Robert Linssen : Que nous enseigne Krishnamurti ?


06 Sep 2010

Dans une première partie R. Linssen donne un court compte rendu du climat des rencontres de Krishnamurti à Paris en 1950, il explique les difficultés que rencontre une personne éveillée dans son contact avec les autres… Une 2e partie suit avec un court exposé de la pensée de Krishnamurti.

(Revue Spiritualité. No 63-66. Mars-Juin 1950)

Arrivant directement des Indes, où il avait donné de nombreuses conférences entre les mois de décembre 1949 et mars 1950, Krishnamurti s’est arrêté pendant près de deux mois à Paris. Le dimanche de Pâques 9 avril, une première conférence a été donnée dans la salle Pleyel, où Krishnamurti prit la parole il y a vingt ans. Le dimanche 16 avril, la séance eut lieu dans la grande salle du Palais de la Mutualité. Le 23 avril, la réunion devait se tenir dans l’Amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne, mais deux heures avant l’ouverture des portes l’affluence était telle que la direction se décida à nous accorder la grande salle. C’est dans ce décor prestigieux que Krishnamurti donna ses trois dernières conférences dominicales, les 23 et 30 avril, et 7 mai 1950. Les discussions se tinrent dans la salle du Palais de la Mutualité et dans l’Amphithéâtre de l’Institut Pasteur.

Des auditeurs venus de toutes parts et souvent de pays très lointains, sont venus l’entendre. Environ deux cents Hollandais, de nombreux Danois, Suédois, Norvégiens, Anglais, Suisses et Italiens. Les Français constituaient évidemment la majorité, pour les dernières séances surtout. La participation belge était parmi les plus restreintes.

Quoique la plupart d’entre-nous, anciens habitués des Camps d’Ommen, avions la nostalgie du cadre poétique des grandes étendues de bruyères et des bois de sapins solitaires de l’Overyssel hollandais, les dernières conférences dominicales de la Sorbonne furent inoubliables.

Krishnamurti s’exprimait en anglais, traduit par Francis Brunel, l’explorateur français très connu par ses voyages nombreux aux Indes, Népal et Cachemire, dont il rapporta des films en couleur d’une grande beauté.

Traduire Krishnamurti séance tenante n’est pas une chose facile et nous pouvons dire que Francis Brunel s’acquitta de sa tache d’une façon excellente. Les discussions étonnèrent beaucoup d’auditeurs, certains les quittèrent assez déçus. Nous pouvons dire qu’elles furent en général très mal suivies, leur but profond échappant au public. Il est par ailleurs inévitable que Krishnamurti déçoive tous ceux qui espèrent se reposer sur lui, ou encore qui secrètement souhaitent qu’on leur apporte une vérité à leur mesure, servie sur un plateau d’argent. Krishnamurti désire avant tout nous remettre en face de nous-mêmes, afin de prendre conscience de notre confusion, de nos limitations, de notre pauvreté intérieure, de l’irresponsabilité et de l’inintelligence dans laquelle nous vivons. Qu’il s’agit-là d’une tache particulièrement ingrate, nul le contestera. Krishnamurti ne recherche pas le succès, et quitte à nous déplaire, il nous remet implacablement devant ce que nous ne voulons pas voir en nous-mêmes. Ce travail ardu, délicat, il l’entreprend surtout dans ses « discussions ». Mais l’incompréhension manifestée par le public à l’égard de ces discussions provient de plusieurs facteurs :

En premier lieu, le terme « discussion » n’est pas approprié au genre d’échange que souhaite Krishnamurti. Mais il est difficile de trouver d’autres termes. Les « réunion-discussions » dirigées par Krishnamurti ne peuvent en aucun point être comparées à celles qui se déroulent dans les cercles intellectuels.

Dans une discussion ordinaire, chaque participant émet une « opinion », une « idée ». Il défend son point de vue, recherche des arguments, s’efforce d’aboutir à la conclusion précise que commande sa formation particulière et ses préférences personnelles. Le processus normal de la discussion est un processus rationnel, logique où s’exercent les ruses de l’activité mentale.

Krishnamurti ne nous soumet pas des « idées » dans le sens habituel de ce terme. Il ne part pas d’une hypothèse. Ce n’est pas un théoricien échafaudant d’habiles constructions métaphysiques. Et si son langage s’exprime par ce qui peut sembler n’être qu’énoncés intellectuels, c’est parce que pour se comprendre il faut parler, et qu’en usant des artifices du langage on se trouve obligé d’avoir recours aux mots, aux symboles conventionnels évoquant les idées, les archétypes mentaux. Mais Krishnamurti emploie l’idée essentiellement pour faire dépasser l’idée. Il stigmatise les processus habituels de l’idéation qui nous emprisonnent pour nous libérer de la magie toute puissante de l’idéation. A chaque instant, il attire notre attention sur le fait qu’il est contraint de s’exprimer par des mots, mais qu’il serait vain de ne l’écouter qu’au niveau verbal. Si Krishnamurti nous fait penser, c’est à titre provisoire, car aussi paradoxal que ce soit, c’est pour nous faire dépasser la pensée. Il s’attaque à la racine même de nos processus de verbalisation, d’étiquetage, de « nominations », d’imagination et d’idéation. Toutes ces activités portent les empreintes indélébiles de la mémoire et du passé, empreintes dont il est nécessaire que nous nous affranchissions afin de nous ouvrir à la spontanéité divine du Présent.

Loin de nous soumettre des idées, Krishnamurti nous montre quel est le fondement de toutes les idées. Lorsqu’il nous pose une question, il ne demande donc pas que nous lui répondions immédiatement en fonction de nos préjugés, de nos convictions. Et c’est malheureusement ce que trop souvent nous faisions tous. A peine une question était-elle formulée que chacun s’efforçait d’apporter sa conclusion, de démontrer le bien-fondé de sa formule, d’argumenter en faveur d’un système économique ou religieux particulier.

Il est bien évident que lorsque Krishnamurti nous suggère de discuter une question, il en connait déjà la réponse, et qu’il serait infiniment plus confortable pour lui de nous la donner séance tenante. Quitte à impatienter le public, il s’efforcera pendant plus de deux heures, avec une conscience, un amour et une patience extraordinaires, de nous faire repenser nos réponses toutes faites. En un mot, il tente de ralentir nos automatismes mentaux trop rapides et superficiels.

Krishnamurti veut aller à la racine même du « moi ». Toutes nos misères résultent de l’égoïsme. Toutes nos civilisations, nos morales, nos religions, nos formules économiques et politiques sont basées sur le « moi ». Toutes encouragent, renforcent et protègent le « moi », et très rares sont les philosophies qui osent dénoncer ouvertement la fragilité du « moi » et les conséquences qui en résultent.

La racine du « moi s se trouve dans l’activité mentale. Nos civilisations et nos morales ont déifié la pensée, elles l’ont considéré comme la manifestation la plus haute, la plus noble de toutes les activités humaines. La pensée est cependant l’un des aliments les plus essentiels du « moi ». Loin d’unir les hommes, leurs idéaux les divisent. C’est au nom d’idéaux, de dogmes et de croyances souvent absurdes que les plus grands crimes de l’histoire ont été commis. La pensée, telle qu’elle fonctionne chez la majorité des hommes, est pour Krishnamurti l’origine de toutes les violences, de toutes les séparations. Il est bien entendu que ce réquisitoire contre la pensée ne doit nullement conduire l’homme vers un état d’incohérence, d’impulsivité ou d’irréflexion. Ceci est un point capital.

Nous avons à comprendre que la plus haute forme d’intelligence se réalise seulement lorsque cesse l’activité mentale. Il existe un état d’intense lucidité absent d’idées, d’images, de symboles, mais la plupart d’entre-nous n’en soupçonnent même pas l’existence.

Pour accéder à ce qui dépasse la pensée, nous disait Krishnamurti au cours de ses dernières conférences à la Sorbonne, il faut que se réalise le silence de la pensée.

Lorsque Krishnamurti nous pose une question, il ne nous demande pas une réponse automatique inspirée de nos réflexes mentaux habituels. Il demande à ce que nous nous reposions cette question à nous-même d’une façon infiniment plus profonde, plus lucide et plus responsable que nous l’avons fait jusqu’à présent.

La réponse vraie aux questions que Krishnamurti nous soumet ne peut venir très souvent que dans la profondeur d’un grand silence mental. C’est là que réside l’une des raisons fondamentales qui nous incitent. A ne plus employer à l’avenir le terme « discussions » au genre d’assemblées qui se sont tenues à l’Institut Pasteur ou au Palais de la Mutualité.

Que nous enseigne Krishnamurti ?

Le problème du monde, nous dit-il, est un problème individuel. L’humanité déifiée par de nombreux humanistes n’est que la somme des individus qui la composent. Il est donc de peu d’utilité de changer les cadres extérieurs si l’on ne procède pas préalablement à la transformation radicale des individus qui utilisent ces cadres. Les événements actuels démontrent d’ailleurs que quels que soient les cadres, les étiquettes, les régimes, les hommes restent identiques. Identiques surtout dans l’entêtement sordide avec lequel ils recommencent leurs erreurs.

En 1950, par les événements de Corée par exemple, nous voyons exactement les mêmes drames que ceux qui ont précédé la dernière guerre.

Comment transformer l’homme individuellement puisqu’il apparait que cette transformation est fondamentale ? Par la connaissance de nous-mêmes, nous dit Krishnamurti. Mais cette connaissance de nous-mêmes implique beaucoup plus de facteurs qu’on le suppose généralement.

Beaucoup répondent qu’avant d’en arriver là, le monde aura le temps d’être plusieurs fois détruit. A ceci nous répondrons que les solutions de « surface » apportées par les spécialistes, tant économiques que politiques, n’ont jamais été aussi nombreuses, tandis que le malaise mondial ne fait qu’empirer. Ceci prouve bien que l’élément fondamental et constitutif du chaos mondial l’individu n’a pas été touché.

Certains sont vexés de voir que Krishnamurti ne suggère pas ouvertement des réformes politiques en faveur d’un gouvernement mondial, ou les transformations de notre économie actuelle en économie distributive.

Nous sommes tous pour ces réformes, et comprenons qu’elles sont nécessaires. Et le fait que Krishnamurti n’en parle pas ne doit pas être interprété comme une hostilité tacite à leur égard.

Mais supposons un instant qu’il les conseille ouvertement : la plupart les adopteraient uniquement parce que Krishnamurti les aurait recommandées. Cette attitude constituerait la négation même de son enseignement.

La connaissance de nous-mêmes sur laquelle Krishnamurti insiste est fondamentale. C’est son rôle à lui d’insister sur le caractère essentiel de cet approfondissement. A chacun son rôle dans l’histoire des événements.

Une telle concentration d’énergie doit être employée, un tel soin, une telle attention, que Krishnamurti faillirait à sa mission s’il dispersait notre attention par les proclamations soi-disant pratiques que beaucoup réclament de lui.

De plus, ce qui surprend les auditeurs accoutumés aux penseurs d’Orient, c’est que Krishnamurti nous invite à résoudre nos problèmes par nous-mêmes, là où nous sommes, en nous libérant de toute autorité extérieure, y compris la sienne.

Il existe, nous dit-il, un mode de vie simple, naturel, extatique, affranchi de la peur et de nos constantes avidités. Mais l’accès à ce rythme de vie simple n’est réservé qu’à ceux qui se connaissent pleinement, c’est-à-dire à ceux qui ont découvert, au delà des activités stériles du « moi », la Plénitude du Réel.

Au fait, pourrait-on résumer ce que Krishnamurti entend par la connaissance de nous-mêmes, puisque trois fois déjà au cours de ces quelques lignes nous devons en faire mention. Au cours d’une lucidité et d’une vigilance de tous les instants, il faut que les couches de l’inconscient descendent dans le conscient.

Tous les hommes sont « agis » par leur inconscient beaucoup plus que par leur conscient. Ils ignorent que la partie consciente d’eux-mêmes ne constitue qu’un infime fragment de leur « moi » total.

Cependant les hommes ne désirent pas se connaître profondément. Ils préfèrent s’évader dans des consolations diverses. Fuir n’est pas résoudre. Une inertie mentale nous prédispose à fuir, à imiter, à répéter des formules mécaniquement adoptées. Il est de plus infiniment plus commode pour beaucoup d’imiter, d’accepter aveuglément des formules toutes faites, que de scruter par soi-même le bien-fondé des affirmations d’autrui, que de mettre en doute les systèmes en vigueur ou ceux qui nous sont proposés.

Et pour comble, en raison de l’acuité des événements qui bouleversent la planète, les apparences donnent raison à ceux qui réclament des réformes immédiates, des transformations de surface.

Nous rêvons. Et le drame réside dans le fait que nous ne nous en rendons pas compte. Nous sommes véritablement engourdis. A la place de cette attitude d’autohypnose adoptée depuis des millénaires, Krishnamurti nous suggère une attitude de responsabilité, de lucidité, de vigilance continuelles.

Autrement dit, si l’on veut dépasser le « moi », il faut d’abord le connaître. Et cette connaissance de soi, déjà si fréquemment évoquée, nécessite une prise de conscience profonde du « moi » au cours de laquelle les moindres détails de ses pensées lui sont révélés. Un homme qui ne pense pas par lui-même est un automate. Ce n’est pas un homme. C’est un animal de forme humaine.

Quoique Krishnamurti s’oppose aux schémas et aux classifications qui sont à l’origine des systématisations de la pensée, nous pourrions dire qu’il existe « grosso-modo » trois phases dans l’histoire de l’évolution psychologique de l’homme.

1° Une phase de naissance où s’ébauche le « moi ». Il naît à peine. Il ne sait pas encore très bien qu’il est un « moi ». Il pense en fonction du « troupeau », de la tribu, de la nation ou de quelque collectivité que ce soit.

2° Une phase de maturité du « moi ». Le « moi » se libère de la pensée collective. Il la met en doute. Il a tendance à « repenser les problèmes par lui-même » . Le « moi » s’affirme. Il prend pleinement conscience de lui-même.

3° Une phase de libération où le « moi » mûri, prend conscience de la fragilité de ses limites, La stérilité de ses « multiples désirs de devenir » lui apparaît évidente. Il sent qu’il « tourne en rond ». Il découvre qu’il est agi par une force toute puissante qu’il avait toujours ignorée : l’instinct de conservation et le « désir incessant de devenir quelque chose », la soif de continuité ou de durée, trois choses qui n’en sont qu’une, et qui sont à l’origine de toutes ses servitudes. Il a découvert que l’activité mentale est la principale manifestation de cette « soif de devenir » et l’ayant compris profondément cette activité mentale cesse d’elle-même. Telle est l’expérience de la libération au cours de laquelle la Plénitude divine se réalise par la transparence mentale.

Comment en arriver-là, se demandent certains avec une anxiété compréhensible ? Le « comment » est justement très important. Pourquoi ? Parce que les moyens conditionnent la fin, nous répète Krishnamurti. La solution de nos difficultés dépendra de notre mode d’approche à leur égard. L’attitude mentale dans laquelle nous examinons un problème, conditionne déjà à priori la solution que nous y donnerons.

Tout l’effort de Krishnamurti se concentre sur ce point : nous suggérer une attitude entièrement nouvelle à l’égard de nos problèmes et comprendre qu’aussi longtemps que nous tenterons de les résoudre dans le champ de l’activité mentale, nous resterons prisonniers des démarches diaboliques d’un cycle fermé. C’est le « cycle du moi ».

Ce qu’il importe de démasquer en nous, n’est-ce pas la source profonde du « moi », le « fabricant de problèmes » ? Et cette source n’est-elle pas formée par le flux de l’activité mentale, aliment essentiel du « moi » ?

Qu’est-ce que la pensée, nous demandait Krishnamurti au cours des discussions dirigées par lui dans l’amphithéâtre de l’Institut Pasteur ?

La pensée est une réaction de la mémoire du passé devant les faits du présent. L’intellect est un processus de verbalisation continuel, il nomme, il classe, il divise, il compare, il étiquette. Le processus statique de la pensée confère une apparente continuité au « moi ». Toute pensée n’est que répétition du passé. Répétition de données héritées, répétition de données acquises ou mécaniquement adoptées. En chacun de nous l’automatisme de l’activité mentale opère avec une rapidité extraordinaire.

La rapidité même de ce processus et les efforts considérables qu’il faut entreprendre pour tenter de le maîtriser, trahissent l’existence d’une sorte d’auto-défense. Auto-défense de quoi ? demandent certains. Auto-défense du « moi » qui, par l’activité mentale, exprime sa soif de durée, son avidité de continuité… Auto-défense de ce que certaines écritures appelaient le  « vieil homme » en nous. Ce vieil homme en nous c’est le passé qui tente de se prolonger infiniment vers le futur, c’est l’instinct de conservation qui œuvre en maître absolu sur le plan psychologique.

L’activité mentale provient en réalité d’une peur fondamentale : la peur de ne pas « continuer ». La superposition extraordinairement rapide de nos associations psychologiques (pensées, émotions, etc.) confère une apparente continuité au « moi ». Une sorte de « solidité psychologique » résulte du complexe de notre structure mentale en continuel mouvement.

Cette « solidité psychologique » formée par nos différentes résistances, nous donne la sécurité. Tant que nous poursuivrons la sécurité de cette façon nous ne l’aurons jamais, car la sécurité n’existe pas dans le devenir personnel.

Le problème crucial pour Krishnamurti est le suivant la pensée qui est le résultat du passé peut-elle découvrir le Réel qui est dans le Présent ? De plus, la Réalité ou « Dieu » existant par elle-même, est « autogène », elle n’est pas un résultat. Nous n’avons pas à la « fabriquer », la confectionner, à la construire par nos matériaux éphémères. Elle EST.

La pensée qui est un  « devenir », ne peut découvrir l’Être qui EST. Mais si la pensée réalise la quiétude et la transparence, CELA qui est au delà et au dedans d’elle, se révèle en elle.

Krishnamurti nous demande encore si en nous référant au passé, sous la forme de nos mémoires, de nos habitudes et de nos répétitions automatiques, nous pouvons accéder à la découverte de l’Être dont le rythme est création pure, jaillissement et renouvellement de tous les instants.

Par l’intellect que commandent des processus d’intérêt et de calculs rigidement limités dans la causalité stricte, est-il possible de réaliser un état d’être spontané où s’exprime à chaque instant la plénitude de la Vie dans sa gratuité ? Évidemment non.

La pensée est la substance même du « moi ». Nous sommes à tel point subjugués par le « désir de devenir » vers le futur, que nous sommes incapables de nous voir tels que nous sommes dans le Présent.

La connaissance de soi consiste dans le fait de se voir tel que l’on est dans le Présent, et non tel qu’on voudrait devenir dans un lointain ou proche avenir. Cette avidité de vouloir devenir quelque chose est à l’origine de toutes les violences. C’est pourquoi aussi paradoxal que ce soit — Krishnamurti définit l’activité mentale comme l’essence même de la violence; car elle implique les tensions, les luttes en vue de devenir. En elle sont inscrits tous les conflits inhérents à son accomplissement.

Krishnamurti nous demande de prendre conscience de cette avidité en nous-mêmes, afin de pouvoir nous en libérer ensuite, car la prise de conscience profonde d’un tel processus est libératrice d’elle-même.

A certains égards, il ne faut même pas que nous intervenions car tout acte de choix du « moi » ne ferait que perpétuer l’état dont il voudrait se libérer. Ceci simplifie en un certain sens considérablement le problème. Le « moi » qui est dans la confusion, et qui de plus est l’essence même de la confusion, ne peut qu’engendrer la confusion.

Lorsque nous avons profondément compris ce qui précède, nous réalisons l’immobilisation de notre « devenir personnel ». Cette immobilisation se traduit par la quiétude du mental. Cette quiétude du mental est très différente de celles obtenues par les nombreux yogas mettant en action des processus de discipline. Certes, le « moi » peut discipliner sa pensée et l’immobiliser. Mais un tel silence est le silence de la mort, nous dit Krishnamurti. Une grande différence existe entre la quiétude de la pensée résultant d’un acte de compréhension profond et impersonnel, et le silence mental résultant d’un acte de discipline du « moi ». Ne perdons jamais de vue que tout ce qu’engendre le « moi », ne peut pas être affranchi de l’ignorance du « moi », et qu’une fois de plus les moyens conditionnent la fin.

Krishnamurti n’a parlé qu’une fois du terme  « Dieu ». Il évite de l’employer. Jamais il ne parle de l’Être comme nous l’avons fait nous-mêmes, pour tenter de nous faire comprendre. Jamais non plus, il ne nous parle de la plénitude divine, ni de l’extase de la communion. Il nous serait infiniment plus agréable d’entendre de sa part des paroles inspirées des enseignements mystiques qui nous sont chers.

Une fois de plus, nous aurions vite fait de créer des clichés mentaux ou émotionnels du divin. Krishnamurti a un respect infini de la réalité divine, telle qu’elle est en Elle-même. Il lutte implacablement pour que nous nous délivrions nous-mêmes des images mentales ou émotionnelles du divin, pour mieux nous permettre de réaliser un jour le Rythme secret de Dieu Lui-même, tel qu’il est en lui-même.

C’est pourquoi sa mission est si ingrate, son enseignement d’apparence si négatif, tellement il est attentif à nous délivrer des mirages spirituels auxquels nous voudrions nous accrocher. Au lieu de le blâmer, comme font certains, nous saluerons en lui l’instructeur en tous cas le plus pur, le plus désintéressé qui soit, mettant à chaque instant sa renommée et son succès personnels en péril par le caractère implacable, sévère et exceptionnellement dépouillé de son message.

Ram LINSSEN