Lucile Frost-Beckett : La psychologie de Jung


21 Oct 2010

(Revue être Libre. No 178-180. Sept-Oct 1960)

Conférence donnée par Lucile Frost Beckett, le 8 novembre 1960.

Il peut, à première vue, sembler peu justifié de vouloir combiner les enseignements de C.-G. Jung avec ceux du boudd­hisme Zen, vu que les uns appartiennent à la Science moderne occidentale, tandis que les autres peuvent se considérer comme reli­gion orientale. Mais je me sens encouragée dans mes efforts pour trouver une conjonction entre ces points de vue, apparemment si différents, par M. Linssen, dont toute l’œuvre est une synthèse entre l’Orient et l’Occident, et j’espère pouvoir vous démontrer que les idées de Jung et celles du Zen sont plus proches les unes des autres qu’on ne l’aurait d’abord imaginé. Si je réussis à vous expliquer quelque peu la pensée essentiellement Jungienne, je crois que vous conviendrez que son œuvre est un pas sur le chemin menant au but du Zen : « voir dans sa propre nature ». Aussi ne puis-je mieux préfacer ce que j’ai à dire sur la pensée de Jung, qu’en vous citant les quelques mots avec lesquels s’ouvre le livre : « Chan et l’enseignement Zen », par le Maître chinois Hsu Yun, car il se propose exactement la même chose par moyen du Ch’an Zen en japonais, que Jung se propose par sa psychologie analy­tique. Hsu Yun dit : « L’objet de l’entraînement Zen est d’éveiller la conscience (mind en anglais) pour qu’elle puisse apercevoir la nature du moi (self-nature). C’est-à-dire de balayer les impuretés qui souillent la conscience et l’obscurcissent, pour que la nature du moi puisse être réellement aperçue. »

Je suis convaincue que Jung a eu le même but au cours de ses soixante années de travail sur l’âme humaine, en recherchant « notre propre nature »; il a peut-être percé plus profondément dans les recoins de la mentalité humaine que n’importe qui dans l’histoire de homo sapiens. Ce que d’autres ont su intuitivement, tels les Hindous, les Tibétains et les Chinois, Jung a pu le vérifier au cours de son expérience, en analyse avec les personnes de toutes races, y compris les Africains. Il est peut-être un cas unique d’une personne qui, dans sa propre vie, a pu voir ses idées filtrer dans la mentalité des hommes de son temps, dans le monde entier. Les mots : inconscient, animus et anima, les quatre typés d’hommes, archétypes, sont entrés dans notre langage commun, et souvent nous les employons sans même connaître leur prove­nance. Au surplus, ces mots sont l’expression d’idées qui devraient nous aider à une meilleure connaissance de nous-mêmes et de notre voisin. Ceci serait un pas vers l’unité universelle pouvant mettre fin à nos antagonismes.

Même en ayant une légère connaissance des idées de Jung, nous approchons l’homme intuitif autrement que nous approchons l’intellectuel, et nous condamnerons moins l’homme frivole qui vit de ses sensations, que nous ne l’aurions peut-être autrement fait, parce que nous comprendrons que ce n’est pas sa faute, mais qu’il n’y peut rien. C’est aussi une preuve du degré auquel les hommes ont changé au cours de ce demi-siècle que, jusqu’il y a quelques années de cela, l’ambition de tout homme cultivé était de savoir autant que possible, l’homme intellectuel étant le plus admiré. Aujourd’hui, je n’ai jamais rencontré personne auquel j’aurais dit: « vous êtes naturellement le type penseur », et qui ne m’aurait répondu avec indignation : « Oh, non, je suis le type intuitif ». Je pose souvent cette question pour m’amuser, parce que l’homme intellectuel voudra toujours passer pour un intuitif, tandis que l’intuitif vrai sera indifférent à ce jugement. Les types émotionnels ou sensitifs acceptent leurs fonctions sans objection.

Je voudrais commencer mon exposé des idées de Jung par les caractéristiques les plus extérieures de notre psychologie, pour passer plus tard à celles qui sont si profondes, que la plupart de nous n’en connaissent même pas les symptômes. Envisageant les types extravertis et introvertis, Jung nous fait observer que nous avons tous ce qu’il appelle la « persona ». Il est bien rare qu’on trouve un homme (ou une femme) qui ne se soient vêtus d’un aspect qu’il pense adapté à son travail ou à sa vie, et cet aspect est devenu tellement une seconde nature, qu’il est presqu’impossible de découvrir le moi véritable qu’il cache. Jung dit : « La persona est un système compliqué entre la conscience individuelle et la société, proprement dite une espèce de masque, ayant le but d’un côté de faire une impression précise sur les autres, et de l’autre côté de cacher la propre nature de l’individu… Ce qu’exige les bonnes manières d’un côté et les convenances de l’autre, sont par surcroît un encouragement à affecter un masque convenable. Ce qui se passe derrière cela s’appelle la vie privée. Cette division pénible de la conscience en deux formes, souvent ridiculement différentes, est une opération pénétrante qui se réfléchit sur l’inconscient. » (Two Essays in Analytical Psychology, page 1 90.)

Si nous réfléchissons à l’idée fondamentale du Sûtra du Diamant : ne pas nous attacher à l’idée d’une entité-égo, d’une personnalité, d’une individualité séparée, c’est-à-dire notre moi, nous pourrons trouver, grâce aux enseignements de Jung, un premier moyen de nous débarrasser de ces notions. Il dit : « Ce n’est probablement pas par accident que nos notions modernes de « personnel » ou de « personnalité » dérivent du mot « persona ». Je puis dire que ma persona est une personnalité avec laquelle je m’identifie plus ou moins. » Donc distinguer d’abord entre ce qu’on s’est créé comme persona et ce qu’est le vrai moi, serait un effort qui vaudrait bien la peine. Démêler les deux serait pour la plupart de nous une tâche bien difficile, tellement nous sommes habitués à nous identifier avec notre persona. Krishnamurti ne cesse de dire : « Pas d’identification ». Jung dit de même à propos de la persona. Quand nous nous serons libérés de la persona, nous pourrons voir plus clairement où se trouve l’entité de l‘égo, dont nous devrons, en fin de compte, nous débarrasser.

Passons au second pas vers l’intérieur. Vous avez peut-être entendu parler de l’anima et de l’animus, deux aspects de nous-mêmes que tous possèdent plus ou moins. Lorsqu’ils n’ont pas été intégrés, les aspects produisent un déséquilibre qu’on observe souvent. Jung trouve même des races ou des religions dominées par un complexe de l’anima ou de l’animus. Dans ces cas là, il les appelle Archétype.

Jung déclare : « La persona, le portrait de l’homme comme il devrait l’être, trouve sa compensation intérieure dans une fai­blesse féminine en même temps que l’individu affecte le rôle de l’homme fort, extérieurement, il devient femme intérieurement, c’est-à-dire anima, car c’est l’anima qui réagit à la persona ». Nous sommes habitués à décrire cette image par le mot âme ou Shakti, mais Jung dit qu’il préfère la désigner par le mot « anima » qui indique quelque chose de plus précis, pour qui l’expression « âme » est trop générale et trop vague. Je pense que nous avons tous rencontré des types de ce genre; ceux qui connaissent quelque peu les idées de Jung, les reconnaîtront sans difficulté. Mais il y a aussi l’homme possédé par l’anima; qui n’a pas connu l’homme faible toujours dominé par une femme ou l’autre, et montrant des traits de caractère que nous sommes habitués à voir dans la femme? Mais Jung nous dit que l’anima est aussi une personnalité et c’est pour cela qu’elle est si facilement projetée sur la femme?… La première projection de cette âme-image est naturellement sur la mère, mais plus tard toute femme qui excite le sentiment de l’homme, soit sa femme, soit sa maîtresse, sentiment négatif aussi bien que positif, peut devenir porteuse de cette image. Tant que l’homme est inconscient de sa possession par l’anima, elle se projette, et une grande part de l’œuvre de Jung avec ses patients consiste à les libérer de ces possessions et de les leur faire intégrer.

L’équivalent de l’anima dans l’homme est dans la femme l’anirnus, et comme l’homme possédé par l’anima risque de devenir efféminé, la femme possédée par l’animus peut perdre sa féminité. Nous avons probablement tous connu ce terrible type de femme (très commun en Angleterre) qui veut commander, tout diriger, et qui ne tolère pas de contradiction, sachant tout toujours mieux. Jung dit que s’il devait exprimer en deux mots la différence entre l’homme et la femme de ce point de vue, c’est-à-dire ce qui carac­térise l’anima par opposition à l’animus, il dirait que: « l’anima produit des humeurs (moods) et l’animus produit les opinions, et tout comme les humeurs de l’homme sortent d’un arrière plan obscur, les opinions de la femme reposent également sur des hypo­thèses inconscientes ». Par la connaissance de ces faits, on s’ana­lyse attentivement afin de découvrir si l’on n’est pas en possession d’un de ces personnages inconscients. Ceci peut également nous aider à voir dans notre propre nature.

Cette syzygie est en plus sous l’influence de ce que Jung appelle l’ombre, ce côté négatif de notre inconscient dans lequel nous avons réprimé tout ce que nous ne voulons pas savoir de nous-mêmes ou que nous projetons sur un autre pour nous en débarrasser. Cela aussi exige un bien long travail d’analyse pour être compris et intégré.

Mais je dois remarquer qu’il y a aussi un bon côté au pro­blème « anima et animus » : quand ils sont bien intégrés, le premier produit le type sensible, compréhensif, souvent artiste, que nous admirons. Jung insiste toujours que « la vie n’a pas besoin du perfectionnement pour sa consommation, mais du complément ». Il me semble que les grands illuminés religieux réalisent précisément cela; en eux, le côté masculin et l’anima se complètent, et le dualisme a cessé.

Dans l’Évangile selon Thomas, découvert en Égypte en 1945, et publié l’année dernière, nous trouvons un fragment qui exprime parfaitement la pensée de Jung à propos de l’intégration de l’anima (ou animus). « On lui demanda : Étant devenus enfants, entrerons-nous dans le Royaume ? Jésus leur dit : Quand des deux vous en ferez un, quand vous ferez du dedans le dehors et du dehors le dedans; et l’au-dessus comme l’au-dessous, et quand du mâle et de la femelle vous en ferez un, ainsi que le mâle ne sera plus mâle ni la femelle femelle… alors vous entrerez dans le Royaume. » Ces paroles expriment aussi le but de la Lankavatara Sutra : « quand la dualité aura cessé, nous nous réaliserons ».

Tout cela s’applique naturellement aussi à l’intégration de l’animus : nous avons aussi connu des femmes qui eurent la capa­cité. d’inspirer les hommes dans leur tâche, de secourir et aider ceux qui en avaient besoin, auxquelles on s’adressait pour prendre conseil à volonté. Ces femmes sont aussi complétées par leur animus. Jung a écrit des volumes à ce sujet.

Je pense que ce qui nous intéresse le plus dans ce groupe, ce sont les idées que Jung a donné au monde comme résultat de sa pénétration dans la pensée inconsciente. « Pensée » n’est mal­heureusement pas l’équivalent du mot anglais « Mind », et Jung lui-même, en parlant de ce sujet, emploie souvent le mot anglais qui est l’équivalent le plus proche du mot grec « nous ». Ceux de vous qui connaissent la pensée de Krishnamurti trouveront chez lui une merveilleuse définition de ce que Jung a tâché de faire en 85 ans. Il dit : « Sûrement, il est important d’aller jusqu’au fond dans les couches profondes de la conscience et de découvrir ce qui s’y passe, quelles sont les compromissions, dont nous sommes tellement inconscients, les croyances, les peurs dont nous ignorons complètement l’existence, mais qui, en vérité, guident nos actions. Parce que l’intérieur dépasse toujours l’extérieur ». Cette décou­verte est exactement ce que Jung nous a aidé à faire, mais dans ces quelques lignes je puis seulement espérer vous donner une idée de la façon dont chacun de nous peut se mettre à l’œuvre pour accomplir la découverte de conditionnements inconscients, ignorés de nous-mêmes.

Quand j’étais enfant, et je suis sûre que beaucoup d’entre-nous ont eu la même expérience, je ne pouvais jamais comprendre les gens qui me parlaient de mon « âme »; personne ne pouvait m’expliquer ce que c’était, ni d’où cela venait; on me demandait seulement de ne pas mettre en danger mon âme immortelle. Quand à l’âge de vingt-cinq ans j’ai découvert le Bouddhisme, j’ai cru trouver la solution de mes difficultés — c’était au moins un encou­ragement de penser que je pouvais moi-même créer ce qui passe­rait à la transmigration. Mais quand dans le cours de mes études, je découvris le fameux dialogue du Roi Milinda, au sujet de la roue du chariot — dont il prouve qu’aucune partie n’est la roue — de nouveau je me suis trouvée devant un rien qu’on pouvait appeler corps ou âme, rien dont je pouvais espérer que cela passe­rait à une autre vie. L’âme de nouveau n’avait pas plus d’impor­tance que le corps.

Freud a exposé ses théories psychologiques sur le « moi » inconscient, basées presque uniquement sur l’instinct sexuel, qui est naturellement irrévocablement attaché au corps. Je dois vous avouer que j’ai eu la bonne fortune de sauter par dessus cette phase, en découvrant par chance — si on peut l’appeler ainsi — le livre de Jung : « L’homme à la découverte de son âme ». Cela m’a ouvert les yeux sur la possibilité d’une âme, non réalisée dans un vague avenir, non construite à travers des aeons de vies, mais quelque chose dont je pouvais faire connaissance aujourd’hui et ici même, à quoi je pouvais avoir accès si je le désirais en moi-même, au-dessous de mon attitude consciente envers la vie, et, dans une certaine mesure, la dirigeant. Il n’est pas possible de décrire cela, ainsi qu’on le ferait du corps physique, mais c’est tout aussi réel, ou plutôt beaucoup plus réel, parce que illimité.

Il y a, d’après Jung, deux formes de l’inconscient : le per­sonnel et le collectif. (Dans le Bouddhisme Mahayana vous trou­verez le même dualisme, (« la Mano-vijnâna et l’Alaya-vijnâna »). Jung dit qu’à la première forme appartiennent : « les fantaisies, y compris les rêves, de nature personnelle, qui peuvent incontesta­blement se réduire aux expériences personnelles dans le passé, que nous avons oubliées ou réprimées, et qui, par conséquent, peuvent être attribuées sans aucun doute à la vie individuelle. A la seconde forme (à l’inconscient collectif) appartiennent les fantaisies (rêves inclus) de nature impersonnelle, qui ne peuvent pas se référer aux expériences du passé individuel et qui ne peuvent pas par conséquent être expliquées par les acquisitions individuelles… On peut donc présumer qu’elles correspondent à certains éléments constructifs et collectifs de l’âme humaine, comme les éléments morphologiques du corps humain sont hérités. » (Wesen der Mythologie, p. 110.) (Archetypes of the collective Unconscious, p. 155.)

Je dirais que la première de ces formes est à un niveau, justement au dessous de notre conscience normale et entre ces deux niveaux il y a action et réaction continuelle. Je prendrai un exemple que nous avons tous connu. Un homme n’a pas confiance en lui-même, il a un complexe d’infériorité; peut-être ce complexe trouve son origine dans le fait qu’il a été moins aimé que ses frères et sœurs dans sa jeunesse; il avait toujours tort devant eux.

Cette infériorité influence tout ce qu’il ressent au sujet de lui-même, et son inconscient rétablit l’équilibre en lui donnant ce qui nous paraît être une enflure de soi-même : la manie des grandeurs. (Je dois dire que ceci est à la base de la psychologie de Adler, comme le thème de la sexualité est à celle de Freud.) Aussi ai-je donné cet exemple, parce que nous rencontrons très souvent des gens de cet ordre et cela nous aidera à les comprendre. Il y a beaucoup d’autres raisons, outre celle de l’enfant pas aimé, pour le complexe d’infériorité, mais il est tout à fait légitime de supposer qu’une manie de grandeur est la compensation à un manque de sécurité. Krishnamurti l’attribuerait à une peur, mais cela viendrait également de l’inconscient. Jung découvre des milliers d’autres compensations qui proviennent de l’inconscient individuel, et il aborde chaque cas avec un esprit entièrement ouvert, sans préjugés daucune espèce. Dans le cours de son analyse des rêves, de l’ima­gination spontanée, à travers l’analogie des mots, il découvre peu à peu ce qui était réprimé dans l’inconscient — tout ce que le patient ignorait et dont la répression avait réagi en sens contraire dans sa vie et l’avait amené à un déséquilibre.

Comme exemple de la façon dont Jung est libre de tout préjugé, je me souviens d’une occasion où je lui racontais un rêve qui me semblait très important : il s’agissait de vaches qui me poursuivaient et qui bousculèrent un mur pour essayer d’entrer dans ma maison. Jung demanda : « Que pensez-vous, vous-même, de ce rêve ? » J’ai répondu : Dans un de vos cours, vous avez parlé de l’analyse du rêve d’un de vos patients et vous lui avez dit que les vaches signifiaient telle et telle chose. Jung s’écria : « Oh, mais c’était le rêve de X, cela n’a rien à faire à votre rêve ». Ceci est caractéristique de son attitude envers ses patients; il considère les manifestations de l’inconscient, en chaque cas, en relation avec ce qu’il connaît de l’individu. Chaque cas est neuf. A propos de cela, il dit lui-même : « Une longue expérience m’a appris de ne jamais rien savoir d’avance, et de ne jamais savoir mieux, mais de permettre à l’inconscient de prendre préséance ». (Archétypes and the collective unconscious, p. 293.) Mais naturel­lement avec sa vaste connaissance de la nature humaine, il a une compréhension comme je ne l’ai lamais rencontré autre part. Et surtout sans identification et sans critique. Autant que Krishnamurti, il condamne l’identification et le jugement. Je dirais qu’il est l’expression suprême de metta, ce qui n’est pas ce mot trop galvaudé « amour », mais la bienveillance ou la sympathie.

Vous aimeriez peut-être savoir comment on peut aborder cet inconscient individuel sans l’assistance de Jung ou de quelqu’autre psychologue? Pour moi, cela demande autant d’entraînement que le Yoga. Cela prend beaucoup de temps avant que l’on puisse distinguer entre l’impulsion venant de l’inconscient et ce qui n’est que le résultat de nos désirs ou de nos raisonnements. Je vais vous donner un exercice assez facile que vous pourrez essayer n’importe quand. Vous vous trouvez devant le problème suivant : il faut choisir entre faire A ou B. Quelquefois c’est important, d’autres fois ce ne l’est pas. Quelquefois vous préférez faire A, mais vous vous pensez devoir faire B. Ou bien vous n’avez pas confiance en la décision de faire B, parce que vous pensez que cela pourrait mener à des difficultés, quoique cela vous tente. Cette situation peut aussi se produire quand il s’agit d’écrire une lettre ou de prononcer un discours — je suis sûre que vous avez tous eus de telles expériences. Il est tout à fait sûr que si on s’adresse correc­tement à lui, l’inconscient sait la réponse. Au début j’ai trouvé que la manière la plus efficace de résoudre le problème était d’oublier complètement le choix, entre A et B, et d’imaginer que j’avais déjà accompli l’un ou l’autre. C’est alors que je me trouvais, soit heureuse de la chose, ou alors j’étais mécontente de moi-même dans cette situation. Quelquefois j’ai découvert qu’il m’était même impossible de m’imaginer dans telle situation. Alors, malgré le regret de ne pas pouvoir faire A, par exemple il faut sans coup férir adopter la solution où l’on peut s’imaginer soi-même. Chaque fois qu’on refuse de l’écouter, on affaiblit cette voix intérieure. L’inconscient ne dit jamais vous devez. La conception du bien ou du mal n’y entre guère, l’inconscient est amoral, mais il réprime ce qu’il ne veut pas.

Il y a aussi le champ vaste de la soudaine inspiration incons­ciente dans toutes les directions : on prend un livre par hasard dans la bibliothèque et cela indique quelque chose; on va en auto à un endroit où on n’avait pas l’intention d’aller; ceci eut un jour une conséquence importante pour moi. Obéir à de telles impulsions devient à la longue une habitude (ne pas avoir d’intention précon­çue, « laisser faire » en d’autres termes), et finalement ceci se produit dans les petites choses comme dans les grandes. Mais naturellement, ceci est bien plus facile pour l’intuitif que pour l’intellectuel qui cherche à raisonner.

Jung dit : « Puisqu’il est bien probable que nous sommes encore bien loin du sommet absolu de la conscience, nous pouvons présumer que tout le monde est capable d’une conscience plus vaste, et nous pouvons par conséquent admettre que les processus inconscients nous fournissent constamment des contenus qui, s’ils étaient reconnus consciemment, élargiraient l’étendue de notre conscience… Considéré de cette manière, l’inconscient apparaît comme un champ d’expérience illimité. » C’est exactement cela qu’on pourrait découvrir par ce que j’appelle mon système de Yoga.

(A suivre.)

La psychologie de Jung par Lucile FROST-BECKETT

(Revue être Libre. No 181-183. Janvier-Mars 1961)

J’ai essayé de vous donner une idée des théories de Jung sur l’inconscient personnel et ses activités. Je n’ai pas le temps de parler du vaste champ des rêves, mais je crois qu’en tant qu’ils sont significatifs, ils appartiennent plutôt à l’inconscient collectif, dont je veux vous parler maintenant.

On a dit que l’Alaya Vijnana est le réceptacle de toutes les expériences humaines; on peut en dire autant de l’inconscient collectif, d’après Jung. Il contient absolument tout, si vous pouvez imaginer une telle chose : les grandes guerres autant que l’Éveil suprême, les grands livres, la grande musique, aussi bien que vos plus petites pensées, chaque mot que vous avez lu ou prononcé, chaque rêve que vous avez fait. Et encore plus, il ne connaît pas le temps, l’avenir lui est aussi ouvert que le passé; certaines personnes ont eu des rêves qui se sont matérialisés des années plus tard. Un ami m’a même raconté que son père, sur son lit de mort, lui a raconté un rêve qu’il avait fait de ses funérailles. Ce qui démontre que l’inconscient n’est pas limité par la barrière de la mort; en lui il n’y a pas de dimensions temporelles, elles cessent au niveau de la conscience personnelle.

Le fait que l’inconscient collectif est universel, partout le même, peut expliquer comment des idées identiques ont pu apparaître indépendamment en Égypte et au Tibet; comment des savants, en Amérique et en Allemagne, ne connaissant rien des travaux l’un de l’autre, arrivent souvent à des découvertes identiques en même temps. Quelquefois des dizaines de siècles séparent l’idée jaillie de l’inconscient, de sa matérialisation. Par exemple Jung nous fait observer que : « nous parlons aujourd’hui des atomes parce que nous avons entendu, directement ou indirectement, la théorie atomique de Démocrite. Mais d’où est-ce que Démocrite — ou quiconque a été le premier à parler des éléments minimes constitutifs — a pris l’idée d’atomes ? Cette notion a eu son origine dans des idées archétypiques… qui n’étaient jamais des réflexions d’événements physiques. » (Archetypes and the collective Unconscious, p. 57.)

Contrairement à l’inconscient individuel, l’inconscient collectif est tout à fait hors de notre contrôle. Jung a illustré cela par un énorme cercle dans lequel flotte le petit point de notre conscience individuelle. Il dit : « L’existence psychique ne peut être reconnue que par la présence d’un contenu capable de devenir conscient. Les contenus de l’inconscient personnel sont principalement des complexes marqués par le sentiment. Les contenus de l’inconscient collectif, d’autre part, sont connus comme « archétypes ». L’archétype est une notion de Platon. Dans notre cas, ce terme est convenable et utile, parce qu’il nous dit que, en tant que ce qui concerne l’inconscient collectif, nous avons à faire à des types archaïques — je dirais même primordiaux — c’est-à-dire avec des images universelles qui ont existé depuis les temps les plus lointains. » Cela semble facile à comprendre, mais je dois vous avertir que Jung nous prévient qu’on « ne doit pas pour un seul instant se livrer à l’illusion que l’on pourrait définitivement se débarrasser de l’archétype ou l’expliquer. Même les meilleures tentatives d’explication ne sont que des tentatives plus ou moins réussies… et quoique nous fassions à l’archétype, cela nous le faisons aussi à notre propre âme, avec effets pour notre bien-être correspondant. »

Je crois pouvoir dire qu’il y a deux expériences diverses d’archétype : l’une est dans notre vie quotidienne, l’autre se manifeste dans les idées maîtresses de l’humanité, et sont les images sous-jacentes aux religions, aux mythes, aux Dieux, du monde entier.

Un des grands archétypes de ce genre, que Jung dit être de suprême importance pratique pour la psychologie, c’est l’archétype de l’anima. On rencontre cet archétype partout : aux Indes il est représenté dans le dualisme des grandes divinités, par exemple Shiva et son anima la Shakti, ainsi que par le purusha et la prakriti et, le plus remarquable de tous, par la figure paradoxale de Kali « amoureuse et terrible Mère ». En Chine, nous trouvons le Yang et le Yin, et l’anima (P’o ou Kuei) est considéré comme le côté féminin de l’âme. Dans le Christianisme, nous avons l’image de la Vierge Marie, Mère de Dieu. De Marie comme femme, nous ne savons presque rien; elle est mère comme n’importe quelle mère, mais avec le temps elle s’est présentée comme porteuse d’un archétype. Quand le dogme de l’Assomption de la Vierge fut promulgué par le Pape, Jung a compris cela du point de vue de la nécessité que l’inconscient collectif avait de ressusciter l’image de l’anima, ou de la Sophia. On peut lire ce qu’il en dit dans son livre : « Réponse à Job ». Ceci est très important pour nos temps. Pourtant Jung a été très critiqué pour cela; les Catholiques l’ont accusé d’hérésie, et les Protestants l’ont soupçonné d’être devenu catholique. Naturellement ni l’un ni l’autre n’est vrai.

Je crois que l’histoire de Jésus-Christ peut le mieux nous servir d’exemple, comment une figure historique peut devenir archétype. Il fut, sans aucun doute, un de ceux dont la personne n’a pas obscurcit (comme dit le Koan japonais) le royaume de l’inconscient. Naturellement le Bouddha, Lao-Tseu, l’auteur de la Lankavatara Stara, et, de nos temps, Ramana Maharshi, en sont des autres. Tout ce que Jésus enseigne est issu de cette source, mais cela n’aurait pas suffit; l’inconscient de l’humanité avait besoin de nous faire aller plus loin sur notre chemin d’évolution. Pendant plusieurs siècles avant Jésus-Christ, les religions du Levant, y compris l’Égypte, avaient été construites sur l’image du Dieu-homme, mort et ressuscité. Adonis, Osiris, Mithra ont tous été représentés ainsi, et pour que Jésus devienne Dieu, et que sa religion puisse triompher à cette époque-là, le symbole de l’Archétype qui la dominait devait être attaché à son nom. Jung dit : « une intensité abaissée de la conscience, l’absence de concentration et d’attention… correspond presqu’exactement à un état de conscience primitive, que nous présumons être à l’origine des mythes ». C’est exactement ce qui c’est passé dans l’entourage de Jésus : l’esprit simple, primitif et crédule des disciples — on peut bien leur attribuer une conscience primitive — était la condition par excellence pour la matérialisation des mythes précédents en la personne de Jésus. Paul, l’homme cultivé, se chargera de la synthèse, qui permit de construire la religion chrétienne sur l’Archétype du Dieu ressuscité.

Je dois vous dire que nous sommes tous capables de projeter n’importe quel Archétype sur les personnes de notre entourage : le père peut devenir l’ancien Sage, Dieu le père; souvent la mère devient pour l’homme l’anima, la Mère primordiale, la Terre-Mère; l’enfant pour ceux d’âge avancé, peut devenir l’enfant-héros des contes, ou bien l’enfant Divin (voir l’Enfant Jésus) ; l’ombre peut facilement se matérialiser en la personne antipathique. Toutes ces projections, si elles ne sont pas reconnues et réintégrées en nous, mènent au malheur de ceux qui en sont possédés et c’est véritablement une possession. Je regrette de ne pas avoir le temps aujourd’hui de vous en donner quelques exemples.

De nos temps, l’Archétype du Dieu Créateur nous apparaît une fois de plus, et c’est assez significatif qu’il soit apparu, non en Orient, mais dans la civilisation Judéo-chrétienne, qui croit en Jahvé. En 1931, l’Abbé Lemaître, astronome belge, a proposé la théorie selon laquelle l’univers a commencé par une immense explosion dans ce qu’il appelle un « atome primitif », il y a 8.000 millions d’années de cela, qui se disperse depuis lors. Une grande partie des astronomes d’aujourd’hui ont adopté cette idée et elle prête à maintes controverses. Qu’est-ce que cela, sinon une nouvelle forme de croyance en un Dieu Créateur ? (Je dois aussi faire remarquer qu’elle provient de l’inspiration d’un abbé catholique). Ceux qui soutiennent cette théorie ne se demandent pas ce qu’il pouvait y avoir en dehors de cette super-condensation dans laquelle s’est faite l’explosion, ou ce qu’il y avait avant l’explosion, disons 9.000 millions d’années de cela ? La seule explication, plus ou moins raisonnable de tout cela, serait une création arbitraire à ce moment-là par un Archétype. Entre Dieu qui aurait émis cette explosion universelle et le Dieu personnel des Hébreux, qui créa le monde en sept jours (nous savons que sept jours ou 8.000 millions d’années ne veulent rien dire pour Lui), il n’y a pas de différence, et encore moins entre ce Dieu là et le Dieu qui et le contenu autonome de notre psyché, qui est un problème moral. Je puis bien imaginer l’humour dans les yeux de Jung quand il ajoute : « et cela, admettons-le, c’est bien inconfortable ! » Pourtant, d’après lui, « si ce problème (moral) n’existe pas, Dieu n’est pas une réalité, car il ne touche nos vies aucunement. Il est alors ou bien une chimère historique et intellectuelle, ou bien une sentimentalité philosophique. » La Lankavatara Sutra serait pleinement d’accord avec ces paroles, et basée sur les idées Zen, pour moi il n’est ni l’un ni l’autre, ni créateur ni moral, mais le Vide, si vous voulez, ou le Tao, ce qui revient au même. Et même si je semble avoir parlé ici de l’inconscient comme de quelque chose qui appartient au domaine de nama-rupa, Jung n’a pas du tout cette intention quand il parle de l’inconscient collectif. Il dit : « Que la réalité de l’inconscient soit bien relative ne soulèvera probablement aucune contradiction violente; mais que la réalité du monde conscient sois mise en doute sera accepté avec moins d’empressement. Pourtant les deux réalités sont des expériences psychiques, images psychiques peintes sur une toile obscure. » En cela il se trouve en parfait accord avec la Lankavatara Sutra : tout n’est que Mind-only (Tout n’est qu’Esprit) ; (la parole française Conscience Cosmique ne représente pour moi ni l’idée de la Lanka ni de Jung). Mais si nous voulons rapprocher les idées de Jung à celles du Bouddhisme Mahayana encore plus, je crois qu’on pourrait trouver dans les trois degrés de conscience, dont je vous ai parlé, l’équivalent des trois Svabhava :

« Et le Bienheureux récita ce verset : La forme, le nom et le discernement correspondent, aux deux aspects de Svabhava; et Vue Juste et Tathata correspondent à l’aspect de la Connaissance Parfaite… en ceci Mahamati, vous et les autres Bodhisattva, vous devez vous discipliner… » (Lankavatara Sutra, XXIII.)

Quant à moi, se discipliner dans l’expérience de l’Inconscient Collectif mènerait à la même fin.

Après tout ce que Je viens de vous dire sur les idées de Jung, vous vous demanderez sûrement : alors est-ce qu’il ne croit pas en Dieu ? Je ne puis donc mieux faire, pour terminer, que de vous donner sa réponse à John Freeman, qui lui posa cette même question dans son interview à la télévision, l’année dernière. Avec un sourire énigmatique, Jung répondit : « Je ne crois pas, je sais ».