François Favre : La parapsychologie médicale


27 Mar 2012

(Revue CoÉvolution. No14. Automne 1983)

La parapsychologie n’est ni une science de l’homme ni une science de la nature, mais une science de leurs rapports et plus précisément des coïncidences significatives qui s’établissent, spontanément ou non, entre objet et sujet.

La médecine psychosomatique, qui se situe à la jonction de la médecine classique (allopathique) et de la psychanalyse (freudienne) est beaucoup moins générale que la parapsychologie médicale. Elles ont certes en commun la même approche globale (objet et sujet) et le même cadre nosographique [1] :

— d’une part, les maladies mentales (avec ses troubles mineurs, ses névroses et ses psychoses), caractérisées chez le patient par des défenses projectives,

— de l’autre, les maladies somatiques (fonctionnelles, organiques et cancéreuses) avec des défenses répressives,

— enfin, une équivalence symbolique de ces « signifiés » et de ces « signifiants », avec passage d’autant plus aisé d’un domaine à l’autre que les troubles sont moins profonds.

Mais le champ étiologique [2] de la parapsychologie est beaucoup plus étendu. Celle-ci considère par exemple les relations éventuelles à distance entre thérapeute et patient, s’occupe des guérisons organiques par psychothérapie (que l’agent soit un thérapeute, le malade lui-même ou un groupe ; que la guérison soit progressive ou instantanée) et inclut nécessairement dans ses réflexions des données historiques ou ethnologiques.

Par ailleurs, elle se distingue de la psychosomatique en ce qu’elle raisonne explicitement sur des rapports de causalité et de finalité. Cette discipline se fonde, en effet, sur la démonstration expérimentale d’occurrences finalistes : ainsi, une psychocinèse réussie (action mentale « directe » sur un système physique à distance de l’agent) exclut, par définition — par son protocole même —, toute description purement matérielle.

Il s’ensuit deux conséquences capitales pour la recherche :

— les résultats objectifs s’avèrent conformes à la « vision du monde » de chaque agent (ici, du guérisseur) et/ou au paradigme de chaque chercheur (en homéopathie ou en acupuncture, par exemple). D’où des contradictions objectivement irréductibles ;

— les résultats ne peuvent être généralement reproduits, soumis qu’ils sont aux aléas du désir, c’est-à-dire à l’homéostasie ambiante. En d’autres termes, ils ne sont pas obtenus par le contrôle d’une technique, mais par l’exercice d’un rituel (qui peut être ou non codifié). Tester dès lors une médecine parallèle ou traditionnelle dans ses méthodes objectives équivaut, pour un chimiste, à se demander si telle molécule est meilleure chrétienne que telle autre. C’est donc sur le praticien (qu’il soit « sauvage » ou se dise scientifique) que peuvent porter des tests, sur sa capacité d’établir avec ses patients une relation culturelle au sens plein, matérielle et spirituelle. Mais quand on a compris qu’en définitive sont seules déterminantes la motivation du patient et la solidarité affective de la collectivité, on laisse tomber les tests, c’est-à-dire les praticiens, et l’on passe à la morale, c’est-à-dire à la subversion.

Ainsi la parapsychologie médicale met-elle l’effet placebo au centre de sa problématique, à l’inverse de la médecine orthodoxe qui le relègue à ses confins et ne se soucie en vérité que d’objets biologiques (les maladies) et socio-économiques (les malades). Le reproche précis que la parapsychologie fait à l’allopathie est de se vouloir surtout une science objective (ce à quoi d’ailleurs elle parvient) et guère une médecine.

Toutes les médecines parallèles, toutes les médecines traditionnelles (et au premier chef la phytothérapie) ont en commun les constantes suivantes :

— rituel thérapeutique individualisé

— non-reproductibilité

— efficacité généralement nulle sur des malades endormis ou comateux

— importance du couple thérapeute-malade

— action majeure sur les troubles fonctionnels (« psychosomatiques »).

C’est dire qu’elles constituent l’objet même de la parapsychologie médicale, qu’elles ne sont pas des sciences mais des pragmatiques, ni des savoirs mais des pouvoirs.

Ainsi le guérisseur (ou le sorcier) des sociétés traditionnelles détient un pouvoir dû aux croyances animistes du groupe. Il ne modifie pas mécaniquement un état physiologique à l’exclusion de tout autre ; il agit au contraire sur un certain événement social, unique, spécifique, englobant des lieux, des personnes et des fragments de temps ; on ne peut d’aucune manière, dans cette action, dissocier le biologique du culturel. Y chercher un savoir techniquement utile pour l’Occident est un contresens absolu. On ne répétera d’abord jamais assez que les médecins et les médecines traditionnelles, au vu de leur efficacité somatique, sont toujours des médecines du pauvre. Ensuite, et à l’inverse, les sociétés primitives nous enseignent (mais nous sommes volontairement sourds, nous les médecins ou les malades, nous pays riches et matérialistes) nous enseignent donc qu’en fondant notre action sur la destruction systématisée du sujet, nous signons notre propre arrêt de mort.

L’existence de médecines parallèles en Occident témoigne d’une certaine perception de ce message, mais pervertie par des lunettes technocratiques. La rationalité affichée par ces médecines, mais jamais démontrée, entend en effet cautionner des valeurs qui la nient. D’où des positions parfaitement bancales : au mieux l’écologisme, au pis l’exploitation des naïfs, communément le flou scientifique, artistique et spirituel.

En somme, pour la parapsychologie, toute approche rationnelle de la médecine doit tenir compte du fait suivant, incontournable : causalité et finalité sont complémentaires et incommensurables. Tout modèle scientifique qui prétendrait formaliser la médecine selon la logique du tiers-exclu mérite d’être écarté a priori. Une certaine formalisation reste néanmoins possible. Viser moins haut serait pour la recherche (et donc pour les malades) perte de temps, d’argent et d’espoir.

François Favre chercheur indépendant de formation psychiatrique,  réside à Béziers (France). Dans le cadre de la philosophie des sciences, il a donné des cours sur la parapsychologie à l’université de Paris-VII et à HEC.


[1] La nosographie est la description et classification des troubles et des maladies.

[2] Etiologie : étude des causes des maladies.