Dr Swami Karmananda Sarasvati : La puissance du mantra


27 Jul 2010

(Revue Énergie Vitale. No 11. Mai-Juin 1982)

L’initiation à un mantra personnel donné par un Satguru[1] est la clé de voûte de la vie spirituelle et de l’ouverture d’un authentique travail sur soi.

La répétition quotidienne d’un Mantra (Japa Yoga) constitue une pratique indispensable à la purification de l’être psychique et spirituel.

Les enseignants de toutes les traditions spirituelles la prescrivent comme le moyen le plus sûr, le plus facile et le meilleur pour pénétrer systématiquement les rouages de la conscience et accéder aux plus hautes expériences d’éveil, tout en maintenant dans le système nerveux un très haut niveau énergétique. Les Saints et les Sages de toute appartenance ont témoigné qu’ils devaient aux Mantra l’atteinte de leurs hauts états de conscience.

Le Mantra offre la meilleure possibilité de développer la conscience-témoin état où l’adepte peut observer les différentes pensées, sentiments, sensations du corps et du mental au fur et à mesure qu’ils se présentent, sans s’identifier à eux. C’est la première étape de l’élévation de la conscience au-dessus de son état habituel d’intoxication mentale qui l’empêche de prendre du recul par rapport à ses expériences sensorielles et mentales. La pratique constante et régulière du Japa est la meilleure manière d’arriver à réaliser que « je ne suis pas ce corps ou ce mental, je suis le témoin de ces phénomènes ». En Japa Yoga existe une rotation permanente de la conscience, fixée sur le Mantra, qui amène le mental doucement et sans effort à un état de perception détendue et vigilante.

Les quatre étapes du mantra.

Le Japa peut être pratiqué de différentes manières. L’une des plus efficaces et des plus simples est la répétition du mantra à l’aide d’un mala (rosaire) — voir Énergie Vitale n° 4 — Selon les instructions du Guru, un nombre précis de rotations du mala doit être effectué journellement. Si l’étudiant y ajoute la résolution de répéter le mantra sur un nombre déterminé de malas, cela s’appelle Japa Anusthana — cette pratique demande l’utilisation de deux malas, l’un pour la répétition, l’autre pour le compte de tours —.

La répétion d’un mantra peut se faire :

• à haute voix : Baikhari. Cette forme est particulièrement indiquée pour stabiliser le mental lorsqu’il est perturbé ou trop distrait.

• vient ensuite Upanshu, ou répétition chuchotée ;

• la forme la plus subtile et la plus puissante est mentale : Manasik Japa. C’est sur cette dernière que se portent principalement aujourd’hui les expériences de nombreux laboratoires à travers le monde, en raison de ses effets physiologiques et psychologiques.

Le mantra peut encore être répété en synchronisation avec le souffle, expir et inspir. Ici la rotation de la conscience, concentrée sur le mantra s’effectue dans l’un des passages psychiques, puis à un stade ultérieur entre muladhara et ajna, dans le passage subtil qui chemine à l’intérieur de la moelle épinière. La maitrise de cette forme de Japa est un préalable essentiel aux techniques avancées du Kriya Yoga.

Le fruit de la pratique persévérante et régulière du mantra est l’obtention d’Ajapa Japa, état dans lequel la conscience purifiée s’exprime spontanément par le mantra, dans les états de veille, de sommeil et de rêve. Le mantra n’est alors plus jamais absent du champ de la conscience, non seulement pendant la méditation, mais même au milieu des activités journalières, des rêves et du sommeil profond. Dans cet état de conscience suprême, toutes les activités de la vie deviennent méditation et les barrières conventionnelles entre veille, rêve ou sommeil profond se dissolvent, pour laisser place à la perception consciente d’un état unifié, basé sur le mantra lui-même. Telle est la puissance du mantra.

Trouver son mantra

Selon les « Mantra Shastra », il existe de nombreux mantras ayant chacun un but différent. Des mantras spécifiques sont utilisés pour obtenir toutes sortes de résultats, tant matériels que spirituels. C’est pourquoi un mantra ne doit pas être pris à la légère, ni sa pratique entreprise sans les conseils d’un guide.

Quelques mantras sont universels. Par exemple « OM » — source de tous les mantras — ou « SOHAM » — mantra du souffle naturel —. Ces mantras peuvent être utilisés efficacement par tout un chacun. Cependant un mantra personnel, celui qui dénoue la nature profonde, la personnalité psychique et qui amène un rapide élargissement de la conscience, doit être donné par un Satguru au disciple sincère. Le mantra est chargé d’un grand pouvoir lorsqu’il est donné par un Guru qui détient le « siddhi » du mantra, c’est-à-dire la connaissance de la science mantrique. Cette connaissance permet au Guru de percevoir l’ensemble des caractéristiques psychiques et psychologiques de l’aspirant ainsi que les difficultés qu’il devra affronter et surmonter dans la vie spirituelle.

Et c’est grâce à cette vision intérieure que le Guru pourra choisir un mantra adapté à l’aspirant pour l’aider à dépasser ses blocages.

Une thérapie efficace

Le mantra a été le véhicule de la réalisation depuis des millénaires dans les différentes religions et traditions de l’univers. Mais c’est tout récemment qu’on l’a étudié d’une manière scientifique.

Il s’est avéré que la répétition d’un mantra modifie et intensifie les ondes cérébrales, et produits de profonds changements dans la physiologie de tout l’organisme.

Des recherches poussées ont révélé que la pratique quotidienne de Japa améliore le débit, sanguin et la qualité de la respiration, abaisse la tension artérielle, accroît l’activité des ondes alpha dans le cerveau, diminue le taux de cholestérol dans le sang et celui des hormones du stress — telles l’acide lactique, la cortisone et l’adrénaline —.

Ces effets ont incité les hommes de science à approfondir leurs recherches. Ils ont constaté que des patients souffrant de divers troubles réagissaient très favorablement au Japa Yoga. Parallèlement des psychothérapeutes ont pu noter des changements favorables dans les paramètres de la stabilité émotionnelle, les indices d’anxiété et de névrose, la puissance de mémorisation et de concentration, et lutté contre les comportements antisociaux, la drogue, la délinquance, la criminalité.

Il apparaît donc sous tous les rapports que médecine et psychiatrie ont beaucoup à gagner du Japa Yoga en tant que thérapie utile contre les troubles physiques et mentaux.

Et il n’est donc pas surprenant que les recherches se poursuivent, dans l’effort de découvrir d’autres secrets du Yoga qui pourront aider et alléger cette foule de perturbations psychosomatiques, qui se développent dans des proportions épidémiques au fur et à mesure que l’homme accélère un style de vie moderne stressant, remplie de besoins matériels accrus, mais dépourvue de tout but ou connaissance spirituels.

Quelques chercheurs contemporains ont donc essayé de laïciser totalement cette science de la guérison qu’est le Mantra Yoga. Par exemple, dans leurs études, Benson et Carrington[2] ont tenté de standardiser la méditation par le mantra et d’en éliminer les éléments mystiques ou culturels.

Dans la technique édulcorée de Benson, les sujets répétaient silencieusement le mot « UN » en expirant, « UN » en expirant et ainsi de suite. De la même manière Carrington standardisait la pratique de la méditation en sélectionnant au hasard un son qui devait être répété mentalement. Ces chercheurs espéraient remplacer les mantras donnés par un Guru au cours d’une initiation par des mots et des sons tout à fait ordinaires.

Malheureusement ces scientifiques, en dépit de leur réputation dans le milieu de la recherche n’ont qu’une connaissance partielle de la structure du mental dans son homogénéité et des possibilités de transformation de la conscience.

Les éléments mystiques ou culturels de la science du mantra — tels les noms des déités hindoues — doivent être compris avant d’être rejetés comme irrecevables. Mais n’est-il pas vrai que nous nous défions toujours de ce que nous ne comprenons pas en l’interprétant sans raison comme étant culturel ou mystique ?

Le fait que le mantra soit une formule « mystique » en sanskrit ou bien le nom de quelque déité hindoue n’a pas d’importance. Sa réelle valeur vient de ce qu’il est formé d’une combinaison correcte et ordonnée de sons et de vibrations, qui sont chargées d’exprimer tout le contenu refoulé du cerveau, un peu à la manière dont la bonne clé ouvre la serrure. C’est alors seulement que l’inconscient peut être exploré et nos limitations connues et transcendées. Le mantra n’est pas une pratique religieuse dans le sens ou l’entendent les chercheurs occidentaux à travers leur expérience religieuse au sein de leur propre culture. C’est plutôt une science, réalisée et formulée par les chercheurs authentiques s’il en fut : les Rishis et les Gurus.

Ils ont élaboré le fondement de toutes les religions sur des bases absolument scientifiques. C’est ainsi que les divinités, leurs noms, leurs formes, leurs caractéristiques ont été créés.

Les couches profondes du mental ne sont pas rationnelles. Le vaste labyrinthe inexploré du subconscient et de l’inconscient ne peut être sondé ou dévoilé par des moyens purement intellectuels ou objectifs. C’est un monde où le symbolisme, les vibrations des couleurs et des sons forment les matrices, et on ne peut l’éclairer qu’en projetant un certain regard dans les domaines profonds de la conscience.

Le mantra est le véhicule pour court-circuiter tous les processus rationnels et intellectuels, qui se dressent comme autant de barrières à la surface du mental, au moment où nous désirons projeter toute la force de la conscience à l’intérieur, vers sa source.

Pour plonger dans les couches profondes de la conscience, il ne suffit pas de répéter « UN »… « UN ».. ou « ARBRE… ARBRE…ARBRE… » ou une autre syllabe quelconque comme substitut aux mantras du culte hindou.

Le mantra est indubitablement le meilleur et le plus sûr moyen de débloquer les possibilités latentes, sous jacentes dans la conscience individuelle. Mais il reste, au même titre qu’une ordonnance, à le prescrire correctement. L’atropine va sûrement aider un asthmatique, mais sûrement pas un patient qui souffre de tachycardie…

Les mantras, comme les individus, sont tous différents. Chacun d’entre nous a sa propre personnalité qui ne peut s’ouvrir qu’avec la bonne clé. Une personne en proie à des craintes a besoin de tel mantra qui ne sera pas le même pour celui qui est arrogant, agressif, coléreux. Les mantras et les attributs des divinités qui leur sont attachées ont des actions spécifiques sur les différents tempéraments. Ceci répond à des données scientifiques. Les divinités n’ont d’autre existence que d’être des intermédiaires grâce auxquelles des individus ordinaires peuvent canaliser leur énergie pour dépasser les desseins de leur égo, seules barrières à la santé et à l’illumination.

Ces hommes de science qui se dépêchent tellement d’extraire la substantifique moelle des techniques yogiques dont l’efficacité sur le plan physique et mental est aujourd’hui bien connue, et qui se donnent tant de mal pour simplifier ces méthodes et les vider de leur arrière plan religieux ou rituel, rendent un bien mauvais service à l’humanité ! Ils démontrent qu’ils ne sont pas des scientifiques au sens propre du terme en dépit de leur qualification et de leur renommée.

En termes yogiques, un scientifique est quelqu’un qui possède un mental libre, ouvert et curieux : quelqu’un qui cherche la vérité et est capable de contrôler et de diriger sa conscience sans crainte, à la fois objectivement et subjectivement. Il doit avoir foi en ses propres capacités pour détecter et extraire la vérité essentielle et la séparer de ce qui est fondamentalement dépourvu de sens et d’inefficacité. C’est avec cet état d’esprit que les hommes de science modernes doivent se jeter corps et âme dans l’étude, la recherche et l’expérience du Mantra Yoga. Ils doivent devenir eux-mêmes des sadhakas, abandonner leur égo et leurs préjugés, et entreprendre une recherche yogique sous la direction d’un guide qualifié.

Ils pourront alors éprouver directement la vérité et arriver à une sagesse et une compréhension authentiques. Il ne suffit pas d’aborder les techniques de yoga sur le plan intellectuel. Pour comprendre la puissance du mantra sur la conscience, il faut en faire l’expérience dans une pratique journalière. Sans quoi ces chercheurs resteront en surface et ne distilleront que des sous-produits de cette science libératrice qu’est le yoga à des millions d’être souffrants, qui vont à eux en toute bonne foi, espérant trouver une issue à leurs tourments physiques et mentaux.

Il appartient aux Benson et Carrington de tous les pays de comprendre que la future démarche scientifique passera par un changement de leur état de conscience et une expérience personnelle du Yoga.

Traduit de la revue « Yoga »

(Bihar School of Yoga)


[1] Satguru : Maître spirituel, guide à vie. Upaguru : Maître spirituel intermédiaire qui mène au Satguru.

[2] H. Benson et al., Stress and hypertension : Interrelations and management, G. Onesti and A.M. Brest (Eds), Hypertension, Diagnostics and Treatment, Davis, 1978, pp. 113-124. P. Carrington et al., The of meditation-relaxation techniques for the management of stress in a working population, J. Occup. Med., 22 (4), 1980.