Aimé Michel : La mascarade des siècles


13 Nov 2010

(Revue 3e Millénaire. Ancienne Série. No 3. Juillet-Août 1982)

Deux personnages hors du commun, prophétiques et visionnaires Descartes et Cyrano de Bergerac. C’est toute la différence qui sépare ceux qui savent et ceux qui voient.

« Je m’avance masqué », annonçait la devise de Descartes. Masqué pour cacher quoi ? Question sans réponse si c’est à ses pensées secrètes que l’on songe, puisqu’il est mort sans les dévoiler. Mais aussi question vaine, car ce qui s’avançait sous le masque de Descartes, lui-même l’ignorait. Plus de trois siècles après sa mort, nous pouvons l’affirmer sans présomption. Descartes a formulé le cadre jusqu’ici inébranlable de la science : les trois dimensions de l’espace, plus le temps. Et cependant, il a cru et écrit que la nature aurait livré son dernier secret dans quelques générations. Il y a là un paradoxe très profond qui est peut-être l’essence même de l’histoire.

Il faut d’abord expliciter en quoi consiste le paradoxe. « J’ai, dit-il, décrit (…) tout le monde visible comme si c’était seulement une machine en laquelle il n’y eût rien du tout à considérer que les figures et le mouvement de ses parties [1].» Donc, pour Descartes, il n’y a rien en ce monde-ci qui ne se rapporte aux trois dimensions d’espace (les « figures »), plus la dimension du temps [2]. Et non content d’énoncer ce principe philosophique, il invente l’analyse, cette partie de l’algèbre qui décrit figures et mouvements dans un système de trois coordonnées rectangulaires d’espace désignées par les lettres x, y et z plus la coordonnée du temps t, toujours appelées avec raison « cartésiennes ». Depuis plus de trois siècles et demi, rien n’est venu réfuter la prétention apparemment exorbitante de Descartes : « J’ai décrit (…) tout le monde visible ». En 1982, on peut toujours le constater dans n’importe quelle équation fondamentale de physique théorique, par exemple dans la définition relativiste de l’intervalle d’univers : ? S2 = c2 ? t2 – ? X2 – ? y2 – ? z2, qu’il n’est pas nécessaire de comprendre pour y retrouver les coordonnées cartésiennes, et rien qu’elles (c2 est une constante : le carré de la vitesse de la lumière). On peut croire que Descartes aurait été surpris par une idée aussi abstraite et générale que l’intervalle d’univers, ou d’espace-temps, et plus encore, peut-être, de la voir si élémentaire dans son système de coordonnées. Mais nous-mêmes, ne devons-nous pas admirer qu’un jeune homme du début du XVIIe siècle, errant à cheval parmi les armées qui ravageaient alors l’Europe centrale, seul, sans bibliothèque, sans interlocuteur capable de le comprendre, fut d’emblée allé si loin dans les secrets de la Nature que nous continuons à réfléchir dans le cadre où il plaçait l’essence de toute réflexion scientifique ? Jacqueline Pascal a parlé de l’« effrayant génie » de son frère. Il y a aussi et plus encore peut-être quelque chose d’effrayant dans la divination cartésienne. Ce qui effrayait la sœur de Pascal, c’était la précocité du génie. Le génie de Descartes fut d’avoir dès ses premiers coups d’ailes perçu l’essence d’une pensée scientifique qu’il était tout à fait incapable de prévoir. Il y a quelque chose qui fait douter de la nature humaine, je veux dire de la seule nature humaine, dans certains moments décisifs de l’histoire. On voudrait savoir ce qui se passe au juste en de tels moments, rares mais non uniques.

Rappelons encore quelques circonstances propres à faire saisir la grandeur obscure du génie cartésien (à supposer qu’il ne s’agisse que de génie). N’oublions pas d’abord les sources apparentes de sa découverte : ce sont, d’une part, des rêves, d’autre part la fameuse illumination du « poêle », événements survenus dans un novembre glacial des bords du Danube, en 1619. Il avait vingt-trois ans. Ses rêves souvent analysés mais jamais expliqués, lui firent voir de façon symbolique, mais pour lui limpide, ce que serait désormais sa démarche intellectuelle. Je dis « jamais expliqués » selon moi, car toute explication actuellement recevable doit se référer au paradigme cartésien, sauf à sombrer dans l’occulte : Ce paradigme suppose que rien ne survient dans l’univers que par les « actions retardées », c’est-à-dire par des causes antérieures aux effets.

C’est ce paradigme ancré depuis Descartes et par lui dans la conscience occidentale, qui bannit dans l’occulte des concepts tels que les causes finales, et plus forte raison la prémonition, la parapsychologie et tout ce qui s’y rattache. C’est lui aussi qui rejette en bloc toute forme de pensée présumée extrahumaine. Cette sorte de phénomènes est impossible dans le paradigme cartésien, où le temps doit obligatoirement s’écouler de façon univoque du passé vers le futur puisque, si quelque chose pouvait, du futur, agir sur le présent, cela reviendrait admettre la rupture de la causalité, donc la possibilité du miracle [3].

Mais alors que signifient ces rêves [4] livrant non seulement le plan d’une vie, ce que Descartes percevait clairement, mais la clé de toute la pensée scientifique occidentale ultérieure, ce que Descartes certes affirme hautement, mais en commettant une erreur monumentale sur l’avenir réel de la science, long tout au plus, selon lui, de quelques générations, après quoi tout serait dit ? Comment Descartes trace-t-il vers vingt-trois ans le plan exact d’un avenir qu’il ne voit pas ?

Ensuite il y a l’illumination du Cogito. Quoique le Discours de la Méthode en donne un récit tout innocent (« Je demeurai tout le jour enfermé dans un poêle [5] où j’avais tout le loisir de m’entretenir de mes pensées. »), là encore on imagine avec peine que l’enfantement de la philosophie moderne pût résulter de circonstances si minces. On l’imagine avec d’autant plus de peine que la première partie du Discours ne nous cache rien d’une éducation intellectuelle n’atteignant pas le niveau du bachot 1982, sauf en des matières, latin, grec, logique formelle scolastique, qui ne lui furent à peu près d’aucune aide. Que Descartes n’ait pas vu le plan de l’avenir qu’il dessinait, on en peut voir une autre preuve dans la part qu’il prit aux commencements de la science cartésienne : à part son éblouissante contribution aux mathématiques, il se trompe à peu près sur tout. Et ce qui est plus significatif que ses erreurs mêmes, c’est leur cause. En 1618, un an avant ses « illuminations », il rencontre Bréda, en Hollande, l’universel Isaak Beeckman qui réfléchissait alors à la chute des corps. Beeckman est un profond expérimentateur, très au courant en outre des travaux de ses contemporains, notamment de Galilée. Il connaît exactement la loi empirique de la chute des corps. Mais la loi mathématique qui se cache derrière les faits lui échappe. Son journal, où il raconte sa découverte du jeune Français vagabond, nous garde une image amusante de celui-ci : « Il me disait ne rien désirer de plus en arithmétique et en géométrie, car, disait-il, y ayant consacré neuf ans de sa vie, il en savait autant que le génie de l’homme pouvait en savoir » [6]. Beeckman, ébloui, n’en doute d’ailleurs pas. Il lui pose donc son problème. Descartes répond par deux théories mathématiques expliquant ce qu’on sait, sans accorder le moindre intérêt de possibles vérifications permettant de choisir, ratant peut-être aussi, qui sait ?, l’occasion de découvrir la gravitation universelle avant même la naissance de Newton. Certes, il n’avait que vingt-deux ans. Mais c’est de la même façon qu’il construira l’ensemble de son œuvre scientifique même après l’« illumination » : en prétendant déduire des mathématiques, sans faire d’expériences, l’explication de tout ce qui s’offrait à sa curiosité. Il fondait la physique théorique, mais en écartant de son chemin la source de toute connaissance théorique : le questionnement de la Nature par voie d’expérience.

Descartes dessina donc le plan de la réflexion scientifique jusqu’à nos jours avec une assurance de somnambule, comme dit Koestler, sans voir où conduisait ce plan.

Cependant le fil courait sous ses pieds, et même il eut plusieurs occasions de le voir, précisément au moment de ses vagabondages allemands, donc de ses « illuminations ».

La plupart des faits que je vais rapporter maintenant n’ont été découverts ou remarqués que récemment par les historiens. Ils posent nettement, me semble-t-il, le problème d’une possible face cachée de l’histoire : à certains moments décisifs, il semble que ceux qui savent ne voient pas, tandis que ceux qui voient ne savent pas.

L’année même du « poêle » cartésien, 1619, naissait Cyrano de Bergerac. Ce marginal, tenu encore un siècle et demi plus tard par Voltaire pour le « roi des fous », n’a rien écrit qui puisse attirer l’attention d’un historien des sciences. Le Discours de la Méthode paraît en 1637. Cyrano est donc âgé de dix-huit ans. C’est exactement l’époque de sa vie où il commence à fréquenter le milieu « libertin » de Paris, dont une des lumières est le très chrétien Gassendi, destiné à devenir l’un des plus éminents adversaires de Descartes. Les « libertins » (c’est-à-dire les « libres penseurs  ») admirent la pensée de Gassendi pour son empirisme : selon lui la vraie connaissance est expérimentale, et le monde s’explique bien mieux par les atomes d’Épicure que par les syllogismes scolastiques et les théorèmes cartésiens. Descartes n’accepte que l’évidence. Gassendi se méfie de l’évidence, souvent trompeuse. Cependant Gassendi, comme Descartes, mais autrement, sait et ne voit pas (quoiqu’il soit disposé à tout voir, même l’« irrationnel ») qui, alors, voit.

Il y a dans l’œuvre de Cyrano d’étranges choses. Il raconte, en bouffonnant, qu’il est allé dans la lune. Folie, certes. Cependant, comment y est-il allé ? Il y est allé [7] le plus simplement du monde, en s’y faisant propulser par une fusée à trois étages, ayant chacun six tuyères : « Dès que la flamme eut dévoré un rang de fusées, qu’on avait disposé six à six, par le moyen d’une amorce qui bordait chaque demi-douzaine, un autre étage s’embrasait, puis un autre. » Ayant rempli leur office, les étages retombent, tandis que la cabine poursuit sa trajectoire : « la matière (…) étant usée fit que l’artifice (le carburant : cf. le « feu d’artifice ») manqua… (et que) je sentis, sans que je remuasse aucunement, mon élévation continuer, et, ma machine prenant congé de moi, je la vis retomber sur terre. »

Et où Cyrano a-t-il encore pris ceci : après avoir expliqué la physique (non sans force gambader, d’où le jugement de Voltaire) par les atomes d’Épicure, il ajoute une précision de son cru : « enfin, dit-il, ces premiers et indivisibles atomes font un cercle, sur qui roulent sans difficulté les difficultés les plus embarrassantes de la physique. »

Où encore ceci, où il décrit certains « livres » que l’on peut voir dans les bibliothèques extraterrestres. Les « couvertures », dit-il, sont des « boites ». L’une est comme « taillée dans un seul diamant », l’autre est comme une « monstrueuse perle fendue en deux ». Il ouvre une « boite », « (J’y trouvai) … dans un je ne sais quoi de métal presque semblable à nos horloges, plein de je ne sais quels petits ressorts et machines imperceptibles. C’est un livre à la vérité, mais c’est un livre miraculeux qui n’a ni feuillets ni caractères… C’est un livre où… les yeux sont inutiles : on n’a besoin que des oreilles. Quand quelqu’un… souhaite lire, il bande avec une grande quantité de petits nerfs, cette machine ; puis il tourne l’aiguille sur le chapitre qu’il désire écouter, et en même temps il en part, comme de la bouche d’un homme ou d’un instrument de musique, tous les sons distincts et différents qui servent… à l’expression du langage… » [8].

La raison ne peut évidemment prévoir que le rationnel, c’est-à-dire le déductible, voyez Jules Vernes. Alors de quoi, de quels principes et par quels raisonnements peut-on déduire une boîte parlante pleine de petits ressorts ressemblant à ceux d’une horloge, brillante, dotée d’une aiguille que l’on fait tourner pour choisir ce que l’on veut entendre, voix ou musique ? A la question de savoir de qui Cyrano tient ces élucubrations, il répond sans embarras, sinon sans culot : il le tient des « lunaires » eux-mêmes, ou habitants des Empires Célestes, qui d’ailleurs, précise-t-il, se montrent parfois aux hommes et sont nommés par eux Nymphes, Larves, Ombres, Spectres, Fantômes, etc… L’un d’eux apparut à Jérôme Cardan [9], un autre fut le démon de Socrate. Ils eurent des relations avec Agrippa, l’abbé Tritème, le Docteur Faust, etc… [10] et ajoute Cyrano, avec « une certaine cabbale de jeunes gens que le vulgaire a connue sous le nom de Chevaliers de la Rose-Croix, à qui j’ai (c’est un lunaire qui parle) enseigné quantité de souplesse et de secrets naturels qui sans doute les auraient fait passer pour de grands magiciens ».

Avec la Rose-Croix, nous revoici aux années de pèlerinage de Descartes, à l’un des moments étranges de l’histoire où se croisent sans se voir ceux qui voient et ceux qui savent. Je ne vais pas tenter de ressusciter la fable de Descartes Rose-Croix ! Certes non, pour la raison me semble-t-il suffisante qu’en 1619 la Rose-Croix n’est qu’une fable en train de prendre forme.

L’origine de cette fable, devenue mythe puis réalité, a donné lieu récemment à une fascinante exploration historique par la grande spécialiste anglaise du néo-platonisme de la Renaissance, Frances A. Yates [11]. La Rose-Croix se manifeste au monde en 1614 par un texte publié en Allemagne (et en allemand) sous un titre interminable habituellement remplacé par le latin Fama Fraternalis Rosae Crucis (célébration de la Fraternité Rose-Croix). Elle y était, ainsi qu’on sait, présentée comme une société secrète de savants fondée au XIVe siècle par un certain Christian RosenKreuz. Le texte en était supposé prophétique, puisque écrit par ce fondateur clairement éponyme (RosenKreuz ? Rose-Croix). Il annonçait que cent vingt ans après sa mort, le temps était venu d’un autre renouvellement de l’espèce humaine par le moyen de la science, et conviait tous les savants d’Europe à unir leurs efforts. On comprenait que cela devait se faire notamment en se libérant du Pape, de l’Église catholique et spécialement des Jésuites [12].

La vraie Europe, celle des esprits, existait alors. En quelques mois, tous les savants et une infinité de curieux avaient lu la Fama et s’étaient mis à la recherche de ces mystérieux Chevaliers. En France, Gabriel Naudé, qui publie en 1623 ses Révélations à la France de la Vérité sur l’Histoire des Frères de la Rose-Croix, parle d’un « ouvrage » intellectuel, quoiqu’il tint la Rose-Croix pour une imposture. Bien que hostile, il donne de la Rose-Croix une image véridique : cette société, dit-il, croit « qu’après les nouveautés qui ont étonné nos parents — découverte de l’Amérique, boussole, horloge, renouvellement de l’astronomie », etc… (je donne le résumé de France Yates), « une ère nouvelle de découvertes est proche », et même le « renouveau de la connaissance promis par les Écritures ». Naudé se bornait à donner (sur un ton malveillant et sceptique) l’interprétation courante de la Fama et du deuxième manifeste Rose-Croix appelé Confessio Fraternitatis (1616). Ni Naudé, ni personne de « sérieux » ne croyait cette « ère nouvelle de découverte ». Deux sortes d’individus seulement y croyaient : ceux que la postérité nommerait les fondateurs de la science moderne : Kepler, Galilée, le jeune Descartes ; et les illuminés de la Rose-Croix. Mais nous savons que Descartes se trouvait sur les lieux mêmes où se forme la légende et d’où partent les Manifestes (Allemagne et Bohême). En 1620, il passe l’été à Ulm où il rencontre longuement l’un des illuminés, Johan Faulkaher [13], homme d’ailleurs assez savant pour retenir la curiosité de Descartes plusieurs mois. Rappelons-nous qu’il était alors en pleine effervescence créatrice (ses rêves datent de novembre 1619, soit de huit mois seulement avant son arrivée Ulm, en juin). Il reste en Europe centrale, trois ans encore, et commence à passer à Paris pour un Rose-Croix. Il y rentre enfin au cours de l’hiver 1623, inquiet de ces bruits et déclare partout que ces Rose-Croix sont des imposteurs, terme ambigu en l’occurrence : imposteurs quand ils se donnent comme les héritiers d’une tradition ancienne (ce qui effectivement n’était pas) ? ou bien quand ils annoncent le « Renouveau des Sciences » (renouveau dont Descartes se proposait bel et bien d’être le Prométhée) ? Par leurs attaques contre l’Église, le Pape et les Jésuites, les Rose-Croix (ou plutôt les érudits de l’Europe allemande qui se cachaient derrière cette mystérieuse expression, principalement Johan Valentin Andreae, leur auteur probable) ajoutaient aux orages que Descartes redoutait dans le strict domaine scientifique, un péril supplémentaire en pays catholique, péril inutile de surcroît. Rappelons que Giordano Bruno est brûlé à Rome en janvier 1600 pour avoir enseigné l’« infinité des Mondes et des Vies », titre d’un de ses livres, et que l’affaire Galilée était à l’étude dans le secret de l’Inquisition : dénonciation en 1610, procès plus de vingt ans plus tard.

Je ne peux en ces quelques pages suivre le fil souterrain où court mystérieusement le feu de la modernité annoncé par ceux qui ne savaient pas et embrasé par ceux qui ne voyaient pas [14]. Sur les Rose-Croix (qui à force de parler du mythe finirent par en être les initiateurs) signalons seulement qu’ils disparaissent en Angleterre du temps de Newton après avoir fondé, semble-t-il, le Collège invisible d’où devait sortir la Société Royale, équivalent de notre Académie des Sciences. Les Rose-Croix, vrais ou imaginaires, peuvent donc dire : « mission accomplie ». Le renouveau des Sciences annoncé dès 1614 est désormais en marche.

Un épisode resté jusqu’à ce jour mystérieux nous permet de voir comme en un flash unique cette coulisse de l’histoire où peut-être se trame la mascarade des siècles.

Cyrano parle vaguement des « souplesses et secrets naturels » révélés à quelques « visités » terrestres dont les Rose-Croix par les « lunaires ». Quels « secrets naturels » ?

Un contemporain de Cyrano, Gabriel Naudé, né en 1600 et très curieux de Rose-Croix [15], connaît quelques-uns de ces secrets, et en nomme un qui doit retenir notre attention (en 1625, dans son Apologie pour les Grands Hommes soupçonnés de Magie). Nombre de ces grands hommes sont aussi sur la liste de Cyrano, et l’un des « secrets » est une « tête parlante ».

Une « tête parlante », voilà qui n’est pas plus sérieux que la boîte parlante de Cyrano. Cependant on possède une lettre de saint Vincent de Paul rapportant, le 28 février 1608, sa captivité chez les « Turcs » de Tunis, où il aurait, dit-il, été enseigné des secrets de la Nature par un « savant médecin spagyrite », dont il fut l’esclave. La lettre [16] est écrite à Rome, après la prétendue captivité. On y lit une liste de ces « secrets » dont il fait la démonstration à Rome chez le vice-légat du Pape et « au nombre desquels (est)… un ressort artificiel pour faire parler une tête de mort… et mille autres belles choses géométriques »… Le séjour de Vincent de Paul chez les « Turcs » est maintenant tenu pour une fable. La seule certitude sur cet épisode est sa disparition inexpliquée de juillet 1605 à août 1606, très probablement en vue d’une mission secrète de ses supérieurs [17]. Mission d’importance, puisque dès son retour, ce fils de pauvres paysans, âgé de seulement vingt-sept ans est requis à Rome où il vit dans l’entourage du Pape, jusqu’à son retour en France en 1609, chargé d’une mission secrète auprès du Roi Henri IV. De cette date,  jusqu’à sa mort, qui coïncide avec l’avènement de Louis XIV, il fera partie du proche entourage de la cour de France. Une telle destinée, décidée si tôt à une époque où la naissance faisait tout, reste aussi inexplicable que la disparition qui en est le commencement.

Il n’y a pas de conclusion historique raisonnable aux faits que je viens de rapporter, si ce n’est que les origines de la plus authentique modernité nous restent cachées derrière un voile impénétrable. Il semble qu’au début du XVIIe siècle, au moment décisif où Galilée pointait pour la première fois une lunette vers le ciel, je ne sais quoi ait pris plaisir à dérober la piste aux yeux de l’historien futur. A la dérober assez pour qu’il doute, assez peu cependant pour qu’il doute de son doute, se demandant si l’histoire visible est autre chose qu’une trompeuse fantasmagorie.

***

Ceux qui voient mais ne savent pas

L’historien aimerait connaître exactement l’origine et les activités de ceux qui, en ce début du XVIIe siècle, voient mais ne savent pas, et en premier lieu des Rose-Croix. Il faut, selon moi résister aux interprétations des Rosicruciens modernes de diverses audiences qui ne peuvent donner aucune preuve de leur filiation  authentique. La filiation existe peut-être, mais comme aucune n’est prouvée, on ne saurait prendre pour vérité historique des traditions qui ont pu être inventées de toutes pièces. C’est le prix payé par toute tradition « secrète » de ne pouvoir se distinguer de l’affabulation. La logique voudrait d’ailleurs que la filiation authentiquement secrète tienne l’idée même de vouloir se prouver publiquement comme une hérésie, ce qui rend suspecte toute prétention publique à l’authenticité. Bornons-nous à ce qui est historiquement certain ou raisonnablement probable :

1) Il est certain que les premières manifestations publiques se réclamant nommément de la Rose-Croix sont, dans l’ordre la Fama Fraternalis (Kassel, 1614), la Confessio (Kassel, 1615), et les Noces Chymiques de Christian. Rosencreutz (Kassel, 1616).

2) Les Noces Chymiques sont à peu près certainement l’œuvre de Johann Valentin Andreae, et, un peu moins certainement, aussi la Fama et la Confessio.

3) Johann Valentin Andreae était un pasteur Luthérien très zélé, né en 1586 dans le Wurtemberg, formé notamment par son grand-père paternel, lui aussi pasteur, et l’un des pères du luthérianisme dans le Wurtemberg et le Palatinat. Mais la lignée des Andreae a subi d’autres influences prenant leur source dans les mésaventures religieuses du Palatinat et de la Bohême. Frances Yates fait remonter l’activisme religieux antiromain de cette région à l’ambassade de Sir Philip Sidney mandé en 1577 par la reine Élisabeth, auprès du nouvel empereur d’Autriche Rodolphe II, successeur de Maximilien II. Philip Sidney, qui était certainement une personnalité remarquable, enflamma les esprits de la noblesse allemande et bohémienne, et mourut au plus haut de sa renommée en laissant le souvenir archétypique du Chevalier de l’Honneur Divin.

4) Par Philip Sidney, Yates relie l’activisme religieux (centre européen) de la fin du XVIe siècle à l’ordre de la Jarretière, chargé lui aussi d’archétypes (ordre chevaleresque, ésotérisme, héraldique), tous ingrédients de l’« Ordre de la Rose-Croix », « révélé » par la Fama.

5) Le nom même de Rose-Croix peut indiquer une piste plus ancienne, qui ne se laisse que soupçonner jusqu’à plus amples découvertes. « Ce n’est pas » écrit le linguisto Jean-Pierre Foucher dans la préface à sa traduction des romans de Chrétien de Troyes [18], « céder à des spéculations extravagantes que de mettre l’invention de la Table Ronde en rapport avec des mythes solaires. On sait le rôle des symboles solaires dans l’art ornemental irlandais [19]. La croix celtique n’est-elle pas l’imposition d’une croix sur un cercle ? [20]»

***

L’origine occulte du rationalisme moderne

Il est certes étrange que « ceux qui voient mais ne savent pas » deviennent en un siècle et demi, « ceux qui savent mais ne voient plus  ». Là les documents historiques sont suffisants. Rappelons-nous d’abord que le zèle mystique luthérien en Westphalie, Palatinat et Bohême fut profondément marqué par ce qu’on a appelé la « Renaissance élisabéthaine », la suite de l’ambassade de Philip Sidney.

1) En 1619 parait, à Oppenheim dans le Palatinat, l’Utriusque Cosmi Historia (Histoire des Deux Mondes) de Robert Fludd (1574-1637), ésotériste et savant, adversaire de Kepler, Mersenne, Gassendi… Fludd est l’exact intermédiaire entre « ceux qui voient » et « ceux qui savent » ; fervent partisan des premiers (il publie une Apologie de la Rose-Croix) il « sait », comme Descartes, mais, hélas, ne comprend pas la science moderne.

2) Vers 1640, est attestée à Londres l’existence d’un « Collège invisible » inspiré par la Fama. Celle-ci enjoint aux savants de se grouper pour promouvoir la science et s’opposer à Rome. C’est ce que commencent à faire les savants anglais, parmi lesquels le fameux Robert Boyle qui découvrit la vraie nature de la combustion et indépendamment de Mariotte, la loi connue sous le nom de ce dernier. On a conservé plusieurs lettres de Boyle sur ce Collège invisible, précurseur de la Royal Society. Il en fait partie et exprime son enthousiasme. Dans ses lettres en latin, le mystérieux « Collège » est nommé « ludibrium », proprement facétie, mot certainement mal choisi, sauf si l’on remarque qu’Andreae désignait ainsi lui-même la Rose-Croix.

3) Boyle ne désigne jamais nommément la Rose-Croix. En revanche John Wilkins, autre personnalité dominante (pilier, dit Yates) des mouvements qui aboutirent à la Royale Society, en parle franchement dans sa Mathematical Magick, en 1648, de plus inspirée de l’Historia de Robert Fludd (voir ci-dessus).

4) En 1654, John Webster, encore passablement occultiste (mais pas plus que Newton lui-même), publie un Academiarum Examen où il préconise le rejet définitif de la scolastique (comme Descartes) en faveur du « Langage de la Nature » (comme Galilée et les premiers expérimentateurs), ainsi que de l’Hermétisme, c’est-à-dire, indirectement du platonisme, contre Aristote. Et comme John Wilkins, il loue grandement et ouvertement la Rose-Croix comme source de ses idées.

5) On peut suivre la « pensée rosicrucienne jusqu’à Newton lui-même (cf. le chapitre de Yates, loc-cit, consacré à Ashmole et Newton). Newton qui, on le sait, passa la plus grande partie de sa vie non à ce que nous appelons maintenant son œuvre — la gravitation et le calcul intégral — mais bien à scruter l’Apocalypse. La filiation est ininterrompue et clairement attestée. Le rationalisme moderne a donc une origine largement occulte ! Ce qui sans doute ne suffit pas à donner une légitimité à la pensée occulte (ce n’est ni mon but dans cet article ni mon opinion personnelle), mais qui oblige quiconque à s’interroge sur les moteurs de l’histoire à admettre la part obscure, mystérieuse même, de certains de ses grands choix. Car finalement le programme tracé par Andreae sur une inspiration avant lui insaisissable s’est réalisé avec éclat au cœur des siècles suivants. Qui dira comment lui et ses inspirateurs inconnus purent ainsi scruter un futur si lointain, et peut-être lui commander ?


[1] Principes, IV, 188.

[2] Hors l’âme, qu’il place hors du domaine de la science.

[3] Cf. le mot d’Arthur C. Clarke montrant que toute technologie en provenance du futur serait indiscernable de la magie. Il faut étendre cette idée de technologie à toute activité intelligente venue du futur.

[4] Rapportés dans la Vie de Monsieur Descartes, de Baillet (1691).

[5] Descartes parle ici d’une pièce chauffée par un immense poêle de faïence et qui était souvent installé dans les maisons d’Europe centrale et en Hollande. On pouvait même s’allonger sur ce poêle.

[6] A. Koyré : Études Galiléennes. Hermann 1966, p. 107, note 6.

[7] Cyrano de Bergerac, œuvres comiques. Librairie de la Bibliothèque Nationale, Paris 1879, Tome I, p. 36.

[8] Pages 49 et suivantes.

[9] Il y a dans les mémoires de Cardan (De Vita Propria, 1643) une histoire de fantôme reprise ici par Cyrano (le Voyage dans la Lune parut en 1649).

[10] Tous fameux occultistes.

[11] France A. Yates : The Rosicrucian Enlightenment (Routledge and Kegan Paul, Londres, 1972).

[12] Qui n’existaient pas à l’époque où la Fama est censée avoir été écrite.

[13] Auteur en 1613 (un an avant la Fama d’un Art de la Magie Divine où, en dépit du titre, il est question des arts mécaniques, d’instruments mathématiques et des autres sciences promises à l’honorabilité moderne ; et en 1615 d’une « Inventio Philosophica… Fratribus Rosae Crucis dedicata » (voir Frances A. Yates).

[14] F.A. Yates raconte dans le détail ce qu’on en sait. Et ce qu’on en sait donne un particulier relief à ce qu’on ignore.

[15] Il publie en 1623 ses « Révélations à la France sur la Vérité des Frères de la Rose »

[16] Cette lettre et d’autres furent tirées de l’oubli dans une thèse universitaire de Pierre Grandchamp (non datée) publiée dans la France en Tunisie au XVIIIe siècle, tome VI.

[17] Cf. du regretté Pr. Fernand Benoit : « Le Mystère de la captivité de saint Vincent de Paul à Tunis », institut historique de Provence, 1931.

[18] Les Romans de la Table Ronde, traduits et préparés par J.-P. Foucher (Gallimard-folio), p. 18.

[19] Ainsi que dans plusieurs vallées fermées des Alpes : Queyras, Ubaye.

[20] En Ubaye (niveau de Méolans-Revel), les calvaires portent en lieu du Christ, un soleil.