Daniel Beresniak : La quinte-essence de l’histoire d’Abraham


19 May 2016

(Revue Être. No 3. 1992)

Nous sommes dans le temps protohistorique une perspective imaginée dans le présent et grâce à laquelle les dieux surgissent dans l’existence au premier signe de l’homme.

A Ur, une ville, prototype de la ville, pourquoi pas ?, un jeune homme regarde et réfléchit. Sa réflexion le conduit bien au-delà des normes apprises. Inspiré, il s’élève à de telles hauteurs qu’il se trouve seul. Ce jeune homme se nomme Abraham.

Son père est un commerçant riche et considéré. Il vend des idoles, et la demande est forte. Une grande partie des revenus des habitants est nécessairement consacrée aux idoles, puisqu’elles apportent la sécurité, la protection, la force et tout ce que peuvent souhaiter un homme et une femme.

La carrière d’Abraham est tracée. Il succédera à son père. Il sera, comme lui, un notable envié, membre de la « haute société ».

Là, commence l’histoire digne d’être contée. Abraham refuse le destin qui lui est proposé. La démarche est étrange… En effet, qu’un esclave refuse son destin, cela se peut admettre. Mais qu’un fils de famille, comblé matériellement et affectivement, se mette à « cracher dans la soupe », comment cela se peut-il ?

Un niveau de conscience avait émergé en lui-même, d’où il ne pouvait transmettre à ses proches qu’une négation absolue : NON ! Mais ce refus total est une invitation à le suivre. Comment se faire comprendre ? Comment partager ? Comment tendre la main à ses proches pour les aider à gravir quelques échelons ? Comment leur expliquer que le sens du sacré doit être dépassé pour concevoir et vivre, pour découvrir et renaître, selon ce qu’est le monde et non selon ce que nous croyons pouvoir dire à son propos ?

Il tente l’expérience. Il leur parle d’un Dieu invisible, ineffable, indescriptible, au-delà de toute compréhension. Il trouve des mots pour signifier que la vérité n’est pas dans la manifestation et que le monde est un immense cryptogramme à déchiffrer au moyen d’une seule clé… dont la forme est inconnue.

A ce discours, les « braves gens », les « honnêtes gens » ricanent. Il est naturel que les choses se passent ainsi. Chacun réagit selon son caractère. « Voyez, disent les « braves gens », ce fou qui pontifie en dépit du bon sens ! Il remet en cause ce qui a toujours existé, il veut refaire le monde à lui tout seul. Quel malheur pour ses parents qui lui ont tout donné ! Quel ingrat ! »… et s’éprennent les mêmes phrases que les petits hommes de toujours enfilent autour de leur misérable bonne conscience.

Son père est désespéré. Il a honte, à cause des voisins. Il essaie de ramener son fils chéri à des sentiments plus sains. « Enfin, voyons, tout le monde ne peut pas se tromper. Tu es le seul de ton avis. C’est toi qui as tort. Comment peut-on vivre sans idoles ? Il n’y aurait jamais plus rien. Plus de points de repère, rien à quoi s’accrocher, plus de valeurs, plus de références, si ce n’est qu’un Dieu sans forme, sans nom, sans qualités, impossible à rapprocher d’un objet négociable… Allons, mon enfant, réfléchis. Et toi, que vas-tu devenir ? Tu veux notre ruine ? Je t’ai tout donné, et toi, tu veux tout jeter ? sans compter qu’en dehors de condamner et critiquer le monde, tu ne sais rien faire, tu n’as aucun métier ». Ces mots sont ceux d’un discours « raisonnable ». Aussi, ils ne peuvent être entendus qu’en dessous d’une certaine hauteur.

Tout commencement est d’abord rupture. Dans le monde des choses comme dans le monde des idées, dans le temps et dans l’espace, tout commence par la séparation, puisque tout progrès en tout ordre est différenciation. Cela est signifié fort clairement par la langue hébraïque, qui emploie dans la Genèse le verbe « Baroh » pour signifier « créer », verbe dont la racine BR indique l’idée de séparation et donne le mot BAR, synonyme de BEN, fils. Ce verbe d’origine araméenne aurait pu ne pas être employé, puisque le mot hébreu « IATSOH » existait et signifie véritablement « créer », c’est-à-dire : « sortir de rien ».

Abraham rompt le cordon ombilical symbolique qui le relie à sa famille et part dans le désert. Ah ! cette nécessaire et terrible épreuve de la traversée du désert ! … Le désert efface toutes les représentations et les rejette du côté de l’invisible et de l’uniforme. On meurt dans le désert, à moins de disposer d’une monture particulière, le chameau, le « Gamal » dont le hiéroglyphe originel donne la lettre « Guimel », le « G », dont le symbolisme éclaire une part du destin de l’homme, puisque, troisième lettre de l’alphabet hébraïque et troisième polygone régulier inscrit dans le cercle, après le triangle et le carré, il est le pentagramme, l’« Etoile » qui flamboie… Abraham est dans le désert et ainsi forge lui-même sa destinée. Il n’est plus le fils de son père et devient, comme le suggère son nom, le Père.

L’histoire d’Abraham est à recommencer chaque jour. Celle que l’on connaît a été déchiffrée par des hommes qui ne sont pas des habitués des hauteurs. Ils ont intégré cette merveilleuse histoire dans un « catéchisme » moralisateur, selon lequel les idoles sont de faux dieux et Dieu, le vrai Dieu. De cette manière, le vrai Dieu remplace les faux et est adoré de la même façon. Cela ne change rien aux manières de vivre et aux bonnes vieilles habitudes. Les petits hommes ont fait du Dieu d’Abraham une idole et le tour est joué. Les petits hommes veulent appartenir. Il leur faut des idoles, ils s’en restaurent. Les idoles se nomment : « Terre, patrie, religion, argent, avoir, titres, famille, idéologies, etc., etc., et même Dieu ».

A ce niveau de conscience baigné dans l’idolâtrie, les certitudes sont des vérités et les tabous, les interdits et le sacré se génèrent réciproquement. Des structures mentales aliénées génèrent des modes de vie aliénants : les idoles cautionnent l’oppression et le meurtre. La morale idolâtre se résume ainsi est mal ce qui gêne l’ordre établi, cautionné par les idoles. Le droit de tuer, de piller, de léser appartient aux idoles et à leurs serviteurs. Raison d’État. Ad majorem dei gloriam.

Les quatre essences des mythes générateurs de l’histoire s’associent aux éléments « Al-chimiques » ou, autrement dit, « META-physiques », perçus et ordonnés selon les structures psychiques de l’homme qui sait dire « JE », la Terre, l’Eau, l’Air, le Feu. La quinte-essence du mythe, suggérée par le pentalpha symbolique du hiéroglyphe du chameau, la lettre Guimel annonce le passage au niveau de conscience supérieur d’où coule le discours : « Là où les hommes sont malheureux à cause de leurs prochains, il convient de revoir toutes les valeurs et de détruire toutes les idoles, c’est-à-dire tous les préjugés ».

Et cela est à faire et à refaire tant que le Nom ineffable sera réduit à l’État de Dieu.


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