Robert Linssen : La poésie Hindoue


21 Sep 2008

Publié sous le nom de Ram Linssen
(Revue Spiritualité Numéro : 12, 15 Novembre 1945)

Si nous voulons comprendre la poésie hindoue il est indispensable que nous prenions en considération l’une des ouvrages les plus importants de l’art poétique hindou : le « Sahitya-darpana » écrit au 14ème siècle par « Vishvanatha Kariraja… ». Cet ouvrage est considéré par tous les spécialistes comme l’une des études les plus approfondies de ce sujet.

Mais comment pourrais-je vous rendre accessible la signification profonde et l’ésotérisme de l’art poétique hindou, si je ne vous fixais pas d’emblée les idées par une simple citation de Vishvanatha lui-même, concernant l’art en général et la poésie en particulier.

« La connaissance des grandes vérités » dit-il, « telle qu’elle est présentée dans les traités védiques, est déjà difficile pour ceux dont la raison est à pleine maturité, parce que cette connaissance y est donnée sans aucune saveur »… « Grâce à la poésie, elle devient accessible, même à ceux dont la raison est encore dans la tendre enfance. »

Pour l’hindou, l’art, en général, et la poésie en particulier, ne sont pas « une fin en soi ». La poésie est envisagée comme moyen au service de la connaissance sacrée. Et cette ascendance, cette sorte de priorité extraordinaire accordée au domaine spirituel sur tous les autres, dans tous les secteurs de l’activité humaine, est l’une des caractéristiques spécifiques de la mentalité hindoue.

Deux principes, intimement liés, sont à la base de l’esthétique hindoue : l’un, envisagé comme une recréation de l’univers par analogie, s’exprime dans les arts plastiques, l’autre, auquel les hindous attachent un caractère très important est celui de l’établissement d’un contact émotionnel entre l’homme et les lois universelles.

Le premier s’exprime par une conformité dans les proportions, dans les formes. Le second se montre en poésie par la notion du « rasa », la saveur, la qualité profonde, sorte d’appréhension d’un état d’être.

Et pour saisir, à la fois le but profond de la poésie hindoue et sa technique d’expression, il est bon de savoir que l’hindou confère trois sens aux mots :
Les mots peuvent comporter des sens littéraux, des sens dérivés. Au sens littéral un mot désigne une substance, un être individuel, ou une action. Le sens figuré naît d’une incompatibilité entre le sens littéral et le contexte. Ces deux premiers genres de sens répondent aux exigences  du langage ordinaire et de la littérature didactique. Mais il existe un troisième sens qui nous intéresse particulièrement : c’est le sens de « résonnance, ou encore celui que les hindous appellent « vyanjana », le sens de suggestion, ou encore celui de « rasana », gustation. »

Si l’on analyse un poème, nous disent les poètes hindous, une fois énumérés ses sens littéraux et dérivés, il reste « un surplus de sens ». Il s’en dégage une saveur, une sorte de climat psychologique qui en forme la plus fondamentale substance, la toile de fond sur laquelle se profilent les détails de la forme.

Quelle est d’après les hindous, le contenu de cette puissance de suggestion ? Autrement dit : qu’est dans son essence la poésie ?

A cette question Vishvanatha répond : « La poésie est une parole dont l’essence est saveur ». « La saveur dit-il, est essentiellement une cognition brillant de sa propre évidence donc immédiate. Elle est sœur jumelle de la gustation du sacré »… Celui qui est capable de la percevoir la goute non comme une chose séparée, mais comme sa propre essence.

Pour l’hindou, cette Essence est la Pure Lumière du Dharma Kaya, l’océan lumineux de Brahman l’Un sans second, et c’est à la magie prestigieuse de cette infinitude de profondeur que restent suspendues toutes les démarches de son art.

Faute de percevoir cette richesse intérieure l’occidental pourrait avoir le sentiment d’une monotonie dans la forme d’expression de certains arts hindous. Mais si nous avons la capacité d’appréhender la suavité profonde de la sève spirituelle qui alimente les arts hindous, ceux-ci se révèlent à nous dans l’ineffable charme d’une gamme inouïe de nuances subtiles, délicates, infiniment variées.

De cette saveur, de cet Ananda primordial, les poètes hindous ont extrait trois modes d’expressions spécifiques :
1° Les fonctions de suavité proprement dites : qui « liquéfient l’esprit, elles servent de véritable lubrifiant spirituel, sortes de catalyseur tempérant les activités discursives dont l’exagération nuit à l’appréhension gustative ».
2° Les fonctions d’énergie, d’intensité dans la suavité : celles-ci enflamment l’esprit, galvanise son enthousiasme, l’exalte et le porte jusqu’aux plus hautes cimes ou il meurt à sa propre vie pour bénéficier des lumières divines.
3° Les fonctions d’évidence, de véracité, de réalité, dont le rôle est d’illuminer l’esprit.

De ces trois types, suavité, ardeur, évidence, dérivent les différentes espèces d’émotions poétiques.

Mais un point qui nous surprendra, c’est que pour l’hindou, professer une croyance c’est la vivre intégralement, composer un poème c’est non seulement le concevoir par le truchement d’une ruse de l’imagination, d’un envol purement cérébral, mais c’est le vivre, et le vivre avec tout son être, toute sa vie. C’est pourquoi tout véritable artiste hindou, excelle non seulement dans l’art favori qui sert de terrain d’expression aux dynamismes spirituels qui le soulève, mais est véritablement candidat à la sainteté et à la Sagesse.

Très rares y sont les schizophrènes mentaux ou mystiques qui se rencontrent parfois parmi les artistes et les poètes d’autres peuples.

Ainsi que l’exprime René Daumal dans son admirable étude sur l’Art Poétique Hindou : « Avant de composer un poème, le poète doit se composer lui-même, se disposer intérieurement pour être le meilleur réceptacle possible de la Saveur.

Et pour étayer cette saveur, pour en rendre le charme perceptible, l’art poétique hindou possède ses figures de rhétoriques, ses ornements. Et s’il envisage qu’il n’y a pas de poésie sans ornement, il dénonce la faillite des œuvres ou la richesse des décors laisse s’estomper l’acuité de la saveur.

Le poète hindou envisage les ornements ou « alamkâra comme simple condiments destinés à rehausser la saveur ». Mais dès qu’un cliché s’est révélé capable de mettre en relief une saveur particulière, les hindous l’utiliseront jusqu’à l’extrême limite du possible afin d’en extraire la quintessence.

C’est à cette raison profonde qu’il faut attribuer la magie de la pensée répétitive, reproduisant souvent fréquemment le même cliché, afin de suspendre littéralement l’âme du lecteur, à la saveur mise en relief, à l’exclusion de toute distraction.

Cette même technique de répétition se trouve employée par ailleurs dans la plupart des musiques orientales, ou certains clichés de notes atonales sont utilisés dans une apparente monotonie de surface, pour permettre par un contraste subtil, de mieux mettre en relief, la suavité d’un délice de profondeur, dont la magie grandissante envoute l’indou jusqu’à l’extase et au ravissement.

Le poème hindou, de même que la plupart des ouvrages didactiques sont écris en vers.  Mais si la poésie est le plus souvent métrique, elle ne l’est pas toujours.

Les védas, les upanishads, la Bhagavad Gita et la plupart des écrits sacrés de l’Inde, ses poèmes sont composés en sanscrit.

Voici à titre indicatif, deux ou trois versets de la « Gita » :

Mayi-sarvani karman, samnyasi
Adhyatma–cetasa
nir asir, nir-mano bhûtava
yudyasva vigata-jvarah.

ye me matan idam nityam
anutisthanti manavah
sharadavanta nasuyanto, mucyanté té pi karmabhih

maya prasanéna tava, arjuana, édam
rupam param darshitam, atma yogât
tejomayam, vishvam, anantam, adyam
yan me tvad-anyena na drishta purvam.

Vishvanata, le grand poète hindou, nous disait que la poésie est une parole dont l’essence est saveur.

Encore faut-il insister sur la nature transcendantale de cette dernière, et son caractère essentiellement divin. Et parce que les textes védiques nous parlent sans cesse de la prestigieuse magie de l’Advaita, de l’Un sans second, de CELA qui n’a ni nom ni forme, nous voyons la plupart dos poètes tenter de mettre en relief la subtilité de ce délice de profondeur qui n’a ni nom, ni forme, par l’emploi des plus étranges paradoxes ou des plus originales négations de la forme.

Témoin en est ce poème, de Kabîr transcrit par Rabindranath Tagore d’où nous extrayons ce passage :
« La musique est jouée sans doigt, elle est entendue sans oreille, car IL est l’Oreille et IL écoute ».

Tout l’art poétique hindou converge vers la réalisation de ce même but, nous rendre accessible au charme de cette musique intérieure dont les harmonies ineffables inondes les sphères demeurant au-delà des cimes de la pensée. Car ne l’oublions pas, pour l’Hindou, la plénitude de la Joie, l’Omniprésence du Délice Divin, de l’Ananda existe par elle-même. Elle se trouve dans les ultimes profondeurs du cœur de l’ignorant, comme du Sage, mais ce dernier en est l’instrument fidèle par la transparence de son âme affranchie de l’égoïsme.

Cette présence de profondeur, ce Témoin Silencieux, cet Antaryamin, comme disent les Hindous est l’observateur immobile, qui assiste au défilé de nos agitations de surface sans se laisser troubler par leurs rythmes insensés.

L’art poétique hindou nous incite à nous plonger dans ce cœur à cœur éperdu avec l’infinitude de notre essence profonde que peut nous révéler la souveraine magie du Grand Silence.

La poésie, comme tous les autres arts aux Indes, est considérée comme un Yoga, comme un moyen en vue d’une fin sacrée. C’est l’une des raisons pour lesquelles il est absolument impossible de traiter de la poésie hindoue, dans un sens uniquement littéraire. Ceci constituerait une contradiction. Et de grands indianistes s’accordent à dire que ce qui pourrait, à notre sens y paraître essentiellement littéraire, n’est plus spécifiquement hindou.

Pour terminer nous vous dirons que la poésie hindoue doit être comprise comme un hymne à l’Immanence et à la transcendance du Divin, dans l’Univers, la Nature, l’homme et leurs actions réciproques.

Elle n’est rien d’autre que ce chant continuel de l’ivresse sacrée qu’éprouvent les vrais poètes à vivre la suavité d’une osmose spirituelle éperdue, où s’épousent le fini et l’infini.

Et d’où surgit le délice d’une telle communion ? Il jaillit du cœur même des choses, telle une source fraîche et vive. Et pour l’hindou, les démarches du « fini » humain se profilent sur la toile de fond d’un infini de profondeur « Sat chit Ananda », le Témoin Silencieux, source divine de toute Félicité, qui n’a ni nom, ni forme.

Ce souverain délice des profondeurs, constitue pour l’Hindou, le fond de l’Univers, en dépit de ses laideurs de surface. Il est la grâce infinie qui demeure consubstantiellement à l’essence des choses.
C’est à condition de s’en pénétrer et de le comprendre que nous deviennent accessibles les plus beaux poèmes de Rabindranath Tagore.

Toute la poésie hindoue se trouve illuminée par la prestigieuse saveur d’une Joie suprême, en regard de laquelle comme le dit Nolini Kanta Gupta, toute autre joie n’est que souffrance.

Toutes les expériences humaines, depuis les charmes de l’amour jusqu’aux cimes de l’esprit, servent de tremplins finis et mortels où l’âme mûre s’apprête à bondir vers l’infini, vers l’immortel.

Les symboles érotiques du tantrisme, eux-mêmes, doivent être vus dans la clarté de cette nouvelle lumière intérieure, qui galvanise d’un éclat spirituel, toutes les étapes de l’amour humain. La poésie hindoue élève ce dernier à une dignité nouvelle, elle lui confère un caractère de beauté, de sublimité exceptionnels. Elle entrevoit au-delà de ses démarches les tâtonnements d’un amour divin qui cherche à exprimer, dans la matière, et par la matière qui est faite de lui, la suavité infinie de son délice. Telle est spécifiquement l’essence de l’art poétique hindou.