Jean Gontier : La nature de l’ego


12 May 2013

(Revue Être. No 3. 1ère année. 1973)

D’un côté je possède en moi ce que je nomme l’intuition de l’Absolu, de l’Immuable, que d’autres appellent un sentiment « océa­nique ». Cette intuition, le langage ne peut l’exprimer en raison de ses limitations et parce que la partie d’un ensemble ne pourra jamais ren­dre compte de l’ensemble entier. D’un autre côté, quand je considère mon individualité, je sais qu’étant soumis à la loi de l’entropie, ma forme disparaîtra lorsque la force de cohésion qui lie les atomes constituant mon individualité, n’exercera plus son action. Ce sera la mort pour moi. De même, c’est l’impermanence qui caractérise fonda­mentalement toute la manifestation. Le noyau atomique qui semble être l’élément le plus stable se désintègre lorsqu’il se trouve placé dans certaines conditions.

Je suis un élément transitoire, d’une société humaine transitoire, vivant sur une planète transitoire d’un univers transitoire. D’un côté l’Absolu sans objet, de l’autre moi-même et le monde. L’erreur de l’homme, pour son malheur, va consister à confondre l’Absolu et le transitoire et à accorder au relatif un caractère absolu. Ainsi mon individualité deviendra totale, permanente, le centre immobile de la roue en mouvement. L’ego sera cette fausse valeur attribuée à mon in­dividualité. Cette question a donné lieu à tant d’explications contradic­toires et de divagations, qu’il nous faut, pour essayer d’y voir clair, nous servir d’un modèle appartenant aux sciences expérimentales.

Dans un alliage métallique, les atomes des divers constituants vont se grouper en nombre variable, pour former une structure visible, soit à l’œil nu, soit au microscope optique ou électronique, structure composée d’un ou de plusieurs cristaux. On appelle cette structure un grain. Chaque grain est nettement séparé des autres par un espace que l’on nomme un joint de grain. Ainsi en est-il, à une autre échelle, pour les éléments d’une mosaïque. Par sa forme, le nombre de ses atomes et leur arrangement, ses diverses tensions internes et ses dé­fauts : lacunes ou dislocations (un cristal parfait, c’est-à-dire sans défaut, rêve de tout cristallographe, n’existe pas dans la nature), ce grain possède une originalité propre. Il ne peut être absolument iden­tique à un autre. Mais si tout grain se distingue sur un point particulier, sa forme par exemple, aucun ne peut présenter à lui seul une impor­tance si exceptionnelle qu’un métallographe puisse s’extasier et s’écrier: ô merveille ! en l’examinant. Chaque grain est à la fois différent des autres par sa complexité et semblable à eux par sa nature, qui est celle du métal tout entier. Si un métal a, par exemple, une structure entièrement martensitique, chaque grain possédera cette structure. Ce qu’il faut savoir également c’est que la qualité d’un alliage métalli­que tient à la fois à ses constituants et aux traitements thermiques qui donneront à la composition des qualités bien définies. À partir des mêmes éléments d’alliage, suivant des traitements thermiques dif­férents, on peut obtenir un métal dur mais fragile, ductile mais défor­mable, etc.

Si on applique ce modèle à l’homme on peut dire que lui aussi est composé d’éléments innés qui représentent l’ensemble de ses pos­sibilités physiques, psychiques et intellectuelles ; possibilités qui varient d’un individu a l’autre. À côté des éléments innés on trouve les éléments acquis qui dépendent de l’éducation et plus généralement du conditionnement social qui vont modeler les éléments naturels de base, pour essayer de donner à chaque individu une structure conforme à celle du groupe social auquel il appartient. À la différence du grain métallique, l’homme est conscient. Il va avoir une certaine conception, une certaine vision de son individualité. Il prendra conscience petit à petit de sa forme physique, des aspirations de son cerveau reptilien. Il dira : j’ai faim, j’ai froid, j’ai mal, je désire. À ce niveau, il n’existe pas de : je dois. L’animal dont tous les besoins sont satisfaits, se dé­tend et somnole. Cette béatitude du veau dans la prairie, c’est également l’état de l’être humain allongé sur la plage. Mais comme les aspi­rations reptiliennes entre les individus sont antagonistes, il importe qu’elles soient canalisées pour qu’une vie communautaire soit possible puisque l’homme avec seulement sa nature innée est tout aussi incapa­ble de vivre isolé, comme un lièvre, qu’en groupe, comme les fourmis ou les abeilles. La conscience de mon individualité va donc provenir aussi de la société qui m’isole en me donnant un nom, une nationalité et une fonction à remplir. Je serai John C. Hill, Anglais, marié, père de trois enfants, ancien élève d’Eton, joueur de golf, propriétaire d’une automobile Bristol, décoré du D.S.O., demeurant Lancaster Gate à Londres et exerçant la profession de sollicitor. Je forme bien une structure particulière qui n’est comparable à aucune autre.

Les aspirations de mon cerveau reptilien seront inhibées ou répri­mées par la société si elles sont contraires à l’intérêt commun. Il va se créer en moi des sentiments de devoir, de sacrifice, de culpabilité ou de crainte d’être plus ou moins rejeté par la communauté. Cela va de la peur d’être réprimandé à celle d’aller en enfer en passant par celles d’être mal jugé, excommunié, privé de liberté ou exécuté. Ces mêmes aspirations si elles servent l’intérêt sinon général, du moins celui d’un groupe officiel et puissant, feront que je serai désigné à l’attention des autres et même donné en modèle. Cela englobe les bons points, les décorations, les grades, les titres, le culte de la vedette et du héros et la promesse d’un paradis en fin de programme. Que l’on songe qu’une même tendance, l’agressivité par exemple, fera de celui qui la possède un criminel ou un héros suivant l’emploi qu’il fera de cette agressivité. Il résulte de cet ensemble de faits que les pensées : je suis, j’ai, je désire, je veux, d’un côté, et il faut, tu dois, de l’autre, se réfèrent toutes au même objet : moi, moi, moi, moi …

En optique, si un phénomène lumineux se produit suivant une fréquence suffisamment lente dans le temps, l’œil humain le perçoit comme discontinu. Si cette fréquence augmente, à partir d’un certain nombre d’éclairs par seconde, le phénomène sera perçu comme continu parce que l’image rétinienne subsiste un certain temps après la dispari­tion de l’excitation qui lui a donné naissance. C’est le cas pour la lu­mière solaire. On appelle ce phénomène la rémanence. Il pourrait en être de même pour la pensée « moi » en raison de sa fréquence et de sa répétition des millions et des millions de fois depuis la prime enfance, tout au long de l’existence. D’où l’impression de permanence que je possède au sujet de mon individualité, impression qui va à l’encontre de tout ce que je puis connaître de moi par l’expérience.

Il faut bien comprendre que mon individualité, toute relative soit-elle, a droit non à la satisfaction de toutes ses exigences, mais de certaines d’entre elles pour vivre, comme celles d’être nourrie et vêtue. De même la structure sociale dans laquelle mon destin m’a placé est en droit d’attendre de mon individualité certaines actions pouvant aller jusqu’au sacrifice de mon existence pour assurer sa pérennité. Il ne faut pas confondre la volonté de puissance qui est néfaste avec l’instinct de conservation, réaction biologiquement saine d’un individu ou d’un groupe qui veulent vivre. Une structure vivante qui n’a plus de volonté de défense est irrémédiablement condamnée à disparaître. C’est en ce sens que Krishna engage Arjuna à combattre ses ennemis. « L’action est un devoir pour toi, fais ce que tu as à faire mais rejette l’attachement » (Bhagavad Gîtâ, II-47-48).

Faute de connaître la Réalité que traduit en moi l’intuition d’Absolu, intuition que possède tout être humain mais qui demeure inconsciente pour la quasi-totalité, l’homme va commettre une suite d’erreurs dramatiques qui toutes vont consister à attribuer à l’indivi­dualité une valeur qu’elle ne possède pas et par voie de conséquence à la prendre pour ce qu’elle n’est pas. C’est cette fausse valeur sur­ajoutée à la conscience de l’individualité qui va donner naissance à l’ego. Ce sera d’abord l’individualité qui, le plus généralement, sera prise pour l’Absolu. Cela aboutira à l’exaltation du comportement simiesque et, à la limite, à la paranoïa. Mais comme cette situation ne peut conduire à la paix et au bonheur, l’être sera poussé à toujours posséder davantage, à acquérir toujours plus de puissance, de jouis­sance et de domination dans l’espoir qu’un jour il pourra être com­plètement et définitivement heureux. C’est ce que traduit le mythe de Sisyphe ou le tonneau des Danaïdes. Si un tel comportement reste individuel le mal demeure limité, mais si c’est celui d’un leader qui prétend incarner une cause absolue, au nom de laquelle il va pouvoir dominer un groupe et avec ce groupe chercher à dominer le monde, les conséquences vont se révéler catastrophiques. Cette situation im­plique une soumission totale et aveugle de la part des adeptes réduits à l’état de robots et l’élimination pure et simple des non-conformistes.

Une autre erreur réside dans la croyance que l’individualité peut être l’instrument de la connaissance de l’Absolu. Cela conduit à l’acqui­sition de pouvoirs psychiques ou physiques, à des visions, des révéla­tions, des états mystiques et à la recherche de paradis artificiels dont l’érotisme s’avère la forme la plus dégradée. À moins que l’homme ne fasse de son mental le centre de l’univers, ce que traduit parfaitement cette prière de Paul Valéry à un possible Dieu : « Je confesse que j’ai fait une idole de mon esprit mais je n’en ai pas trouvé d’autre ». De cette confusion de l’Absolu et du mental vont naître quantité de systèmes métaphysiques, de traités de théologie et d’exégèse, de gloses, la re­cherche scientifique sans limite qui aboutit à mettre entre les mains de leaders simiesques la possibilité de détruire l’humanité entière, pour aboutir au vain espoir qu’un jour l’homme possédera la clef qui ouvrira toutes les portes, la connaissance de la structure absolue grâce à la­quelle tout sera explicable, compris et prévisible. En un mot, la gnose réalisée. On retrouve ici la plupart des sectes et des sociétés initiatiques.

Une autre erreur également consiste à proclamer que l’Absolu ne peut être connu en aucune manière, pas plus par l’individualité, ce qui est vrai, qu’autrement, ce qui est faux. L’Absolu sera connu seule­ment dans un autre monde ou après maintes réincarnations ou au terme de l’histoire. En attendant on demande aux fidèles de se sou­mettre aux croyances, aux dogmes et aux rites. C’est la position des religions dont on ne saurait méconnaître par ailleurs le rôle qu’elles ont joué dans l’inhibition des appétits reptiliens et dans le développe­ment de l’esprit de dévouement, d’entraide et de sacrifice. Mais elles peuvent aussi fermer la porte de la Connaissance et devenir un obstacle dans la quête de la liberté. « Malheur à vous, docteurs de la loi, car vous avez dérobé la clef de la Science, vous-mêmes n’êtes pas entrés et vous avez empêché les autres de le faire ». (Luc, XI-52). Et si, mal­gré tout, il en est qui entrent dans le « Royaume » et vivent la « Pré­sence », qu’ils le fassent en silence.

Enfin, une dernière erreur, la plus difficile à cerner, consiste à nier toute réalité, de quelqu’ordre que ce soit, à la manifestation et par là à l’individualité qui s’y trouve incluse. L’Absolu étant la seule Réalité, l’Un sans second, il ne peut y avoir de forme. À partir de quoi on se livre à des subtilités mentales acrobatiques pour essayer de démontrer, en se servant d’un mental que l’on dit irréel, le caractère absolu de la Réalité et irréel de l’individualité. Comment un élément irréel peut-il traiter de l’irréalité et à plus forte raison de la Réalité ? Toutes les spéculations sur l’immanence, le monisme et même sur le Védanta, ne sont que de l’intellectualisme de la part de ceux qui par­lent de ce qu’ils ignorent, car seul le silence peut rendre compte de la Réalité. Mais il est vrai que ce sont les castrats qui prétendent connaî­tre la meilleure façon de faire l’amour. Ce qui est irréel ce n’est pas l’individualité en tant qu’élément limité et relatif, mais la représenta­tion qu’on en fait, la surimposition de valeurs erronées qu’on lui ajoute, le caractère absolu qu’on lui accorde.

Il existe un phénomène en optique que l’on appelle un mirage. Si certaines conditions atmosphériques sont réunies, l’image d’une oasis peut se former dans le désert, à des centaines de kilomètres de cette oasis. Si je sais être en présence d’un mirage, l’image n’en disparaîtra pas pour autant, car elle existe bel et bien en tant qu’image. Ce qui changera par contre, c’est le jugement que je porterai sur ce phéno­mène, suivant que je le prendrai pour l’oasis elle-même ou pour son image. Le phénomène, lui, demeurera totalement inaffecté par mon jugement. De même le rêve que je considère depuis l’état de veille. Ce qui m’apparaît faux c’est la réalité que j’accordais aux personnages du rêve, comparable à celle que j’attribue aux personnages que je ren­contre dans l’état de veille. Mais ce qu’on oublie le plus souvent, c’est que le rêve a bien existé en tant que tel. S’il ne s’était rien produit dans mon cerveau, je me serais trouvé dans l’état de sommeil profond. Vouloir que la manifestation soit inexistante c’est tomber dans le sophisme. Il ne faut pas en raison du caractère illusoire que j’attribue aux choses conclure à l’inexistence des choses. Si je prends une corde pour un serpent, la corde n’en existe pas moins en tant que corde.

Comme on ne saurait trop insister en ce domaine, nous allons prendre la télévision comme exemple pour essayer de mieux nous faire comprendre. Dans un studio, un personnage se trouve devant une caméra qui va transmettre une image audio-visuelle de ce person­nage à un récepteur. Si ce récepteur ne fonctionne pas, l’image n’appa­raîtra pas au spectateur sans que le personnage télévisé en soit aucu­nement affecté. Si une image visuelle se forme sur l’écran et une ima­ge auditive à partir, du haut-parleur, tous les efforts qui pourront être entrepris, par tous les moyens imaginables, pour essayer de connaître la nature du personnage à partir de son image retransmise par le récep­teur, seront toujours vains et peine perdue. Pour connaître vraiment le personnage, ce qui est possible, je dois adopter une attitude entière­ment différente, renoncer à mes vains efforts, quitter l’image et me rendre auprès du personnage avec lequel je m’entretiendrai. Et la connaissance que j’aurais alors sera d’une nature radicalement autre que l’idée que j’ai pu me faire du personnage à partir de son image télévisée, sans que cette dernière perde quoi que ce soit de son carac­tère d’image.

Si je connais ma véritable nature, alors je ne prendrai plus mon individualité pour ce qu’elle n’est pas. Je la verrai, telle l’image d’une oasis, ou celle d’un personnage émise par le récepteur de télévision, sachant qu’elles sont images et non l’Absolu, l’oasis ou le personnage. Je rendrai à mon individualité la place à laquelle elle a droit, celle d’être une individualité parmi d’autres, sans aucun privilège exorbitant et sans exiger pour elle une considération particulière de la part d’autrui. Je ne la brimerai pas ni ne la louangerai. J’accomplirai les actions qui devront l’être, mais je n’agirai plus en vue d’un profit, d’un plaisir, d’honneurs, d’une acquisition de puissance ou pour nuire à d’autres. L’ego aura disparu et mon individualité sera redevenue à mes yeux ce qu’elle n’a jamais cessé d’être en fait : un des éléments de la manifes­tation universelle. Cela sera possible parce que je connaîtrai et vivrai ma nature véritable. Ce vécu n’a rien de comparable avec ce qui peut être connu par les moyens de l’intellect ou des sentiments. Il échappe à toute définition, à tous les classements, les catégories et les « ismes ». Il est source de bonheur véritable, de paix et de félicité permanents. C’est ce que Freud a entrevu un très court instant, mais cela lui sem­bla être un bonheur inaccessible, lorsqu’il écrivit : « principe du plai­sir et religion pourraient bien se rejoindre en ces régions lointaines où l’on néglige de différencier le moi des objets et ceux-ci les uns des autres ». (S. Freud, Malaise de la Civilisation, dans Revue Française de Psychanalyse, n°1. Paris, l 970).