La réalité de Satan, entretien avec le Dr. Alain Assailly


23 May 2012

(Revue Question De. No38. Octobre 1980)

Dans le monde psychiatrique, le Dr Assailly occupait une place à part ; il était en quelque sorte le « spécialiste » des phénomènes de sorcellerie. Il a participé à de nombreuses conférences et causeries sur ce thème et signé plusieurs articles dans diverses revues sous le nom de « Docteur X. ». Sa position présente l’intérêt de participer à la fois de l’approche du psychiatre et de celle du catholique pratiquant, à savoir qu’il croit autant à la réalité de Satan qu’à celle de la psychose. Le Dr. Assailly a étudié pendant plus de trente ans les cas de possession dans les couvents, mais, pour des raisons qu’il nous explique dans cet entretien, il ne tient pas à les divulguer et affirme que la plus grande discrétion est impérative lorsqu’on touche à de tels phénomènes…

Où en est aujourd’hui la pensée psychiatrique sur les phénomènes de sorcellerie?

Voyez-vous, ça n’a pas tellement bougé. Il semble néanmoins que l’on commence à s’y intéresser. Pour la première fois en octobre dernier, certains jeunes confrères, psychiatres et généralistes, m’ont invité à des conférences pour que je leur parle de ces questions. Il s’agit de jeunes médecins, installés depuis quatre, cinq ou six ans, qui m’ont apporté d’ailleurs des dossiers extrêmement intéressants. La majorité d’entre eux n’avaient aucune foi religieuse ; c’était donc simplement sur un plan de métier. Pourtant, l’un d’eux m’a avoué s’être converti au catholicisme après avoir assisté à certains événements extraordinaires qui ont joué pour lui le rôle d’une véritable révélation. Sur un plan plus général, j’ai l’impression qu’on aborde ces questions sous un angle trop intellectuel, trop théorique. Car, et c’est ce que je dis à ces jeunes confrères, je crois que nous sommes avant tout des thérapeutes et, surtout dans ce cas-là, nous nous trouvons en présence de gens qui souffrent. Alors, il ne s’agit pas simplement de leur mettre une étiquette, mais de les aider, et ce n’est pas facile, croyez-moi…

Faut-il être « malade mental » pour croire aux sorts ? Autrement dit, l’ensorcelé n’est-il pour les psychiatres qu’un psychotique ?

Malheureusement oui, pour les trois quarts de mes confrères. Ici, je dois faire allusion à mes convictions religieuses. Je n’en tire ni vanité, ni gloire. C’est peut-être parce que je suis Breton que je suis catholique pratiquant. Je ne suis pas un saint. J’essaie de pratiquer ma religion le moins mal possible. Elle me satisfait. Et je souligne le fait parce que je crois à la réalité de Satan et de ses démons.

Pourquoi ? Parce que je suis dans le « bain » depuis vingt-cinq ans. Je n’ai jamais cessé depuis. J’ai vu des dizaines de cas ; j’en ai encore trois actuellement. S’agit-il de possédés ? Je n’emploie pas ce terme, je laisse ça aux théologiens. Moi, je parle d’emprise démoniaque. Donc, je ne m’amuse pas à étiqueter ces choses. Ce n’est pas mon fait de voir s’il s’agit d’une possession, d’une obsession, etc. C’est une autre question. Je crois à ces choses parce que je les palpe. Rassurez-vous, je ne palpe pas les cornes du diable, ni ses pieds fourchus… Dans des cas particuliers que j’ai cru longtemps rares (je ne dirais pas ça aujourd’hui) mais qui sont beaucoup plus qu’on ne le pense, Satan est présent. Satan, ce n’est pas une expression scripturaire, mais elle a sa valeur, est le père du déséquilibre. Alors, comme tel, quand il exerce son emprise sur quelqu’un, comment voulez-vous que ce quelqu’un reste équilibré ? Ce n’est pas possible.

En second lieu, je pense, et c’est une idée que je défends de plus en plus car elle s’est précisée pour moi à travers des cas concrets, que ce n’est pas au nom du déséquilibre que l’on peut a priori écarter l’intervention de celui qui est le père du déséquilibre. Par exemple, et c’est la position « officielle » lamentable et absurde, au nom de la mythomanie qui est un des traits tout de même caractéristiques de la « constitution hystérique », il faudrait écarter l’intervention de celui que saint Jean présente comme étant le père du mensonge.

En conclusion, ce n’est pas parce que quelqu’un est malade mental que nous allons dire que Satan n’y est pas. Je pense que les mécanismes et les conditions d’apparition des phénomènes ne peuvent être confondus avec la cause profonde. Tout le problème est là.

Les phénomènes de sorcellerie ne doivent-ils pas être interprétés en fonction de leur signification pour les individus qui sont persuadés de leur vérité ?

En fonction de ce que je vous disais tout à l’heure sur le rôle du déséquilibre, oui !… et là vous touchez un point particulièrement important. Cela nous ramène au problème de l’envoûtement. Il est vrai que les envoûtés sont beaucoup moins nombreux qu’ils le croient eux-mêmes, mais l’envoûtement existe. Je verrais même une preuve de sa réalité dans les études menées actuellement aux Etats-Unis, à l’hôpital Maimonides. En matière de rêve, on sait maintenant qu’au moment du rythme paradoxal, on peut influencer le sujet. Pour ce qui nous intéresse, le fait que l’on puisse envoyer des clichés à quelqu’un qui dort, le « travailler » en quelque sorte, me paraît extrêmement important. Et puis, les faits sont là… Pour ma part, je n’ai vraiment la preuve que quelqu’un a été touché, que lorsque ce quelqu’un est libéré, guéri, complètement sorti de la crise. Alors là, j’ai des cas extrêmement concrets et récents, mais je ne peux en parler, car vous allez publier la chose… Il ne suffit pas simplement de changer les prénoms. Ce sont des sujets qui en parlent entre eux. Or, qu’est-ce que je fais, moi, thérapeute ? Car je veux d’abord être thérapeute, je leur demande de n’en parler à personne pour éviter justement cette contamination de la parole qui favorise précisément les troubles. Envoûtement, j’y crois, mais auto-envoûtement d’abord. Je leur dis « Si vous n’entreteniez pas vous-même ce que vous êtes censé recevoir, vous pourriez commencer à lever la tête et à respirer. » Lorsqu’on leur fait comprendre cela, c’est considérable. Je précise bien que l’auto-envoûtement fait partie du mécanisme, mais qu’il n’est pas la cause. Puis, j’essaie de les mettre dans un état auquel me poussent mes convictions catholiques. Comment vous expliquer la chose ? Dans les Evangiles, le Christ dit bien que l’on doit pardonner aux ennemis, qu’on doit prier pour eux. Lorsqu’il s’adresse à ses apôtres, il leur dit cette phrase mystérieuse : « Quand vous entrez dans une maison, dites « La paix soit avec vous ». » Si cette paix n’est pas reçue ou acceptée, elle reviendra donc sur votre tête. Je vois là une espèce de choc en retour bénéfique pour les malades. Leur ayant parlé de ces questions, je les envoie à tel prêtre qui connaît ces problèmes et qui collabore avec moi…

Pensez-vous que le prêtre soit mieux placé pour résoudre ces « problèmes » ?

Oui, dans la mesure où il peut leur faire comprendre que ceux qui sont censés les influencer ont des forces qui dépassent les forces humaines. Car je vous ai bien dit que je croyais à la réalité de Satan. Tout ce qui touche à la sorcellerie dépasse l’humain. Encore une fois, le mécanisme n’est pas l’agent. Je crois d’ailleurs que l’homme est moins mauvais qu’on ne le dit, mais seulement l’esprit du Mal est là, il l’anime…

A quel moment déterminez-vous un cas d’envoûtement ? Comment le différenciez-vous d’une simple névrose ?

Vous savez que j’accepte la névrose comme préexistant à l’emprise démoniaque. J’ai bien pris soin de dire que je ne crois à l’envoûtement que quand tout est terminé, une fois la crise résolue ; parce que là, c’est le critère des critères. Mais je n’écarte pas a priori d’autres hypothèses, sinon je me priverais d’un moyen thérapeutique extrêmement important. Je ne nie pas, comme mes confrères qui n’ont pas la foi ne cessent de me le dire, que le sujet qui accepte de prier pour son ennemi passe à un autre stade de générosité, qu’il se libère déjà en partie, qu’il s’agit d’un mécanisme de défense. Mais il y  a plus ! Ce n’est qu’après que le sujet vient vous dire qu’il a vécu quelque chose de terrible… Ce n’est qu’après qu’on peut faire la part du malin et de ses suppôts.

Parlez-nous de ces suppôts…

Alors là, c’est difficile, car je ne me change jamais en policier pour obtenir des renseignements sur ceux qui sont susceptibles d’influencer les autres. Je ne confondrai jamais mon rôle de thérapeute avec celui du journaliste ! Mais évidemment, à force de s’occuper de ces questions, on est pris dans l’affaire. On me dira : « Ce sont des escrocs ». Bien sûr, la « galette » ne perd pas ses droits, pas plus que les fameux envoûteurs ne perdent le nord. Si j’en crois quelques faits récents, ça fait tout de même des paquets de millions… Le fait de trop croire à la sorcellerie favorise son expansion. Je suis obligé de dire à mes malades qu’ils se libéreront en y croyant moins. Bien sûr, on les déçoit terriblement quand on leur dit ça. Pourtant, il faut qu’ils reprennent leur personnalité en main, leur jugement, et disent avec moi : « est-ce certain ? ».

Mais vous pensez tout de même que certains ont le pouvoir de transmettre le mal consciemment ?

Archi-consciemment. Mais attention, ceux-là ont des pouvoirs qui ne viennent pas d’eux-mêmes. Encore une fois, le Père du mensonge est expert dans l’art de se faire nier, comme Baudelaire et d’autres l’ont dit. Les gens qui ont ce pouvoir savent très bien où cela les conduit. Par exemple, je pense à une femme, morte très saintement, parce que, in extremis, des choses se sont produites, certainement dans le plan de Dieu. Elle avait été d’une imprudence folle puisqu’elle s’était engagée très loin dans la voie du satanisme. Il y avait une sympathie profonde entre nous, sans équivoque (elle avait passé soixante-dix ans), et un jour, je lui ai posé cette question : « Pensez-vous que vous aurez une joie en enfer ? », car elle revendiquait d’aller en enfer. Je précise qu’il ne s’agissait nullement d’une délirante, ni même d’une hystérique. « Oui, me répondit-elle, nous aurons une joie immense, celle de pouvoir conjuguer notre haine contre l’autre ! » Voyez-vous, la haine est là, à la base : elle est, le ciment, la cité d’en-bas alors qu’au ciel, ce sera la communion des saints dans l’amour.

L’orgueil ne joue-t-il pas un rôle aussi important que la haine ?

C’est si vrai que celui qui s’attaque aux problèmes démoniaques et aux victimes de Satan se doit, et je ne dis pas que j’y arrive toujours, de s’installer dans une humilité totale, car il s’aperçoit qu’il est absolument dépassé. Je me souviens d’un très saint religieux qui me disait « Il n’y a que l’humilité que l’on puisse opposer à celui qui est l’orgueil même ». C’est un idéal pour moi, et ça va très loin. Même sur le plan de la connaissance scientifique, voyez combien on peut être facilement orgueilleux de ses connaissances, et dans un domaine justement où elles ne sont pas nombreuses. Et pourquoi ne sont-elles pas nombreuses ? Parce qu’on ne veut pas voir ! Et j’en reviens au passage de l’Evangile « Ils ont des yeux et ne voient pas ». Car si a priori vous niez Satan, comment voulez-vous comprendre ces problèmes qui viennent de lui. Vous me direz, cher monsieur, vous n’avez jamais vu Satan ! Non, je ne l’ai pas vu, mais j’ai vu ses méfaits et parfois très violents, et je n’étais pas le seul témoin. J’ai vu des choses extraordinaires ; on m’a demandé de divulguer ces choses. J’ai toujours refusé.

Pourquoi ? D’abord le secret professionnel, un super secret professionnel. D’autre part, certains « envoûtés » sont mariés, ont des conjoints qui ignorent leurs difficultés, et je crois qu’il est nécessaire qu’ils les ignorent. C’est délicat, quand un mari vient vous dire « Comment soignez-vous donc ma femme ? Qu’est-ce qu’elle a au juste ? Certains de vos confrères disent que c’est de l’hystérie ; mais ça ne s’arrange pas. » Le malheureux, s’il savait la réalité ! Je pense qu’il y a des choses qu’il vaut mieux tenir cachées si l’on ne veut pas favoriser l’action du Malin. J’ai demandé un jour à celui qui fut mon conseiller pendant trente ans, un père jésuite qui était un véritable saint : « Comment voyez-vous Satan ? » Il m’a répondu : « Mon cher ami, Satan est celui qui sépare, celui qui oppose, celui qui fait battre, celui qui détruit. » Ce fut pour moi très révélateur et je compris qu’en divulguant ces secrets, j’accentuerais précisément cette séparation entre la victime et ceux qui la touchent de près.

Croyez-vous que le « mal » ait une fonction d’équilibre ?

Vous voulez m’entraîner dans l’histoire du mal… Vous savez, j’avais dix-sept ans — la période difficile de l’adolescence — quand je me suis heurté à ce problème. Je m’en suis tiré, comme beaucoup d’autres, par ce qui n’est peut-être pas uniquement une pirouette. Je me suis dit « Dieu est amour » ; quand on veut quelqu’un, on le veut libre, et il ne peut y avoir de liberté sans choix, et comment y aurait-il choix s’il n’y avait pas le mal à côté du bien. C’est le type de raisonnement que je me suis fait et que j’utilise volontiers chez les jeunes révoltés qui viennent me consulter, et ils sont nombreux.

Voyez-vous, l’histoire humaine, c’est tout le problème de notre liberté. Je suis de ceux qui croient que nous sommes tragiquement libres. C’est en cela que je ne suis pas freudien, et de loin. Je suis content de cet entretien, parce que le problème est grave, vous savez. Je parle en fonction de choses concrètes que je suis avec certains prêtres et certains collègues qui peuvent avoir des vues différentes des miennes. Mais, en présence de cas graves, j’ai toujours tenu à ce que tel ou tel de mes confrères suive le sujet de façon à avoir une optique différente de la mienne. Bien que le mécanisme ne soit pas l’agent, quand on arrive à modifier certains aspects pathologiques du problème, on peut au moins soulager certains troubles graves, aigus.

Quelle idée vous faites-vous de Satan ?

Celle d’un organiste de talent qui improvise fort bien selon les registres qu’il a sous les doigts. Alors si, en termes d’organiste, vous modifiez les jeux, les aspects seront différents. Satan ne peut rien par lui-même ; il est obligé d’exploiter, de façon adroite, ce qu’il y a dans l’homme. C’est la différence entre le surnaturel et le praéternaturel. Je suis resté très fidèle à ces vieilles distinctions. Le praéternaturel rejoint au fond le paranormal. Certains sorciers de talent sont experts dans l’art d’utiliser certaines forces qu’ils n’inventent pas, mais qu’ils amplifient de façon subtile.

Écartez-vous l’utilisation de certaines drogues, dans les cas « d’ensorcellement » ?

Bien sûr que non. Je vous parlerais d’abord des possédés de Loudun. Il y a des bibliothèques sur le sujet mais aucun livre ne parle des poisons à cette époque. Il faut bien voir que les malheureux avaient tous les jours leur petit bouillon de onze heures, qu’ils se tordaient dans des coliques qui étaient loin d’être émotionnelles, et que le dernier jour on augmentait tout simplement la dose !… Actuellement, j’en connais qui ont été sous l’emprise du L.S.D. et qui se sont mis à dérailler à plein tube avec des fantasmes formidables. Vous savez que j’étais invité à la Parapsychology Foundation les jours où on a expérimenté le L.S.D. J’ai encore les notes. Il est certain que là, on arrive à induire, à provoquer les fantasmes les plus insidieux, à manipuler les esprits. Vous voyez quelle exploitation on peut en faire dans certains milieux…

Mais la vérité de la sorcellerie est-elle réductible aux effets d’agents chimiques ou naturels ?…

Pour moi, le mal est terriblement lié à l’esprit du mal qui est Satan. Ces agents ne sont que des forces au service du mal. Je ne peux arriver à exclure mes idées religieuses car je ne sépare jamais le psychologique et le spirituel. Je pense que cela forme un tout. Il faut voir la formidable montée spirituelle que font certains après des expériences sataniques. Si je vous disais ça remonte après la guerre, que je connaissais une malheureuse qui donnait son corps à des messes noires et qui allait très loin, indiscutablement, sur la voie du mal. J’appris un jour de bonne source qu’elle initiait des enfants de dix / douze ans. « Si vous voulez des sensations fortes, lui dis-je, car elle ne manquait pas d’expérience, croyez-moi, adressez-vous à de jeunes adultes qui vous donneraient des frissons plus agréables que ces gamins-là. » Elle haussa les épaules. « Ne faites pas l’imbécile, me répondit-elle ; je croyais que vous en connaissiez un bout sur la question. Vous devez bien savoir qu’en dehors de l’hostie, il n’y a que dans l’enfant qu’on puisse atteindre l’Autre. » L’Autre étant le Seigneur. Ça aussi, c’est très théologique, et cette fille-là s’est si peu convertie qu’elle est devenue religieuse et qu’elle est morte très saintement après quinze ans de cloître. Ce fameux sujet qu’on m’avait présenté comme une hystérique, une déséquilibrée, etc., a fait sa synthèse dans le Seigneur et sous le soleil de la grâce avec une maturité profonde.

Parce qu’elle avait eu cette expérience peut-être ?

Non, parce que là, vous reviendriez à cette idée selon laquelle le Bien ne peut exister qu’en sortant du Mal ! Non ! Il est vrai que Dieu tire le Bien du Mal. Mais je ne crois pas qu’en niant le Bien, celui-ci soit renforcé. Je reconnais pourtant que celle-ci qui est morte saintement m’a beaucoup appris. J’ai des lettres superbes d’elle. Il faudrait peut-être publier tout ça, mais comme je vous l’ai dit, je suis partisan de rester discret. Là encore, il faut un équilibre. Ne pas parler de ces choses, c’est faire le jeu du Malin, mais trop en parler, c’est l’aider considérablement. Tout dépend de la façon dont on parle. Je reconnais qu’à certains moments, je piaffe de rage et je me dis : « Sapristi, si les prêtres en parlaient, on n’en serait pas là ! »

Jouez-vous quelque peu aujourd’hui le rôle de désenvoûteur ?

Le mot « désenvoûteur » mis à part, car je le trouve péjoratif, je vous répondrai oui. Je m’efforce, comme la plupart de mes confrères (sinon ils auraient choisi un autre métier), d’être un relais de la transmission du Bien. Je ne peux croire que le médecin trouve uniquement sa signification à poser une étiquette sur le nombril de ses malades. Il est avant tout un thérapeute, quoique Freud lui-même nous ait dit qu’il ne se sentait pas du tout l’âme de quelqu’un qui veut soulager l’humanité souffrante. Il y a une chose qui m’insupporte, c’est quand on ironise sur ces problèmes d’envoûtement en méconnaissant totalement la souffrance de ces gens. Délirants ou non, ils souffrent et ils ont le droit à notre respect et à notre écoute.

J’ai en ce moment trois sujets qui vivent sous l’emprise démoniaque. Ils sont pris, broyés dans des états terribles. Je me suis penché sur le problème des « mystiques de Satan », parce que ça existe. Il y a là un immense orgueil qui favorise la révolte, la haine de Dieu, laquelle est ponctuée de blasphèmes et de profanations. Blasphèmes, je vous en fais grâce ; certains sont horribles… Je crois toujours avoir entendu le plus fort. Si je vous disais que, encore récemment, dans une lettre, j’en ai lu un épouvantable… Là encore, on se dit : ça dépasse l’homme. Profanations… Profanations d’hosties, hélas oui, et nombreuses ! Entre parenthèses, c’est un bel acte de foi et souvent, comme catholique, je dis aux profanateurs : « Si je n’avais pas la foi, c’est vous qui me la donneriez, car vous croyez à la présence réelle du Christ. » Profanations d’enfants dont je vous parlais tout à l’heure. Profanations de choses saintes, de personnes saintes qu’on aime souiller, je dirais même physiquement, qu’on aime salir. C’est horrible… Après de telles profanations, il y a un état de désespérance qui s’installe, lequel relance, puisqu’il ne peut par suite de l’orgueil aboutir au remords, ce circuit infernal de haine. Alors là, c’est effroyable. Vous comprenez que vouloir les réduire à une étiquette, c’est manquer leur vérité.

Croyez-vous que la sorcellerie progresse ?

Je crois actuellement que la sorcellerie s’étend. Moi, j’ai soixante-dix ans passés, et m’occupant activement de ces choses-là depuis vingt-cinq ans, je pense que le mal progresse terriblement. C’est certain. Plus on régresse sur le plan religieux, plus on devient superstitieux, même et surtout si l’on s’en défend. Je crois que nous sommes sur une pente dangereuse. On me dit « Les jeunes gens n’ont pas la foi » ; c’est faux, absolument faux. Le vrai problème se situe sur un plan beaucoup plus profond et même démoniaque. Il y a des forces qui n’acceptent pas les exigences divines ; alors de là à se laisser tromper directement ou indirectement par l’autre, il n’y a pas loin. Je vois de plus en plus de drames (le mot n’est pas trop fort) et ça me touche car il s’agit de gens qui souffrent. C’est un problème d’amour. Car, « face à celui qui est amour », nous dit saint Jean, il y a l’autre, et l’autre, c’est la haine. Je crois que nous sommes dans une ère de haine…

Propos recueillis par Zeno Bianu