Michel Guillaume : La qualité de Vie


30 Aug 2013

(Revue La pensée Soufie. No 4. Nouvelle série. 1982)

Extrait de l’éditorial

Parlons un peu de la qualité de la vie. Car enfin voila des mots qui commencent à tomber avec une grande fré­quence de la bouche de diverses personnalités politiques, mais dont la signi­fication n’est pas toujours très claire. Qu’est-ce que ça veut dire, la qualité de la vie ?

Est-ce que ces personnalités politiques entendent par là que l’on va donner au travailleur la possibilité de gagner plus en travaillant moins, fournir à l’habitant des grands ensembles un environnement plus conforme au calme de ses nerfs, offrir à l’usager de la radio et de la télévision des programmes un peu moins affligeants, ou bien apporter à tout citoyen soucieux de sa petite santé (grâceà une médecine à la fois de très haute qualité et com­plètement gratuite) l’assurance d’une vie enfin totalement anesthésique ?

Le tout un peu sans doute. Le mérite de telles formules est qu’elles permettent à chacun de rêver à sa guise et de faire croire que celui qui les prononce est d’accord avec celui qui les entend.

Et bien, rêvons donc; rêvons ensemble. Mais rêvons les yeux ouverts, rêvons consciemment. Demandons-nous ce que devrait être une vie qui aurait cette qualité qui nous ferait dire : « Oui, vraiment, aujourd’hui ma vie en vaut la peine. »

Rappelons nos souvenirs et réfléchissons sur eux : il ne nous faudra pas longtemps pour nous apercevoir que nos moments privilégiés ne sont pas forcément ceux où l’existence nous a comblés de choses exceptionnellement agréables. Parfois une journée où il ne s’est rien passé de marquant peut nous laisser une empreinte ineffaçable et une impression de grande plénitude : ce jour-là, à ce moment-, nous avons eu vraiment la sensation de vivre, d’être complètement nous-mêmes.

À l’inverse, une personne en pleine dépression à qui on annonce vient de gagner la forte somme à la loterie répondra peut-être : « Qu’est-ce quevous voulez que ça me fasse ? Ma joie s’en est allée. Est-ce que cette fortune m’enlève mon angoisse ? Est-ce que ça dissipe cette chape de plomb qui m’oppresse et empêche mon cœur de vivre, mon âme de voir la lumière ? »

Ainsi, à y bien penser, le cadre dans lequel se déroule notre existence, et même les choses extérieures qu’elle nous apporte, sont d’importance secon­daire, si notre esprit n’est pas en bonne condition. Et il ne serait pas exagéré de prétendre qu’un esprit en bonne condition peut rendre digne d’être vécue une vie en apparence très plate et très médiocre.

Ces choses ne sont pas nouvelles, ni nouvellement dites.

Henri James (le père, le philosophe) affirmait déjà que pour connaître la qualité de la vie, pour expérimenter sa plénitude, il fallait une conscience sensible et aiguisée, une conscience qui puisse enregistrer la totalité des événements dont nous sommes témoins, hors de nous et en nous.

Un peu plus tard Alexis Carrel – un des rares scientifiques à avoir vraiment médité sur autre chose que sa spécialité – émit l’idée, à propos du temps biologique beaucoup plus lent chez l’enfant que chez l’homme mur, que l’enfant ressent, remarque, enregistre et assimile beaucoup plus de choses que l’adulte et ainsi vit de façon beaucoup plus satisfaisante et intense que lui. La qualité de vie de notre enfance n’est pas comparable à celle de notre matu­rité. N’en sommes-nous pas d’ailleurs conscients ? Ne regrettons-nous, pas tous la capacité d’émerveillement de notre enfance, qui n’est pas autre chose que la clarté et l’intensité de la conscience ? Notre vie un peu terne, un peu désabusée, ne tient pas seulement aux expériences cuisantes, elle tient aussi au fait que nous ne savons plus ressentir ni enregistrer comme autrefois, parce que notre rythme biologique (et j’ajouterai le rythme mental) est devenu trop rapide avec l’âge.

Et le même Carrel insistait sur la qualité du sommeil comme contrepoint indispensable à l’activité de l’esprit, car il conditionne dans une large mesure l’activité mentale dont nous bénéficions dans nos états de veille.

Un contemporain de Carrel, aussi remarquable que lui peut-être dans un autre domaine, mais moins notoire, le médecin et psychothérapeute Suisse Roger Vittoz est allé encore plus loin dans l’application pratique de ce qui précède. Il indique d’abord que notre esprit fonctionne selon deux modes : un mode émissif, durant lequel le cerveau « émet » des pensées, des idées, des jugements, des actes de volonté active etc. et un mode réceptif, durant lequel le cerveau en quelque sorte calmé mais parfaitement lucide et vigilant devient comme une plaque photographique, recevant tout ce qui tombe sur luicomme impression, pensée, sentiment ou sensation venant de l’extérieur ou de l’intérieur. Il remarque en second lieu que l’enfant est naturellement et spontanément réceptif, tandis que l’adulte, de par l’éducation, l’environ­nement, les sollicitations qui le conditionnent, vit généralement en état d’émissivité forcée et n’est plus guère capable de recevoir pleinement ni exactement ce qui vient à lui.

La méthode mise au point par Vittoz et qu’il appliqua avec un grand succès au traitement de nombreux cas de ce qu’on appelle aujourd’hui « états dépressifs », fait intervenir une série d’exercices systématiques et progressifs, visant à reconquérir le contrôle de l’émissivité aussi bien que de la réceptivité, perturbé chez la plupart de ces malades (et il faudrait ajouter : chez le plupart de nos contemporains).

Car nous sommes tous, peu ou prou, des incontrôlés de l’émissivité et des indigents de la réceptivité. En fait nous vivons, sans nous en apercevoir, les plus longs moments de notre existence dans un état crépusculaire, voisin de la somnolence, conscients au dixième ou au centième ou peut-être au millionième de la prodigieuse richesse de vie, d’expérience, qui s’écoule en nous, autour de nous, sans que nous y prenions garde.

Et pourtant… Et pourtant il est des moments privilégiés d’exaltation qui restent dans notre mémoire comme des joyaux, et dont après coup nous pouvons dire : « Oui, à ce moment-, j’ai goûté pleinement à la vie, au bonheur ».

Les affirmations précédentes étonneront, scandaliseront peut-être. Notre bonheur ne dépend-il pas avant tout de la satisfaction de nos désirs ? Si j’ai toute ma vie désiré une belle maison, puis-je être heureux tant que je ne l’ai pas ? Mais la sagesse a toujours enseigné que là était seulement l’ombre du bonheur, un mirage, une bulle de savon sans consistance, et que le vrai bonheur est ailleurs.

Pour mieux me faire comprendre, j’aimerais rapporter ceci :

C’était l’été, vers le soir. Un soir méditerranéen tout à fait pur. L’horizon était extraordinairement dégagé. Une longue suite de nuages assez hauts, pommelés, se poursuivaient si loin qu’on les voyait continuer leur course au delà de la convexité de la terre. Il semblait que jamais la vue n’avait porté aussi loin, ni ne pourrait jamais plus y parvenir. Le vieil homme se tenait parfaitement immobile, comme si tous ses sens étaient en suspens, la face tournée en Ouest; des larmes tremblaient à ses yeux. Enfin il sembla lentement, lentement redescendre sur le sol ; Il murmura enfin, textuellement, en anglais, ceci. : « You see, there are moments when all the sins and all the agonies of one’s life are paid off … » – « Voyez-vous il y a des moments où tous les péchés et toutes les souffrances d’une vie sont épongés… » Alors, après un silence, celui qui était avec lui répondit : « Ha ! You have seen space for the first time, didn’t you ? At last. » « Ah ! Vous avez enfin vu l’espace, pour la première fois n’est-ce pas ? ».

C’est cela la plus grande qualité de la vie, et sa plénitude. Nous voyons l’espace dans le ciel chaque jour, et, chaque jour – même si nous ne connaissons pas une telle exaltation – il nous parle de ce qu’il est, de ce qu’il peut guérir en nous. Tous les jours nous voyons les arbres, ou les pigeons qui tournent au dessus du toit en face de nous, ou bien nous entendons la plainte du vent ou le tambourin de la pluie sur nos vitres. Et tous les jours il y a un moment privilégiéà vivre. Mais nous ne voyons pas, nous n’entendons pas, parce que notre esprit n’est pas ouvert, parce que notre conscience n’est pas réceptive à cette autre dimension de la vie. Et pourtant, c’est par cette dimension que nous pouvons avoir accès au message qu’elle a pour nous en réserve.

Inayat Khan aimait à citer cette phrase du Coran : »Il a instruit l’homme par l’habileté de Sa plume », et il a développé l’interprétation qu’il en donnait dans la troisième des Dix Pensées Soufies :

« Il y a un livre saint, le manuscrit sacré de la nature, le seul écrit capable d’éclairer le lecteur. »

De même, la plupart des notations de son VADAN traduites dans la présente publication doivent être lues, comprises, répétées dans cet esprit réceptif qu’on peut à juste titre appeler méditation et qui seul est capable de nous en ouvrir complètement le sens.