Dominique Casterman : La quête du sens


07 May 2016

(extrait du livre inédit Au-delà du monde visible par Dominique Casterman. 1996)

Il est fascinant de constater à quel point tout se tient dans la nature, tout interpénètre tout. Il est, en effet, impossible d’imaginer quoi que ce soit qui ait une existence totalement indépendante. Constatez comme l’air est respirable ; comme l’eau et le vin sont buvables ; comme le fruit est succulent quand il fond dans la bouche ; comme la nature de la femme et la nature de l’homme se suggèrent mutuellement, etc.

La nature dans sa totalité, impliquant une abondance de diversité, est un hymne spontané à la créativité sans cesse renouvelée dans un univers de processus interconnectés dont Jung (psychologue des profondeurs) et Pauli (physicien des profondeurs) eurent l’intuition géniale qu’ils consignèrent dans leurs travaux sur la synchronicité. Bien sûr cette vision n’est pas complètement nouvelle, Anaxagore – philosophe grec du Vème s. av. J-C – disait déjà : « Tout est dans tout. Un objet existe parce que tous les autres objets existent à la fois. En réalité nul être n’est engendré ni détruit mais se trouve composé et dissocié à partir des êtres qui existent. »

Cependant, à notre niveau de perception, trop superficiel, nous sommes essentiellement sous l’influence de la pensée dominante caractérisée par la causalité classique comme explication de la nature. En d’autres termes, la structure du monde nous apparaît comme faite de choses, de formes, d’événements, distincts les uns des autres, soit, mais en plus nous ne constatons entre eux que des relations externes. La synchronicité évoquée précédemment, proposée comme processus fondamental d’ordre et de cohérence sur lequel repose le monde manifesté, est pour nous plus difficile à appréhender. Il est vrai que nous sommes conditionnés – et peut-être ce conditionnement est-il inné – à prendre pour argent comptant ce que les sens transmettent au cerveau d’où émerge une représentation fragmentée du monde. C’est-à-dire que les êtres et les choses, mais aussi les idées, semblent exister par eux-mêmes se contentant d’avoir entre eux des relations externes. Nous allons cependant essayer de comprendre qu’il est possible d’accomplir une transition favorable entre une vision mécanique de la nature (partiellement vraie), et une vision organique où tout est lié par le sens (synchronicité), et qui constitue selon nous la réalité de base.

Dans la préface du livre de J. Moisset Énigmatique coïncidence et unité du monde, le professeur R. Dutheil dit : « Tous les phénomènes de l’univers, y compris nos propres existences, se présentent comme des séquences causales où la cause précède toujours l’effet (…) Un deuxième principe, qui lie les faits non par la cause mais par le sens et par l’analogie, existe cependant. En effet, nous constatons fréquemment, dans notre vie quotidienne, que certains phénomènes semblent s’assembler de manière non causale, suivant un sens mystérieux que nous déchiffrons avec peine, pour nous délivrer des messages, tantôt de la plus haute importance, tantôt sans grand intérêt en apparence… »

Il est intéressant de noter que le second principe évoqué par Dutheil est retenu par les traditions spirituelles et les sciences physiques les plus avancées, qui insistent sur l’unité et l’interdépendance de toute chose.

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Les trois piliers du réductionnisme (ou les origines scientifiques de la fragmentation).

Le réductionnisme ‘‘dur’’ est une doctrine idéologique dérivant d’une certaine science selon laquelle un ensemble donné peut être réduit à la somme de ses parties constituantes. Transposé dans le contexte des activités humaines, le réductionnisme affirme que celles-ci peuvent être réduites aux réactions comportementales de certains animaux de laboratoire et ceux-ci, il n’y a qu’un pas à franchir, à un mécanisme biochimique complexe. L’être humain est en partie cela, mais aussi bien plus. Ce dont nous avons besoin, pour élargir notre compréhension de l’homme et de l’univers, c’est d’une vision intégrant les aspects valables du réductionnisme et de l’holisme. Ce qui précède est une caricature de la psychologie behavioriste. Mais sommes-nous parfois tellement éloignés de la doctrine quand nous voyons à quel point nous sommes manipulés par les slogans consuméristes, par les préjugés sociaux, etc. Une fois encore sachons que nous pouvons plus que cela. Plus que ce que dit J. B. Watson – maître fondateur de la doctrine – à propos de la création humaine : « Une question toute naturelle que l’on pose souvent est de savoir comment nous pouvons obtenir de nouvelles créations verbales comme un poème ou un brillant essai. La réponse est que nous les obtenons en manipulant des mots, en les battant comme un jeu de cartes jusqu’à ce que l’on tombe sur une forme nouvelle (…) Tant que la création n’aura pas suscité admiration et approbation, chez lui et chez autrui, la manipulation ne sera pas achevée : c’est l’équivalent de la découverte de la nourriture par les rats… » (Extrait du livre de A. Koestler Janus).

Les pierres angulaires de l’orthodoxie réductionniste sont la physique classique, la théorie néodarwiniste et la psychologie behavioriste.

Sommairement, la première affirme que l’univers est une gigantesque machine faite d’une infinité d’objets séparés et constitués eux-mêmes de briques élémentaires (atomes, particules, etc.). La seconde affirme que le déploiement du vivant n’est pas autre chose qu’un processus de mutations fortuites retenues par la sélection naturelle. Enfin, la troisième prétend réduire l’esprit et le comportement à des bases totalement matérialistes, réduire le fait psychologique et l’invention originale au couple stimulus-réponse.

Analysons cette affirmation selon laquelle conscience et esprit sont des mots vides de sens car ils ne correspondraient à rien de réel. Dans sa position la plus extrême, cette attitude doctrinale en vient à juger la créativité humaine comme un produit issu d’une série d’essais au hasard. Dans son livre Janus, A. Koestler, analysant les rapports entre réductionnisme et holisme dit : « Quand on dressait un rat à enfoncer un levier dans la boîte ou à sortir du labyrinthe, le mot ‘‘renforcement’’ avait un sens concret : son comportement étant récompensé ou non, le rat pouvait être effectivement conditionné par l’expérimentateur. Mais les héroïques efforts de Skinner à l’atelier du peintre en brandissant partout son ‘‘renforcement’’ le conduisent à des absurdités hilarantes. Seulement sa philosophie l’oblige à faire tout ce qu’il peut pour prouver que le comportement humain n’est pas autre chose qu’une forme raffinée de celui des rats. »

Remarquons que cette anecdote, transformée en modèle théorique, est à la fois risible et paradoxale : nous risquons d’être conscients qu’il n’y a pas de conscience ! Il faut prendre garde de ne pas se laisser abuser. Ce n’est pas parce que la conscience est dans l’impossibilité de s’observer directement elle-même – sans devenir elle-même un objet de conscience – qu’elle n’existe pas !

Dans cette perspective, l’évolution culturelle et biologique est assujettie au même modèle explicatif qui se structure en deux temps : 1) séries d’essais au hasard, 2) gratifications sélectives. En d’autres termes, l’évolution biologique où, plus exactement, le déploiement du vivant serait le résultat d’une somme de mutations fortuites conservées par la sélection naturelle ‘‘récompensant’’ les plus aptes ; et le progrès culturel serait l’aboutissement d’une série d’essais au hasard s’achevant dans l’approbation et l’admiration. On peut admettre que le regard approbateur d’autrui puisse avoir un effet sur la motivation poussant l’individu vers l’avant ; mais cela n’a aucune valeur explicative pouvant éclairer d’une lumière nouvelle la créativité elle-même.

Le concept darwiniste de la sélection naturelle, ou ce qu’on appelle aussi la survivance des plus aptes est, en quelque sorte, l’homologue conceptuel, dans la théorie néodarwiniste, du ‘‘renforcement’’ behavioriste suscité par l’approbation et l’admiration.

Cependant, qui sont les plus aptes ? Sinon ceux qui durent le plus longtemps et pas tellement en tant qu’individu puisque, du point de vue de l’évolution des espèces, ce qui compte d’abord c’est la quantité de descendants que les individus peuvent produire durant leur vie. À juste titre, Von Bertalanffy, cité par Koestler dans son livre Janus, émet l’idée qui suit : « On voit mal pourquoi (dans le contexte darwiniste) l’évolution a jamais progressé au-delà du lapin, du hareng ou même de la bactérie, dont rien ne surpasse les capacités de reproduction. »

La sélection naturelle déterminerait donc la survivance des plus aptes et les plus aptes sont évidemment ceux qui ont le taux de reproduction le plus élevé. Cela est vrai en soi, mais c’est aussi la tautologie dans laquelle la théorie néodarwiniste ne cesse de tourner en rond en ne répondant pas à la question de savoir : qu’est-ce qui fait déployer des formes nouvelles de vie. Car finalement, si les mutations fortuites, isolées et espacées dans le temps, peuvent produire une étonnante variété de caractéristiques originales (du type long bec/court bec), elles n’expliquent pas à elles seules les grandes étapes ascendantes de l’évolution du vivant, l’apparition de formes nouvelles, etc. ; tout cela fondé sur un réajustement global de toute ‘‘l’information structure’’ de l’être vivant concerné, lequel est aussi sensible à l’information relative au milieu environnant. En d’autres termes, il ne s’agit pas seulement d’enlever la toison d’un singe pour en faire un homme, en supposant, a priori, que l’homme descend bien du singe.

Koestler, dans ce remarquable texte de synthèse qu’est Janus, donne un avis empli de bon sens et de lucidité : « La doctrine qui enseigne que l’assemblage de tous les changements requis a été dû à une série de coïncidences est un affront non seulement au bon sens mais aux principes fondamentaux de l’explication scientifique (…) Le progrès évolutionnaire suppose des changements simultanés et coordonnés (reliés par le sens) de tous les éléments pertinents de la structure et de la fonction de la holarchie (hiérarchie fonctionnelle) organique (…) Du point de vue méthodologique, il semble préférable de supposer que les ‘‘changements évolutionnaires’’ pénètrent dans les chromosomes d’un individu selon un processus inconnu parce qu’ils étaient utiles, plutôt que d’invoquer encore la pieuse formule darwinienne fondée sur des mutations fortuites sélectionnées ensuite par le milieu. »

Quelques mots sur ‘‘l’antériorité de la conscience et de l’intelligence’’.

R. Ruyer disait volontiers que « tout organisme, comme toute forme individualisée, est à l’endroit, domaine de conscience ». Comment, en effet, imaginer qu’un organisme puisse être le résultat d’un processus d’où serait absente toute forme de conscience et d’intelligence. C’est un peu comme si on essayait de nous faire croire que l’avion qui va nous conduire de Bruxelles à New York est un pur produit du hasard ; comme si aucune information, aucune conscience ni intelligence n’étaient associées à sa mise en forme.1

Tout ce qui existe est relié par le sens dans une sorte de ‘‘conscience enveloppante’’ de la totalité. Une cellule, par exemple, est ‘‘conscience enveloppante’’ d’elle-même, de ses parties constituantes, elle est, en un sens, l’unité vivante et créatrice de tout l’organisme. Mais l’émergence de la différenciation et de la spécialisation, à partir des multipotentialités de l’‘‘information-structure’’ (l’aspect invisible de toute forme) de la cellule, est aussi dépendante de son environnement directe. Elle met alors son potentiel d’information en résonance avec une ‘‘conscience enveloppante’’ plus vaste qu’elle-même (l’organisme) et au sein de laquelle toutes les informations sont instantanément reliées par le sens. Ce qu’on pourrait appeler la ‘‘causalité formative’’ (l’information associée à la forme) relève d’une grande quantité d’unités d’information, lesquelles sont mises en ordre par une ‘‘conscience enveloppante’’ du tout. C’est précisément cette activité coordonnatrice globale qui rend possible une cohérence instantanée entre les divers niveaux de sous-ensembles relativement autonomes pour former l’organisme en tant que tout.

De l’atome à l’étoile, de l’étoile à la cellule, de la cellule à l’homme, il existe une unité dans le dépliement de la matière et de la conscience. Le temps n’est plus à la notion aristotélicienne où matière terrestre et matière céleste étaient vues comme des choses de nature différente. L’origine de la vie et donc de l’être humain est intimement liée à l’histoire globale de l’univers. Force est alors de constater que le fait des relations est le principe fondamental d’où procède l’existence cohérente de tout l’univers et de la multitude phénoménale qui le constitue. Le sens de l’univers manifesté, sa direction ‘‘préférentielle’’ peut être assimilée à la direction relationnelle. Quoi qu’il se passe au sein de l’univers multidimensionnel, c’est-à-dire la totalité cosmique, nous trouverons toujours un conditionnement relationnel caractérisant un principe de fonctionnement global.

Chaque instant manifesté est en quelque sorte une ouverture spatio-temporelle en pulsation créatrice continue à partir d’un niveau de réalité absolu en lequel toute chose est pour l’éternité. La création cosmique ne commence pas un jour pour cesser un autre jour car elle est d’instant en instant. Le temps est le présent éternel que nous confondons généralement avec la durée qui découle du passé, de l’instant présent et de l’avenir. Tout est relié par le sens dans un ‘‘temps spatial’’ où tout est instantanément au sein d’une conscience globale. L’idée de Dutheil, mais aussi de Bohm et Pribram, consiste à dire que le cerveau agit comme un filtre ne laissant passer qu’une petite partie de cette information pure et instantanée suivant des séquences causales qui procèdent de la durée et non du temps. Sans cette sensation d’écoulement, sans cette notion de durée que nous éprouvons à travers notre sentiment du ‘‘temps qui passe’’, notre monde quotidien et nous-mêmes, en tant qu’événements historiques, n’existerions pas.

D. Bohm, dans son livre La danse de l’esprit dit : « Mon hypothèse est que l’holomouvement constitue la réalité de base et que les entités, objets, formes, etc., tels qu’on les voit d’habitude, sont des structures relativement stables, indépendantes, et autonomes de l’holomouvement, un peu comme un tourbillon est une structure dans le fluide en mouvement. L’ordre fondamental de ce mouvement est donc le repliement et le déploiement. Ainsi, nous observons l’univers sous l’angle d’un ordre nouveau, que j’appelle ‘‘l’ordre implié’’, ou ‘‘l’ordre impliqué’’.

« Le mot ‘‘impliqué’’ signifie replié – en latin, plié vers l’intérieur. Dans l’ordre impliqué tout est plié dans tout. Mais il est important de noter ici que, en principe, l’univers tout entier est activement replié dans chaque partie par l’holomouvement, de même que l’est chacune de ses parties. Cela veut dire que l’activité dynamique – interne et externe – qui est fondamentale pour chaque partie, consiste à la base en ce repliement de tout le reste, l’univers entier y compris (…) En conséquence, nous rejetons ici l’idée mécaniste suivant laquelle c’est la relation externe qui est fondamentale. Bien sûr, ces relations restent réelles, mais elles n’ont plus qu’une signification secondaire (…) L’ordre du monde comme une structure de choses fondamentalement extérieures les unes aux autres, nous apparaît comme secondaire, et provenant d’un ordre implié plus profond. »

Le dernier paragraphe de cette citation du physicien D. Bohm évoque un parallèle intéressant avec la métaphysique traditionnelle. Ce que Bohm appelle les ‘‘relations externes’’ s’apparentent à ce que la métaphysique traditionnelle nomme les ‘‘actions phénoménales’’ ; celles-ci existent bien mais seulement comme des apparitions éphémères. D’autre part l’holomouvement de Bohm est certainement très proche de la notion de totalité cosmique évoquée par la métaphysique traditionnelle ; cette totalité cosmique, au même titre que l’holomouvement, ne commence pas un jour pour finir un autre jour, elle est éternellement présente. Seules les actions phénoménales (dont nous sommes), ou les relations externes évoquées par Bohm, puisqu’elles procèdent de la durée commencent un jour pour finir un autre jour. Selon la métaphysique traditionnelle, la totalité cosmique est de la même nature que le principe absolu dont elle est la manifestation, cette totalité une est l’éternel présent ; seules les actions phénoménales considérées individuellement commencent et finissent un jour.

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1 Il ne s’agit pas ici de pratiquer l’anthropomorphisme et de conclure naïvement qu’une intelligence cérébrale telle celle de l’être humain soit à l’origine de l’univers et de la vie. Je souhaite simplement mettre en avant que s’il est extravagant d’imaginer qu’un avion puisse être le produit d’un pur hasard, cela l’est à fortiori pour un organisme vivant infiniment plus complexe et, parmi ces organismes, celui de l’homme capable, grâce à son intelligence cérébrale, de créer des produits qui s’appellent ordinateur, centrale nucléaire, navette spatiale, etc. Cela n’implique pas non plus que tout est programmé et planifié, mais plutôt qu’une ‘‘conscience-énergie’’, présente à tous les niveaux, peut, à partir de processus instables (instabilité créatrice), créer spontanément des ensembles ordonnés. Il semble que l’évolution biologique ne soit pas un ‘‘voyage organisé’’ soumis à un attracteur ponctuel (finalisme rigide) lui promettant un avenir ne laissant aucune place aux fluctuations inattendues et créatrices de formes nouvelles ; mais plutôt une aventure caractérisée par un dynamisme créateur stimulé par un échange d’informations ininterrompu avec le milieu, lequel est l’ensemble de l’univers.