d’où ils tenaient l’idée saugrenue que la culture, c’était eux, et qu’il suffisait, pour en avoir de reste et se mettre à la prêcher au pauvres en esprit, de l’avoir un peu potassée à Normale supérieure. Personne ne pensa à leur dire que c’était d’accord pour Racine et Sophocle mais qu’afin d’éviter les malentendus et par manière de reconnaissance on enseignerait d’abord aux philosophes le burin, le bédane, la varlope, le bouvet, comment faire une chaise où l’on puisse s’asseoir, un soulier où l’on n’attrape pas des cors, et qu’on passerait ensuite aux explications de textes, s’il en restait. Entre la calige romaine et la bottine anglais, il y a des siècles de réflexion et d’expérience. Pendant tous ces siècles-là, on s’est plu à répéter : « Cordonnier, pas plus haut que la chaussure ! » Puis la technique s’est emparée du monde, qui du coup devint rétif aux chimères. J’en suis bien aise ! Les énergumènes vont devoir apprendre un métier.

Dans tout ce qu’on lit sur la Chine de Mao, une chose m’enchante, c’est que le travail manuel y est obligatoire. Si c’est vrai, s’il est vraiment obligatoire pour tout le monde, le maoïsme ne tardera guère à se purger de ses excès. Car celui qui doit manipuler lui-même sa mécanique se fait prendre les doigts dès qu’elle marche de travers. Le maoïsme a redécouvert le village et le travail des mains. C’est l’irrésistible secret de force. Mais la force n’est pas un but. La force sans autre but qu’elle même effraie. Il faut aux hommes éclairés par le travail des mains la délivrance hebdomadaire d’une incantation invérifiable leur rappelant la présence de l’invisible.

Cela même ne suffit pas. Il faut que cette incantation écoutée tête nue ne cesse jamais d’être jugée par une raison froide, maîtresse de ce qu’elle accorde et de ce qu’elle refuse, faute de quoi la main devient esclave.

C’est pourquoi je crois que l’on pourra saluer la purgation du maoïsme quand on le verra, comme le village, faire leur place légitime aux fadas. J’ai une théorie du fada. Le fada est un fou investi de sa fonction sociale, celle précisément pour laquelle la nature qui prévoit tout l’a prévu : il rappelle qu’un propos ne devient pas sacré dès lors qu’il est invérifiable, qu’il n’y a donc pas lieu de se découvrir dès lors que la raison cesse de comprendre. C’est très important pour tout le monde. D’une part, le corps social peut faire, grâce à lui, sa place à l’invisible et au sacré sans risquer de choir dans la servitude physique et spirituelle, cette dernière plus connue sous le nom de superstition. Or une société sans invisible ni sacré ne crée pas le bonheur d’être ensemble. Elle crée le dégoût d’être ensemble, présentement si oppressant. Enseigné par le fada du lundi au samedi, le village peut, quand vient le jour du Seigneur, se pencher calmement sur l’abîme qui donne à la semaine son sens. Si l’on essaie de lui vendre des vessies pour des lanternes, il rit. Et si l’on insiste, il cogne.

Deuxièmement, le fada lui aussi est heureux. On est toujours heureux d’être à sa place. C’est une définition du bonheur. Le fada de mon enfance passait son année à composer d’interminables poèmes qu’il nous récitait le jour de la Saint-Pierre en prenant une cuite aux frais communs. Tout le monde l’aidait à lever le coude, y compris le curé. Comme la chose se passait au sommet de la montagne, parmi les précipices, cela donnait du piquant à la procession, qui ne rentrait pas sans quelques bosses dont le fada tirait le thème de son prochain poème.

Le fou dépossédé de sa fonction sociale s’efforce de la récupérer autrement, ce qui le rend très dangereux. Il a tendance à prendre le pouvoir. Comme il est obstiné, ingénieux, comme les mots ne lui content rien, ne l’engagent à rien et ne retombent jamais sur son nez mais sur celui des autres, comme, enfin, l’absence de sa fonction désarme l’esprit public contre l’imposture, il parvient toujours à ses fins. On le retrouve bientôt au gouvernement, mais ne rigolant plus, veillant manu militari à ce que les choses ressemblent à ses chimères.

Ou si le gouvernement ne lui procure pas assez de pouvoir pour l’assouvir, on le verra dans les églises, à l’armée, à l’université. Il démontrera que « tout le monde il est fou ». Il inventera un système d’universelle guérison. Si tout le monde avait travaillé de ses mains à Vienne vers 1880, Freud aurait dû faire de la médecine comme ses confrères. On ne lirait pas sur son visage ce désenchantement qui m’a toujours frappé.  Dans mon village, le grand homme aurait sur-le-champ trouvé sa place. Il aurait vécu heureux, choyé, entouré de la considération générale. Si la sagesse dont je parle gouvernait notre société, Lacan ne serait pas obligé de nous enseigner. Il n’essaierait pas de nous guérir.

Je ne pense que ma pensée. C’est ma limite. Newton, Pascal, Platon ne pensent que leur pensée.

Mais quand je touche les choses, ce que je touche n’a pas de limites. Voilà pourquoi le monde en train de naître effraie ceux qui refusent de penser avec leur main. C’est que la main est accrochée à l’infini. La tendance naturelle de l’univers technologique et scientifique est de s’égaler à l’univers tout court, si l’on peut dire, et l’infini des choses épouvante notre médiocrité. Je prends ce mot de « médiocrité » dans son sen littéral : inexorablement, l’illusion que nous sommes au milieu s’efface se disloque, disparaît. Nous ne sommes au milieu de rien. Seule une pensée manchote nourrissait cette illusion. Il faut y renoncer. D’où 1a récrimination désespérée de ceux qui y étaient installés. Nous nous imaginions dans une caverne. La caverne est une tempête.

On essaie de nous faire croire que cette tempête, c’est nous qui l’avons déchaînée, mais c’est faux. Elle dure depuis le commencement du monde qui n’a jamais commencé. Nous sommes nés de la fournaise des étoiles. Les éléments chimiques qui forment notre corps sont nés de cette fournaise, de l’infatigable explosion des supernovae. Ce qui est vrai, c’est que, dans la suite des êtres enfantés par l’évolution, l’homme est cet être unique qui découvre la tempête, qui en prend conscience, à qui peu à peu se révèle la mécanique des vents qui depuis toujours l’emportent. L’homme est cet être unique à qui la tempête dit : «Tu  veux ? Cela t’intéresse ? Tu es d’accord ? Voici les commandes. Prends-les. Ce qui jusqu’ici s’est fait sans toi, si tu veux, désormais, se fera par toi ». Ou encore : l’homme est cet être unique à qui Dieu délègue ses pouvoir. Le jugeant assez grand, il lui transmet l’infinie liberté de l’acte créateur C’est effrayant ? Et alors ? L’effroi d’être homme, ni l’animal ni l’enfant ne le connaissent. Cependant le rêve de l’enfant, c’est de grandir.

Ce rêve-là, je l’ai gardé. On me l’a transmis. Je le transmets. Ceux de qui je le tiens seront mes juges.

Aimé MICHEL