Michel Random : La réalité et la grande mutation


11 Dec 2010

(Revue 3e Millénaire. Ancienne série No 4. Septembre-Octobre 1982)

Pour mieux comprendre l’universalité et l’unité du vivant.

Libres propos

Le 3e Millénaire est devant nous. Le 3e Millénaire, c’est déjà aujourd’hui. Et nous voici devant nos propres questions comme devant notre propre miroir. Avons-nous trouvé le fil d’Ariane ?

Avons-nous les justes questions et les vraies réponses pour que quelque chose change, pour que la « Mutation », la grande mutation, ne soit pas un leurre ? On peut le croire, l’imaginer, l’espérer. Ce ne sera pas si facile. L’homme n’a pas besoin de changement, mais de profit, il n’a pas besoin de vérité, mais de pouvoir. Il n’a pas envie de faire des efforts, il veut des recettes. Pour qu’une mutation s’opère, il faut autre chose que des changements de points de vue culturels, il faut que rien ne soit plus comme avant, — ou plutôt que tout redevienne comme avant, quand la Connaissance n’était pas encore perdue, quand l’homme fils de la terre était aussi un fils du ciel.

— Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

Tout simplement, que les lois spirituelles sont rigoureusement des lois physiques et biologiques : c’est-à-dire des lois du vivant. Ainsi, toutes les Traditions manifestent toujours l’image de l’Un, tout en exprimant les innombrables manifestations de l’Un. Ce pourquoi les religions Shinto, hindoues, égyptiennes, chinoises, etc. sont toujours monothéistes sous un polythéisme apparent. C’est la diversité, c’est-à-dire la Création elle-même et tous les processus vivants qui obéissent rigoureusement à cette loi, qui en physique se nomme le principe de Pauli. C’est le fait que dans un atome, deux particules de même nature (on dit de même quantum) se repoussent. Dans le cas contraire, le monde serait identique à lui-même et s’effondrerait dans une sorte de bouillie. Il en va de même au niveau génétique. Ici encore, la loi est la diversité. Pour que la vie se perpétue vigoureusement, il faut qu’elle soit dynamisée, brassée en quelque sorte, que des échanges multiples et constants se fassent. La jeunesse, la vigueur, la résistance aux maladies et à la mort est le produit de notre diversité. Le tabou des mariages consanguins n’a pas d’autre sens. De même dans la plupart des civilisations traditionnelles, l’interdiction pour une femme de choisir un mari dans son propre village. Plus les gènes se croisent avec des espèces nouvelles et différentes, plus ils se renforcent et donnent de beaux fruits. C’est le sens du voyage ou du devenir du vivant. Une loi terriblement vivace et valable en agriculture notamment. La sélection exagérée des espèces les plus productives pour le blé, le maïs, la pomme de terre etc., conduit à raréfier les échanges et à créer une vulnérabilité extrême de l’espèce [1]. Au siècle dernier, les Irlandais consacraient l’essentiel de leur culture à la pomme de terre, et sélectionnaient une variété particulièrement productive. Une maladie survint qui détruisit l’ensemble des cultures, et ce fut la famine. Plusieurs milliers de paysans moururent de faim, payant de leur vie une sélection exagérée.

Une fin aussi tragique a éliminé la grande majorité des Indiens des Andes et de l’Amazonie. Il s’agit de populations très anciennes qui présentent la particularité unique d’avoir le même groupe sanguin. A l’arrivée des Européens, ce fut l’hécatombe. Leurs mécanismes de défense immunitaire considérablement affaiblis ne résistèrent pas aux germes infectieux transportés par les Blancs. Cela met en évidence un fait sur lequel on a, depuis Darwin, éperdument discuté : la sélection génétique. Encore une fois, l’esprit humain a chevauché le canasson le plus apparemment « rationnel » selon lequel le plus fort gagne : dans la lutte pour le vivant, les gènes les plus vigoureux dominent les gènes les plus faibles et établissent de ce fait une domination de facto du plus fort sur le plus faible. S’il en était vraiment ainsi, fait observer le Professeur Jacques Ruffié dans son « Traité du Vivant », tous les individus se trouveraient porteurs du même patrimoine génétique. Au lieu de se développer dans la diversité, la sélection génétique aurait porté les différentes espèces à se ressembler au point d’obéir à des comportements similaires. Progressivement, les différentes espèces venant à se partager le même type d’espace, de nourriture, voire les mêmes femelles, la concurrence pour la vie deviendrait telle qu’un tel groupe monomorphe serait condamné à s’entre-tuer, et l’espèce à dépérir.

Si le principe de diversification n’existait pas, il faudrait imaginer un arbre originel dont tous les autres arbres ne constitueraient que des ramifications successives portant toujours le message du premier arbre. Non seulement cet arbre n’existe pas, mais c’est tout simplement une idée profondément contraire aux lois naturelles et génératrice des pires confusions.

Si la sélection naturelle n’existe pas, le néo-darwinisme et les conceptions de Mendel ne valent pas mieux. Cette fois-ci, au lieu d’attribuer la sélection aux individus et aux caractères qu’ils déterminent, on l’a attribuée aux gènes qu’ils portent. La méthode de Mendel est incontestablement rigoureuse en elle-même, et elle garde un sens à condition de bien voir que le patrimoine génétique hérité des parents et des grands-parents n’est pas suffisant pour caractériser à lui seul un individu. L’importance du milieu, donc de la structure sociale et culturelle dans laquelle se développe l’individu, est non moins déterminante. La vie dépend de leur interaction, de leur double potentialisation. Les structures biologiques de base qui déterminent notamment le système nerveux central sont un support aux « valeurs » que le milieu va apporter. La dynamique de la vie est essentiellement qualitative. Une structure non dynamisée, non vitalisée par le mouvement de la conscience et de l’esprit stagne et se sclérose. Rien n’est jamais joué. En faisant naître un individu, la nature lui propose un modèle, son propre modèle, bon ou moins bon. A partir de là, elle l’invite à travailler, à multiplier les talents, c’est-à-dire la monnaie qui lui a été confiée, autrement dit à se prendre physiquement, psychiquement et spirituellement en main. C’est le sens de la parabole. Celui qui ne fait pas fructifier ses talents et se contente de les enterrer, donc de manifester une attitude passive, en regard de ce qu’il a reçu, se voit retirer même ce qu’il a reçu, c’est-à-dire la vie elle-même. Un individu passif n’est de ce fait utile à personne, ni à lui-même, ni à la vie. La mort va le recycler au bout du compte pour sans doute faire apparaître une possibilité plus active.

L’individu qui double seulement son capital de talents se voit simplement chassé. Il est chassé du centre, c’est-à-dire plongé dans la loi de causalité. Ici la dualité à laquelle l’être va se trouver confronté va lui servir d’apprentissage : la souffrance, la maladie, les contraires vont remuer la nature passive, pour que l’être émerge et reconnaisse ce qu’il est.

Celui enfin, qui a justement fait fructifier ses talents n’est rien d’autre qu’un vrai vivant. Bien qu’il reste soumis à toutes les lois naturelles, il sait comment les interpréter, comment relativiser les heurts de la causalité et du dualisme, comment en quelque sorte ne jamais perdre le centre qui inclut toutes réalités.

Le vivant est une physiologie de la sagesse et une dynamique  de la conscience. Quel est le sens de la vraie mutation si ce n’est un retour à ce qu’impliquent ces mots : conscience et responsabilité pour les valeurs qualitatives, centre et transcendance pour les valeurs spirituelles. Incorporation et incarnation pour les valeurs matérielles. L’Homme Nouveau sera éternellement celui qui après la perte de la Connaissance et les égarements dans les dédales du savoir, vient se retremper ; prendre un vrai bain de jouvence dans l’éternelle vision de la réalité non séparée, telle qu’elle est, et non telle qu’il imagine qu’elle est. La plus grande leçon que nous enseigne la science, c’est l’humilité, c’est-à-dire la science de nos propres limites, notre propre inconnaissance.

Autrefois, l’homme était fou parce qu’il était ivre de Dieu. C’était une sainte folie qui faisait surgir les cathédrales. Aujourd’hui, l’homme est un dieu ivre, c’est une folie étrange qui fait surgir les autoroutes. L’exemple vaut ce qu’il vaut, l’important n’est pas dans l’opposition, il est dans le choix constant entre la vie et la mort. Notre conscience profonde est alertée. Nous savons que toute civilisation, quand elle erre tant soit peu loin du centre, est mortelle. A notre échelle, la fin de ce que nous sommes est infiniment tragique, à l’échelle du temps terrestre, c’est moins d’un millième de seconde. Toutes choses sont comme si elles n’étaient pas. Et pourtant, à notre échelle, elles existent terriblement. C’est donc une question de grandeur ou de proportion : tout est tragique et rien ne l’est, mais quelque chose est constant : la loi naturelle et éternelle que rien n’existe précisément en soi et que tout existe pour la mutation : pour être régénéré et transformé. Ainsi, la vie n’« est que relative », mais le vivant est absolu. La vie appartient au temps et se déroule dans l’espace. Le vivant se confond avec l’éternité et se conjugue au présent infiniment présent.

La vraie mutation, c’est un changement, non seulement de culture, c’est le fait de se placer à un moment sur un point vrai. Peu importe où l’on prend ce point en marche : la spirale de la vraie réalité se déroule toujours et partout devant nous. Et dès qu’on touche un point de la spirale, la relation avec le centre se fait aussitôt. C’est là le secret. Un secret a toujours une intériorité inépuisable comme le centre qui le symbolise ; cette vision, cette connaissance de l’intériorité est le vrai voyage. Il est à la fois immobile et infiniment mobile, il n’a ni commencement ni fin. Nous retrouvons par là la richesse de toutes les grandes mystiques et de toutes les traditions. La richesse inépuisable aussi d’une science où le qualitatif et le quantitatif, où l’onde et la particule ont cessé de s’opposer mais se comprennent pour ce qu’ils sont : une seule et même réalité. L’humilité de la science viendra de sa possibilité d’explorer ce qu’elle peut connaître et ouvrant sans fin ces possibilités tout en sachant qu’elle ne parviendra jamais, quoi qu’elle fasse, à percer la coquille d’une réalité qui n’est ni mesurable ni concevable.

La richesse de la science viendra de ses limites : quand science redevenant synonyme de sagesse consonnera à nouveau comme science de l’âme, science du cœur, du corps, de l’univers, de l’homme. Une science pour intégrer et non pour désintégrer. Pour unir et non pour séparer, une science pour la vie et l’harmonie, et non pour la mort et l’anéantissement.

A la limite, peu importe ce que sont les choses aujourd’hui, ou même ce qu’elles seront demain : la question n’est pas temporelle, elle est en l’homme lui-même, en cette voix hors du temps qui lui fait savoir ce qu’il croyait ne pas savoir, qui le fait parler au nom de quoi il croyait ne pouvoir jamais parler. Quoi, au juste ? Probablement ce respect du vivant ; ce respect de l’Homme éternel qui revêt l’homme temporel. Un respect qui s’adresse à son essence, à la beauté de ce qui est, à ce que rien ni personne ne pourra jamais altérer. C’est cette petite voix qui incessamment se lève et frappe à la porte, qui demande :

—    es-tu là ?

—    es-tu éveillé ?

—    es-tu dansé, joué, et rendu vraiment heureux et fou par ce qui est ? Es-tu à la fois la barque et la vague, la barque et l’océan ?

La grande mutation ne sera jamais qu’un mot issu de la tête bien pleine d’une intelligence spéculative, si cette tête n’est pas aussi et en même temps et le cœur et le corps, si la question ne concerne pas le Tout de l’homme. Quand nous aurons peu à peu retrouvé la grande voie, la Voie Royale de la Non-Séparation, alors la mutation aura pris tout son sens. Jamais comme aujourd’hui l’homme n’a pu autant parler, échanger, et pourtant jamais sa bouche n’a été autant scellée. C’est donc que la communication se situe à un autre niveau. Mais en ce sens, tout manque est une richesse potentielle, comme tout vide crée un tourbillon d’énergies. C’est parce que nous commençons à douter que nous prêtons attention à d’autres réponses. Ce qui doit venir, viendra, dit la sagesse.

La grande mutation concerne aussi l’échec des idéologies, nées d’un concept linéaire où la force mécanique, la brique fondamentale de l’atome, le concept de races et la causalité absolue de l’espace temps sont autant de manières d’exprimer un dirigisme de l’esprit, un point de vue, relatif, partiel, non scientifique et infondé qui a formé et informé la causalité dualiste et matérialiste dans laquelle s’est développé, non la science, mais le scientisme contemporain.

Nous savons aujourd’hui que ce niveau apparent de la réalité n’est que la caricature d’une réalité infiniment plus subtile. Il n’existe pas de races, mais des populations diverses qui forment une même et unique espèce : l’espèce humaine. Il n’existe pas d’homme intrinsèquement supérieur ou inférieur. Chaque population exprime des qualités différentes, mais la richesse de ces qualités ajoutées enrichit l’ensemble de l’humanité et ne saurait le moins du monde justifier une « sociobiologie » fondée sur la discrimination génétique. S’il y a mutation, cela signifiera qu’on se tournera vers la connaissance des cultures autonomes, vers ce qui en constitue la spécificité. Autrement dit, que les qualités propres à chacune des traditions ne se trouveront plus anéanties ou banalisées mais potentialisées, redécouvertes et respectées.

Politiquement, il n’est pas sûr que l’expansion, la domination et le colonialisme de la race blanche ne reçoivent un coup d’arrêt, voire même un coup mortel. Cela aussi est un risque éventuel, à moins que effectivement la mutation opère et que ce que nous avons détruit d’une main, nous parvenions à le reconstruire de l’autre. Les idéologies, comme la société technologique, sont ce qu’elles sont, terriblement fortes et apparemment invulnérables, mais aussi terriblement fragiles. Pourquoi ? Parce qu’il existe un merveilleux jeu d’équilibre produit par la réalité de notre Réalité même qui n’est autre que le Vivant. La maladie du vivant, c’est l’uniformité, la santé, c’est la diversité ou l’hétérogénéité. La planète est malade par l’extension du modèle occidental qui de gré ou de force s’est imposé à l’ensemble de l’humanité. Le choc en retour a commencé, et c’est précisément la contestation et le refus de ce modèle qui devient la cause profonde de nouveaux conflits. Le monde, malade de l’Occident, ou le monde guéri par l’Occident ? La grande mutation tiendra probablement compte et du mal et du bien. Il est impossible aujourd’hui de distinguer comment le mal sert au bien ou inversement, c’est-à-dire comment les forces contraires peuvent se muter en dynamique des contradictoires. Pour nous, il existe une solution, une grande solution : retrouver, si j’ose dire, notre propre âme, les sources de notre propre culture — qui dans leurs fondements se retrouveront nécessairement reliées à l’ensemble des cultures traditionnelles. Retrouver sa propre âme, sa propre spécificité, c’est retrouver l’âme et la spécificité de toutes les cultures, je veux dire de toutes les traditions. C’est libérer les forces vives inaltérables et prodigieusement actives du vivant. La grande mutation n’est pas pour demain, elle a commencé, elle existe dès aujourd’hui.


[1] C’est vrai aussi pour les chiens, les chats et chevaux de course ; les animaux « trop » purs sont fragiles, vulnérables et quelquefois dégénérés s’ils s’auto-sélectionnent dans un même élevage.