L.J. Delpech : La parapsychologie, à la croisés des chemins


10 Mar 2011

(Revue PSI. Numéro 1. Septembre-Octobre 1977)

Actuellement, en France, tout le monde parle de parapsychologie, c’est-à-dire des phénomènes paranormaux (hors de la norme) comme la télépathie, les maisons hantées, pour aller jusqu’aux clefs tordues d’Uri GELLER. France-Inter, chaque jeudi soir, donne des témoignages plus ou moins intéressants et R.T.L. institue une véritable consultation parapsychologique. La question que nous posons dans cet article est la suivante : comment se fait-il que la parapsychologie, créée il y a près de cent ans en Angleterre, aux États-Unis et en France (de Rochas, d’Assier, Richet), ait fait des progrès si minimes et n’ait pu s’imposer devant les milieux scientifiques ?

Pour y répondre un long cheminement sera nécessaire.

LES PSEUDO-RESISTANCES

Le journal « Le Monde » publie, dans son numéro du 7 avril 1976 un manifeste du Professeur H. GASTAULT (spécialiste mondial d’électro-encéphalographie), professeur de neurophysiologie clinique et Président de l’Université d’Aix Marseille II ; dans son article H. GASTAULT précise qu’une Fédération française de parapsychologie a été créée et qu’elle a publié un manifeste pour la reconnaissance officielle de cette discipline en France, dans lequel on lit : « Nous demandons le droit d’informer le public quant aux seuls phénomènes scientifiques prouvés et à leurs limites. A cet effet, nous demandons, dès maintenant, de pouvoir disposer de grands moyens d’information… Tandis que la recherche en parapsychologie est officiellement encouragée dans les pays de philosophie matérialiste, il est inadmissible que ceux qui opposent leur véto en France le fassent au nom de la défense des vieilles théories matérialistes qui avaient cours à l’époque des luttes clérico-religieuses. Il faut en tout cas, que cesse cet ostracisme qui contraint les scientifiques français les plus éminents à poursuivre leurs recherches en parapsychologie d’une manière clandestine. Ceux qui occupent les postes officiels ne doivent plus être obligés de signer leurs travaux sous des noms d’emprunt afin d’échapper au discrédit et au risque de compromettre leur carrière… C’est pourquoi nous demandons que la qualification de chercheur en parapsychologie soit désormais officiellement reconnue et que les moyens financiers soient accordés à cette recherche. »

Or, dans un article du même Monde du 4 août 1976, un chercheur russe Wladimir LWOFF précise; « La vraie position de la science soviétique envers la parapsychologie a été formulée plusieurs fois par plusieurs savants parmi les plus éminents, et occupant des postes clefs de notre science. Voici quelques exemples : le célèbre biochimiste, fondateur de la conception contemporaine de la vie, l’académicien Alexandre OPARINE, écrivait : « Il faut constater que le manque d’esprit critique chez quelques savants conduit parfois à une situation extrêmement dangereuse que je pense caractériser comme une vague de mysticisme pseudo-scientifique. Nous assistons, dans ce cas, à une propagande tapageuse des superstitions, comme la transmission extra-sensorielle de la pensée, les pressentiments mystiques, etc… Le plus lamentable, c’est que ces blagues sont communiquées au grand public comme des faits établis et inexplicables par la science d’aujourd’hui. » LWOFF ajoute : « II n’y a pas de parapsychologie comme branche légitime et officiellement reconnue de la science soviétique. Aucun Institut ou Centre de Recherche en U.R.S.S. ne s’occupe de la télépathie ou de la psychokinésie. Mais il y a quelques groupes d’amateurs, avec une demi-douzaine de membres diplômés de science sans aucun doute (!) qui s’occupent du « paranormal » avec l’aide de quelques journalistes peu scrupuleux en matière d’exactitude scientifique. »

Mais qu’en est-il pour la France ?

Tout d’abord, une précaution doit être prise autour du terme, par exemple, d’Université. Quels sont les professeurs d’Université qui, peu ou prou, s’intéressent ou se sont intéressés à la parapsychologie ?

Dire qu’il y a une prohibition de l’occulte paraît peut-être exagéré. Du côté des médecins on trouve une large ouverture. Mon ami le Professeur Jules REGNAULT, professeur d’anatomie à l’Ecore Sainte-Anne de Toulon, mort en 1962, avait soutenu devant la Faculté de Médecine de Bordeaux, en 1896, une thèse sur « La sorcellerie et les sciences biologiques » qui fut réimprimée en 1936.

Et depuis le début du siècle, on peut compter plus de vingt thèses de médecins sur la parapsychologie, voire la radiesthésie qui peut être comprise comme une branche de cette discipline.

Des prix Nobel de biologie et de médecine comme RICHET et CARREL furent de chauds partisans de cette discipline, et les directeurs ou les présidents de l’Institut Métapsychique International: GELEY, OSTY, MARTINY, furent tous des médecins, à l’exception de R. WARCOLLIER qui était chimiste. Qu’il y ait une barrière psychologique du côté de la médecine me paraît une illusion, mais il faut reconnaître que les travaux de médecins touchant à la parapsychologie se situent soit dans le domaine des risques psychiatriques qu’elle peut provoquer, comme les thèses de AUBIN sur « les délires métapsychiques », soit dans le domaine paramédical, comme les thèses du Dr LARCHER publiées sous le titre « Le sang vaincra-t-il la Mort? » ou la thèse du Dr GASTNER sur « L’instantanéité des guérisons de Lourdes ». Une analyse un peu approfondie montre que le médecin, ou plutôt l’esprit de la médecine étant un ultra-empirisme, c’est-à-dire une tentative pour utiliser toutes les méthodes afin d’arriver à un résultat, produit des gens à l’esprit très ouvert devant toutes les nouveautés.

UN SONDAGE RÉVÉLATEUR

H. GASTAULT, dans son papier du « Monde », nous donne un très utile renseignement : « Il m’apparaît utile, écrit-il de faire connaître le résultat d’une enquête effectuée l’an dernier (1975) dans l’Université d’Aix Marseille II. Le formulaire avait été adressé aux mille quatorze enseignants chercheurs de tous grades de l’Université qui devaient répondre en quelques minutes aux quatre questions suivantes :

1° — vous intéressez-vous: pas du tout, un peu ou beaucoup à la parapsychologie ?

2° — croyez-vous que les phénomènes paranormaux soient des faits établis, probables, possibles, improbables ou impossibles ?

3° — croyez-vous qu’il faille ou non entreprendre dans l’université des études sur la parapsychologie ?

4° — voulez-vous décliner votre identité ? si oui, précisez : nom — âge — sexe — grade et discipline.

392 personnes ont répondu (soit 38,55 %), dont 350 précisaient leur identité, témoignant ainsi de leur sincérité.

A la première question, 196 répondent ne pas s’intéresser du tout à la parapsychologie (50 %), 150 disent qu’ils s’y intéressent un peu (38,25 %), et 46 beaucoup (11,75 %).

A la seconde question, 25 répondent que les phénomènes, sont des faits établis (6,38 %), et 44 que ce sont des faits impossibles (11,25 %), 101 considèrent qu’il s’agit de faits possibles (25,75 %) 89 de faits probables (22,70 %) et 126 de faits improbables (32,15 %) et 7 seulement sont sans avis.

A la troisième question, 230 répondent que la parapsychologie peut ou doit être étudiée dans l’université (58,67 %), 96 quelle ne doit pas (24,50 %), tandis que 66 n’ont pas d’opinion sur la question (16,85 %). Une étude détaillée de ces résultats fait apparaître une forte cohérence entre les réponses aux trois questions et, plus important encore, un manque total de relations significatives entre la nature de ces réponses et le sexe, l’âge, le grade, et la discipline des sujets interrogés. »

Si l’on accepte le principe que les résultats de cette enquête locale sont applicables au reste de la France, compte tenu de l’importance de l’échantillon, il apparaît qu’ils devraient apaiser l’inquiétude exprimée par la Fédération Française de Parapsychologie dans son manifeste. Les résultats démontrent, en effet que près de 90 % des chercheurs français, quel que soit leur profil psychologique, sont disposés à admettre l’existence des phénomènes paranormaux lorsqu’ils les jugent démontrés, et que moins d’un quart d’entre eux sont hostiles à des études parapsychologiques dans le sein de l’université ». On voit donc que pour des scientifiques français, il n’existe pas de tabou contre la parapsychologie.

Il n’en a pas toujours été ainsi, dans l’avant guerre avec RICHET et de ROCHAS. De même, dans l’entre deux guerres, avec des physiciens comme SAINTE-LAGÜE ou DUFOUR.

UNE NOUVEAUTÉ FORT ANCIENNE

Récemment, on annonçait comme une nouveauté la jonction de la parapsychologie et de la physique. Or CROOKE[1], O. LODGES, n’étaient-ils pas des physiciens? Et CRAWFORD ? Enfin, les philosophes et les psychologues français étaient très ouverts à la parapsychologie : tout d’abord et avant tout, Henri BERGSON qui conclut le livre qui est son testament spirituel, « Les deux sources de la Morale et de la Religion » (1931), en déclarant que seule la métapsychie (nom qu’on donnait alors à la parapsychologie) pouvait donner une certitude sur le problème essentiel de la survie. Il faut encore rappeler les deux ouvrages du Recteur de l’Académie de Dijon E. BOIRAC. Maurice BLONDEL, professeur à Aix a accepté deux diplômes d’études supérieures, l’un sur le spiritisme (Turcan) en 1907, et un autre sur les soufis (1912). Plus récemment, la Faculté de Toulouse a accepté une thèse de MONTAGNE sur le guérisseur ALALOUF et, dans les aimées 1950, une autre thèse de l’abbé BASTIANI, prêtre ouvrier, sur le sujet « Peut-il exister une expérience mentale hors du cerveau ? » qui devait être publiée en italien.

NOTRE EXPERIENCE

Le professeur G. BACHELARD, alors qu’il était à la Faculté de Dijon, avait accepté la direction d’une thèse d’Etat de Philosophie sur l’œuvre du professeur CALLIGARIS et ses implications philosophiques.

En 1956, Robert AMADOU, mandaté par les Américains, organisa un colloque de parapsychologie où je fus invité. Avant de m’y rendre, je demandai son avis à mon ami et philosophe Gaston BERGER, alors Directeur de l’enseignement supérieur, un des rares dont le nom fût connu du grand public.

Il m’encouragea à participer à cette réunion d’autant plus que quelques années auparavant, je lui avait conseillé d’aller rendre visite, durant un de ses voyages aux U.S.A., au Professeur RHINE dans son université de Caroline du Nord, ce qu’il avait fait, et il en était revenu très intéressé, sinon convaincu.

Je m’excuse d’insister sur ces faits, mais c’est simplement pour montrer qu’il n’existe pas de prohibition de la parapsychologie, ou plutôt pas de prohibition aussi importante que certains veulent nous le faire croire.

LA RECHERCHE PARANORMALE

La recherche en parapsychologie peut prendre plusieurs formes : la description de l’événement, la répétition expérimentale d’un phénomène. Et là, nous tombons aussitôt sur le problème de la description de l’événement qui est à la base de l’histoire.

CRITIQUE DE LA CONNAISSANCE PARAPSYCHOLOGIQUE

Dans son essai sur la cryptozoologie (1975), B.H. HEUVELMANS, le fondateur de la science qui étudie les bêtes ignorées, comme « le grand serpent de mer », écrit : « Pour établir la réalité d’un objet ou d’un événement, il y a trois sortes de preuves : les preuves autoscopiques, les preuves testimoniales, et enfin les preuves circonstancielles. Les preuves autoscopiques sont celles qu’on peut voir et recevoir à volonté de ses propres yeux (auton: soi-même; skopein: examiner). Cela veut dire qu’il faut se pencher sur la psychologie de l’homme. En particulier, il faut se référer à l’ouvrage du Dr AUBIN sur « l’homme ou la magie » où l’auteur montre que subsiste à l’intérieur de l’homme un « homme magique ».

Et AUBIN raconte qu’il y a quelques années, se réunit un colloque sur « les conduites magiques chez les ouvriers ». D’autre part, C.G. JUNG dans son livre « Un mythe moderne, les soucoupes volantes » remarque que ce sont presque toujours des ingénieurs ou des techniciens qui voient les soucoupes volantes ; parmi eux, ce sont ceux qui ont un tel vide affectif qu’ils projettent ce qu’ils recherchent, c’est-à-dire les extra-terrestres. En 1954, le Dr ASSAILLY et nous mêmes en 1956 avons essayé de dégager certaines attitudes humaines en face du parapsychologique.

A l’extrémité, il y a l’homme crédule, celui qui attend le merveilleux. J’ai le souvenir de conversations avec les grands écrivains Maurice MAGRE et Maurice MAETERLINCK et leur racontant des expériences fantastiques auxquelles j’avais assisté en Italie et sur lesquelles je fais des réserves, ils acceptaient tout !

DES DONNÉES

Un des éléments de base de la parapsychologie est le témoignage. Or, à ma grande surprise, on n’étudie pas sous cet angle les sujets qui sont les témoins ou les acteurs de phénomènes paranormaux. Tout le monde, ou plutôt toute personne qui a eu à témoigner en justice et qui possède quelques qualités d’introspection, a pu se rendre compte des innombrables erreurs dues aux défaillances de la mémoire.

Une science du témoignage était pourtant née vers le début du siècle, avec A. BINET, s’était répandue en Europe et en Amérique, et avait permis de créer des techniques : elles ont toutes pour but de réaliser expérimentalement des conditions de témoignage correspondant le plus possible à la réalité, et se prêtant cependant à l’étude. Une première condition était de substituer aux données individuelles des données collectives en réunissant le plus grand nombre de témoignages comparables entre eux, et pour cela on s’est adressé aux groupes : écoles pour les enfants et les adolescents, conférences et enquêtes pour les adultes. Les psychologues ont étudié d’abord des images en noir et blanc, puis des images en couleurs, des lectures, des récits dont il faut ensuite donner les détails. Pour répondre aux vœux du criminaliste LITZ, on a provoqué des scènes et des drames fictifs. On a ainsi réalisé des coefficients de fidélité : nombre de réponses justes par rapport au nombre de réponses total, — d’étendue : réponses justes ou fausses sur le nombre de questions, — d’intestabilité : total des témoins relatifs à un même détail, par rapport au nombre total des témoins, etc… La plupart du temps, ce profil psychologique du témoignage n’est pas réalisé.

Il en est de même en ce qui concerne le profil psychologique des médiums. Certes, en 1945, R. WARCOLLIER avait fait des travaux dans ce sens et on me parlera du célèbre ouvrage de FLOURNOY « Des Indes à la planète Mars », mais alors on ne possédait pas la technique des tests projectifs, la morphopsychologie était à ses débuts (seul LEDOS, avait essayé d’esquisser un profil psychologique de médium dans un ouvrage du début du siècle, aussi s’agit-il d’une psychographie — description individuelle d’un sujet — assez élémentaire).

M’adressant, il y a quelques mois à deux laboratoires européens de parapsychologie qui auraient, paraît-il, examiné une femme médium, je reçus une réponse purement journalistique.

En plus de la psychologie du témoignage, il faut étudier les illusions de la perception. On connaît celle, classique, qui nous fait voir la lune grossissant à l’horizon, alors qu’elle reste de dimension constante pour les mesures astronomiques, etc… De ces illusions est née une science, la prestidigitation ou illusionnisme qui a permis dans le passé et encore récemment de déceler des fraudeurs. Une critique de cet ordre, réalisée il y a un an laisse perplexe sur le cas Uri GELLER. Mais il y a plus: la faiblesse de la certitude humaine. Bien souvent, une expérience intérieure s’effrite peu à peu et le sujet se met à douter de ce qui s’est passé quelques mois auparavant, surtout s’il s’agit d’une réflexion qu’il fait dans un contexte plus ou moins sceptique. L’étude des illusions intérieures faites par SULLY, PALIARD, PALMERO est nécessaire en parapsychologie, comme le montrent EISENBUD ou EHRENWALD.

LE DISCOURS PARAPSYCHOLOGIQUE

Le préalable du discours est constitué par les postulats qui sont à la base de la conception générale de la science. Une première option, c’est le réalisme qui postule que nos sens atteignent le réel. Dans ce cas un nouveau postulat se présente : le réel est-il inflexiblement déterminé par des lois rigides ou simplement par des probabilités ? Au siècle dernier, le philosophe E. BOUTROUX avait expliqué que les sciences ne sont pas parfaitement homogènes, qu’il y a entre elles des vides et des champs de possibles. Déjà COURNOT avait montré la possibilité de séries causales se croisant et réalisant ce qu’on a coutume d’appeler le hasard, dans le cadre duquel on pourrait faire entrer la parapsychologie. La découverte en 1928, du principe d’HEISENBERG, en physique, nous découvrait un univers où l’incertitude avait sa place et on était conduit à un discours à trois valeurs : vrai, faux, et probable. Actuellement, la physique se divise en déterministe et probabiliste. On peut alors se demander si les nouvelles logiques n’auraient pas une force d’explication. C’est ce qu’a tenté Marc BEIGBEDER dans un livre où il s’appuie sur les idées de S. LUPASCO. Pour celui-ci, l’univers est composé de mixtes matière-vie, dont l’ensemble est l’énergie, obéissant aux lois de la thermodynamique, c’est-à-dire conservation et dégradation. Dans l’univers de la matière, celle-ci l’emporte sur la vie, mais on peut concevoir l’inverse, enfin un univers où matière est égale à vie, c’est l’univers de l’homme. A travers les systèmes déduits de ces données, BEIGBEDER semble vouloir expliquer les phénomènes paranormaux par une hypothèse semblable. Attendons avec intérêt cette recherche.

L’EXPLICATION PAR LES ESPRITS

Les êtres humains ne sont pas seulement des êtres conditionnés, fonctionnant comme des robots selon des réflexes. Ils sont dominés par le monde de l’esprit et, pour le primitif, il y a une confusion entre le subjectif et l’objectif. Il faut un certain temps pour distinguer le rêve et la réalité, d’où le phénomène de participation, c’est-à-dire de l’union psychique des hommes d’une tribu primitive avec un animal qui serait le totem de la tribu. J’ai eu un de mes étudiants, originaire du Togo, dont le prénom correspondait au crocodile. Le rêve est aussi un élément de confusion du réel puisqu’on y voit vivre et agir des gens qui sont morts. Ce qu’il y a de remarquable, c’est que certaines tribus amérindiennes, comme les Sioux, avaient découvert, dès le VIIe siècle, et cela nous fut rapporté par les missionnaires, que le sens des rêves était nos désirs.

L’idée d’un être psychique, une âme, un esprit, a été assez longue à se faire jour. On a identifié l’âme au souffle, puis à des animaux, particulièrement les oiseaux. On admet que les premières notions spirituelles se trouvent dans la religion de l’Iran, puis elles se retrouvent en Egypte, et deviendraient plus tard les anges de la tradition judéo-chrétienne. Les anges pourraient être bons ou mauvais, et, dans ce dernier cas, ce seraient des démons qui, dans certaines conditions prendraient la place de l’esprit de l’homme et le feraient agir d’une façon tout à fait particulière, très exaltée, contrairement à son état normal. Dans cet état, le sujet réalise des exploits physiques ou intellectuels, comme soulever des poids considérables ou parler des langues qu’il ignore. Il faudrait étudier rigoureusement l’histoire et l’émergence de l’esprit. Mais au siècle dernier eut lieu un phénomène curieux : Dans une petite ville des Etats-Unis, Hydesville, eurent lieu en 1847, dans la maison de la famille FOX, parmi laquelle figuraient deux fillettes, des phénomènes extraordinaires : il s’agissait de coups frappés dans les murs de la maison, coups qui semblaient manifester une certaine intelligence. La famille FOX tenta d’entrer en relation avec l’auteur de ces coups. Les questions étaient posées à haute voix et les réponses se faisaient par oui ou par non : oui, un coup, non, deux coups. Puis on imagina un alphabet en faisant correspondre à chaque lettre un nombre de coups déterminé. Les conversations apprirent à la famille FOX qu’un homme avait autrefois été assassiné dans cette maison et que c’était son esprit immortel qui communiquait avec elle. Cet esprit devait en amener d’autres. Les communications persistèrent à travers les voyages de la famille FOX; les faits extraordinaires furent bientôt connus dans tous les U.S.A. et se propagèrent en Europe, en France, en Allemagne, en Angleterre et provoquèrent un enthousiasme contagieux. Dans tous les salons de l’époque, on reproduisait les phénomènes et on fit parler les tables. Le spiritisme venait de naître. En 1852, une pétition portant 14 000 signatures fut présentée au Sénat des U.S.A. pour demander qu’une commission scientifique soit nommée pour étudier les problèmes touchant au spiritisme.

En 1856, le Professeur HART, professeur de chimie à l’université d’Harvard publia le résultat de ses recherches expérimentales.

En 1857, M. Denizard Hippolyte Léon RIVAIL, en France, prit la tête des mouvements spirites sous le nom d’Allan KARDEC.

La religion catholique, elle, reconnaissait les esprits sous deux formes : les bons esprits ou anges (pour le Cardinal LEPICIER et Dom MARECHAUX, les anges jouent un grand rôle dans les phénomènes paranormaux). Les esprits mauvais, ou démons, sont à la base de la sorcellerie et du satanisme. Les sorcières prétendaient se rendre à une réunion présidée par Satan : le Sabbat. Au XVIIe siècle, le philosophe aixois CASSENDI, ayant obtenu la confiance d’une sorcière, constata le premier que le Sabbat était tout imaginaire : la femme se mit nue et s’oignit d’une pommade à base de cigüe. Elle s’endormit et à son réveil raconta à CASSENDI qui ne l’avait pas quittée, la cérémonie du Sabbat. Et pourtant, on brûla des sorcières en Espagne jusqu’en 1830. Quant aux anges, le curé LAMY prétend en avoir vu et fréquenté vers 1920 et un livre récent relevant de cette tradition vient de paraître sous le titre « Dialogue avec l’ange » (1976).

Les possessions existent toujours. Que conclure, sinon qu’il y a là une explication facile et peut-être autre chose qui relève de la Théologie.

Il faut donc aller plus loin en laissant de côté ou plus précisément en mettant entre parenthèses le point de vue transcendantal.

(A suivre)

(Revue PSI International. Numéro 2. Novembre-Décembre 1977)

par L.J. Delpech professeur à PARIS VII (Sorbonne)

Le professeur Delpech, dans son premier article paru dans le n° 1 de PSI, se demande pour quelles raisons la parapsychologie n’a pas réussi à s’imposer dans les milieux scientifiques depuis cent ans. Et pourtant les universitaires ne sont pas si hostiles qu’on veut bien le dire à ces recherches. De grands savants se sont intéressés au paranormal. Mais pour se faire accepter des scientifiques, la parapsychologie doit vaincre bien des handicaps, dont le problème de la validité des témoignages et la répétition expérimentale des phénomènes. Le professeur Delpech aborde ensuite l’historique de l’explication des faits paranormaux par les esprits, les anges ou les démons.

Explication par le temps (complémentarité, synchronie, temps multiple)

Une conception particulière de l’ordre dans l’univers a été mise en lumière en 1953 par le psychanalyste suisse C. G. JUNG[2] et son ami le physicien PAULI (prix Nobel). Cette théorie a le nom de synchronicité. Les auteurs estiment que le principe de causalité a seulement une valeur d’ordre statistique et qu’il existe une loi plus générale, en vertu de laquelle tous les événements qui se rapportent à une situation donnée et qui se trouvent à coïncider dans le temps — qu’ils soient subjectifs, donc inhérents à la situation psychologique de l’observateur, ou même objectifs, donc extérieurs à celui-ci — sont liés entre eux par quelque chose de plus que le pur hasard, même si du point de vue traditionnel (c’est-à-dire de la causalité), ils apparaissent indépendants l’un de l’autre. Cette relation mystérieuse qui les lie dépendrait de leur synchronicité, autrement dit du fait qu’ils se déroulent simultanément. Par le fait même qu’ils appartiennent à une situation momentanée donnée, ils se trouvent liés (non dans un sens rigidement causaliste) par un rapport d’interdépendance, un rapport signifiant. En apparence, il s’agit là d’un principe révolutionnaire. Il plonge, en effet, ses racines dans l’antique pensée chinoise, dans celle des stoïciens, dans la pensée magique en général. Si l’on jette au hasard une poignée d’allumettes, écrit JUNG, pour illustrer cette conception orientale, leur disposition ne peut être privée de signification car elle doit nécessairement avoir un rapport avec la situation subjective et objective de celui qui fait ce geste. En effet, depuis des millénaires, la tradition de l’Extrême-Orient reste fidèle aux réponses fournies par le Yi King (le Livre des Changements) que l’on consulte au moyen d’une poignée de baguettes jetées au hasard. Dans la Grèce ancienne, on attribuait une valeur prophétique, c’est-à-dire celle d’un avertissement providentiel, à toute parole entendue par hasard de qui était en proie à une forte émotion. Pour les auspices romains, le vol des oiseaux devait avoir un rapport symbolique avec les questions posées par celui qui les consultait. On peut rire de ces différentes pratiques superstitieuses, mais non d’une certaine intuition fondamentale qu’elles dissimulent et qui concerne deux aspects connexes de la réalité : l’inexistence du hasard et l’existence de lois ignorées qui opèrent à côté et au-dessus des lois plus communes.

Dans son livre sur la synchronicité, JUNG reconnaît à ces phénomènes un certain nombre de caractères…

1/ La catégorie de causalité est inapplicable.

2/ Un facteur émotionnel intervient.

3/ Il existe un facteur normal commun à toutes les relations qui unissent les phénomènes que nous venons de citer.

Et après une analyse, il arrive à la conclusion suivante : la clef, c’est l’archétype. Si par conséquent, un homme peut découvrir l’archétype en jeu, il pourra apercevoir l’organisation à laquelle cet archétype correspond dans la psyché et dans la matière, à un moment donné, ou comme le dit JUNG, il atteindra cette connaissance absolue qui est toujours à l’origine de n’importe quelle cause finale ou de n’importe quel cas de précognition. Ici, il convient d’éviter le mot connaissance dans un contexte causal. Tout ce que nous avons le droit de dire, c’est que dans le phénomène synchronique, le sens caché d’ordinaire ou l’ordre de la situation se manifeste. Et ce fait explique le caractère sacré de semblables expériences. Nous pouvons dire ainsi que les phénomènes synchroniques ont tous les caractères d’une création.

Un exemple de synchronicité est donné par JUNG dans un article de 1952: « Une jeune malade, en dépit des efforts qu’elle et moi déployions pour surmonter ses résistances, demeurait psychologiquement inaccessible ; elle savait tout mieux que tout le monde. Son excellente éducation l’avait dotée de la meilleure arme pour défendre cette position : un rationalisme cartésien, finement aiguisé, et une notion de la réalité qu’il était géométriquement impossible de mettre en doute. J’essayais, plusieurs fois, sans succès, de tempérer ce rationalisme par quelque bon sens plus humain ; puis je dus me réfugier dans le seul espoir que quelque chose d’inattendu et d’irrationnel lui arriverait, quelque chose qui briserait la carapace intellectuelle dans laquelle elle s’était elle-même enfermée.

« Un jour, j’étais assis en face d’elle, le dos à la fenêtre, écoutant son flot de rhétorique. Elle avait eu la nuit passée un rêve impressionnant où quelqu’un lui avait donné un bijou de grande valeur, un scarabée d’or. Alors que ma malade me racontait son rêve, j’entendis derrière moi de légers coups frappés contre la fenêtre. Je me tournai et aperçus un gros insecte qui de l’extérieur se jetait contre la vitre, essayant de pénétrer dans la pièce obscure. J’ouvris aussitôt la fenêtre et j’attrapai l’insecte au vol. C’était un scarabée Cetoceia aurata. Je tendis l’insecte à ma malade, « voici, lui dis-je, votre scarabée ». Cet évènement perça le trou que nous avions longtemps cherché dans l’armure de son intellectualisme et brisa la glace de sa résistance intellectuelle. Le traitement put être repris et les résultats furent satisfaisants ».

Dans cet exemple, on trouve quelques éléments de la synchronicité : l’arrêt de tout progrès dans le traitement doit avoir engendré chez la malade une violente tension émotionnelle ; le scarabée est un symbole bien connu, sinon l’archétype, qui représente par sa renaissance le changement total qui doit survenir dans l’attitude de cette malade : l’image persistante du rêve et l’insecte réel coïncident presque littéralement. Enfin, on ne discerne dans cette concordance aucun lien causal possible, et surtout, la rupture de la tension émotionnelle produite par l’incarnation du scarabée du rêve dans le Cetoceia réel a entraîné d’heureuses conséquences thérapeutiques.

JUNG décrit un certain nombre d’exemples variés et conclut que ces phénomènes peuvent se ranger en trois classes :

1/ coïncidence d’un état psychique du sujet avec un événement objectif extérieur,

2/ coïncidence d’un état psychique avec un événement extérieur correspondant, plus ou moins spontané, mais se produisant en dehors du champ perceptif,

3/ coïncidence d’un état psychique avec un événement futur correspondant, mais n’existant pas encore, c’est-à-dire éloigné dans le temps.

En 1953, au congrès d’Utrecht, sous le titre les différents types d’espace-temps et les phénomènes parapsychologiques, le directeur MARTING expose une théorie du temps, en partie inspirée des idées d’HORNELL HART. HART admet que l’univers est composé de quantas spatiaux. Il en trouve une justification dans les théories biologiques et évolutionnistes de GAYLORD SIMPSON. Dans un cinquième temps, le monde à quatre dimensions apparaît comme un croisement de deux mondes à cinq dimensions. Ce monde à quatre dimensions recèle dans son biopsychisme un potentiel de deux phénomènes imaginaires d’aspect hallucinatoire et de nature nettement parapsychologique, mais neutralisés et disciplinés dans la conscience. « En un mot, le réel n’est pas le contraire de l’imaginaire, mais une partie de celui-ci. On arrive alors à cette notion que le corps réel vivant est quadridimensionnel et fait de la simultanéité de tous les instants d’un être ». Il s’agit probablement de véritables corps glorieux, se déplaçant dans un cinquième temps et ce sont leurs contacts accidentels, corporels, qui peuvent répondre aux rêves simultanés et aux hallucinations collectives. Il semble ici que MARTING retombe sur la notion de lieu intégral de la personne du philosophe polonais, JACUBISIACK (Essai sur les limites de l’espace temps – 1928).

Enfin, PRISTLEY admet qu’il existe dans la personne plusieurs temps. Le moi et le champ de conscience appartiennent au temps 1, l’inconscient au temps 2 et le super conscient au temps 3, le temps ayant une position entre 2 et 3. On pourrait aussi étudier les idées de nombreux chercheurs, comme COSTA DE BEAUREGARD, P. JORDAN, etc… Il n’en demeure pas moins que le temps n’étant pas un référentiel absolu, les explications basées sur cette notion ont toutes un caractère relativiste.

L’explication par les modèles

La cybernétique ou science comparée des machines et des êtres vivants (WIENER) est pour nous essentiellement la science des modèles. Nous entendons par là un mécanisme artificiel ou naturel comportant certaines analogies avec un mécanisme donné et ayant pour but de faire apparaître d’autres analogies. Le docteur GELEY dans son livre De l’inconscient au conscient (1921) a eu l’intuition de cette méthode en comparant les faits d’ectoplasmie avec les transformations que subissent certains insectes : l’histolyse. Ce phénomène a été découvert en 1864 par WEISMANN. Mais, écoutons GELEY : « Dans l’enveloppe protectrice de la chrysalide qui dérobe l’animal aux influences perturbatrices de l’extérieur et à la lumière, se passe une élaboration étrange, celle qu’on retrouve dans la physiologie dite supranormale où une partie du corps du médium peut se désintégrer pour créer un corps artificiel ou ectoplasme. Le corps de l’insecte se dématérialise, il se désagrège, fond en une sorte de bouillie uniforme, une substance amorphe unifiée dans laquelle disparaissent en majeure partie les distinctions organiques ou spécifiques. Voilà le fait dans toute son importance ». De ce fait, GELEY qui a eu une intuition géniale, tire bien peu. Page 74 de son livre « de l’Inconscient », il met en face du fait histolyse, dans la colonne consacrée aux conceptions nouvelles, un blanc. Il aurait pu penser, s’il avait eu l’esprit cybernétique, mais cette science n’existe que depuis 1948, que :

1/ les phénomènes d’ectoplasmie se rapprochent des phénomènes de l’histolyse,

2/ qu’ils se déroulent à une très grande vitesse,

3/ qu’ils sont réversibles,

4/ et dans une certaine mesure dirigés par l’esprit du médium.

Cela est d’autant plus possible, que depuis, des découvertes biologiques ont été réalisées par le Dr BECKER. Ce dernier réussit à « dédifférencier » les cellules d’une cicatrice chez l’animal, puis grâce à un courant électrique précisément dosé, il est parvenu, après amputation, à faire pousser des ébauches de membres sur les rats et les grenouilles. Il vient (1975) de terminer une expérience sur quatre groupes de rats qui avaient été amputés de leurs membres antérieurs. Nous n’entrerons pas dans les détails de l’expérience ; bornons-nous à citer la conclusion : « L’électricité fait que les cellules se « différencient » pour se transformer en blastocytes, embryons cellulaires qui n’ont encore commencé à jouer aucun rôle précis. Ces cellules ensuite se différencient pour s’organiser en tissus correspondants à une partie du membre manquant ».

On voit donc comment on est passé d’un modèle bionique pris dans la vie à un modèle opérationnel, et comment l’expérience parapsychologique pourrait s’orienter.

Dans le même sens, on peut citer la thèse de médecine du Dr GENSER sur l’instantanéité des guérisons de Lourdes.

Du fluide vital à l’énergie psychique

Dans l’Inde ancienne, en Egypte pharaonique, chez les Assyriens, les Perses, dans les mythologies grecques et latines, dans la Bible, dans l’hagiographie chrétienne, on trouve la description d’effluves lumineuses qui s’échapperaient du corps de certains êtres exceptionnels. On connaît les célèbres auréoles ou gloire des saints reproduites dans de nombreux tableaux. De même les alchimistes et les rose-croix, du Moyen-âge et de la Renaissance croyaient au fluide vital. Le docteur RONZEAU, dans sa thèse (Paris 1918) a soutenu qu’AGRIPPA, VAN HELMONT, PARACELSE, KIRCHER, avaient formé des somnambules par la puissance de l’action magnétique. Malgré les nombreuses citations sur Lesquelles il appuie sa thèse, il semble que ces auteurs aient simplement noté quelques faits spontanés sans trop comprendre de quoi il s’agissait. Il faut arriver à la fin du XVIIIe siècle pour que l’étude du fluide entre dans la période expérimentale. En 1775, le médecin autrichien MESMER soutint qu’il existait une substance impondérable, répandue dans tout l’univers, le magnétisme animal. Grâce à des appareils qu’il avait imaginés, en particulier le fameux baquet rempli d’eau et de divers minéraux, il pouvait diriger cette substance sur les malades et il se produisait chez eux des crises nerveuses, après lesquelles, selon lui, la guérison avait lieu.

Mais on abandonna bien vite cette conception trop métaphysique et les successeurs de MESMER adoptèrent la théorie du fluide animal, dégagé par l’organisme. Ce fluide, dont certaines personnes, étaient abondamment pourvues, pouvait être accumulé sur un sujet et produire des actions particulièrement thérapeutiques.

Des appareils furent inventés pour mesurer ce fluide, dès 1836 avec LA FONTAINE, puis plus tard, il y eut le biomètre de l’abbé FORTIN, les appareils du Dr BARADUC à la fin du siècle dernier ; durant l’avant-guerre, divers appareils d’un ingénieur suisse E.K. MULLER , mort en 1945 à Zurich, enfin l’appareil d’un ingénieur français GIVELET. En

1934, eut lieu à Zurich, présidé par MARCONI un très important congrès de radiobiologie. Il n’est, pas jusqu’au congrès de Monaco en 1975 où on ne trouve des communications sur le fluide humain ou l’énergie psychique.

LA PARAPSYCHOLOGIE, A LA CROISES DES CHEMINS (3e partie)

(Revue PSI International. Numéro 3. Janvier-Février 1978)

par L.J. Delpech professeur à PARIS VII (Sorbonne)

Le Professeur Delpech poursuit ici son examen critique de la parapsychologie publié dans les numéros 1 et 2 de PSI INTERNATIONAL. Après avoir précisé les critères expérimentaux qui rendront acceptables par la science officielle les phénomènes paranormaux, il rappelle l’importance pour la parapsychologie de la découverte de la synchronicité par Jung et Pauli, ainsi que la conception de l’espace-temps des physiciens modernes et la science des modèles biologiques suscités par la cybernétique. Le Professeur Delpech aborde ensuite l’historique de la théorie du fluide vital et poursuit son étude ci-après.

Les psychologues eux-mêmes ont postulé l’existence d’une énergie psychique. Ce fut le cas pour le Français P. JANET, professeur au Collège de France pendant plus de 30 ans et mort en 1947 qui a fondé une psychothérapie sur les niveaux d’énergie mentale. En Suisse, le psychanalyste JUNG avait emprunté la notion d’énergie psychique à P. JANET et devait s’en servir en psychanalyse. Ici, une précision doit être donnée : il est incontestable que la notion d’énergie a son rôle à jouer en parapsychologie, particulièrement en ce qui concerne l’effet P. K.

De quoi s’agit-il ? En 1934, l’Université de Duke (U.S.A.), où il faisait ses recherches, le professeur RHINE reçut un jour la visite d’un jeune amateur du jeu de dés qui venait lui poser des questions au sujet du rapport entre le jeu de dés et la perception extrasensorielle. Le jeune homme soutenait l’opinion, partagée par beaucoup de joueurs de dés, qu’on pouvait agir mentalement sur la marque des dés qu’on lançait, tout effet de tricherie étant exclu. RHINE fut persuadé de se trouver en présence d’un aimable farceur, mais, dépourvu de toute idée préconçue, il demanda au joueur de vouloir bien lui donner une preuve de son talent. Les dés furent fournis par RHINE qui établit la probabilité mathématique. Alors que, sur plusieurs milliers de coups joués, la prévision de réussite due au hasard était de 2820, le joueur gagna 3110 fois, soit 300 fois de plus. Ce fut un éclair dans la pensée de RHINE qui imagina aussitôt d’utiliser le lancement des dés comme base de test pour cet effet particulier. Si, dit-il, comme le joueur le croyait, quelqu’un, aidé par une aptitude première, peut exercer une influence sur les idées par une action directe de la volonté, il pourrait produire des succès non aléatoires pour l’obtention d’une face déterminée du dé en une combinaison de faces préalablement choisie comme objectif. En un mot, on pourrait, en moyenne, vaincre le hasard en jetant de façon répétée les dés pour un résultat voulu. Après avoir spécifié une face ou une combinaison de faces, le sujet n’aura qu’à prendre l’attitude de volition, à désirer que la ou les faces spécifiées sortent et que la moyenne des résultats soit supérieure à ce qu’on peut espérer de la probabilité. L’interlocuteur de RHINE insistait sur le fait que seule la « right attitude » pouvait conduire au succès. Par ces mots, il voulait désigner un pur désir d’influencer le dé avec la volonté d’essayer l’expérience par jeu, en se libérant à ce moment de toute distraction, anxiété ou doute. RHINE entreprit alors une étude approfondie de cet effet particulier appelé par lui psychokinésie ou, en abrégé, l’effet P.K. Cette étude se poursuivit dans le silence pendant neuf ans et ce n’est qu’en 1943 que RHINE publia son premier rapport sur la question. Depuis, ces études ont donné des milliers de résultats satisfaisants.

En France, Bertrand de CRESSAC et CHEVALIER, tous deux ingénieurs, ont construit un appareil utilisant la chute d’une goutte d’huile sur le tranchant d’une lame de rasoir qui la coupait en deux parties. On tentait de dévier la goutte pour obtenir des parties inégales et les gouttes recueillies dans deux coupelles étaient pesées après un grand nombre d’essais. Il est certain que ces données pourraient servir de base à la recherche d’une énergétique psychique mais on peut faire plusieurs observations. Tout d’abord, dans les expériences de CRESSAC, il y a seulement une modification d’un phénomène naturel : la gravitation. Dans le cas du dé, intervient un autre élément : un élément psychique de choix. Une méthode pour déterminer ce choix pourrait être réalisée. A ma connaissance, rien n’a été fait encore là-dessus.

On en reste à la formule de RICHET : déclarant dans son Traité de Métapsychique de 1922: « Rien n’est moins démontré que l’existence d’un fluide vital, d’un effluve magnétique » (p. 124).

L’homme et un de ses aspects inconnu

Quand les missionnaires rapportèrent vers le XVIIe siècle, l’acupuncture des Chinois, les médecins de l’époque furent complètement sidérés. Il fallut attendre le XXe siècle et en France SOULIE DE MORAND et, actuellement, le colonel BORSARELLO pour réaliser les bases électro-physiologiques de l’acupuncture. Mais en 1908, un médecin italien, professeur à l’université de Rome, le Docteur CALLIGARIS, va retrouver sur le corps humain des lignes, des points, des zones qui correspondent non seulement à un aspect somatique mais à un aspect psychique de l’homme : par exemple, un sentiment, l’amour, la haine… etc… Allant plus loin, CALLIGARIS, admit la possibilité de projeter sur la peau de l’homme l’image d’objets divers et celle, plusieurs milliers de fois agrandie, des microbes se trouvant dans le corps. Pour lui, l’univers entier se projetait sur le corps de l’homme et, moyennant la stimulation d’un point de la peau, on peut les faire surgir dans le cerveau. Malheureusement, les travaux de CALLIGARIS, mort en 1944, devaient être vulgarisés en France par le Dr A. LEPRINCE qui prétendait que ces recherches étaient réalisables par tous les hommes, ce qui n’était valable que pour certains être humains ayant certaines facultés paranormales. Le problème est de savoir si, dans une certaine mesure, la parapsychologie se réduit en partie à la réflexologie. Les expériences du Dr CALLIGARIS sont à reprendre avec des appareils électriques beaucoup plus fins.

Une difficulté importante

On peut se demander si la parapsychologie n’est pas une science illusoire. En effet, si on transforme les faits paranormaux en faits scientifiques, on voit peu à peu la parapsychologie disparaître… Prenons par exemple une notion dont le rôle a été très grand dans l’histoire de la parapsychologie, celle d’hypnotisme : l’hypnotisme grâce auquel un sujet peut être influencé par un autre, conduit à faire des actes que le premier lui suggère et en avoir ensuite un oubli complet. Sous le nom de suggestion, l’hypnotisme est connu au XVIIIe siècle par des gens comme CAGLIOSTRO. Au début du XIXe siècle, les défenseurs de la théorie imaginative du magnétisme, le Général BERTRAND et l’abbé FARIA reprennent ces théories qui vont subir un effort de scientificité avec le médecin anglais BRAID. En 1841, ce dernier découvrit une nouvelle méthode pour provoquer ce que l’on appelait alors le sommeil magnétique. Il était venu assister à Londres à une représentation du magnétiseur LA FONTAINE qui produisait des effets magnétiques et même des guérisons, et cela, afin de dénoncer l’imposture de ces phénomènes. Il remarqua l’impossibilité dans laquelle se trouvaient les sujets d’ouvrir les yeux ; en outre, il avait cru voir que le magnétiseur, en faisant des passes, regardait fixement dans les yeux la personne à influencer. BRAID émit donc l’hypothèse que le sommeil était réel, l’œil en était peut-être la cause, non comme source du magnétisme, mais plutôt comme objet brillant. Rentré chez lui, il vérifia son hypothèse. Il pria sa bonne de regarder fixement la barre de sa lancette. Elle tomba bientôt dans le sommeil. Ravi et enthousiasmé, il réveilla sa femme et fit la même expérience : même résultat. BRAID pensait que la fatigue nerveuse qu’entraînait une concentration continue, provoquait le sommeil, d’où le nom qu’il donna au phénomène : Hypnose, du grec hypnos, le démon du sommeil. Il publia en 1843 ses recherches. Les phénomènes d’hypnose devaient être étudiés par CHARCOT, puis FREUD qui en tira la psychanalyse. Mais au début du siècle, sous l’influence du Professeur BABINSKI, l’hypnose est considérée comme une imposture. Il fallut la découverte de l’électro-encéphalogramme par BERGER D’IENA en 1926 et plus tard de machines à hypnotiser de KUBIE (1944) pour que l’hypnose devienne, non plus un phénomène parapsychologique mais un phénomène scientifique. On peut se demander alors s’il en sera de même pour tous les phénomènes paranormaux. Et le problème qui se pose est le suivant : vaut-il la peine d’effectuer une recherche parapsychologique si elle doit aboutir à agrandir le domaine d’une science existante ? Ne vaut-il pas mieux attendre que, cette science se développant, rencontre ces problèmes ? A la limite, y-a-t-il une spécificité de la parapsychologie ? C’est une question à développer un jour.

Conclusion

La parapsychologie, dont le nom est mal adapté, car il implique que les phénomènes décrits par cette discipline soient peu ou prou d’ordre psychique, alors qu’ils peuvent être en réalité physiques, biologiques, voire théologiques, a besoin, si elle ne veut pas stagner comme elle le fait, et tomber dans les histoires de bonnes femmes, d’une refonte complète de ses concepts. Il y a quelques temps, Robert AMADOU, dont le livre remarquable, Parapsychologie (1954), a peut-être contribué involontairement à cette confusion, me disait : « Ce dont on a besoin en parapsychologie, c’est de théories ». J’ajouterai que, à partir de théories, on peut d’une part intégrer les phénomènes, d’autre part, imaginer de nouvelles expériences. Mais pour faire cela, il faut une formation que n’ont pas eu jusqu’à aujourd’hui, la plupart des parapsychologues qui sont généralement des savants fortement spécialisés dont la parapsychologie est le violon d’Ingres. Voilà peut-être une des clefs de la stagnation de la parapsychologie.

La formation du parapsychologue (je garde le mot pour la pratique, mais en faisant toute réserve sur lui), doit être d’abord celle d’un épistémologue, c’est-à-dire quelqu’un qui a étudié les mécanismes et les structures de la connaissance comme BACHELARD et GONSETH et qui connaît bien l’histoire des sciences de la nature (Physique, Chimie, Cosmologie, Biologie, etc…) et celle des sciences humaines. Il doit avoir enfin une formation philosophique, connaître les modèles de représentations de l’univers que l’histoire de la Philosophie et de la Philosophie comparée nous apporte. Enfin il doit posséder à fond les données de l’expérience psychologique, y compris les fraudes et les illusions et, pour achever, avoir l’esprit cybernétique qui va lui permettre de construire des modèles rendant compte de l’univers en y intégrant les phénomènes parapsychologiques. Or, dans l’histoire de la parapsychologie, un seul homme a répondu à ces desiderata, c’est Charles HENRY (1859-1926). Directeur du laboratoire de physiologie des sensations à la Sorbonne, mais esprit véritablement universel, au point que, raconte A. OSMONT, dans ses mémoires, on l’appelait chez le colonel de Rochas qu’il fréquentait « Son Universalité ». Charles HENRY a esquissé, à travers ses ouvrages, une théorie synthétique de l’univers basée sur trois formes de résonateurs : les résonateurs gravifiques, biologiques et psychiques et il était sur le point de réaliser une synthèse grandiose dont Paul VALERY disait « Je crois qu’il n’y a pas d’autre exemple de considérer par les signes de l’analyse, le total des connaissances ».

Les résultats de Charles HENRY semblaient peut-être d’une trop grande échelle, mais l’un de mes amis, Monsieur ROMANI, ayant montré dans son traité de Physique les rapports prévisibles entre le neutrino et la télépathie, les idées de Charles HENRY peuvent en être reprises. Cela expliquerait les échecs du parapsychologue russe VASSILIEF s’efforçant d’analyser physiquement la télépathie. On a fêté son centenaire en Sorbonne, Monsieur H. WARCOLLIER et Mademoiselle GALLOY, respectivement Président et Secrétaire de l’Institut Métapsychique International étaient là. C’est peut-être un signe indiquant la voie vers laquelle peuvent s’orienter les nouveaux parapsychologues.

Léon-Jacques DELPECH

Né à Alger en 1908. Etudes de Philosophie à Aix et à Paris. Après la guerre, professeur aux facultés d’Aix, d’Alger, de la Sorbonne (Paris VII). Recherches de Parapsychologie avec, entre autres, R. Warcollier (Directeur de l’Institut Métapsychique International). Enseigna la Parapsychologie depuis 1973 à Paris VII. Il était aussi depuis 1963 Président de la Société française de Cybernétique et des Systèmes Généraux. Il est décédé en 1986.

Rappelons que le professeur Delpech, entre autres titres, était :

• Président de la Société Française de Cybernétique

• Président de la Société de Paraphysique

• Vice-président des Amis de C. Henry

• Membre d’Honneur de la Fédération des Organismes de Recherche en Parapsychologie et en Psychotonique

• Conseiller Scientifique de l’Institut Métapsychique International.

En outre, et ce n’est pas son moindre titre, le Professeur Delpech est un pionnier de l’introduction à l’Université de la parapsychologie.


[1] Sir William Crookes (1832-1919), chimiste et physicien anglais, découvrit l’élément thallium en 1861. Ses recherches sur les décharges électriques dans les gaz raréfiés l’amenèrent à développer sa théorie de la matière radiante et à étudier les rayons cathodiques. Il inventa le tube portant son nom, qui, perfectionné, n’est autre que le moderne tube à rayon X utilisé couramment pour les radiographies. Crookes risqua sa réputation de savant pour étudier les phénomènes paranormaux. Il contrôla entre autres le grand médium Douglas Home.

[2] Disciple de Freud dont il se sépare en 1913, le psychiatre Carl G. Jung (1875-1961) fonde à Zurich une école rivale de psychologie analytique. Jung distingue l’inconscient personnel de l’inconscient collectif contenant des « archétypes », personnification de certains éléments instinctifs de la psyché primitive, identique pour les différentes cultures.