Lucile Frost-Beckett : La psychologie de Jung


21 Oct 2010

Le début de cet article est paru dans le n0 178-180 manquant de la revue Être Libre.

(Revue être Libre. No 181-183. Janvier-Mars 1959)

J’ai essayé de vous donner une idée des théories de Jung sur l’inconscient personnel et ses activités. Je n’ai pas le temps de parler du vaste champ des rêves, mais je crois qu’en tant qu’ils sont significatifs, ils appartiennent plutôt à l’inconscient collectif, dont je veux vous parler maintenant.

On a dit que l’Alaya Vijnana est le réceptacle de toutes les expériences humaines; on peut en dire autant de l’inconscient collectif, d’après Jung. Il contient absolument tout, si vous pouvez imaginer une telle chose : les grandes guerres autant que l’Éveil suprême, les grands livres, la grande musique, aussi bien que vos plus petites pensées, chaque mot que vous avez lu ou prononcé, chaque rêve que vous avez fait. Et encore plus, il ne connaît pas le temps, l’avenir lui est aussi ouvert que le passé; certaines personnes ont eu des rêves qui se sont matérialisés des années plus tard. Un ami m’a même raconté que son père, sur son lit de mort, lui a raconté un rêve qu’il avait fait de ses funérailles. Ce qui démontre que l’inconscient n’est pas limité par la barrière de la mort; en lui il n’y a pas de dimensions temporelles, elles cessent au niveau de la conscience personnelle.

Le fait que l’inconscient collectif est universel, partout le même, peut expliquer comment des idées identiques ont pu apparaître indépendamment en Égypte et au Tibet; comment des savants, en Amérique et en Allemagne, ne connaissant rien des travaux l’un de l’autre, arrivent souvent à des découvertes identiques en même temps. Quelquefois des dizaines de siècles séparent l’idée jaillie de l’inconscient, de sa matérialisation. Par exemple Jung nous fait observer que : « nous parlons aujourd’hui des atomes parce que nous avons entendu, directement ou indirectement, la théorie atomique de Démocrite. Mais d’où est-ce que Démocrite — ou quiconque a été le premier à parler des éléments minimes constitutifs — a pris l’idée d’atomes ? Cette notion a eu son origine dans des idées archétypiques… qui n’étaient jamais des réflexions d’événements physiques. » (Archetypes and the collective Unconscious, p. 57.)

Contrairement à l’inconscient individuel, l’inconscient collectif est tout à fait hors de notre contrôle. Jung a illustré cela par un énorme cercle dans lequel flotte le petit point de notre conscience individuelle. Il dit : « L’existence psychique ne peut être reconnue que par la présence d’un contenu capable de devenir conscient. Les contenus de l’inconscient personnel sont principalement des complexes marqués par le sentiment. Les contenus de l’inconscient collectif, d’autre part, sont connus comme « archétypes ». L’archétype est une notion de Platon. Dans notre cas, ce terme est convenable et utile, parce qu’il nous dit que, en tant que ce qui concerne l’inconscient collectif, nous avons à faire à des types archaïques — je dirais même primordiaux — c’est-à-dire avec des images universelles qui ont existé depuis les temps les plus lointains. » Cela semble facile à comprendre, mais je dois vous avertir que Jung nous prévient qu’on « ne doit pas pour un seul instant se livrer à l’illusion que l’on pourrait définitivement se débarrasser de l’archétype ou l’expliquer. Même les meilleures tentatives d’explication ne sont que des tentatives plus ou moins réussies… et quoique nous fassions à l’archétype, cela nous le faisons aussi à notre propre âme, avec effets pour notre bien-être correspondant. »

Je crois pouvoir dire qu’il y a deux expériences diverses d’archétype : l’une est dans notre vie quotidienne, l’autre se manifeste dans les idées maîtresses de l’humanité, et sont les images sous-jacentes aux religions, aux mythes, aux Dieux, du monde entier.

Un des grands archétypes de ce genre, que Jung dit être de suprême importance pratique pour la psychologie, c’est l’archétype de l’anima. On rencontre cet archétype partout : aux Indes il est représenté dans le dualisme des grandes divinités, par exemple Shiva et son anima la Shakti, ainsi que par le purusha et la prakriti et, le plus remarquable de tous, par la figure paradoxale de Kali « amoureuse et terrible Mère ». En Chine, nous trouvons le Yang et le Yin, et l’anima (P’o ou Kuei) est considéré comme le côté féminin de l’âme. Dans le Christianisme, nous avons l’image de la Vierge Marie, Mère de Dieu. De Marie comme femme, nous ne savons presque rien; elle est mère comme n’importe quelle mère, mais avec le temps elle s’est présentée comme porteuse d’un archétype. Quand le dogme de l’Assomption de la Vierge fut promulgué par le Pape, Jung a compris cela du point de vue de la nécessité que l’inconscient collectif avait de ressusciter l’image de l’anima, ou de la Sophia. On peut lire ce qu’il en dit dans son livre : « Réponse à Job ». Ceci est très important pour nos temps. Pourtant Jung a été très critiqué pour cela; les Catholiques l’ont accusé d’hérésie, et les Protestants l’ont soupçonné d’être devenu catholique. Naturellement ni l’un ni l’autre n’est vrai.

Je crois que l’histoire de Jésus-Christ peut le mieux nous servir d’exemple, comment une figure historique peut devenir archétype. Il fut, sans aucun doute, un de ceux dont la personne n’a pas obscurcit (comme dit le Koan japonais) le royaume de l’inconscient. Naturellement le Bouddha, Lao-Tseu, l’auteur de la Lankavatara Stara, et, de nos temps, Ramana Maharshi, en sont des autres. Tout ce que Jésus enseigne est issu de cette source, mais cela n’aurait pas suffit; l’inconscient de l’humanité avait besoin de nous faire aller plus loin sur notre chemin d’évolution. Pendant plusieurs siècles avant Jésus-Christ, les religions du Levant, y compris l’Égypte, avaient été construites sur l’image du Dieu-homme, mort et ressuscité. Adonis, Osiris, Mithra ont tous été représentés ainsi, et pour que Jésus devienne Dieu, et que sa religion puisse triompher à cette époque-là, le symbole de l’Archétype qui la dominait devait être attaché à son nom. Jung dit : « une intensité abaissée de la conscience, l’absence de concentration et d’attention… correspond presqu’exactement à un état de conscience primitive, que nous présumons être à l’origine des mythes ». C’est exactement ce qui c’est passé dans l’entourage de Jésus : l’esprit simple, primitif et crédule des disciples — on peut bien leur attribuer une conscience primitive — était la condition par excellence pour la matérialisation des mythes précédents en la personne de Jésus. Paul, l’homme cultivé, se chargera de la synthèse, qui permit de construire la religion chrétienne sur l’Archétype du Dieu ressuscité.

Je dois vous dire que nous sommes tous capables de projeter n’importe quel Archétype sur les personnes de notre entourage : le père peut devenir l’ancien Sage, Dieu le père; souvent la mère devient pour l’homme l’anima, la Mère primordiale, la Terre-Mère; l’enfant pour ceux d’âge avancé, peut devenir l’enfant-héros des contes, ou bien l’enfant Divin (voir l’Enfant Jésus) ; l’ombre peut facilement se matérialiser en la personne antipathique. Toutes ces projections, si elles ne sont pas reconnues et réintégrées en nous, mènent au malheur de ceux qui en sont possédés et c’est véritablement une possession. Je regrette de ne pas avoir le temps aujourd’hui de vous en donner quelques exemples.

De nos temps, l’Archétype du Dieu Créateur nous apparaît une fois de plus, et c’est assez significatif qu’il soit apparu, non en Orient, mais dans la civilisation Judéo-chrétienne, qui croit en Jahvé. En 1931, l’Abbé Lemaître, astronome belge, a proposé la théorie selon laquelle l’univers a commencé par une immense explosion dans ce qu’il appelle un « atome primitif », il y a 8.000 millions d’années de cela, qui se disperse depuis lors. Une grande partie des astronomes d’aujourd’hui ont adopté cette idée et elle prête à maintes controverses. Qu’est-ce que cela, sinon une nouvelle forme de croyance en un Dieu Créateur ? (Je dois aussi faire remarquer qu’elle provient de l’inspiration d’un abbé catholique). Ceux qui soutiennent cette théorie ne se demandent pas ce qu’il pouvait y avoir en dehors de cette super-condensation dans laquelle s’est faite l’explosion, ou ce qu’il y avait avant l’explosion, disons 9.000 millions d’années de cela ? La seule explication, plus ou moins raisonnable de tout cela, serait une création arbitraire à ce moment-là par un Archétype. Entre Dieu qui aurait émis cette explosion universelle et le Dieu personnel des Hébreux, qui créa le monde en sept jours (nous savons que sept jours ou 8.000 millions d’années ne veulent rien dire pour Lui), il n’y a pas de différence, et encore moins entre ce Dieu là et le Dieu qui et le contenu autonome de notre psyché, qui est un problème moral. Je puis bien imaginer l’humour dans les yeux de Jung quand il ajoute : « et cela, admettons-le, c’est bien inconfortable ! » Pourtant, d’après lui, « si ce problème (moral) n’existe pas, Dieu n’est pas une réalité, car il ne touche nos vies aucunement. Il est alors ou bien une chimère historique et intellectuelle, ou bien une sentimentalité philosophique. » La Lankavatara Sutra serait pleinement d’accord avec ces paroles, et basée sur les idées Zen, pour moi il n’est ni l’un ni l’autre, ni créateur ni moral, mais le Vide, si vous voulez, ou le Tao, ce qui revient au même. Et même si je semble avoir parlé ici de l’inconscient comme de quelque chose qui appartient au domaine de nama-rupa, Jung n’a pas du tout cette intention quand il parle de l’inconscient collectif. Il dit : « Que la réalité de l’inconscient soit bien relative ne soulèvera probablement aucune contradiction violente; mais que la réalité du monde conscient sois mise en doute sera accepté avec moins d’empressement. Pourtant les deux réalités sont des expériences psychiques, images psychiques peintes sur une toile obscure. » En cela il se trouve en parfait accord avec la Lankavatara Sutra : tout n’est que Mind-only (Tout n’est qu’Esprit) ; (la parole française Conscience Cosmique ne représente pour moi ni l’idée de la Lanka ni de Jung). Mais si nous voulons rapprocher les idées de Jung à celles du Bouddhisme Mahayana encore plus, je crois qu’on pourrait trouver dans les trois degrés de conscience, dont je vous ai parlé, l’équivalent des trois Svabhava :

« Et le Bienheureux récita ce verset : La forme, le nom et le discernement correspondent, aux deux aspects de Svabhava; et Vue Juste et Tathata correspondent à l’aspect de la Connaissance Parfaite… en ceci Mahamati, vous et les autres Bodhisattva, vous devez vous discipliner… » (Lankavatara Sutra, XXIII.)

Quant à moi, se discipliner dans l’expérience de l’Inconscient Collectif mènerait à la même fin.

Après tout ce que Je viens de vous dire sur les idées de Jung, vous vous demanderez sûrement : alors est-ce qu’il ne croit pas en Dieu ? Je ne puis donc mieux faire, pour terminer, que de vous donner sa réponse à John Freeman, qui lui posa cette même question dans son interview à la télévision, l’année dernière. Avec un sourire énigmatique, Jung répondit : « Je ne crois pas, je sais ».