Jean-Pierre-Fabien Vaxelaire : La naissance de l’arc-en-ciel


18 Oct 2011

(Revue CoÉvolution. No 12. Printemps 1983)

Voici un conte que j’ai écrit pour un groupe d’enfants avec lesquels j’ai commencé, il y a peu de temps, une démarche d’initiation à la relaxation et au mieux-être.

Pourquoi la naissance de l’Arc-en-ciel ? Ce phénomène naturel, qui a toujours eu pour les hommes de tous âges un parfum de magie et de surnaturel, qui a toujours été un signe positif annonçant d’heureux événements, est le symbole du mieux-être, de la vie et de la joie de vivre pleinement, en total accord avec le plus profond de soi-même. On sait aussi que les sept couleurs de l’arc-en-ciel vibrent en parfait accord avec les 7 chakras principaux. De plus, ces 7 couleurs réunies donnent naissance au blanc, avec tous les parallèles symboliques qu’engendre cette couleur : pureté, vie, richesse, élimination de tout le négatif, régénérescence, etc…

J’ai utilisé ce conte pour mettre toutes ces notions assez complexes à la portée de l’âme simple des enfants, et les résultats ont prouvé au-delà de mes espérances que j’avais eu raison. Aussi ai-je accepté avec joie de vous faire profiter de cette expérience.

J.-P. F.-V.

L’histoire que je vais vous conter se passe il y a bien longtemps dans une région aujourd’hui oubliée.

Dans cette région, existaient deux royaumes, voisins mais séparés par un grand fleuve, si large que d’un bord, on ne pouvait voir l’autre bord. Les habitants ces deux royaumes étaient simples et personne n’avait imaginé g   qu’il pût exister autre chose de l’autre côté du fleuve, si bien que dans chaque royaume on ignorait l’existence d’un autre pays de l’autre côté du fleuve.

Le premier de ces royaumes était le pays du Roi Soleil. Dans ce pays, il faisait toujours beau. Jamais le ciel n’était voilé d’aucun nuage. Les habitants étaient bronzés à force de vivre au soleil, mais la détresse était générale dans ce royaume. Car tout était sec, désertique. Seule une pauvre végétation rabougrie y poussait et le bétail était maigre et les habitants misérables et pauvres. Le Roi Soleil, jeune et beau, se désolait de voir ses sujets réduits à la misère. De plus, il était triste, car, ne connaissant personne de sang royal, il ne pouvait se marier et se désolait de n’avoir personne à aimer.

Le second de ces royaumes était le pays de la Reine pluie. Il y pleuvait sans arrêt et le ciel était toujours bouché par de gros nuages noirs et menaçants qui n’en finissaient pas de recouvrir le pays d’une pluie abondante et glaciale. Les habitants étaient pâles et toujours malades à cause de la froide  humidité qui était leur lot quotidien. La détresse recouvrait tout le pays, car rien ne poussait dans les marécages qui couvraient le pays, tout pourrissait à peine sur le sol. La misère, la pauvreté, la maladie étaient le seul horizon des habitants de ce pays. La Reine Pluie, une jeune et belle jeune fille se désolait de voir ses sujets si misérables. De plus, elle était triste, car, ne connaissant personne de sang royal, elle ne pouvait se marier et se désolait de n’avoir personne à aimer.

Comme dans chaque pays on ignorait l’existence de l’autre, la situation semblait sans issue. C’est ce que se dit un jour la Fée Amour qui décida de s’en mêler. Elle fit voir une nuit en songe à chacun des souverains une image de son voisin et fit en sorte qu’ils tombent amoureux l’un de l’autre. Et à leur réveil, le Roi Soleil et la Reine Pluie décidèrent de monter une expédition pour aller explorer l’autre côté du fleuve.

La Reine Pluie se mit en route accompagnée de sa cour, de son armée et de beaucoup de ses sujets. Après quelques heures de route, son attention fut attirée par des pleurs, des gémissements venant d’un petit bois au bord du chemin. N’écoutant que son bon cœur, elle alla voir d’où venaient ces pleurs et découvrit, sous un arbre, une petite couleur blessée. C’était le rouge qui, en tombant d’un arbre, s’était faite une vilaine plaie qui saignait et la faisait souffrir. La Reine appela son médecin personnel afin qu’il panse la petite couleur et la réconforte. La Reine, trouvant si belles les larmes rouges de la couleur décida de les recueillir dans une petite fiole, et invita le Rouge à prendre place avec elle dans son carrosse. Toute la troupe continua sa route.

Vers le milieu du jour, des cris et des pleurs, des appels au secours attirent une fois encore l’attention de la Reine Pluie qui se dirige vers eux. Que voit-elle ? Une autre petite couleur, l’Orangé, qui pleure car un enfant s’apprête à la manger avec l’orange qu’il commence à éplucher. La Reine échange l’orange contre deux sacs de noix et de noisettes, délivre la couleur, et après avoir recueilli ses larmes orangées dans une petite fiole, la console et l’invite à prendre place avec le rouge dans son carrosse. Et l’on se remet en route pour poursuivre l’expédition.

Quelques heures plus tard, encore des cris, des pleurs, des appels à l’aide. Cela vient d’une prairie où la Reine et sa suite découvrent une autre petite couleur, le vert, qu’une énorme vache va avaler avec son repas d’herbe. Les gens de la Reine mettent en fuite l’animal et après avoir recueilli les larmes vertes dans une petite fiole, la Reine console la couleur qui se joint à tous. La promenade se poursuit sans encombre jusqu’à la tombée du jour où l’on arrive au bord du fleuve et où l’on dresse le camp pour passer la nuit.

Pendant tout ce temps, le Roi Soleil, lui aussi, s’est mis en route de bon matin, suivi de sa cour, de son armée et de ses sujets pour rejoindre le fleuve. Passant dans une vallée assez encaissée, il entend tout à coup des cris, des appels, et suivi de ses soldats, il va voir ce dont il s’agit. C’est une petite couleur, le jaune, qui est attaquée par une bande de brigands qui l’ont prise pour de l’or. Après avoir mis en fuite les brigands, le roi, trouvant les larmes jaunes si jolies, décide de les recueillir dans une petite fiole. Puis il console la couleur et l’invite à prendre place à côté de lui dans son carrosse.

Peu après midi, alors que l’on avait fait halte pour une rapide collation, des cris et des pleurs se font à nouveau entendre. C’est une couleur, l’indigo, le bleu foncé, qui est rouée de coups par un vilain ogre. Les soldats du roi mettent l’ogre hors de combat et le roi, après avoir recueilli les larmes indigo dans une fiole, prie la couleur de rejoindre le jaune dans son carrosse pour la suite du voyage.

Peu de temps avant le coucher du soleil, encore des cris, des appels au secours. Vous vous en doutez, c’est encore une couleur, le violet, qui est en très mauvaise posture. En effet, le violet est attaqué par un énorme boa qui tente de l’étouffer de ses anneaux meurtriers. Le roi, d’un coup d’épée, coupe la tête du serpent et délivre la couleur. Il recueille les larmes violettes dans une fiole et tout le monde parcourt les derniers kilomètres et rejoint la rive du fleuve où l’on dresse le camp pour la nuit.

Le lendemain matin, dès l’aube, tout le monde s’embarque pour la traversée du fleuve, la Reine Pluie et sa suite vers le royaume du Soleil, le Roi Soleil et ses gens vers le royaume de la Pluie, chacun ignorant que l’autre en fait autant.

Les deux flottes arrivent en vue l’une de l’autre à proximité d’une petite île marquant le milieu du fleuve. Des émissaires des deux souverains débarquent sur l’île pour prendre contact avec cette flotte inconnue, et les pourparlers s’engagent à peine que des cris retentissent à leurs oreilles. C’est une couleur, le bleu, qui est en train de se noyer dans les remous du fleuve. Les gens du Roi et de la Reine unissent leurs efforts pour tirer au sec la pauvre couleur et recueillent ses larmes dans une fiole. Le Roi Soleil et la Reine Pluie débarquent, et se reconnaissant, tombent dans les bras l’un de l’autre. Les couleurs, ravies, à la fois de se retrouver et du bonheur de leurs bienfaiteurs se donnent la main et font une grande et joyeuse farandole à travers le ciel. Ainsi est né le premier Arc-en-Ciel, et, depuis ce jour, chaque fois que le Soleil et la Pluie se rencontrent, l’Arc-en-Ciel est témoin de leur bonheur.

Le Roi et la Reine offrent à chaque couleur en souvenir de ces aventures, la fiole contenant les larmes, et décident de se marier sans attendre ; les couleurs, en signe de gratitude, décident d’offrir la robe de la mariée. Mais chacune d’elles voulant teindre la robe à l’aide de ses larmes, il s’ensuit une bagarre générale pendant laquelle les fioles sont cassées et les larmes multicolores tombent dans un grand baquet… et se mélangent… Le rouge, l’orangé, le jaune, le vert, le bleu, l’indigo et le violet se mélangent… et donnent naissance à une huitième couleur … le blanc. L’unanimité se fait alors et l’on teint la robe de la mariée avec le blanc… Tradition qui se perpétue d’ailleurs encore de nos jours.

Les festivités du mariage furent telles que l’on en parle encore aujourd’hui. Des deux royaumes on ne fit qu’un, le royaume du Soleil reçut ce qu’il lui fallut de pluie pour devenir prospère, le royaume de la Pluie reçut ce qu’il lui fallut de soleil pour assécher ses marécages. Ainsi naquit le pays du Bonheur, dont le drapeau fut… l’ARC-EN-CIEL.

Quelques remarques sur l’arc-en-ciel

Avez-vous remarqué que l’association éditrice de CoÉvolution s’appelle l’Arc-en-Ciel ? Bien sûr, l’arc-en-ciel, dans toutes les traditions, est symbole de pont entre le ciel et la terre, d’union, de relations, d’échanges, et c’est là un des objectifs de la revue. Il renvoie à l’unité de tous les êtres vivants de la planète et à l’écologie. Dans la Bible, l’arc-en-ciel qui apparait à Noé pour marquer la fin du déluge est le signe d’une nouvelle naissance, de l’alliance entre Dieu et la biosphère toute entière (et pas seulement l’homme comme on a souvent voulu le faire croire…)

« Et Dieu dit : Voici le signe de l’alliance que je mets entre moi et vous et tous les êtres vivants qui sont avec vous, pour les générations à venir je mets mon arc dans la nuée et il deviendra un signe d’alliance entre moi et la terre ». (Gen. 9, 12)

Il pourrait être ainsi également le symbole de la « Nouvelle Alliance » esquissée par Ilya Prigogine et Isabelle Stengers…

Voici quelques autres réflexions qui vont un peu plus loin dans trois domaines qui nous tiennent cœur : la complémentarité entre sciences et traditions, l’interaction entre l’observateur et ce qui est observé, l’inachèvement perpétuel et la relativité de la connaissance scientifique.

• Lorsqu’en 1666 Newton découvrit le phénomène de la décomposition de la lumière solaire par un prisme de cristal de roche, qui est semblable à celui de l’arc-en-ciel, la petite histoire raconte qu’il ne distingua d’abord, comme encore beaucoup de gens aujourd’hui, que six couleurs : le rouge, l’orangé, le jaune, le vert, le bleu et le violet. Mais il ne fut pas satisfait de ce résultat. Newton était très sensible au symbolisme des nombres et s’attachait toujours à établir un lien entre ses découvertes scientifiques et les connaissances traditionnelles (l’alchimie notamment), ne voyant aucune contradiction entre ses deux pôles d’intérêts. C’est pour cela qu’il ajouta une septième couleur, l’indigo, entre le bleu et le violet, pour redonner sa pleine signification symbolique, liée au chiffre 7, à la décomposition de la lumière. N’est-ce pas là un exemple illustre de la façon dont peut jouer la complémentarité entre science, tradition… et poésie ?

• L’arc-en-ciel naît de la rencontre du soleil et de la pluie, dit-on. Encore faut-il préciser que certaines conditions atmosphériques doivent être remplies. Car ce n’est pas tout : un troisième élément est indispensable : la présence d’un observateur pour le regarder. En l’absence d’un tel observateur, situé au bon endroit, l’arc-en-ciel n’existe que potentiellement ; seul l’observateur peut réellement le révéler ou le dévoiler. Aristote avait déjà perçu que l’arc-en-ciel n’est pas un objet matériel ayant une localisation précise dans le ciel, mais un ensemble de directions selon lesquelles est réfléchie la lumière vers l’œil de l’observateur. Peut-on dire que l’arc-en-ciel illustre macroscopiquement cette intimité entre l’observateur et l’objet observé qui n’est pas limitée à quelques phénomènes microscopiques de la mécanique quantique ? Illustre-t-il aussi le concept de l’ordre impliqué de David Bohm ? La présence du soleil, de la pluie et des conditions atmosphériques convenables impliquent l’existence du phénomène, mais celui-ci semble absent tant que la présence d’un œil bien placé ne le révèle pas.

• L’explication scientifique du phénomène de l’arc-en-ciel dans tous ses détails nécessite l’ensemble de nos connaissances sur la nature de la lumière. Bien sûr, on sait que chaque goutte de pluie joue le rôle d’un mini-prisme décomposant la lumière. Les calculs de Newton et de Descartes (qui y voyait un exemple idéal d’application de sa méthode d’optique et de géométrie analytique) en expliquaient les traits les plus visibles. Mais ils n’étaient pas capables de rendre compte des bandes rose et verte situées en-dessous de l’arc principal (qui ne sont pas toujours visibles) ni de décrire la distribution exacte de l’intensité de la lumière. L’astronome anglais Airy donna une approximation de cette dernière en 1838 en inventant une fonction mathématique qui ressurgit curieusement au détour d’un calcul de physique relativiste sur le rayonnement d’un électron en présence d’un champ de gravitation… Mais il fallut la physique quantique pour expliquer certains détails qui échappaient toujours à la théorie. Car l’arc-en-ciel montre à grande échelle et avec tant de beauté la nature double de la lumière, à la fois onde (créant des phénomènes d’interférences, de diffraction ou de polarisation) et corpuscule (ayant un moment cinétique). Certains des outils les plus puissants de la physique mathématique ont été inventés spécialement pour traiter le problème de la distribution de l’intensité des bandes colorées d’un arc-en-ciel complet. On connait désormais une forme exacte de la solution. Mais ce n’est pas fini… car cette solution théorique, qui ne peut être calculée qu’approximativement à l’aide d’ordinateurs très puissants, ne nous permet pas encore de tirer une compréhension complète du phénomène qu’elle décrit…

L’arc-en-ciel exercera encore longtemps sa fascination sur les physiciens, comme sur les artistes et les poètes.

G.B.