Jean Chevalier : La pensée rationnelle n’a pas réussi à tuer la pensée symbolique


19 Jul 2014

(Revue 3e Millénaire. Ancienne série. No 12. Janvier-Février 1984)

Liens entre les profondeurs de l’homme et les abîmes du cosmos, les symboles retrouvent leur place dans tout effort de communication, dans le discours politique, nos conversations quotidiennes, dans toutes les formes de l’art et jusque dans les théories des savants et des philosophes.
Jean Chevalier (1907-1993), qui dresse ici le constat du renouveau de la pensée symbolique (notant également sa pérennité), a été professeur de philosophie, doyen de faculté, journaliste au Monde (rédacteur en chef d’Une semaine dans Le Monde), puis chef de cabinet du directeur général de l’UNESCO. Directeur de la collection « Le Trésor spirituel de l’humanité », il a écrit lui-même de nombreux ouvrages dont :
Saint Augustin et la pensée grecque, Librairie de l’Université, Fribourg, Suisse, 1937.
L’Âme grecque (en collaboration avec René Bady), Éditions Marguerat, Lausanne, 1941.
L’Âme française (en collaboration avec René Bady), Éditions Marguerat, Lausanne, 1945.
La Cité romaine, Éditions Marguerat, Lausanne, 1948.
Le Dossier politique de l’électeur français, Éditions planète, Paris, 1967.
La Politique du Vatican, Éditions CAL, Paris, 1969.
Le Souffisme, Retz Paris, 1984.
Dictionnaire des symboles (avec Alain Gheerbrant et le concours de quinze spécialistes), 1969, Laffont, collection « bouquins », Paris, 1982.
La dynamique de la paix, Unesco, Paris, 1986.
Les Voies de l’Au-delà, Éditions du Félin 1994.

Le sens des symboles s’était atrophié dans la conscience moderne, du fait surtout de la prédominance des sciences exactes et des techniques. Mais, comme des eaux souterraines trop longtemps comprimées, les symboles rejaillissent aujourd’hui dans tous les discours et de merveilleuses expositions d’œuvres d’art. À l’inverse de la pensée scientifique qui cheminait, depuis trois siècles, à la recherche d’une unité, pour établir des lois, la pensée actuelle la plus avancée se montre plus attentive à la différence et à la complexité des êtres et plus ouverte aux possibles qui échappent au déterminisme des lois. C’est pourquoi la réduction des phénomènes physiques, psychiques et sociaux à une loi, à une explication, à une cause ce qui caractérise la démarche idéologique ne permet pas une compréhension exacte et complète de la réalité et, en conséquence, lorsqu’elle veut se traduire en action, elle n’opère que par contrainte et par violence. Le défaut d’ouverture intellectuelle est compensé, si l’on peut dire, par un surcroît de passion. Toute manifesta­tion et tout discours, qui s’inspirent d’une idéologie, s’adressent plus à l’affectivité qu’à l’intelligence, tout en se flattant d’être avant tout raisonnables. Aussi incitent-ils plus à la lutte qu’à la compréhension, à la guerre qu’à la paix. Or, aujourd’hui, c’est la raison elle-même qui découvre ses limites, qui débouche sur un au-delà de l’univocité et qui fraie la voie à un renouveau de ce que j’appellerai, pour simplifier, la pensée symbolique, ou le sens des symboles, comme on dit de quelqu’un qu’il a le sens de la musique ou l’aptitude aux mathématiques. Toute connaissance vraie enveloppe une part d’intuition, inexprimée et sans doute inexprimable, comme d’un manteau socio-culturel, le manteau de l’expression, images, concepts, notes, couleurs, mots, mesures. Ce manteau extérieur, si beau et bien taillé soit-il, arrive à supplanter le vivant intérieur. Il monopolise l’attention de l’intelligence. Le savoir tend à s’identifier à cette apparence analysable et quantifiable, dont la réalité de phénomène est indéniable. Mais elle est aisément prise pour le tout, fût-il provisoire, du réel et du connaissable. Elle efface ou estompe l’« autre », le « tout autre », l’inattingible réel, l’inexprimable lueur, dont l’existence est rejetée dans les nuées d’un imaginaire inconsistant. À l’extrême, c’est le triomphe d’un discours, consacré par le culte de la méthode et du phénomène.

Malgré le discrédit ou le rejet que lui infligeait un positivisme rationaliste, la pensée symbolique a cependant toujours existé. Elle est inscrite dans les lettres mêmes de notre alphabet, dans les dessins et les outils des premiers humains, dans les balbutiements des enfants, dans le discours politique, dans nos conversations quotidiennes, dans toutes les œuvres d’art et d’artisanat, et jusque dans les théories des savants et des philosophes. Ce qui est nouveau c’est la prise de conscience qui se manifeste un peu partout, depuis deux ou trois décennies, de la présence dans tout langage, dans tout effort de communication, dans toute manifestation, d’un élément symbolique, socio-culturel, c’est-à-dire d’un phénomène mental assez complexe représentatif et plus encore émotif, à la fois conscient et chargé d’inconscient, qui traduit une profonde interrelation entre le moi et le cosmos, entre l’individuel, le social et l’universel. Le symbole n’est pas une simple image. Il suppose et instaure, par une manifestation sensible, un lien entre l’abîme des profondeurs humaines et l’abîme des hauteurs que l’on qualifiera de cosmiques ou divines, un lien entre le sensible et l’au-delà de la sensation, entre le conceptuel et l’intuitif. Le symbole réunit dans une expression synthéti­que, verbale, plastique ou musicale ce qui se trouve de plus intime dans un être, l’inconscient et le personnel, le social et le cosmique, le religieux et le divin. L’esprit le plus moderne est en voie de reconquérir ce langage multidimensionnel, dont l’univocité rationaliste et conceptualisante avait perdu le sens.

Les symboles, clefs de l’inconnaissance

J’ai la plus grande admiration pour les savants. Que de fois n’ai-je pas souhaité pouvoir appliquer leurs méthodes rigoureuses, parvenir à leurs certitudes, cerner la portée d’une observation et les résultats d’une expérience, utiliser leur langage sans équivoque ! C’est encore avec eux que je constate cependant au moins deux choses : à mesure que la science avance, ses limites reculent, comme la ligne de l’horizon ; à mesure qu’elles s’affinent, ses certitudes faiblissent. Plus elles tendent vers l’objectivité et s’en rapprochent, plus elles découvrent leur part de subjectivité. Le réel paraît toujours d’autant plus complexe qu’il est plus organisé ; sa formulation scientifique d’autant plus incertaine qu’elle se veut plus précise. Malgré le très efficace parallélisme des constructions de l’intelligence humaine et des structures de l’univers, qui a conduit à la navigation interplanétaire, à la maîtrise de l’énergie nucléaire, aux redoutables manipulations de la biologie moléculaire, sur la voie de l’infiniment grand et de l’infiniment petit dans l’espace et dans le temps, il reste une immensité encore inexplorée dans les rapports de la connais­sance et de l’univers et un niveau jamais atteint dans l’échelle des certitudes. Le domaine de l’inconnaissance et du doute n’est cependant pas un domaine interdit, mais il exige sans doute d’autres voies d’approche que celle de la seule raison. Que dire, de plus, des rapports de la conscience avec l’inconscient individuel et collectif, ainsi qu’avec le surconscient, dont la lumière filtre à travers les structures et les évolutions de la nature ? Ce vaste champ de l’inconnaissance, qui relève du pressentiment, de l’intuition ou de la foi, peut-être aussi de l’ascèse et de la mystique, ne possède cependant qu’une voie de communication pour révéler son existence, sans dévoiler son mystère ontologique, la voie des symboles. Le langage scientifique aborde et résout des problèmes, qui sont à la dimension de l’intelligence humaine ; le langage symbolique oriente sur le mystère même de l’existence, en réponse aux interrogations de la conscience. C’est pourquoi l’esprit humain, peut s’éveiller à ce langage, sans jamais pouvoir en traduire le sens sous une forme scientifique.

S’éveiller à soi-même

Mais cette sensibilité grandissante au symbole, le retour massif du mot dans le langage, à propos de tout et de rien, recouvre encore beaucoup de confusion et de limite dans l’appréhension de sa portée. Pour saisir toute l’étendue de celle-ci, il faut un certain éveil de la perception à une dimension quasi imperceptible ou indéfinissable de la réalité, ce que certains philosophes ont nommé la dimension verticale du réel. Or cet éveil est encore loin d’être généralisé, loin d’être très attentif. L’éducation même à la perception du symbole latent sous le signe apparent, est elle aussi très loin d’être comprise et répandue, tandis que beaucoup de tentatives pour la développer avortent dans la simple érudition de savantes encyclopédies, dans des clichés systématiques préconçus ou dans des exercices de créativité, qui relâchent le lien avec la réalité, en privilégiant à l’excès la pure subjectivité aux dépens de l’objectivité et font perdre le sens du réel. La révolution esthétique, dont l’école symboliste, en littérature et en peinture, fut un acteur retentissant, dans la seconde moitié du XIXe siècle, ainsi que l’école surréaliste, dans la première moitié de ce siècle, avaient déjà substitué l’expression de la subjectivité à la primauté classique de l’objet. Avec l’école impressionniste et l’art non figuratif, le sujet confirme sa suprématie dans la création d’une œuvre. Tous ces courants traversés, le symbole prend aujourd’hui un sens plus intériorisé et rejoint ses lointaines origines. Plus de dramaturgie mythologique, à la Gustave Moreau, moins de scènes bucoliques, mais des figures de rêves, des traits éclatants de violence, une sculpture métallique. Un art né de l’intérieur, manifestant une vie psychique intense, sous une forme tantôt confidentielle, tantôt explosive. Originale et vivante alliance de l’abstrait et du concret, du dit et de l’indicible. Ces formes évoquent et provoquent des pulsions plus que des figures du réel apparent. Elles trahissent et suscitent de secrètes correspondances. Une énergie pulsionnelle les traverse, dépassant toute figuration. Elles opèrent comme des révélateurs, sur l’artiste d’abord, puis sur ceux qui entrent avec elles en connivence. Un échange symbolique se produit entre l’œuvre et le spectateur-acteur. L’espace extérieur qui s’offre à la sensation esthétique devient ainsi miroir d’un espace intérieur. C’est le propre du symbole d’éveiller à soi-même, en incitant à la libre découverte d’un au-delà de soi.

Écoutant les nouvelles télévisées, j’apprends avec joie qu’une série d’émissions sur le Musée du Louvre sera projetée l’an prochain. Sa préparation est déjà très avancée et plusieurs de ses protagonistes, conservateurs de musée, critique d’art, cinéastes, stars, participent à cette annonce, là, sur l’écran. Ils nous promettent beaucoup d’informations historiques, d’appréciations esthétiques, d’impressions d’artistes. Per­sonne toutefois ne témoigne du moindre souci d’évoquer le sens profond de ces œuvres d’art, leur invisible et secrète dimension, leur valeur proprement symbolique. Par exemple, devant la Victoire de Samothrace, cette statue mutilée dominant l’escalier d’honneur du Louvre. On vous dira qu’elle avait, à l’origine, les ailes déployées, une trompette à la main, qu’elle se dressait à la proue d’une trière, qu’elle fut sculptée en mémoire de la victoire navale des Athéniens sur les Spartiates alliés aux Perses, en 306 av. J.-C. Mais qui dégagera la portée symbolique de cette merveilleuse œuvre d’art ? Qui nous fera sentir que la posséder à son bord, vivre et naviguer avec elle, accepter de mourir pour la Déesse de la Victoire, c’était, pour le combattant enthousiaste, se projeter en elle, s’identifier à elle et l’identifier à sa glorieuse cité, transférer sur elle son besoin d’amour, de protection et de confiance, participer à la fois de sa force surnaturelle et de son immortalité ?

On conçoit que la perception ou la lecture d’Un symbole ne se justifient pas, ne se développent pas seulement par l’herméneutique savante, mais étriquée, de l’histoire, de la linguistique, de la sociologie, ou de la critique. Elles requièrent une herméneutique beaucoup plus complexe, et souvent aussi des plus spontanées. Le symbolisme littéraire et artistique du siècle dernier n’a pas suffisamment distingué la valeur spécifique du symbole de celle de l’allégorie. Il importe en effet de ne pas les confondre, pour ne pas s’arrêter à ce qui n’est qu’un symbole affaibli, dégradé, conventionnel.

L’allégorie, comme le disait Henry Corbin, n’est « qu’un travestisse­ment du connu et du connaissable », tandis que le symbole vous transporte à un autre niveau de perception ou de connaissance, à la découverte d’un autre niveau d’être, que celui qui est immédiatement signifié. C’est ce qu’on appelle le pouvoir d’anaphore du symbole : sa capacité de vous transporter, de vous faire traverser le sens premier du signe. L’allégorie est un procédé simple : l’image signifiant directement une idée ; par exemple, une figure de Vénus, ou de Cupidon avec son arc et ses flèches, désignant l’amour ; des balances, la justice. Le rapport reste ici superficiel, banalisé formel, conventionnel ; il conduit à l’académisme. L’allégorie ne dépasse guère le plan des procédés de rhétorique. C’est en somme une traduction imagée et univoque d’une idée ou d’un sentiment. Le symbole agit au contraire comme une suggestion, une provocation, une sollicitation immanentes et il ne craint pas l’équivoque. Son sens profond peut être à l’opposé de son sens apparent. On peut derrière un sourire voiler un sentiment de haine, ou cacher un grand amour sous un air d’indifférence. Aussi a-t-on dit qu’il réalisait dans une synesthésie aux multiples formes « la coïncidence des opposés », selon un vieil axiome repris par Jung. Le soleil réchauffe et brûle, il vivifie et il tue.

Suggérer plutôt qu’expliquer

Des exemples le montreront mieux, à la manière d’expériences vécues, qu’un exposé doctrinal, qui pourrait passer pour trop théorique. Ce fascicule du Troisième Millénaire est riche de tels exemples. J’essaie d’en présenter aussi quelques-uns, empruntés à notre époque, pour qu’on en sente mieux la pérennité.

Une exposition du Symbolisme en Europe a été organisée, voici quelques années, à Paris, au Grand Palais. Ce symbolisme pictural, comme le littéraire, n’était que rarement symbolique, au sens plénier où nous l’entendons. Je ne prétends pas émettre un jugement esthétique. Je ne considère que la valeur symbolique suggérée par les œuvres exposées. Elles m’ont paru, dans l’ensemble, beaucoup trop descriptives, conven­tionnelles, explicites, en un mot, académiques. Elles ne dépassent guère l’allégorie. Elles demeurent fort éloignées, pour la plupart, des ambitions du symbolisme, définies dans le catalogue, d’être : « L’expression plasti­que de la recherche d’un secret psychique et métaphysique, d’une condition humaine qui tend à saisir l’absolu, l’invariable, dans les variations aliénantes du phénoménal et de l’existentiel. » Excellente définition, à laquelle peu d’œuvres pouvaient cependant répondre.

Quand l’image est trop discoureuse, trop expliquée, elle ne révèle rien, elle ne déclenche rien, sauf des sentiments conventionnels et déjà connus ; elle est simplement répétitive. Mais, si l’on perce l’explicite du discours ou de la description, si l’on perçoit du non-dit, du non-décrit, du non-exprimé, à travers certains indices, l’ensemble peut alors prendre un sens symbolique, il s’unifie en lui-même dans sa cohérence propre, et communique avec nous, à un niveau où s’établit une sorte de convivium affectif, Il devient, non plus seulement répétitif, mais représentatif : il fait sentir une présence. Quel est, par exemple, le tableau qui vous paraît le mieux « symboliser » l’innocence ? Celui de Puvis de Chavannes, représen­tant une jeune fille, vêtue d’une longue robe blanche et portant comme un sceptre la tige d’une fleur de lys ? Ou celui de Gauguin représentant des Tahitiennes, dont l’une mire sa nudité sur l’eau transparente d’une rivière, tandis que d’autres dansent, nues, sous les palmiers ? L’eau délicieuse, tel est le nom de ce tableau, est symbolisante ; la jeune fille de Puvis de Chavannes « l’innocence » n’est qu’une allégorie. Malgré sa beauté picturale, elle laisse froid et indifférent, elle susciterait plutôt le sarcasme. Elle ne montre qu’une parure de l’innocence, une apparence, qui peut n’être qu’un masque, une tromperie, une hypocrisie. Elle en viendrait même à ridiculiser la pureté. Son effet, au sens psychologique du terme, serait moins symbolique que diabolique. L’œuvre de Gauguin, au contraire, est riche d’une valeur symbolique. Pour qui n’a pas le sens de cette valeur, elle n’éveillera que son sens esthétique par sa beauté, ou même que sa libido, par la nudité des formes féminines. L’éveil à la dimension symbolique du réel va bien au-delà de ces impressions. Gauguin nous montre, en effet, que la pureté, loin de se parer d’un voile, est une transparence et une nudité ; transparence morale comme l’eau est une transparence physique, nudité morale, qui n’a rien à cacher, non plus que la belle Tahitienne. Mais qui ose se mettre à nu devant sa conscience, se rendre transparent à autrui, dévoiler son être moral ?

Qui donc est innocent et pur ? Voilà l’interrogation que fait naître le symbole. « Le symbole est le commencement de l’art », disait Hegel. On peut inverser les termes de la phrase et dire : l’art est le commencement du symbole.

Un détournement de valeur

Un romancier a parfaitement compris ce renversement de l’effet symbolique en effet diabolique. Dans Le Roi des aulnes, Michel Tournier montre comment la transformation diabolique d’un étendard, la croix gammée imprimée sur le drapeau allemand, a ouvert une « ère nouvelle de honte et de décadence ». Le swastika a été détourné de son sens symbolique originel. « N’allez pas croire que les signes soient toujours d’inoffensives et faibles abstractions. Les signes sont forts… les signes sont irritables. » A fortiori, s’ils portent une charge symbolique. Tout est dans les symboles. Il écrit : « Qui pèche par les symboles sera puni par eux. Le symbole bafoué devient diabole. Centre de lumière et de concorde, il se fait puissance de ténèbres et de déchirement. Le symbole dévore la chose symbolisée… Il devient maître du ciel… Les symboles se muent en diaboles… Et de leur saturation naît la fin du monde. » Ainsi les anges, s’ils se pervertissent, se muent en diables et un univers saturé de démons est prêt à exploser.

Le symbole prend alors la place du signifié, il est érigé en entité, en « absolu », au lieu de s’en tenir à son rôle « relatif » de médiateur. Une idéologie se substitue au soleil, à la sphère céleste sous le symbole du swastika. Il se produit une véritable inversion de sens, du signifié vers le signifiant, une perversion, un détournement de valeur sociale au profit de l’imposteur. Par exemple, la beauté de la nature, selon les hymnes de toutes les religions, symbolise la splendeur de Dieu, dont elle n’est qu’un reflet ou un miroir ; mais, si l’on invertit le symbole, le symbolisant-nature devient le symbolisé-Dieu, la nature est substituée à Dieu, et le culte de l’un est détourné au profit de l’autre : opération diabolique.

Fidel Castro sait utiliser les symboles

On pourrait prendre un autre exemple, tout récent, où l’on voit la force du symbole transformer un revers en un succès. Il ne s’agit pas de politique dans cet exemple, mais d’un phénomène de symbolisation. J’ai été frappé par la présence du mot symbole, à plusieurs reprises, en lisant le discours de Fidel Castro, prononcé lors de la cérémonie funèbre pour les Cubains tombés au combat dans l’île de la Grenade (Le Monde, 19/11/83). Dans un langage qui confère aux hommes morts dans cet affrontement la valeur d’un double symbole, Fidel Castro récupère au profit de sa politique révolutionnaire l’échec de sa tentative d’implantation dans l’île. Je n’en relèverai que deux phrases. Première phrase : « Le Gouvernement impérialiste des États-Unis a voulu tuer le symbole que représentait la révolution grenadine, mais le symbole était déjà mort. » Cette phrase sibylline recouvre deux faits historiques, transposés sur le plan symbolique. Premier fait : la révolution grenadine a été tuée, oui, mais pas par les États-Unis ; avec la mort de Bishop et de ses compagnons, qui s’inspiraient de la révolution cubaine, et qui sont identifiés au peuple, elle a été tuée par un mouvement de réactionnaires et de dissidents, identifié à l’armée. Deuxième fait : les États-Unis ont cru tuer la révolution grenadine, mais en réalité ils n’ont atteint que des usurpateurs, qui avaient déjà tué cette révolution et qui ne pouvaient réussir. On voit tout de suite la symbolisation, par identification des victimes au peuple de la Grenade et de Cuba et par l’identification des agresseurs aux dissidents du pays et aux capitalistes américains, tous ennemis du peuple. Dans la seconde phrase : « En voulant détruire un symbole (c’est-à-dire la révolution populaire de type cubain) ils (les États-Unis) ont à la fois tué un cadavre (ces révolutionnaires vaincus par les usurpateurs) et ressuscité le symbole » (c’est-à-dire la révolution populaire de type cubain). On retrouve ici les composantes de la pensée symbolique : l’image historique des faits : des hommes tués au combat ; ces hommes sont magnifiés en héros ; ces héros sont des témoins ou des martyrs : de la révolution populaire ; celle-ci a été écrasée une seconde fois par l’armée impérialiste des U.S.A. Mais la révolution populaire en ressort grandie comme l’idéal symbolique du peuple qui a été abattu par l’armée de dissidents, puis par l’impérialisme : le symbole est ressuscité. D’où cet effet : se resserrer dans un même destin révolutionnaire, pour la lutte contre la dissidence meurtrière, pour la lutte contre l’impérialisme et le capitalisme étranger. Les victimes de la Grenade sont érigés en martyrs de la Révolution et en héros de la lutte du peuple contre la domination de l’armée et l’exploitation capitaliste. Ce mot de « symbole » employé quatre fois en deux phrases, était bien choisi. Fidel Castro l’emploie une dernière fois dans sa péroraison, en poussant au maximum la charge affective du symbole, par un amalgame entre la révolution populaire, la patrie et le régime cubain : « Ces morts ne sont nullement des cadavres, ce sont des symboles. Nous serons comme eux : la patrie ou la mort. Nous vaincrons. » On le constate, il se produit, d’un côté, un transfert d’exécration ; de l’autre, une consécration.

Il est important de souligner que le langage n’est pas le seul support sensible du symbole. Toutes les formes d’expression comportent une face cachée, toutes sont au moins l’amorce d’une trajectoire symbolique : attitudes et gestes, mouvements des paupières ou des lèvres, de l’ensemble du visage, inflexions de la voix, l’usage préférentiel et spontané de certains mots, le choix des couleurs, des rythmes musicaux, le dessin d’une spirale, d’un cercle, d’un losange, tous ces signes sont porteurs de symboles. Ils constituent « un système de codage », d’un décryptage fort délicat. Comme disait un poète : « La forme de tes hanches est une onde », une onde vibrante en elle-même et émettrice de vibrations hors d’elle.

Chaque signe personnel ou collectif est un miroir ondulant, comme l’eau d’un ruisseau, miroir d’une conscience plus ou moins imprégnée d’inconscient. De même, chaque événement historique est le miroir d’une conscience collective, mêlée elle aussi d’inconscient. L’herméneutique symbolique, ou le décryptage du code, consiste, à partir des apparences extérieures, à partir des signes et images sensibles, à découvrir, à dévoiler le sens intérieur, le sens profond, le véritable détonateur de la manifesta­tion. Cette mise en lumière exige, je l’ai dit et écrit maintes fois, plus que l’exégèse linguistique et historique, plus que le savoir scientifique, plus que le raisonnement philosophique, plus qu’une foi dogmatique figée sur la lettre des formules, mais une perception simultanée de ce qu’il y a de plus individualisé dans le signe, de ses analogies avec les données traditionnelles, avec les archétypes de l’analyse et des mythologies, en même temps qu’une certaine aptitude à l’empathie, à se mettre à la place de l’« autre », comme pour partager personnellement son expérience. Le symbole se dégage ainsi d’une sorte de symbiose, d’un convivium, d’un vivre avec…

Il en résulte que la perception de cette relation symbolique entre des sens de niveaux différents, correspondant chacun à un niveau d’être différent, dépend des dispositions intérieures du sujet qui perçoit. Une dynamique sous-jacente anime l’échange ou la communion symbolique. De là cet axiome : « Talera eum vida qualem capere potui » (Je l’ai vu tel que j’étais capable de le saisir). De là, cette nécessité d’un éveil, d’une éducation à la perception de ces réalités, qui ne se révèlent que par miroir, et non par la lumière directe des signes. Nous pourrions rappeler ici la théorie de la causalité morphique de René Thom, le processus de style oral décrit par Marcel Jousse, qui rejoignent celui de la communication symbolique : il ne s’agit pas de « l’acquisition d’une banque de données, mais de la mise en pratique vivante du mimétisme humain… Ici, nous touchons à la volonté, la maturité, la créativité : à l’homme ». Aussi ne s’étonnera-t-on pas que l’art soit l’un des principaux adjuvants de cette formation à la perception symbolique. N’oublions pas non plus que toute forme de communication comporte, au moins comme une ébauche, une part d’art et — oserions-nous l’avouer —, une part d’artifice. Pas de communication sans mimesis.

Kennedy s’identifiera au symbole de la sagesse

Prenons encore un exemple. Dans le cadre des débats organisés à la Sorbonne par le Mouvement Universel de la Responsabilité Scientifique, la discussion portait, le 23 novembre, sur des aspects socio-politiques que révèlent les rapports entre le savoir — la décision — le changement. Quels sont les facteurs de la décision, qui interviennent le plus efficacement pour déterminer un changement ? M. Jamous, maître de recherches au CNRS, introduisait le débat. Il prit comme exemple, entre autres, la réunion du Conseil de défense des USA, convoquée d’urgence par le président J.F. Kennedy, quand se confirmaient les menaces d’installation de missiles soviétiques à Cuba. Deux tendances s’opposèrent au Conseil : un blocus interdisant l’entrée de navires soviétiques dans les ports cubains ; une intervention de l’aviation sur l’île, qui, pour des raisons techniques, ne pouvait se limiter à une « opération chirurgicale ». Des relations de politique, d’influence, de prestige, de défense, de forces, militaient aussi bien pour l’une que pour l’autre de ces solutions, et l’on n’en voyait pas d’autres. Les symboles du faucon et de la colombe planaient déjà sur la tête des conseillers. Le Président ne voulait correspondre ni à l’une, ni à l’autre de ces figures symboliques, tout en étant en son for intérieur partisan du blocus plutôt que des bombardements ; il chercha une autre solution dans la direction d’un autre symbole. Il appela son concurrent malheureux aux élections présidentielles, M. Stevenson, un intellectuel, un humaniste, dont Kennedy connaissait bien le caractère. Stevenson proposa alors, en échange de l’abandon des projets soviétiques d’installer des missiles à Cuba, d’abandonner des bases américaines de missiles installées au Proche et au Moyen-Orient. Kennedy avait gagné : il n’était plus ni faucon, ni colombe, en se décidant entre les deux extrêmes en faveur du blocus. Les navires soviétiques firent demi-tour, Kennedy s’identifia au symbole de la sagesse et du juste milieu, qui triomphe entre la violence et l’abandon. On voit dès lors se profiler en filigrane sous le portrait du Président, la figure symbolique d’Athéna, casquée et armée, tout en étant la déesse de la sagesse, de la mesure et de la paix, des arts et des sciences. Et le sociologue pouvait conclure le débat en observant que ce qui détermine les décisions et le changement, les décisions non seulement internationales et nationales, mais aussi interpersonnelles et personnelles, ce ne sont généralement pas les raisons, dont on pèse le pour et le contre ; celles-ci peuvent exister, mais ce qui fait pencher le plateau de la balance, ce sont des facteurs subjectifs, affectifs, répondant à des pulsions profondes, vers le pouvoir, l’argent, l’amour, et que symbolisent aussi bien une idéologie, une entreprise qu’un visage, avec toute leur puissance fascinante, mobilisatrice, séductrice.

L’exemple rapporté par Henry Corbin

Prenons un autre exemple de symbole, non plus dans le monde de l’esthétique ou de la politique, mais dans le monde religieux. Cet exemple est rapporté par Henry Corbin dans son livre Temple et Contemplation. Le célèbre philosophe Rose-Croix britannique, Robert Fludd (1574-1637) voit trois niveaux de sens dans la symbolique du temple, d’où se dégage l’idée d’un Triple temple, ou d’un Temple à trois étages, le Temple de Salomon, qui est le corps ; le Temple de l’Esprit, qui est l’âme ; le Temple céleste, qui est le palais spirituel. Ce dernier est situé dans sa géographie symbolique, comme le temple de la vision finale d’Ézéchiel, sur « la haute montagne », laquelle est pour lui la haute montagne de l’initiation. Il symbolise de la sorte le schéma anthropologique traditionnel, repris par saint Paul et toute la gnose : soma, psyché, pneuma. D’où cette nostalgie du Temple, ce symbole de l’homme voué à un théomorphisme, à une mutation ascendante de corporel à spirituel, par un parcours de tous les plans de l’existence. Le Temple, lieu de la présence divine, devient l’homme même, quand celui-ci arrive à s’identifier à cette présence.

La biorythmique la plus moderne, sous d’autres termes, étudie elle aussi les rapports rythmiques qui peuvent exister, dans la mesure où ils se distinguent, entre les trois plans de l’activité biologique : physique, émotionnel, intellectuel. On pourrait dire que, lorsque la présence d’un stimulant (parole, œuvre d’art, signe ou image quelconque) engendre un accord rythmique entre ces trois plans de vibration, une perception symbolique se produit, c’est-à-dire, une communication quasi intégrale, intersubjective, entre le stimulant et le stimulé, entre le sujet émetteur et le sujet récepteur ou percipient. Tous deux entrent dans une sorte de symbiose. Cet instrument privilégié de la communication qu’est le langage vit de cet échange invisible et indéfiniment renouvelé de symboles. Quand cette force immanente de la symbolique du langage s’éteint, la puissance communicative du langage diminue et finit par mourir. On parle une même langue, mais on ne se comprend plus. Un langage tient sa richesse plus de son imprégnation symbolique que du nombre de ses mots.

Le soubassement neuronal de la pensée symbolique

Du point de vue purement sémantique, le symbole se révèle comme une puissance synthétisante, dès lors qu’il permet de percevoir les relations qui existent entre plusieurs niveaux de sens, du niveau sensitif ou littéral, au niveau conceptuel, jusqu’au niveau global de l’intuition et de la foi, où les facteurs affectifs interviennent. Il joue un rôle d’unificateur de l’ensemble du psychisme humain, en mobilisant toutes ses possibilités d’intervention pour une découverte plénière de sens multiples, mais polarisés dans une même direction. Les observations les plus récentes sur le cerveau humain ont justement signalé que, dans certaines activités mentales de connaissance, plusieurs aires du cortex cérébral, chacune avec son fonctionnement spécialisé, entraient en connexion, en connivence si l’on peut dire, par les centaines de millions de fibres du corps calleux, pour produire cette connaissance complexe très spéciale, que j’appelle la pensée symbolique. Elle résulte d’une corrélation, d’une oscillation incessante entre l’hémisphère droit, plus approprié aux objets mentaux d’ordre concret et réaliste, comme les images sensibles, et l’hémisphère gauche, plus propice aux objets abstraits, comme les concepts, les deux hémisphères se connectant avec les lobes frontaux pour participer de leur charge émotionnelle. Image, concept, émotion entrent dans la composi­tion du symbole. N’étant pas moi-même un biologiste, je voudrais seulement citer quelques lignes du professeur Changeux. Après avoir décrit le processus que je viens de résumer, il conclut : « Ces mouvements d’activités d’ensembles importants de neurones ne sont pas purement « imaginaires » ! Des progrès récents de la technique d’exploitation cérébrale, aux conséquences encore incalculables, permettent déjà de voir à travers la paroi du crâne. » (L’homme neuronal, Paris, Fayard, 1983, p. 218-219.) On peut contester certaines hypothèses de ce biologiste du Collège de France mondialement connu, parce qu’elles constituent des extrapolations philosophiques et religieuses trop inspirées d’une philosophie positiviste, dont les bases sont aujourd’hui fortement ébranlées. Pour ma part je pense que de telles hypothèses passent les limites du savoir positif. Mais je ne puis qu’accepter et admirer les savantes observations, dans les limites purement scientifiques que leur auteur fixe lui-même. Et c’est à ce titre d’observateur, que je me réfère à lui pour reconnaître, dans la description qu’il donne de ce phénomène biologique complexe d’interrelations neuronales, le soubassement physico-chimique global de la pensée symbolique. Par une sorte d’isomorphisme cette puissance synthétisante du cerveau, au niveau biologique, correspond à la puissance unificatrice du symbole, au niveau psychologique.

Et même Albert Einstein…

La dynamique invisible du symbole intervient jusque dans la recherche rationnelle et la découverte scientifique. On pourrait en citer de nombreux exemples tirés de la vie des savants. Un livre récent, publié en hommage au philosophe François Alquié, sous le titre La Passion de la raison (PUF), signalait chez ce philosophe « les élans du désir, au cœur même de l’activité la plus rationnelle ». Il n’y a pas de saisie du symbole, dans cet élan du désir, et la saisie du symbole peut frayer la voie à la recherche philosophique ou scientifique. Voici un autre exemple, raconté par Einstein lui-même : « La théorie de la relativité, a-t-il écrit, je l’ai découverte en jouant une sonate de Bach ; la théorie de la variation possible de la masse avec l’énergie, en écoutant chanter les oiseaux dans une forêt. J’ai su que c’était cela ! » Il lui restait à en faire la démonstration rationnelle : question de physique mathématique et de méthode scientifi­que. Grâce à sa formation intellectuelle, grâce à sa sensibilité à l’art et, à la nature, et grâce à une concentration méditative et prolongée, la coïncidence s’est soudain produite, la synesthésie symbolique s’illuminant en intuition. La réduction mathématique pourra éventuellement être discutée, la relativité fondamentale de l’univers, du tout et de chaque partie, restera acquise. Percevoir un ordre dans le chaos, découvrir des possibles dans le confus, admettre des degrés dans les certitudes, concevoir toute chose comme un ensemble de relations, dont une partie nous échappe, c’est une disposition de plus en plus répandue aujourd’hui dans le monde scientifique le plus avancé. Pour chacun de nous, c’est ouvrir son esprit à la dimension et à la dynamique symboliques de la réalité, c’est élargir son champ de conscience, c’est contribuer, à rapprocher les humains dans une vision supérieure, qui les délivre de leurs étroitesses d’esprit et de leurs enchaînements à l’immédiat et au superficiel. La pensée symbolique est l’instrument d’une réalisation intérieure et d’une communication profonde avec autrui. Qu’elle soit ainsi comprise aujourd’hui, c’est sans doute ce qui fait sa nouveauté.

Un sociologue déclarait récemment : « Nous prenons conscience que le savoir a sa face cachée : il engendre un non-savoir qui le double et dont l’ombre s’étend à mesure qu’il grandit. » Et il concluait qu’il faut « apprendre à penser l’impensable ». En un certain sens, le symbole est ce rayon de lumière qui filtre à travers le royaume de l’ombre. Et penser l’impensable, c’est essayer de suivre ce rayon de lumière filtrant à travers les ombres qui subsistent dans toute communication.