Robert Linssen : La notion d'énergie amorisante de Teilhard de Chardin et le Bhakti Yoga de Vivekananda


27 Nov 2009

(Revue Être Libre Numéros 215-217, Octobre-Décembre 1963)

Les similitudes existant entre le Bhakti Yoga de Vivekananda et la notion d’énergie amorisante de Teilhard de Chardin, sont frappantes.

Elles prouvent le bien fondé des vues de Vivekananda relatives à une spiritualité universelle inspirant un esprit de tolérance véritable.

Nous ne sommes pas sans ignorer qu’il y a très longtemps le père Teilhard de Chardin se refusait d’admettre de tels rapprochements.

Dans un inédit, intitulé « Comment je vois », il semblait vouloir opposer ce qu’il appelait alors les routes de l’Est et de l’Ouest. Se référant à la « Philosophie Eternelle », d’Aldous Huxley, évoquant un parfait accord entre les mystiques et religions du monde, le père Teilhard écrivait : « Sous cette unanimité de surface, je suis convaincu depuis longtemps qu’une grave opposition (ou même une véritable irréductibilité de fond) se dissimule, née de la confusion entre deux voies symétriques mais antipodales de comprendre et donc de poursuivre l’Unité de l’Esprit ».

Cependant, treize ans plus tard, à la suite d’entretiens suivis et de correspondances avec Maryse Choisy, Teilhard de Chardin rendait hommage à l’élévation de pensée de l’œuvre de Vivekananda et admettait certaines similitudes aux cours d’articles publiés dans la revue « Psyché » et dans la revue internationale de la pensée juive.

Il est indéniable que le rapprochement des textes de Vivekananda et du père Teilhard de Chardin, concernant la signification spirituelle de l’amour, met en évidence des similitudes vraiment troublantes.

Qu’est-ce que le Bhakti Yoga ? Le Sage indien Narada définit le Bhakti Yoga comme  un intense amour pour Dieu. Lorsqu’un homme y atteint, il aime tous les êtres, il n’en haït aucun; ses besoins sont satisfaits à jamais » (cité par Vivekananda : Bhakti Yoga, p. 27).

Vivekananda déclare que « la Bhakti n’est pas destructrice, elle nous enseigne qu’aucune des facultés que nous avons ne nous a été donnée en vain, et que par elle passe le chemin naturel qui mène à la libération. Le Bhakti ne tue pas nos tendances, elle ne va pas contre notre nature, mais lui donne au contraire une direction plus haute et plus puissante. Tout naturellement, nous aimons les objets des sens. Mais quand un homme a vu quelque chose de réel au delà des sens, quoiqu’il puisse encore éprouver un » fort attachement, celui-ci doit être transféré à un objet au delà des sens, c’est-à-dire à  Dieu. » (Bhakti Yoga par Vivekananda, p. 28).

Encore faut-il dire qu’au terme de son pèlerinage, le Bhakta atteint une réalisation spirituelle dans laquelle s’évanouissent toutes les dualités existant entre adorateur et objet adoré, entre spectateur et spectacle.

Depuis l’antiquité, les philosophies indiennes enseignent que la Réalité essentielle de l’Univers est UNE. Elle porte souvent le nom de Sat-Chit-Ananda. Sat signifie « Etre Pur »; Chit, la conscience pure, infinie, non-objectivée; Ananda désigne la félicité existentielle, l’état du plus pur Amour.

Lors des exposés qu’il nous fit à Bruxelles, en 1946, à la tribune de l’Institut de Science et Philosophie, le Swami Siddeshwarananda, éminent successeur de Vivekananda et membre de la Ramakrishna Mission, employait fréquemment l’image du prisme permettant de concrétiser la pensée indienne de Sat-Chit-Ananda.

Chacun sait que la lumière blanche passant à travers un prisme se décompose en sept couleurs fondamentales. Le prisme est un milieu transformateur d’énergies. A beaucoup d’égards l’homme est également un transformateur d’énergies. Il peut être considéré comme un prisme vivant.

Dans la comparaison assez suggestive employée par de nombreux indiens, la lumière blanche que décompose le prisme est remplacée par la pure essence de Sat-Chit-Ananda. Le prisme est remplacé par l’être humain. En passant à travers le prisme vivant que nous sommes chacun d’entre nous, la pure essence de Sat-Chit-Ananda se décompose, non en un spectre de couleurs variées, mais en un ensemble de qualités différentes : qualité conscience, qualité amour, qualité intelligence.

De même que la lumière blanche est le principe pur de la brillance affranchi de tout coloris particulier (elle n’est ni rouge, ni verte, ni jaune, ni bleue, mais simplement lumière), de même la pure essence de Sat-Chit-Ananda qui est en nous et en toutes choses, est la synthèse, l’apothéose, de ce que nous exprimons individuellement comme conscience, comme intelligence, comme amour.

Pour la plupart des penseurs indiens, et spécialement pour les Bhaktas, toutes les activités de l’Univers sont soumises lentement mais irrésistiblement à la secrète aimantation de la présence divine de Sat-Chi-Ananda.

« N’est-il pas évident », nous demande Vivekananda, « que cet Univers n’est qu’une manifestation de l’Amour ? Qu’est-ce qui fait que les atomes s’unissent aux atomes; les molécules aux molécules? Qu’est-ce qui attire l’homme vers la femme et la femme vers l’homme ? Qu’est-ce qui attire le monde entier vers un seul centre ? Ce qui se manifeste sous forme d’attraction dans le sensible et l’insensible, dans le particulier et » l’Universel, est l’Amour de Dieu. C’est l’unique force motrice qui soit dans l’Univers. L’Amour, cette force motrice de l’Univers, est sans attachement et pourtant brille en toutes choses, et cet amour est Dieu. Nul, ô bien aimé, n’aime le mari pour l’amour du mari, mais pour le « Moi » suprême qui est dans le mari. » (Bhakti Yoga, par Vivekananda, p. 220.)

A la lecture de ces lignes, les lecteurs accoutumés aux écrits de Teilhard de Chardin, restent confondus devant l’ampleur des similitudes.

Chacun sait, en effet, que dans la citation qui vient d’être faite par Vivekananda se trouve exprimée la haute signification que le père Teilhard de Chardin donnait à l’Amour.

Dans « L’Energie Humaine », le père Teilhard écrivait en effet (p. 40) :
« L’amour est la plus universelle, la plus formidable et la plus mystérieuse des énergies cosmiques. Du point de vue de l’évolution spirituelle, admis ici, il semble que nous puissions donner un nom et une valeur à cette énergie étrange de l’Amour. Ne serait-elle pas, tout simplement dans son essence, l’attraction même exercée sur chaque » élément conscient par le Centre en formation de l’Univers ? L’appel à la Grande Union, dont la réalisation est l’unique affaire actuellement en cours dans la Nature ? »

Il est remarquable que le père Teilhard évoque comme Vivekananda cette attraction vers un Centre spirituel, que tous deux comparent à une aimantation exercée par la Réalité essentielle sur l’ensemble des êtres et des choses. Notons ici que cette marche vers le Centre était parmi les notes dominantes de l’œuvre du Docteur Roger Godel.

Pour Teilhard (L’Energie Humaine, p. 40), l’amour serait l’énergie psychique primitive et universelle. Il est au fond, tant pour Teilhard que pour Vivekananda et les mystiques orientaux en général l’inspirateur d’un sens cosmique.

J’appelle « Sens cosmique », écrit Teilhard (L’Energie Humaine, p. 101 et 102) l’affinité plus ou moins confuse qui nous relie psychologiquement au Tout qui nous enveloppe… Le Sens cosmique, lui a dû naître aussitôt que l’Homme s’est trouvé en face de la forêt, de la mer, des étoiles. Et depuis lors ses traces sont manifestes dans tout ce que nous éprouvons de grand et d’indéfini : dans l’art, dans la poésie, dans la religion. »

Les spécialistes de la pensée indienne reconnaîtront dans ces lignes de Teilhard les bases du Bhakti Yoga, considérant l’Amour comme essence profonde de l’Univers.

Ainsi que l’écrivait le Sage indien Ramdas, « un amour serein a revêtu toutes les formes. Toutes les activités, tous les mouvements, sont les vagues bénies de cet amour ». (Pensées, par Swami Ramdas, aphorismes 157.)

Signalons ici que si les formes les plus extérieures du Bhakti Yoga peuvent paraître naïves et sentimentales, les formes supérieures (le Para-Bhakti) rejoignent les sommets de la Connaissance. Les Yogas, différents dans leurs débuts, se rejoignent au sommet comme les facettes d’une pyramide. Par la dévotion le Bhakta atteint finalement le plus haut état de connaissance divine qui est l’aboutissement du Jnana Yoga ou « yoga de la connaissance ». Réciproquement, par le Jnana Yoga, le yoguin atteint une telle vision d’Unité que son cœur embrasse l’Univers entier dans un élan où se trouve réalisée la forme la plus pure de l’Amour, sommet du Bhakti Yoga.

Teilhard de Chardin adoptait une attitude identique.

Dans la première page d’introduction au « Phénomène Humain », n’écrivait-il pas en effet : « Etre plus, c’est s’unir davantage, tels seront le résumé et la conclusion même de cet ouvrage. L’Unité ne grandit que supportée par un accroissement de conscience, c’est-à-dire de vision… Voir ou périr. »

Ainsi que l’exprimait le grand Bhakta indien Swami Râmdas, la parabhakti, c’est voir l’univers entier dans ses activités diverses et ses formes multiples comme une manifestation ou une expression de Dieu. L’amour véritable est impersonnel. C’est l’amour de la Vérité qui demeure dans le cœur de tout être et de toute chose. » (Pensées, par Swami Râmdas, aphorisme 155 et 156.)

Notons ici une différence cependant assez significative entre l’attitude Teilhardienne et celle de la pensée orientale en général, cette parenthèse étant faite non dans le désir d’opposer mais de documenter aussi complètement que possible.

Tandis que la pensée orientale en général (tel le bouddhisme) et de nombreux aspects de la pensée indienne, insistent sur l’impersonnalité et la fusion ou intégration dans l’Océan de la conscience Cosmique, Teilhard écrit (Energie Humaine, p. 102) :
« Ou bien chez ceux qui l’apprécient et le cultivent (le sens cosmique), ses 3 impulsions sont interprétées dans un sens dangereux, comme une invitation à la dissolution anonyme dans l’Océan Cosmique. »

Enfin, dans son « appendice sur le principe de la conservation du personnel », le père Teilhard de Chardin écrit notamment :
« Le principe de conservation du Personnel signifie que chaque noyau individuel de personnalité, une fois formé, se trouve pour jamais constitué lui-même; si bien que dans le Personnel suprême couronnant l’Univers, toutes les personnes élémentaires apparues au cours de l’Evolution doivent se retrouver à l’état distinct… »
(L’Energie Humaine, p. 200.)

A part les divergences auxquelles il vient d’être fait allusion, le père Teilhard se rapproche de Vivekananda par sa notion d’énergie amorisante. Il nous en définit les grandes lignes dans l’Energie Humaine (p. 41) :
« La manière la plus expressive et la plus profondément vraie de raconter l’évolution universelle serait sans doute de     retracer l’Evolution de l’Amour. Sous les formes les plus primitives dans la Vie à peine individualisée, l’Amour se distingue difficilement des forces moléculaires chimismes, tactisme pourrait-on croire. Puis, peu à peu, il se dégage, mais pour rester longtemps encore confondu avec la simple notion de reproduction. C’est avec l’hominisation que se révèle enfin et seulement le secret et  les vertus multiples de sa violence. L’amour hominisé se distingue de tout autre amour, parce que le spectre de sa chaude et pénétrante lumière s’est merveilleusement enrichi. Non plus seulement l’attrait unique et périodique en vue de la fécondité matérielle, mais une possibilité sans limite et sans repos de contact par l’esprit beaucoup plus que par le corps : antennes infiniment nombreuses et subtiles qui se cherchent parmi les délicates nuances de l’âme, attrait de sensibilisation et d’achèvement réciproque où la préoccupation de sauver l’espèce se fond graduellement dans l’ivresse plus vaste de consommer à deux un monde. L’homme ne saurait atteindre la femme que dans l’Union » Universelle consommée. L’amour est une réserve sacrée d’énergie. Il est le sang même de l’évolution spirituelle. »

Dans le « Bhakti Yoga », le Swami Vivekananda s’exprime en des termes auxquels préside une même inspiration spirituelle.

« Quand vous voyez un homme courir après un beau visage, supposez-vous que c’est la poignée de molécules matérielles qui attire vraiment cet homme ? Pas du tout. Derrière ces particules de matière, il y a le jeu de l’influence divine et de l’amour divin. Pas une seule femme, ô bien aimé, n’a jamais aimé l’époux pour lui-même, c’est pour l’amour de l’Atman, du Seigneur qui est en tout, que l’époux est aimé… Le Seigneur est » le grand aimant et nous sommes tous comme de la limaille de fer : nous sommes constamment attirés par Lui, et chacun de nous lutte pour l’atteindre. » (Bhakti Yoga, Vivekananda, p. 159).

« Même dans l’amour terrestre, celui qui aime croit que tout ce qui appartient à son aimée lui est sacré et cher. Il aimera même un morceau d’étoffe qu’a porté l’élue de son cœur. De la même façon, quand un homme adore le Seigneur, tout l’univers lui devient cher, car tout y est à Lui ! (Bhakti Yoga, p. 168.)

Signalons ici, à titre de parenthèses, les similitudes entre la vision Teilhardienne, celle de Vivekananda et certaines notions mises en évidence par la science moderne.

En fait, l’histoire d’un univers est celle d’un processus d’associations continuelles. Les atomes s’associent aux atomes pour former les molécules. Les molécules s’associent aux molécules pour former les molécules géantes, ces matériaux de base des premières cellules. Les êtres monocellulaires s’associent entre eux pour former les êtres pluricellulaires. Toute l’histoire d’un univers est celle d’associations continuelles. A ces habitudes associatives préside, tant pour Vivekananda que pour Teilhard de Chardin, l’aimantation irrésistible d’une énergie spirituelle : l’ananda cosmique pour Vivekananda, l’énergie amorisante pour Teilhard.

Pour la plupart des penseurs védantins, la raison de cette aimantation est double. D’une part existe l’Unité indestructible du Brahman, présente en chaque être vivant sous la forme de l’Atman. Mais ainsi que l’exprimait le Swami Siddeshwarananda, dès que des points privilégiés apparaissent au sein de l’indifférenciation première, la singularité et la séparativité qui les caractérisent les condamne à rester dans une situation qui a toutes les apparences de l’exil. Dès qu’un paquet d’énergie est localisé, dès qu’il possède une situation particulière et privilégiée, il tombe sous le coup de la relativité et de toutes les contingences.

Par le fait même, il possèderait l’impression d’un manque de plénitude ou d’une rupture fondamentale d’équilibre. Il porte dès cet instant la nostalgie inconsciente de la félicité des grandes profondeurs. Cette recherche d’une complémentarité se traduit par un réflexe d’associations continuelles présidant à l’histoire d’un Univers depuis l’atome jusqu’à l’homme.

Cette constante recherche d’une complémentarité cesse dès l’instant où le chercheur a découvert dans son propre cœur (en sanscrit Hridaya Guhayam : la caverne du cœur) la plus haute richesse de félicité et d’amour.

Il ne désire plus rien, car il possède toute chose. Il est dit qu’il possède toutes choses, non dans une perspective égoïste, mais parce qu’il a découvert que son être vrai est cette divine présence de conscience pure et d’amour, dont l’expérience apporte la plus pure des joies.

C’est de cette joie qu’un autre penseur indien, Nolini Kanta Gupta, disait : « qu’il existe une joie devant laquelle toutes les autres joies ne sont que souffrance ». Cependant, disons immédiatement que les maîtres indiens mettent leurs élèves en garde contre la recherche de cette joie par égoïsme subtil. Cet avertissement se trouve d’ailleurs formulé chez les chrétiens également.

Le père Teilhard de Chardin a exprimé ce que nous venons de dire en des termes assez semblables.

« La dernière phase de cette révélation immense, dont l’histoire se confond avec celle du monde, ne saurait être que celle de l’Union : lorsque l’attraction divine, victorieuse des résistances matérielles dues à la pluralité inorganisée aura définitivement arraché aux déterminismes inférieurs l’Esprit lentement élaboré par la sève de la Terre. Comment finira l’évolution spirituelle de notre planète ? Peut-être répondrons-nous maintenant, à travers un retournement plutôt psychique que sidéral, mais qui sera la libération hors du plan matériel historique et l’Extase en Dieu. »

Nous nous rapprochons ici des sommets de la Para Bhakti, dont nous parle Vivekananda.

L’homme qui atteint ce niveau ultime se dégage de la tyrannie des formes. L’exigence de ce dépassement se trouve énoncée dans toutes les disciplines spirituelles élevées de l’Orient.

Pour l’Eveillé qui a réalisé l’Union, le masque de la séparativité des êtres et des choses s’est évanoui. Pour lui, l’Amour est affranchi de tout sentimentalisme, même mystique. Ainsi que l’exprime le penseur indien Krishnamurti, à ce niveau l’Amour est un état d’être dégagé de tout égoïsme. Il est sa propre éternité.

« Celui qui a atteint le Saint des Saints de la Para Bhakti, dit Vivekananda (Bhakti » Yoga, p. 161), a seul le droit de dire que toute forme, tout symbole sont inutiles. Lui seul a atteint ce suprême état d’amour appelé communément la fraternité des hommes. Les autres hommes ne font que bavarder. Il ne voit plus aucune distinction, le puissant océan d’amour a pénétré en lui, il contemple son bien-aimé partout. Pour lui, le Seigneur brille dans chaque visage : la lumière du soleil, la clarté de la lune sont des manifestations du Seigneur. Partout où il y a de la beauté, du sublime, pour lui c’est toujours le Seigneur. »

La méditation des pensées de Vivekananda et de Teilhard de Chardin est des plus enrichissantes. Nul ne peut rester insensible à la pureté et à la toute puissance de l’Amour auquel ces deux penseurs d’élite ont intensément vibré.

Est-il de plus éloquent témoignage de l’Universalité des plus hautes formes de l’Amour? Nous nous trouvons ici en présence d’une spiritualité atteignant un tel dépouillement, que nous ne pouvons plus dire qu’elle est spécifiquement occidentale ou orientale. Nous dirons simplement qu’elle est humaine et cette conclusion autorise tous les espoirs pour la tolérance universelle, la paix et la compréhension mutuelle des peuples.