La réalité sensorielle. Libres propos de Michel Random


04 Nov 2010

(Revue 3e Millénaire. Ancienne Série No 3. Juillet-Août 1982)

Toute notre conception de la vie

peut changer dès lors que l’on considère

l’aspect qualitatif du monde et

non plus seulement son aspect quantitatif.

Là est caché le secret du vivant.

Il y a évidemment un fil d’or, un fil interne qui relie les propriétés de toutes choses, qui fait le pont entre le qualitatif et le quantitatif, le monde de la matière et celui de la pensée, entre l’événement instantané, la réalité soudaine, l’apparition spontanée et mouvante des choses, et l’espace-temps. Il existe ce fil qui est au-dehors et au-dedans, qui forme et informe, qui modèle et crée, qui partant de l’infiniment grand à l’infiniment petit, se manifeste avec la même cohérence, la même puissance d’obstination si l’on peut dire, ce fil qui ne lâche lui jamais prise, que rien ne peut entamer, qui a toujours été et qui probablement sera toujours. Et ce fil de toutes relations, ce fil enchanté, n’est autre que le vivant.

Voilà le mot. Il est beau ; il est entier, il est là devant nous. Il est nous-même, il est vie et souffle, et nous ne parvenons pourtant pas à le saisir, à le comprendre, comme nous ne parvenons pas à saisir la totalité de ce qui est. Est-ce que nous pouvons saisir tout ce qui est, et à tout moment ! Sûrement pas. Nous sommes du vivant, immergés dans du vivant. Nous sommes nous-même la partie et le Tout et à tous moments. Nous ne pouvons voir que ce qui est séparé, distinct de nous — mais comment le faire quand nous sommes à la fois cause et partie, sujet et objet. Dites-moi où commence la distinction, où l’escalier des progressions, où les niveaux des différenciations ?

Cette réalité complexe, infinie et omniprésente, il faut pourtant l’aborder, la toucher, la comprendre. Se peut-il qu’il ne soit pas possible de voir son image, de comprendre son reflet, de découvrir un miroir qui nous donnerait une image parfaite, symétrique et à l’endroit. Eh bien, non. Un tel miroir n’existe pas. Une telle réalité n’est pas. C’est le jeu dans le jeu qui nous est proposé. Il faut savoir que le jeu commence quand nous commençons nous-mêmes à distinguer, à séparer, à nous différencier de ce qui est. « Quel discours », direz-vous, mais enfin, moi et les objets, nous existons. Je suis évidemment différent de la carafe d’eau qui est sur la table. Et c’est vrai. Nous y viendrons. L’important, c’est en fait que si la réalité est une, vivante et omniprésente, nous pouvons en voir et en découvrir l’unité qu’en découvrant des niveaux de plus en plus fins de cette réalité. Autrement dit, plus l’analyse devient qualitative, plus les séparations disparaissent. Nous descendons progressivement, un premier puis un second niveau de réalité. Nous voici au troisième. Ici, tous les objets ont disparu — l’espace-temps lui-même n’est plus. A ce troisième niveau, la réalité est vraiment devenue ce qu’elle est : une qualité pure. Et c’est là que tout commence, que nous pouvons nous enchanter de ce qui est. Que l’ancien et le nouveau, je veux dire les anciennes connaissances connues sous le nom de Tradition, et les nouvelles, définies par le mot science, c’est là que l’union se fait.

La question est importante, car nous vivons au 20e siècle, et en Occident, dans ce monde de la quantité. La quantité n’est pas un terme abstrait, philosophique. C’est chez nous et en nous l’air qu’on respire, l’amoncellement d’idées, d’informations, de biens ; c’est l’avalanche continue d’images, de sollicitations, de distractions. C’est la ville éclatée, l’homme émietté dans l’espace et le temps, dans le divertissement, l’évasion, le désir et l’appel des fuites et des ailleurs. La quantité, c’est l’angoisse du quotidien, du lendemain, de l’argent, de la nourriture, de la vie et de la mort.

Incompréhensible, direz-vous, si tout cela est quantité, de quoi est donc faite la vie si ce n’est précisément de tout cela. Et c’est bien vrai. La différence est qu’il existe un autre mot, que vous connaissez aussi et qui exprime des termes et des relations que nous n’avons pas encore évoqués : tels que conscience, âme, pensée, esprit.

Bien sûr, mais ce sont là des propriétés de la vie. Quantité et qualité consonnent, sont interdépendantes, certes. Nous savons cela, de loin, sans nous poser vraiment la question. C’est une définition, non une réalité des choses.

Mais imaginez que tout à coup ce mot de qualité soit pris pour ce qu’il est : une réalité entière, totale, agissante. Qu’il soit en fait compris comme étant la Réalité elle-même avec un grand R bien sûr. Et que tout à coup nous comprenions ce que cela signifie, ce que cela veut dire. Alors, que de choses changeraient !

— Comment, direz-vous, nous avons pleinement conscience des choses qualitatives, entre un objet grossier et un objet d’art, entre le beau et le laid, le bon et le mauvais, l’agréable et le triste, nous savons distinguer le quantitatif du qualitatif’.

— C’est indubitable. A ceci près qu’il faut oublier ce que l’on sait de la qualité apparente pour comprendre la qualité réelle.

Précisons tout de suite que nous ne faisons pas allusion à une initiation ou à un ésotérisme quelconque, mais tout simplement à la propriété fondamentale de la vie et des choses.

Renversons en effet de 180° notre manière de penser. Et considérons qu’en toutes choses existe une matérialité visible et une matérialité invisible. L’invisible est partout autour de nous. Nous ne voyons pas les ondes radio, mais nous les entendons. Nous ne voyons pas les rayons infrarouges du soleil, mais ils brunissent la peau. Certes, armés de microscopes électroniques nous descendons dans l’infiniment petit, à des niveaux extraordinaires. Une cellule devient un vaste champ d’exploration. Un atome est encore visible, et une particule à l’intérieur de l’atome, un neutron, un proton ou un électron se découvrent par leurs traces. Et pourtant l’explication fondamentale de la matière fuit devant nous. Il y a non seulement quelque chose de plus petit, mais un objet plus petit que tous les objets connus au point qu’il est une entité parfaitement invisible que personne ne pourra jamais extraire de l’atome, ni le voir. Cette sub-particule, c’est le quark. Voilà où nous en sommes, c’est-à-dire à accorder des propriétés invisibles à la réalité. Pour le moment nous savons que ce « quark » existe en raison de ses « qualités ». Les physiciens nomment celles-ci « saveur », « beauté », « charme ». Ce sont en fait autant de modèles de quarks différents et non des propriétés qualitatives. Cependant, voyez comme le monde est fait : pour « l’objet » le plus petit que l’homme puisse concevoir, on emploie des termes qualitatifs définissant ses propriétés. Il y a déjà là, inconsciemment ou non, un pas de fait.

La qualité dont nous parlons est une manière d’être, de concevoir, de penser, de respirer. Pour vivre notre vie, nous pouvons considérer toutes choses en termes quantitatifs ou, au contraire, qualitatifs. Cela signifie en clair que si vous choisissez le second terme, vous choisissez la vie tout court, vous choisissez l’harmonie, le bonheur, la force de vivre et de comprendre, l’épanouissement de vous-même et celui de ceux qui sont autour de vous.

C’est un choix concret et spirituel certes, c’est un choix de vie, de philosophie, de civilisation. Mais c’est avant tout une connaissance infinie, merveilleuse, inépuisable, car précisément toutes les « qualités » des choses et des êtres vont vous apparaître et, qui plus est, vous faire, si j’ose dire, amitié, elles vont consonner avec vous-même. Songez à ce que cela signifie : n’être plus séparé, divisé par la vie et les choses, par les êtres et les événements.

Oui, peut-être, sans doute, certainement, le fil magique, ou le point central, existe. Ce point où tout ce qui est séparé s’unit, où tout ce qui est contraire s’exprime dans un même mouvement. Où la vie et la mort, le passé et le futur n’ont plus de sens, sinon de nous reporter toujours et encore à l’éternel présent de la vie.

Dans cette approche, nous allons précisément rencontrer l’expression d’une sagesse millénaire fondée sur une science extraordinaire de la qualité des choses, nous allons aussi rencontrer la science contemporaine qui en ses nouvelles et extrêmes pointes redécouvre par elle-même les voies de la Tradition, c’est-à-dire un niveau de finesse telle que réalité et qualité se fondent et se confondent.

A vrai dire, nous avons à faire ensemble un voyage passionnant pour apprendre et surtout pour comprendre. Car la culture comme l’information sont des mots piégés. N’oublions pas, la réalité est ce qu’elle est : nous ne pouvons que constater les propriétés fondamentales de la réalité, quelle qu’elle soit, physique ou spirituelle. Et nous pouvons certes agir sur les propriétés, mais nous ne pouvons pas fondamentalement les modifier. Elles sont toujours plus complexes, plus infiniment complexes que ce que nous connaissons. Et par conséquent, il faut « faire avec ». Autrement dit, nous ne pouvons pas substituer notre réalité psychologique à la réalité elle-même. Et pourtant, c’est constamment ce que nous faisons. Entre la réalité et nous, il y a nos désirs, nos croyances, nos opinions et nos cultures. Tout un ensemble de comportements qui peut aussi bien définir correctement la réalité que de nous en séparer.

Tous les phénomènes inexpliqués, miraculeux ou parapsychologiques ont toujours une réalité « sensorielle » et physiologique évidente. S’ils ne sont pas matériels, ils n’échappent pas à une certaine matérialité, qui elle-même obéit aux lois générales de notre univers. A une exception près, des phénomènes tels que la télépathie ou la voyance du futur sont apparemment indépendants de l’espace-temps ou plutôt leur temps n’est qu’un infini présent.

Un jour viendra où paradoxalement les phénomènes inexplicables retrouveront à nouveau une réalité familière. Un phénomène « miraculeux » n’a jamais présenté un sens considérable en lui-même. Il témoigne d’une maîtrise de la matière et de l’esprit, ou plutôt d’une « plasticité » de la matière-esprit, que la science n’a pas aujourd’hui les moyens ni les facultés d’appréhender. Le miraculeux ne prouve rien de plus qu’une éventuelle maîtrise d’un pouvoir psychique ou spirituel.

Un moine hindou, après plusieurs années d’ascèse, parvint à marcher sur l’eau. Tout fier, il alla trouver son maître pour lui faire part de ses nouveaux talents et il traversa devant lui le Gange en marchant sur l’eau. Quand il revint voir le maître tout satisfait de lui-même, il fut reçu sévèrement : — « Idiot, lui dit-il, au lieu de consacrer tant de temps et d’efforts pour un tel résultat, tu aurais pu avec un sol traverser chaque jour tout le fleuve en barque.

La Tradition n’a jamais considéré le miraculeux qu’à titre d’indication révélatrice de l’atteinte d’un certain degré. Dire si ce degré est spirituel ou non, c’est là un pas qu’on ne peut franchir. En soi le pouvoir n’est ni bon ni mauvais. La tradition hindoue du Ramayana met en scène aussi bien un dieu-homme : Rama, que des démons (Rakhsasa). Or, ces démons gagnent leurs pouvoirs par une très dure et longue ascèse. Après quoi ils utilisent ces pouvoirs en tant que démons et se métamorphosent sous toutes sortes de formes pour jouer des tours aux humains et en tirer profit. Ces démons diffèrent de saints ascètes simplement parce qu’ils utilisent ce pouvoir à leur propre profit.

Les questions dites parapsychologiques ont été exagérément dramatisées par les scientifiques contemporains, soit en niant purement et simplement leur existence soit parce que les concepts de la science contemporaine ne sont applicables qu’à des phénomènes reproductibles par quiconque. Cette règle limite en soi l’observation et la compréhension de phénomènes qui ne peuvent être que le propre d’êtres particuliers.

Si l’ensemble du monde scientifique est encore loin de considérer avec sérénité les phénomènes dits parapsychologiques, ou apparemment inexplicables comme des propriétés naturelles du vivant, c’est non pas faute de moyens épistémologiques ou d’analyses très fines qui après tout existent, mais faute d’admettre des propriétés de l’énergie vivante qui ne soient pas seulement chimiques ou mécaniques. Curieusement, les conséquences de la mécanique quantique ne sont toujours pas acceptées par un nombre considérable de scientifiques ; la double réalité de l’onde et de la particule ne semble pas encore figurer parmi les théories universellement admises. Ce réductionnisme scientifique à l’intérieur même de la science prendra fin de lui-même, le jour où les conséquences de la théorie quantique seront mieux comprises. Qui dit onde dit interférence, car si une seule particule ou un seul photon est par exemple capable d’interférer avec lui-même, comme c’est le cas, cela signifie que nous vivons bien une réalité non-séparée, que d’une certaine manière nous ne cessons jamais de créer nous-même à tout moment, ce que traduit le dicton populaire bien connu : « Il ne nous arrive que ce qui nous ressemble. »

Cette interaction de la particule ou du photon avec lui-même détermine, pourrions-nous dire un champ de « sensorialité ». Si les théologiens et les mystiques éprouvent la même réticence pour les faits « miraculeux », c’est non pas pour en nier à priori la valeur, mais bien parce que cette interaction avec soi-même détermine des événements étroitement dépendants de la qualité de l’être lui-même. Ainsi s’il est incontestable que les stigmates de saint François d’Assise sont de nature éminemment spirituelle, les stigmates de nature pathologique et hystérique sont extrêmement fréquents. Après des milliers et des milliers de rapports émanant de sources les plus diverses, y compris celles des « bons » gendarmes moustache, l’on sait aujourd’hui que les phénomènes de déplacement d’objets, de projections, de coups frappés, etc., sont pratiquement toujours déterminés par des filles ou des garçons à l’âge de la puberté. Consciemment ou non, ces enfants extériorisent sous une forme « paranormale » une prodigieuse énergie psychique habituellement réprimée et en conflit avec le milieu familial. Leur volonté de « tout casser » se libère d’une manière tout fait fantastique en rendant des mois durant la vie impossible à leur entourage. On accusait autrefois les fantômes et les esprits malins. On se contente aujourd’hui de déplacer les adolescents, et tout rentre dans l’ordre.

Rien n’est plus matériel que l’immatériel. Il nous arrive probablement tous les jours des événements fortuits ou extraordinaires que nous attribuons au hasard et qui ne sont en fait que l’expression de cette faculté que possède le vivant d’interagir avec lui-même. Les hommes qui sortent de l’ordinaire et qui apparaissent comme « grands », présentent la plupart du temps une extraordinaire faculté d’intervenir sur les événements, voire de susciter et de façonner une réalité qui leur ressemble étroitement. L’aspect « magique » de certaines réussites vient de cette faculté de façonner et de déterminer la réalité. C’est le « charisme » des grands hommes de guerre, leur assurance qu’ils sont « protégés » et invincibles tant qu’existe leur foi en eux-mêmes et en leur bonne étoile. Ce charisme était évident chez Bonaparte. Franchir le Rubicon, c’est au contraire douter de soi, perdre sa propre confiance, et donc déterminer soi-même le champ de sa propre défaite.

En ce sens la mort elle-même n’est sans doute pas la cessation de la vie, elle est quelque part en l’être la cessation du désir de vivre ou plus simplement l’expression en l’être d’une indifférence à vivre ou à mourir. Bien que tous mortels, les hommes sont extrêmement inégaux devant la mort. Le jour où nous saurons pourquoi la mort elle-même semble obéir à de grandes lois statistiques, nous commencerons à comprendre. Il en va de même pour la maladie. La maladie est presque toujours l’expression d’une disharmonie physique et psychique de l’être. Elle est souvent l’expression d’un refuge ou d’une défense de l’être contre lui-même. Un être tombe en général malade quand il n’a plus d’autre manière de s’assumer. La maladie permet de toucher le fond, de se réhabiliter avec soi-même, de se remettre à neuf. Ne plus coïncider avec soi-même, ne plus être présent et conscient à soi, c’est déjà être malade. Or c’est la caractéristique de l’homme moderne, qui de surcroît se voit rapidement marginalisé, sinon mis au rebut, dès qu’il cesse d’être « opérationnel ». D’où l’apparition d’innombrables tranquillisants pour endormir l’angoisse d’être. A l’hôpital, le malade est encore plus dépersonnalisé et « objectivé ». Il redevient une « chose » indifférenciée sans identité. Son destin appartient aux autres. C’est pourquoi les lits d’hôpitaux sont en fait encombrés de malades professionnels qui n’ont plus d’autre identité ni d’autre intérêt à leurs yeux et à ceux des autres que d’être malade. Si bien qu’une énorme partie de l’infrastructure hospitalière n’existe que pour faire durer en état de semi-conscience des êtres qui ont fait de la maladie elle-même un nouvel état de vivre.

Ainsi, quels que soient les aspects par où on l’aborde, le vivant est l’expression d’une dimension sensorielle à tous les niveaux. L’ordre non sensoriel appartient au jaillissement instantané de l’être. Ce qui est appartient à un « instant » qui se confond avec l’éternité. Tant que nous sommes dans l’ordre sensoriel, nous pouvons comprendre et expliquer les phénomènes du vivant, quel que soit le mystérieux apparent. Toute explication cesse avec ce qui est. Il existe forcément un état dans la nature où l’ensemble des propriétés du vivant retrouvent une unité, une corrélation telle que le Tout est conscience du Tout. Or, qu’est-ce qui est omniconscient du Tout et de la partie sinon le Principe Absolu ou Dieu lui-même.

Ce distinguo entre l’Être ou le Transcendant et la corporéité de toute création est déterminant. Il libère l’esprit de tout réductionnisme abusif. Il permet sagement comme le fait la philosophie shinto de placer l’Inconnaissable et ses sept principaux aspects au sommet d’un empyrée intouchable. A partir de là, on peut considérer tranquillement le jeu du couple créateur (Isanagi et Isanami). Tout ce qui existe se révèle alors comme le miroir du divin. Si on ne peut comprendre le divin lui-même, on peut communier avec ses innombrables aspects. Le Shinto considère alors la vie et tous les aspects de la vie comme une « substance », une émanation d’un principe sous-jacent qui est lui-même l’essence de toutes choses. Ainsi, la montagne, l’homme, le fleuve ayant une essence commune, le Shinto ne demande pas s’ils ont un corps et un esprit. Cette idée n’effleure même pas la pensée d’un Japonais. Certes, un homme est différent d’un arbre, mais uniquement par une différence de qualité dans leur essence commune.

L’homme et l’arbre ont tous deux pour but de réaliser leur essence. Un petit arbre et un enfant ne prendront définitivement leur sens que lorsque l’homme et l’arbre auront chacun développé dans l’espace-temps toutes les qualités de leur essence respective et commune. L’homme aura « accompli sa forme » en devenant par exemple éminent et respectable en tant que maître potier, maître du tir à l’arc, ou maître charpentier. L’arbre, en devenant millénaire et majestueux en lui-même comme une forêt. L’un et l’autre pourront devenir des Kami, c’est-à-dire des entités dignes de vénération.

A ces entités, plus achevées, plus parfaites que lui, mais toujours familières, de même nature et de même essence que lui, l’homme peut demander de l’aide et des énergies. Différents événements extraordinaires ou miraculeux peuvent survenir. Mais ces événements seront « naturels ». Ils sont inscrits dans la nature des choses. Il n’y a jamais confusion entre un événement surnaturel et le divin lui-même. Le naturel et le surnaturel procèdent l’un de l’autre et sont également naturels. Cette conception est commune aussi bien au soufisme qu’au tantrisme ou au bouddhisme en général. Tous les phénomènes procèdent certes du Transcendant, mais impliquer abusivement le Transcendant dans les phénomènes, c’est méconnaître la loi naturelle.

C’est en quelque sorte le dévoilement des possibilités cachées qui importe. Dans toutes les mystiques, celui qui « connaît » manifeste naturellement des possibilités cachées extraordinaires. Les hagiographies de tous les saints hommes foisonnent de faits miraculeux, dédoublement, lecture de la pensée, connaissance immédiate et lecture des rêves, dématérialisation, lecture des événements à venir, voyages dans le passé, ou le futur, résistance au feu, au froid, à la faim, à la soif, apparitions en plusieurs lieux en même temps ; objets qui parlent, animaux qui obéissent, pouvoir de commander aux éléments, la liste de tous ces phénomènes est interminable. Ils démontrent tous les possibilités innombrables qu’a l’homme d’intervenir sur la matière et sur le cours apparent des choses. Certes, l’homme a besoin de merveilleux, et sans doute les faits rapportés sont souvent embellis et amplifiés. Mais imaginer que depuis des millénaires l’homme s’est complu à raconter et à inventer de toutes pièces des histoires invraisemblables est, aussi, invraisemblable. L’Église elle-même n’accepte aujourd’hui les faits miraculeux, ceux provenant de Lourdes en particulier, qu’avec la plus extrême prudence. Si l’on rassemblait tous les récits « merveilleux », d’où qu’ils soient, accumulés par les parapsychologues, les ethnologues, les missionnaires, les mystiques et les chercheurs de tout bord, ces récits rempliraient sans doute la Bibliothèque Nationale et plus encore. Leur extraordinaire multiplicité ne peut être niée. On ne peut donc s’interroger sur le fait qu’ils existent, mais se demander pourquoi ils existent. Et dans tous les cas, ce pourquoi trouve sa réponse : toutes les manifestations surnaturelles, miraculeuses ou simplement extraordinaires expriment l’intervention possible des énergies psychiques et spirituelles sur la matière ou mieux sur la matérialité apparente des choses. Matérialité, parce que les propriétés stables des choses — la pesanteur et la dureté de la pierre par exemple, sont susceptibles de varier sous l’effet d’autres énergies qui interagissent avec elles. On peut considérer que de tels pouvoirs sont soit purement mythiques soit éventuellement probables — soit tout à fait explicables. Cette dernière possibilité me semble paradoxalement la plus réaliste. Elle va en effet dans le sens d’une extension rationnelle à l’irrationnel. Elle prend en compte, non l’observation des interactions et des phénomènes divers pouvant agir l’un sur l’autre, mais le fait de l’interaction elle-même. En cessant de considérer les choses comme ayant des propriétés distinctes, la matière de l’esprit par exemple, nous pouvons faire le grand saut : l’Énergie est essentiellement une. Si nous concevons que toute forme, toute matière n’est que de l’énergie matérialisée, la question devient : est-il possible de créer des formes de plus en plus subtiles par le seul jeu des énergies ? Or, nous voyons que la réponse est oui. Jacob Boehme sur ce point nous dit que la première forme créée par le désir est l’homme lui-même. « Il (Adam) fut aussitôt engrossé par son désir, par son envie, par son imagination et il devint terrestre ». (I1, 7). Toute forme est la manifestation de l’énergie ou du désir qui l’a fait naître.


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