Robert Linssen : La Porte étroite


19 Nov 2008

(Revue Être Libre, Numéro 271, Avril-Juin 1977)

Notre mental limité, conditionné et notre échelle d’observation contribuent à nous enfermer dans la continuité du temps. L’Eternel maintenant ne nous est pas perceptible parce que nous formons nous-mêmes un écran masquant à nos yeux sa Présence vivante.

« Ce qui est continu, emprisonne ! » répète souvent Krishnamurti.

En fait, nous sommes psychologiquement emmurés dans une forteresse dont les murailles épaisses sont formées par les milliards de mémoires qui se sont accumulées au cours de l’histoire et de la planète. C’est là évidemment que se situe la signification du « Vieil homme » dont il est nécessaire de se dépouiller.

A nos yeux, cette épaisse muraille ne comporterait aucune ouverture, aucune porte.

Et, cependant, les Maîtres de l’Eveil nous enseignent qu’une Porte existe. Elle est là, présente à chaque instant mais nous ne la voyons pas.

Nous ne la voyons pas en raison du véritable envoûtement que nous subissons de la part de notre constitution psychophysique et de la constitution même de tout l’univers phénoménal. Dans ces domaines périphériques pour les Maitre de l’Eveil — mais uniquement réels pour nous —, règnent en maîtresses absolues des lois d’habitude, de répétition, de rythmes habituels, de cycles, de périodicité.
Rien de tel évidemment au niveau de l’Intemporalité !

Ainsi que l’écrit admirablement A. Coomaraswamy (« Le temps et l’éternité », p. 42) : « L’homme libéré, en fait, transcende les cycles. »

Il est dit dans le « Samyutta Nikâya » (11, 178-193) : « Impermanents sont tous les composés dont la nature est de naître et de vieillir, ils surgissent pour périr ensuite ; en avoir fini avec eux, c’est la félicité.

L’homme libéré « n’est pas un homme des cycles ».

Ils l’appellent « l’Eveillé » (Buddha) qui discerne les cycles — le courant des choses dans lequel ils tombent et se relèvent —…   Celui pour qui il n’y a plus de naissance est l’Eveillé. Pour une telle personne, il est évident qu’il n’y a ni passé, ni futur (na tassa paccha na puratham atthi).

La mémoire du Bouddha n’opère pas par une remontée de la succession temporelle des naissances et des morts, elle saisit immédiatement, instantanément, toute situation en quelque temps que le Bouddha choisisse de percevoir ; c’est-à-dire que tous les temps sont présents, pour la vision instantanée du Bouddha. Ce là, où il n’y a ni passé ni futur doit et ne peut être que Maintenant. Il est vrai que pour tous les êtres vivant dans le temps, le maintenant instantané est toujours présent.

Mais le mot, dans le sens de « temps juste », signifie également « opportunité!», c’est-à-dire porte, et, bien que cet intervalle s’ouvre et se referme continuellement tant que passe le temps, qu’en est-il si l’opportunité de l’instant n’est pas saisie ? A ce propos, le Bouddha conseille ceci : « Enjambez ce bourbier visqueux, ne laissez pas passer l’Instant (Khano vê mâ upac cagâ), ceux qui laisseront passer l’Instant le regretteront »; il félicite les moines « qui ont saisi l’Instant » et plaint ceux « dont l’Instant a passé ». (« Le temps et l’Eternité », p. 44).

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Nous nous permettrons d’attirer l’attention du lecteur sur la similitude frappante existant entre les extraits qui viennent d’être mis en évidence et certains aspects de la pensée de Krishnamurti.

Ce dernier insiste sur l’état d’intervalle existant entre les pensées au même titre que le pur advaita védanta et les formes supérieures du bouddhisme, du Ch’an et du Taoïsme insistent sur l’importance du « vide interstitiel existant entre les pensées ». C’est pour de telles raisons également que le bouddhisme pur et le zen originel sont définis comme les « doctrines de la parfaite momentanéité et de l’adéquacité correcte ».

Le lecteur intéressé par l’étude des énergies psychiques, mémoires, etc., qui s’opposent à la perception du silence intérieur ou « état d’intervalle » pourront utilement étudier les textes que nous avons publiés dans « La méditation véritable — étude des pulsions pré-mentales » (éd. Courrier du Livre – Paris 1977).

A. Coomaraswamy cite dans son ouvrage (« Le temps et l’Eternité ») une pensée de Nicolas de Cusa (De visione Dei, IX) où se trouve commenté « l’état d’intervalle » :
« Inter-vallum : le « trou de l’aiguille » et « la porte étroite » dans le mur du Paradis, ce lieu entouré d’opposés coïncidents n’est autre que le mur où, Seigneur, Tu demeures, à la porte duquel est en garde le plus haut esprit de la raison, qu’il faut vaincre pour entrer ».

Le rôle du Vieil homme est ici clairement énoncé, c’est l’ensemble des mémoires qui résistent car elles se sont prises pour une entité, un ego.

Nous retrouvons une fois de plus des similitudes avec l’enseignement de Krishnamurti nous suggérant de nous libérer de l’emprise du connu. Le « connu » étant les « mémoires », l’accumulation énorme de connaissances intellectuelles. Par ceci, il ne faut pas comprendre qu’il soit nécessaire de vivre sans mémoire, ce qui serait impossible et absurde. Tout en ayant des mémoires qui sont d’ailleurs indispensables, l’art de vivre dans l’Eternel Maintenant consiste à être libre de l’emprise de ces mémoires.

Etre neuf dans « l’Instant neuf » ou « présent au Présent » nous recommande le Zen.

L’ego est fragmenté en faisceaux de tendances contradictoires et les tensions existant entre ces fragments créent les résistances qui s’opposent à notre parfaite disponibilité aux richesses de l’Instant.

Cet entrechoquement entre des fragments contradictoires fréquemment évoqué par Krishnamurti est commenté par A. Coomaraswamy en des termes qui mettent en évidence l’ampleur de la similitude des enseignements les plus profonds et les plus dépouillés.

Dans une note de l’œuvre « Le temps et l’Eternité », p. 44, A. Coomaraswamy écrit :
« Le passé et le futur sont les « Rochers qui s’entrechoquent », séparés seulement par le maintenant-sans-durée grâce auquel le Héros (mahâvîra) trouve sa voie ; en d’autres termes, les montants de la « Porte de l’Immortalité » que Bouddha (le devenu Brahma) ouvrit à ses disciples ; la « Porte du Soleil » à propos de laquelle on demande : « Qui est capable de la franchir ? », c’est-à-dire, capable de prendre la voie de « l’inobstrué Sâman », autrement dit « l’Eclair ».

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Nous retrouvons ici la signification profonde du Vajra indien correspondant au « Dorje » tibétain évoquant la foudre ou la soudaineté de l’Eclair.

La magie de cet « Eclair éternel » est toute puissante. En un instant, elle dissipe les brumes épaisses de l’illusion.

Ainsi qu’il est écrit dans le « Digha Nikâya » bouddhiste : « Le nom et l’apparence, associés à la conscience, ne sont que là où il y a naissance, vieillesse et mort, ou déclin et ascension, seulement là où il y a signification, interprétation et compréhension, seulement là où il y a un mouvement entraînant une reconnaissance comme tel ou tel. »

Nous retrouvons ici, en d’autres termes, l’un des éléments fondamentaux de l’enseignement de Krishnamurti qui nous déclare que nous ne pouvons connaître, par la pensée, que ce qui n’est déjà plus, ce qui est passé, la mémoire. Tout l’effort de son œuvre consiste en une tentative de nous libérer de l’emprise du connu, des mémoires afin de nous rendre disponibles à ce qu’il appelle « l’Inconnu, le Suprême ».

La réalisation d’une disponibilité à l’Inconnu est l’état d’innocence véritable, la grande mutation spirituelle au cours de laquelle la Porte Etroite est franchie et dès qu’elle est franchie, la totalité des murs épais de la forteresse subit une métamorphose inattendue.

Une faculté d’omnipénétrabilité et de vision juste dépouille les êtres et les choses les plus opaques, les plus épais de leur opacité.

Tout devient transparent. Mais ceci implique le silence mental véritable.

Ainsi que l’exprime Krishnamurti (« Au seuil du silence », p. 210) :
« L’immensité du silence est l’immensité d’une conscience en laquelle n’existe pas de centre. La perception de cet espace et de ce silence n’est pas du domaine de la pensée. La pensée ne peut percevoir que sa propre projection, et lorsqu’elle la reconnaît, elle trace sa propre frontière. »

Evoquant la véritable mutation psychologique que constitue pour nous l’Eveil Intérieur, Krishnamurti déclare (« Talks in India », 1964, p. 88) :
« La mutation n’est réalisée que lorsque l’esprit est vide de toute pensée. Cette mutation est absolument nécessaire au salut de l’être humain. Vous devez avoir un esprit complètement différent qui ne soit plus le produit du milieu, de la société, des réactions. Ces choses n’engendrent pas l’innocence, ni la liberté, ni un sens d’immensité insondable dans l’esprit. C’est seulement dans un tel espace que la mutation se produit. »

L’accès à cet espace intérieur se fait par la « Porte Etroite » se révélant lors du silence mental parfait. Dès cet instant, nous découvrons la TOTALITE de ce que nous sommes et que jamais nous n’avons cessé d’être.

Le mental s’est simplement libéré des fausses identifications, des limitations, des forces d’inertie résultant de l’accumulation des mémoires. La « Porte Etroite » a été franchie. Du coup, les murailles épaisses de la forteresse du « moi » se sont dissoutes d’une façon inattendue. Là se révèle la suprême bénédiction de l’Amour sous sa forme la plus élevée. Le Zen appelle cela : « Retourner chez soi ».

* *  *

En fait, ce n’est uniquement qu’à notre niveau que des événements importants, des mutations semblent s’effectuer. Du point de vue des Maîtres de l’Eveil, l’événement est beaucoup moins important ou n’aurait la valeur que d’un mauvais rêve qui prend fin.

Pour l’Eveillé, ainsi que l’explique A. Coomaraswamy (p. 67) :
« L’espace illimité est apparemment différencié par les limites d’un vase ; or, quand le vase est brisé, l’espace qui était en lui n’est plus identifiable ».

Telles sont les raisons pour lesquelles les maîtres indiens de la Voie Abrupte désignent le libéré comme « celui qui est devenu Brahma ».

Commentant l’image bien connue des indiens selon laquelle le Nirvana est comparé à la goutte qui tombe et se fond dans l’Océan, l’un des plus grands maîtres du Taoïsme, Tseng Lao Wêng, déclarait à l’écrivain John Blofeld (« le Taoïsme vivant », p. 276) :

« L’image est perspicace, exaltante ! Cependant, elle ne saisit pas tout l’ensemble. En effet, lorsqu’une petite masse d’eau entre dans une plus grande, les deux restent certes inséparables mais la plus petite ne constitue qu’un fragment de l’ensemble. Considérez, au contraire, le Tao, qui transcende à la fois le fini et l’infini. Puisque le Tao est Tout, et que rien ne lui est extérieur, lorsqu’un être fini laisse tomber l’illusion d’une existence séparée, il n’est pas perdu dans le Tao comme une goutte de rosée qui se fond dans la mer ; du fait même qu’il rejette ses limitations imaginaires, il devient immesurable. N’étant plus lié par les catégories de ce monde que sont le tout et la partie, il découvre qu’il est coextensif avec le Tao. Plongez le fini dans l’infini, et bien qu’il ne reste qu’un, le fini, loin d’en être diminué, assume la stature de l’infini. Ceux qui ne sont que des logiciens n’approuveront pas mais si vous percevez la signification cachée, vous rirez de leurs arguties enfantines. Votre perception vous mettra face à face avec le secret chéri par tous les Sages accomplis — un secret glorieux, éblouissant, vaste, à peine concevable ! L’esprit de celui qui revient à la Source devient la Source. Votre propre esprit est destiné à devenir l’Univers. » (p. 277, ibid.)

* * *

Ainsi que l’écrit admirablement le Dr Roger Godel (« L’Expérience Libératrice », p. 274 – éditions Présence, Paris 1976) :

« De cet état de conscience dont la clarté rayonne au centre de l’être, aucune définition ne saurait rendre compte. Parce qu’il se réalise au-delà des limites de la psyché, il diffère radicalement de toute appréhension sensible, affective, ou intellectuelle. Dans ce mystérieux territoire transpsychique, l’expérience du temps et de l’espace a cessé d’avoir cours. Aucun substrat ne s’offre donc plus à l’exercice des sens, de l’émotion, de l’intellect car ceux-ci se déroulent sur le plan relatif de la durée et de l’étendue. Les émotions et les processus intellectuels se fondent en effet sur des changements d’états électrochimiques — dépolarisation et repolarisation, modulations vibratoires à fréquences multiples — en cheminement le long des neurones ; ces phénomènes ne peuvent se produire que dans le temps et l’espace. »

CONCLUSIONS.

La compréhension intellectuelle, même parfaite, de tout ce qui précède ne suffit pas. Celle-ci ne s’effectue souvent qu’au niveau verbal et peut devenir spéculation métaphysique.

Une compréhension intellectuelle trop parfaite des vérités essentielles peut conduire l’expérimentateur dans une situation au cours de laquelle il peut, de toute bonne foi, s’imaginer avoir pour autant réalisé la mutation. Telles sont les raisons pour lesquelles Krishnamurti déclare souvent que la compréhension de son enseignement au seul niveau verbal peut devenir un danger et une source d’illusion.

L’essentiel consiste dans un processus d’expérimentation intégral. Il existe une immense différence entre le fait de comprendre intellectuellement et au niveau verbal que nous sommes conditionnés, prisonniers et le fait d’en prendre authentiquement conscience et de se comporter en conséquence, tant intérieurement qu’extérieurement.

En raison de la diffusion soudainement considérable des écrits traitant de ces problèmes essentiels, un nombre de plus en plus important de personnes de bonne foi, s’imaginent avoir authentiquement accompli une réalisation définitive et assument, de ce fait, un rôle au cours duquel le « moi », prétendument dissous, loin de se libérer, s’affirme et se développe.

En conclusion, nous dirons que, dans ce domaine, une vigilance constante et une honnêteté parfaite s’imposent et doivent s’exercer depuis les plus hautes cimes de l’esprit jusque dans la matérialité des actes quotidiens.

Robert Linssen.
Juin 1977.

BIBLIOGRAPHIE

A. COOMARASWAMY : « Le Temps et l’Eternité », Dervy-livres.
JOHN BLOFELD : Le Taoïsme vivant, éd. Albin Michel, Paris. 1977.
R. LINSSEN : « La méditation véritable », Le Courrier du Livre.
R. LINSSEN : « Naissance, développement et dissolution de l’ego », éd. Courrier du Livre, Paris.
R. LINSSEN : « Spiritualité de la Matière »    éd. Courrier du Livre, Paris.
R. LINSSEN : « L’Eveil suprême », éd. Courrier du Livre, Paris.
R. LINSSEN : « Krishnamurti, psychologue de l’ère nouvelle », éd. Courrier du Livre.
J. KRISHNAMURTI : « La révolution du Silence »    éd. Stock, Paris.