B. Lahiry : La recherche de la vérité


01 Jun 2013

(Revue Être. No 3. 1ère année. 1973)

Une partie de ce travail a paru dans Prajna, la revue publiée par l’Hindu University de Bénarès, au tirage très limité. Le fameux pandit de Bénarès, Mahâmahopadhyâya Gopinâth Kavirâj, directeur des recherches sur le Yoga Tantra dans la Vârânaseya Sanskrit University, a pensé que les chercheurs d’Asie et d’Europe étaient prêts maintenant à se comprendre et il m’a exprimé le souhait que cette étude leur soit rendue accessible. Le Dr Gopinâth Kavirâj représente pour moi la plus haute autorité sur le sujet et je suis heureux de lui exprimer ici ma déférence et ma gratitude pour cette suggestion.

B. L.

Le soleil éclatant déclare :

« ma splendeur pénètre toutes choses ».

L’obscure caverne se lamente :

« tu n’es guère bienveillant à mon égard.

Le soleil sourit :

« Abats tes murs, ouvre-toi, et je serai en toi. « 

Lorsque les murs des fausses valeurs s’écroulent, le concept de la caverne en tant que lieu obscur disparaît d’une immersion sponta­née dans l’Infini illimité, dans la lumière de la Vérité se produit. Lors­que le moi limité renverse les innombrables barrières que créait le sens de l’ego, il s’immerge automatiquement dans l' »état » de Cela, la véri­té inhérente à tout, et il s’y identifie. Pour qui demeure constamment dans cet état, toutes les dualités disparaissent, et la vie ordinaire s’accorde aussitôt avec la vie éternelle toujours renouvelée, toujours étonnante, extraordinaire.

Les mots du langage appartiennent au royaume de la dualité. Tout ce qui vient d’être dit et tout ce qui va suivre ne sont que des tentatives pour conduire le lecteur, par des moyens limités, à l' »état » au-delà de toutes les limites de la dualité, et de lui indiquer comment il peut l’atteindre par lui-même. Il faut rappeler ici que la vérité ou réalité est au-delà de toute dualité — au-delà des noms, des formes, des méthodes, des systèmes, des écoles de pensée — au-delà de toutes les expressions, métaphores, comparaisons et oppositions qui ne sont que jongleries intellectuelles demeurant dans les limites de la dualité.

La vérité est cependant toujours profondément simple. Elle est si parfaitement simple (et l’on en convient trop verbalement) que sa profondeur étonnante est malaisée à admettre. En fait, la plus grande difficulté pour une saisie intellectuelle de la Vérité réside dans sa sublime simplicité en tant que donnée naturelle, dont la réalisation est inhérente en tout lieu et en toutes conditions. Celui qui possède des yeux normaux peut voir spontanément, même s’il est complète­ment ignorant de la physique, de l’optique et de l’anatomie ainsi que de la physiologie de la vision ; tandis qu’un aveugle ne peut pas voir, même s’il apprend théoriquement tout ce qui se rapporte aux lois de l’optique et de la vue. Une compréhension intellectuelle de la vision n’a donc aucun sens ; voir ne peut être compris intellectuellement, voir doit être réalisé pratiquement. De même, la vérité ne peut pas être comprise intellectuellement, la vérité doit être réalisée pratique­ment. C’est pourquoi une approche non conventionnelle, sans condi­tions préalables, est essentielle si l’on veut aborder sérieusement le problème de la recherche de la vérité. Cet essai présente une approche de ce genre ; celle-ci doit être indépendante, « raisonnable » et intensé­ment pratique. C’est une démarche qui pose en principe que toutes les suppositions, postulats, formalisations et axiomes sont arbitraires. Cette approche révèle que le mental dans le complexe humain est à la fois une aide et un obstacle pour la recherche de la vérité; une aide parce qu’il permet de comprendre, un obstacle parce qu’il pose des limites à cette compréhension par le fait même qu’il s’agit d’une opération typiquement humaine. Ayant découvert cela cette démar­che ose s’aventurer au-delà de tous les processus de pensée.

Introduction

Je suis rempli d’une profonde reconnaissance envers tous ceux qui, étant allés au-delà de toute pensée et de toute parole, ont utilisé cependant les moyens inadéquats du royaume de la pensée pour indiquer, dans leur infinie compassion, la voie à tous ceux qui sont prêts à écouter.

Après avoir obtenu mon titre universitaire, je croyais que je connaissais toutes choses. Après vingt ans d’enseignement comme professeur d’Université, j’estime que je commence seulement à être conscient, et encore assez vaguement, de l’ignorance colossale qui nous entoure de tous côtés, en nous et hors de nous. Je me rends compte que le degré de connaissance obtenue est directement propor­tionnel au degré de notre conscience de cette ignorance, et que tous nos efforts conscients pour étendre les limites du connu aboutissent à une extension des limites de notre contact avec l’inconnu, ceci également en progression géométrique. Je me rends compte aussi que nous oublions le connu et que nous ne sommes pas conscients de l’inconnu, tous nos efforts pour apprendre sont de simples chemine­ments de notre conscience autour du cercle en constante extension qui constitue la frontière entre le connu et l’inconnu.

Le présent essai est l’aboutissement d’une tentative pour sortir de ce cercle vicieux, pour déchirer un tantinet le voile de l’ignorance et capter une lueur de la connaissance resplendissante, de la vérité, derrière le voile. Nombreuses sont les difficultés quand on désire être correctement compris. Les mots que l’auteur utilise sont des symboles qui représentent toujours une chose par une autre ; si l’auteur a dans son esprit une chose associée à un certain mot, et que le lecteur ait une autre représentation par le même symbole, il y a incompréhension. Un auteur admet toujours tacitement que son lecteur a eu les mêmes expériences et qu’il se trouve au même niveau de compréhension que lui, si ce n’est pas le cas — et la plupart du temps, c’est ce qui arrive — l’incompréhension est inévitable. Il y a de plus, deux autres difficultés fondamentales : l’une pour l’auteur, et l’autre pour le lecteur. La première a été parfaitement décrite par Tulsi Dâsa dans son Râma-charita­-manasa :

shyâma gaura kimi kahaun bakhâni

girâ anayana, nayana binu bâni

« Comment pourrais-je décrire avec des mots le clair et le sombre ? La langue (qui parle) est sans yeux et les yeux (qui voient) ne parlent pas ». Ainsi, la parole est toujours inadéquate et un témoignage qui n’est qu’un ouï-dire rapporté par quelqu’un qui n’a rien vu.

La difficulté du lecteur réside dans son incapacité habituelle de lire sans, du même coup, éplucher, juger, critiquer et transformer le texte selon son propre fond, son éducation, son instruction, sa culture, ses préjugés, son point de vue religieux, son fanatisme, son sectarisme, etc., modifiant aussi considérablement l’intention de l’auteur. À moins que l’auteur et le lecteur soient au même diapason intellectuel et émo­tionnel, au moment où se produit la communication, et que le lecteur essaie, dès le début, de recevoir le sens du message de l’auteur avec toute son attention et en s’oubliant lui-même — comme on le fait lors­que l’attention est complètement absorbée en écoutant une belle œuvre musicale ou en contemplant une œuvre d’art — il n’y a aucune chance pour qu’il y ait compréhension correcte ; et, ce qui est pire, les risques d’incompréhension se multiplieront au point de déformer entièrement la pensée de l’auteur. Telles sont les premières difficultés dans la recherche de la vérité et on a attiré l’attention sur ce point dès le début, afin que le lecteur sache ce qui le gêne quand elles surgiront et puisse les résoudre et surmonter ainsi ce qui, autrement, pourrait lui paraître infranchissable.

La recherche

Naître dans un corps humain constitue un processus d’isolement qui permet à la Conscience d’être consciente d’elle-même à partir d’un point particulier de référence. Mais, dans cet isolement même, l’universalité cosmique de la conscience est voilée par un point de vue particulier : le caractère du corps, l’apparence et l’appréhension de la réalité prennent une forme à l’avenant. Les sens et le mental dépen­dent du corps ; c’est pourquoi toutes les branches du savoir qui dépen­dent des sens et du mental, qu’elles soient philosophiques ou scientifi­ques, sont fondamentalement anthropomorphes. Méthode et point de vue objectifs sont de simples mythes conventionnels. Aucun objet n’est possible sans un sujet ; le corps avec le mental, même sans les émotions et les jugements, même réduit à un simple instrument d’en­registrement et d’interprétation, est cependant un centre de conscience subjective d’un type particulier dépendant de son caractère. La base véritable de notre connaissance est donc la manifestation du phénomène composite sujet-objet, appelé par erreur subjective ou objective selon la prédominance de l’un ou de l’autre aspect, mais où l’absence totale de l’un ou des deux ne se produit jamais.

Le corps, avec ses organes sensoriels qui reçoivent de l’extérieur les impulsions symboliques et l’intellect, qui interprète ces symboles — concrets ou abstraits, externes ou internes — ne sont l’un et l’autre que de simples instruments de cette relation sujet-objet. La fixation spontanée de l’image rétinienne dans le cadre espace-temps par l’intel­lect prend la forme d’un objet extérieur, concrétisant le « nulle part » en un « ici maintenant ». Les mots qui sont toujours des symboles représentant une chose par une autre, comme les formules et les sym­boles mathématiques, sont des instruments tournant autour d’eux-mêmes en spirales sans fin et conduisant des prémisses du « ici-mainte­nant » au « nulle part ». C’est là la cause de notre ignorance profonde de quoi que ce soit de vraiment essentiel lorsque l’analyse est poursuivie jusqu’aux fondements, à la fois scientifiques et philosophiques. Nous ignorons vraiment tout concernant la nature de la matière ou de l’énergie, de la vie ou de l’esprit; et, en dernière analyse, tout cela semble être créé par le mental, la connaissance étant simplement l’igno­rance présentée sous une autre forme, l’ignorance déguisée en sagesse. Les mesures quantitatives de la science et les interprétations verbales de la philosophie peuvent faire défaut, les unes et les autres, dans la connaissance de la vérité. On peut demeurer complètement ignorant du goût intrinsèque de la mangue après avoir effectué les mesures quantitatives de sa taille, de sa forme, de sa couleur, etc., et avoir écrit ou lu cinq cents pages qui la décrivent.

Si détaillée que soit l’étude des instruments ou de la connaissance qu’ils procurent, ils resteront limités et extérieurs à l’objet étudié. La physique, la physiologie, la psychologie et la philosophie souffrent, toutes, de ce défaut. Toutes les suppositions, tous les postulats, toutes les formalisations et tous les axiomes sont arbitraires. Points de départ commodes, ils canalisent et limitent la vision de la réalité, la transfor­mant en lueurs du réel aperçues de points de vue particuliers, conférant un sens erroné de pluralité à cette réalité. Toutes nos tentatives pour atteindre la vérité avec l’une ou l’autre branche du savoir sont des efforts pour minimiser le nombre de ces suppositions et parvenir, par corrélation et grâce au plus grand nombre de faits observables, à édifier une structure cohérente et partant d’un minimum de postulats. La vé­rité, l’illimité et l’incommensurable ne se laissent pas enfermer dans des méthodes ayant des limitations. La recherche, par conséquent, devra être conduite selon une méthode sans limitations, où les bornes de la relation sujet-objet et celles des sens et de l’intellect, propres à un corps déterminé sont inopérantes. Toute concrétisation de la vérité par quelque méthode subjective ou objective, philosophique ou scienti­fique, théorique ou pratique facilite peut-être la compréhension, mais voile en même temps cette vérité par les fausses apparences qu’impose la méthode utilisée. Ceci doit être bien présent à l’esprit. L’espoir repose sur le fait que la vérité ne peut pas devenir fausseté. L’apparence de fausseté est seulement un voile et, en dernière analyse, un aspect particulier de la vérité fondamentale.

Le visage existe en soi ; qu’il soit vu ou non dans un miroir. L’em­ploi du miroir établit immédiatement la relation sujet-objet, concréti­sant l’objet, réfraction du sujet, la face, avec toutes les possibilités de modifier la réalité par des inversions latérales de la réfraction sur le miroir. Le visage tel qu’il est ne peut jamais être connu qu’en étant le visage lui-même, ce qui est sa condition naturelle et n’exige d’ailleurs aucun effort, physique ou intellectuel, pour l’obtenir comme fin. La réalité, de même, existe en soi et Être Cela est naturel. Ce sont les appareils : le corps et le mental limité, deux grandes aides et deux grands obstacles, qui voilent la réalité en la modifiant dans la réfraction. De même qu’aucune inversion latérale n’existe dans le cas du visage originel, aucune modification n’a lieu pour la réalité originelle. Ici,l’adjectif immuable est littéralement vrai.

Il est vraisemblable que le poisson n’est conscient du milieu aquatique où il vit que lorsqu’il en est sorti. En tant que symboles concrets de la vérité, aspects limités de la Conscience sans limite, nous sommes des unités incorporées et ne devenons jamais conscients de la vérité, dans laquelle nous sommes immergés. La vérité est que nous ne pouvons pas être extraits du vrai (comme le poisson peut être tiré hors de l’eau) pour en devenir conscients dans une « autre » condition. La vérité doit être appréhendée sans intermédiaire, sans l’entremise du corps, des sens, des sensations, du mental et de l’intellect. La conscience, à travers ces intermédiaires, se concrétise et se limite. La disparition de ces limitations rend la conscience illimitée ; elle devient alors un instru­ment adéquat pour réaliser la vérité illimitée en étant la vérité.

Une poupée de sel fut plongée dans la mer pour en mesurer la profondeur ; avant qu’elle atteignit le fond, elle perdit son identité en se dissolvant complètement. Qu’est-ce qui donne la meilleure connaissance : l’estimation ou l’immersion ? C’est ce qui reste à savoir. La difficulté consiste à communiquer le résultat de l’estima­tion, à supposer que celle-ci puisse être effectuée après que l’immer­sion eut lieu, car le point de référence, le centre de la conscience concrétisée, le « moi » a disparu.

Quel doit être alors le point de départ de la recherche de la vérité ? Les sentiers des sciences physiques, de la biologie, de la physiologie, de la psychologie et de la philosophie sont des voies sans issues, rivières sinueuses qui se perdent dans le désert de la perplexité et du doute. Le point de départ doit être le centre où la matière, la vie et l’esprit se rejoignent ; sur cette base, nous allons tenter d’aller au-delà des limitations établies par les circonstances. Un tel centre est le corps, en l’occurrence le corps humain. Ceci n’est pas de l’anthropomorphisme car aucun autre véhicule, incor­porant et limitant à la fois la conscience, ne nous offre la possibilité d’entreprendre une telle recherche et personne ne peut dire si l’ex­ploit est plus facile dans la forme humaine que dans d’autres formes.

Prenons l’exemple d’un poste de radio. Trois conditions sont nécessaires pour une réception parfaite : a) le bon fonctionnement de toutes les parties du poste; b) le courant électrique; c) la capacité de s’accorder à la fréquence adéquate car, sinon, même immergé dans les ondes de transmission, le poste serait incapable d’en capter une seule. De même, a) le bon fonctionnement de tous les organes du corps ; b) le cours de la vie et c) la capacité du mental de s’accor­der de telle façon qu’il puisse recevoir la vérité éternellement pré­sente, sont les trois conditions requises pour la recherche de la vérité; sinon même pour qui est immergé dans la vérité, celle-ci demeure cachée. Comme avec le poste de radio, les trois facteurs sont également importants, et la défaillance ou l’absence de l’un d’eux entraîne l’arrêt de l’appareil ; dans le cas du composé humain comme appareil récepteur de la vérité éternelle, les trois facteurs, corps, vie et mental, sont également importants et la défaillance ou l’absence de l’un d’entre eux entraîne la non-perception de la vérité.

Le corps vivant avec sa collection d’organes sensoriels peut vivre durant des millions d’années dans sa progéniture sans évolution du mental ; ce n’est pas un instrument adéquat. Le mental peut demeurer à un niveau limité minimum, servant la vie comme un instrument pour une meilleure survivance; il n’est pas non plus un instrument adéquat. Le mental peut développer la capacité de penser, de coordonner les faits observés, en tirer des conséquences et modi­fier les actions du corps et de l’esprit. Actuellement on estime qu’il est le seul instrument à notre disposition dans la recherche de la vérité. Les résultats de son utilisation ne nous ont pas cependant appro­chés du but ; ils nous ont plutôt plongés dans l’incertitude et dans le doute, aussi bien subjectif qu’objectif au sujet de quoi que ce soit.

La Pensée livrée à elle-même n’a jamais résolu un problème, et elle est absolument incapable de le faire. Comme pour les mathémati­ques, elle peut déduire certaines conséquences de prémisses données par diverses opérations. Elle ne peut pas donner la vérité ou la recevoir. C’est une limitation imposée à la conscience bien que nous ne nous en apercevions jamais car, pour la plupart d’entre nous, la pensée est le seul critère et la substance de la conscience.

Le mental, comme instrument des données sensorielles, interprète des impressions apportées par les organes des sens. Il lit les symboles externes des données sensorielles en les fixant dans le cadre mental espace-temps et confère à celui-ci la forme du maintenant et de l’ici ou là. Le point essentiel est qu’il traite de symboles (données sensorielles) extérieurs qu’il convertit en symboles intérieurs (perceptions). Le mental en tant qu’instrument centralisateur des impressions (cogni­tions) a affaire à toutes les formes du processus psychique : conception, raison, volonté, mémoire, etc. Celles-ci sont véhiculées par des mots ou des images qui sont également des symboles, symboles internes — aucune pensée n’est possible sans mots ou images. Les mots, parlés ou écrits, les symboles et formules mathématiques, la sémantique et la logique sont toutes des tentatives pour convertir ces symboles internes en symboles externes.

Aussi, le mental limité est un instrument limité s’occupant seule­ment de symboles internes et externes ainsi que de leur mutuelle réac­tion pour atteindre quelque chose. La vérité, n’étant pas représentable par un symbole, ne peut être appréhendée par le mental limité. Nous devons donc utiliser ce qui est derrière le mental limité, ce par quoi le mental est en quelque-sorte pensé, le substratum non manifesté, illi­mité, qui, par le processus même de la manifestation d’un mental limité associé avec un type particulier de corps, s’impose à lui-même des limi­tations. Ce substratum ne doit pas être confondu avec le « subconscient » ou l' »inconscient » des psychologues qui renferme le contenu du mental avec toutes ses limitations et ses catégories distinctes. La seule différence qui existe entre ces catégories consiste uniquement en ce que le « moi » en est conscient ou non. Le substratum de la réalité apparaît de plein droit quand le mental limité et ses formes de proces­sus y compris toutes les pensées, sont complètement éliminés. Il se crée alors un « état », non seulement manifestement, mais littéralement au-delà du mental. La connaissance de cet état doit différer nécessaire­ment de la connaissance acquise par le mental limité ; ce dernier ne peut plus fonctionner puisque, par définition, les conditions de son fonctionnement sont absentes. En reprenant l’analogie de la mangue, si toutes les mesures quantitatives, les descriptions, etc., représentent la connaissance acquise par les processus du mental limité, la connais­sance de cet état est représentée par l’action de goûter qui met fin à tous les doutes en une fraction de seconde. Cette connaissance n’est pas acquise par des tours et détours intellectuels à son sujet, mais en étant cette connaissance.

« L’élimination complète de tous les processus mentaux, y compris de toutes les pensées », dont il est parlé ci-dessus est non pas un arrêt contrôlé et forcé — les pensées étant prêtes à surgir à la première occasion tel un ressort tendu — mais leur immersion et leur dissolution, comme dans l’exemple de la poupée de sel, dans le substratum infini de la réalité, en rejetant les enveloppes des limitations surimposées. D’une part, le mental limité est isolé par le corps même auquel il ap­partient; d’autre part, il est un aspect dynamique, une parcelle du substratum infini de la réalité, qui pénètre et imprègne à la fois corps et mental de part en part. Le substratum est sans limite et, par consé­quent, nécessairement indéterminé. Lorsque notre connaissance scien­tifique et philosophique, obtenue par les processus laborieux, indirects et déductifs du mental limité, approche ce substratum du vrai, elle tend elle aussi à devenir indéterminée (et non pas vague) bien que vérifiable expérimentalement.

Des trois éléments : le corps avec ses organes sensoriels, le mental limité et le substratum infini du mental, le meilleur instrument pour la recherche de la vérité (ou la recherche en elle-même) est ce substratum ; il est la conscience libre de pensée dans le corps vivant, largement ouverte et non entravée par les limitations des activités du corps et du mental dans l’état de veille. C’est l’état où l’instrument est immergé avec l’objet de la recherche, où la connaissance, le connaisseur et l’objet connu convergent et se fondent dans un tout unique, un état d’être illimité et incommensurable.

Tout ce que nous voyons, entendons, sentons, goûtons et tou­chons, tout ce que nous déterminons par des mesures quantitatives expérimentales et interprétons par des termes semblables, sont des aspects de la vérité qui dépendent de la concrétisation et de la limita­tion de la conscience dans une forme historique particulière qui essaie de mesurer le vrai. Des possibilités de variation existent quand le mental limité emploie les organes des sens d’un corps comme son instru­ment ; il en est de même quand le substratum infini utilise le mental infini comme son instrument. C’est pourquoi la même couleur rouge peut apparaître rouge à certains et grise à d’autres dans la maladie du daltonisme ; ou le phénylthiocarbamide peut être amer pour certains et pratiquement insipide chez les malades du goût. De même, la lumière ou l’électron présente des ondes ou des particules selon que l’expérience est réalisée pour faire apparaître l’un ou l’autre aspect, tout en obéissant rigoureusement aux mesures quantitatives effectuées pour mettre en évidence l’aspect observé. Selon la méthode employée, la réalité se manifeste seulement sous l’un ou l’autre aspect, avec l’exclusion complémentaire de l’un, quand l’autre est déterminé. La concrétisation dans une conscience incorporée est elle-même un évé­nement historique dans le cadre espace-temps et chaque « autre » évé­nement est ajusté automatiquement par cette conscience limitée sur la base et sur la référence du cadre espace-temps déterminé. La Vérité, dans son aspect non limité, ne peut donc pas être mesurée par le cadre fixe et limité de la concrétisation corporelle ; elle montre une fois un aspect, une autre fois un autre aspect, selon la direction ou l’angle sous lequel on l’étudie, et elle obéit à toutes les règles imposées par la conscience limitée pour cet aspect particulier. C’est pourquoi les mesures quantitatives les plus rigoureuses et les plus fines de la lumière comme onde ou comme photon, ou de l’électron comme onde ou comme particule, n’expliqueront jamais pourquoi ceux-ci offrent un double aspect.

La communication présente une difficulté réelle. Les mots sont des signes utilisés comme symboles de la vérité incorporés dans un cadre espace-temps et possédant donc toutes les limitations de cet état conditionné. Ils ne peuvent donc servir pour transmettre la vérité illimitée, l’état non conditionné qui est au-delà de la comparai­son, de la relation, de l’espace, du temps et du mental limité.

L’expérience indiquée ci-après doit être faite par ceux qui tentent d’aller plus loin dans la recherche de la vérité. La recherche est au-delà de toute méthode subjective ou objective, philosophique ou scientifique ; son instrument est interne et à la portée de toute personne qui désire faire cette expérience. Les résultats sont strictement uniformes, sans égard à l’espace (pays) et au temps (passé ou présent historique), aussi longtemps que l’instrument fondamental est un corps humain vivant et sain, incorporant une conscience. Il va de soi que toute approche intellectuelle, même indirecte, de ce qui va suivre, n’est d’aucune utilité comme c’est le cas quand il s’agit d’observations « pratiques ». On doit l’expérimenter comme Être, là où l’expérience et l’expérimentateur sont immergés dans l’unique. La recherche donne tout ce qu’elle a à donner directement sans l’intervention d’aucun intermédiaire. Bien que personnelle, on peut parfaitement la répéter et elle est observable par tout être ayant atteint l’état mental nécessaire pour percevoir sa propre existence.

L’incorporation dans une forme particulière est la première limi­tation. Les autres limitations sont le temps, la race, l’ambiance, la cul­ture, l’éducation, les valeurs, la superstition, les dogmes, le fanatisme et les conventions, aussi bien philosophiques que scientifiques. Chacune est un facteur conditionnant, utilisé pour renforcer et gonfler l’ego et, ultérieurement, pour limiter davantage la conscience individuelle. Il est difficile de surmonter ces limitations et elles rendent même impossible une harmonisation profonde du corps et l’esprit, alors que nous sommes tous uniformément constitués par une conscience primordiale, identique à la conscience universelle cosmique. Lorsque le symbole prend la place de la chose symbolisée, la Vérité est voilée.

Notre recherche de la Vérité n’est pas dirigée vers l’acquisition de nouvelles connaissances, que ce soit en arts, en science ou en technique, mais vers le dépouillement des facteurs de rétrécissement qui limitent la conscience dans un corps particulier, à un moment donné, et dans un endroit déterminé d’une certaine planète. Lorsque tous les préjugés ont disparu, la prise de conscience de l’État primordial, non limité, à l’intérieur de chacun de nous est rendue possible. Elle est la connais­sance de la Source de tout le manifesté ainsi que du non-manifesté. Cette approche ne doit pas être confondue avec la fuite vers la subjec­tivité car, dans le non-conditionnement complet, aucun sujet ou objet ne peut exister. C’est la sortie hors du moi étroit, de la personnalité, résultat du conditionnement, vers l’Être de la Conscience inchangée, illimitée, non conditionnée, présente comme fondement et base en nous tous. Bien que ce qui est considéré ici soit un état qui ne peut jamais être analysé, il n’est cependant pas inconnaissable. Il est au contraire ce que chacun peut éprouver par expérience personnelle im­médiate mais il ne peut s’exprimer par comparaison avec quelque chose d’autre ; il en résulte donc qu’il ne sera compris que par celui qui a connu la même expérience. Ce qui d’autre part rend cet état universel, bien qu’issu de la subjectivité, est la possibilité de vérifier et de vivre cette expérience par tous ceux qui sont authentiquement prêts à la réaliser.

S’il parcourt l’Himalaya, le voyageur peut faire connaissance avec une antique méthode, pratiquée surtout dans les cavernes des monta­gnes, méthode précise et pratique que nous ne mentionnons ici qu’à titre d’exemple. Elle n’est pas recommandable pour tous sans distinc­tion (nous vous en indiquerons plus loin les raisons). Le moine choisit une petite grotte ; l’entrée est murée après qu’il s’y soit installé, à l’exception d’une petite ouverture par laquelle la nourriture lui est remise, ouverture qui peut également se fermer. Un minimum de ven­tilation est assuré grâce à du mortier perméable qui laisse filtrer l’air mais non la lumière. Les cinq sens, c’est-à-dire la vue, l’ouïe, le toucher l’odorat et le goût sont alors quasiment supprimés. Mais tout cela n’est encore qu’un contrôle extérieur. Le contrôle intérieur, bien plus diffi­cile, et l’élimination des pensées doivent être achevés avant que l’expé­rience puisse être menée à son heureuse conclusion.

Cette expérience comporte un sérieux danger, à moins que l’on ne s’y soit préparé patiemment durant des années et qu’on ait travaillé sous la direction d’un maître qui l’ait lui-même pleinement réussie. Accomplie avec succès, elle fait passer l’être humain de son identifica­tion avec la conscience limitée et en état d’inhibition, à son identifica­tion avec la conscience illimitée et supprime du même coup toutes les limitations du corps et de l’esprit.

En dehors des dangers pour la santé physique et mentale, l’expé­rience en question est également très exclusive et exige une pratique et un contrôle des plus rigoureux, en des lieux éloignés du monde agité et fiévreux d’aujourd’hui. Nous ne mentionnons cette expérience que pour démontrer un principe — le principe d’exclusion et d’élimination — et non comme une expérimentation pratique et recommandable.

On apprend à conduire une automobile dans un endroit peu fré­quenté, mais le but est, en fait, de diriger ensuite en toute sécurité son véhicule dans les rues encombrées des grandes villes. De même, les dispositions artificielles de l’expérience ci-dessus dans les montagnes, peuvent n’être qu’une introduction qui n’a des chances de succès que si la personne recourt à la paix personnelle créée dans un milieu arti­ficiel, mais pourra-t-elle maintenir sa sérénité dans le tumulte bruyant de la vie ? La recherche de la Vérité doit, en fait, être effectuée in situ, sans fuir le monde.

La vérité ou réalité, quoique indicible, est réalisable spontanément par expérience directe et chacun de nous peut la vivre. Prenez par exemple la couleur jaune : elle est indescriptible parce que ceux qui l’expérimentent directement ne peuvent la décrire ensuite qu’en lui donnant le nom de « jaune », tandis que le terme « 590 millimicrons » ne l’explique pas. Pour les aveugles, aucune accumulation de descriptions ou de concepts ne peut leur donner l’expérience directe de la cou­leur jaune.

Le problème qui se pose est donc : Comment avoir l’expérience spontanée et directe de la Vérité ? Peut-on utiliser un instrument, et dans ce cas, lequel ?

(à suivre)

La recherche de la vérité par B. Lahiry

(Revue Être. No 4. 1973)

(suite et fin)

La Vérité

Ainsi qu’il a été dit plus haut, le corps humain — point de ren­contre de la matière, de la vie et de la conscience — (et qui peut être conscient des trois) doit être le point de départ de la recherche de la Vérité.

Commençons par le sens concret de la vue. « L’œil peut tout voir, mais l’œil ne peut être vu » — Voir est la preuve de l’existence de l’œil. L’œil voit-il ? La chambre photographique qui retient l’image, voit-elle ? Le moi vivant qui interprète l’image sur la rétine, voit, sinon l’œil mort pourrait voir. Si, dans la phrase entre guillemets, « œil » est remplacé par « je », on lit : « Je peux tout voir, mais le moi ne peut être vu ». Voilà tout le problème.

Il faut examiner maintenant de plus près ce qu’est ce « moi ». C’est l’instrument limité et manifesté du substratum infini et non manifesté. Il ne fonctionne qu’en introduisant la simultanéité dans la relation sujet-objet. Aucun instrument ne peut fonctionner si le rapport sujet-objet est absent. C’est pourquoi le cerveau, qui est sen­sible à la plus faible sensation de l’orteil, est lui-même insensible (des sondes électriques peuvent être insérées dans différentes parties du cerveau sans anesthésie) ; c’est pourquoi aussi l’œil ne peut se voir lui-même. De façon identique l’extrémité du doigt, qui est un des points les plus sensibles du corps, ne peut se sentir lui-même tant qu’il n’est pas pressé contre un objet. Si ces instruments veulent se connaître eux-mêmes, la connaissance dépendant du phénomène « sujet-objet » manque totalement.

L’autre alternative est un mode de connaître en Étant. Ce mode donne une indication directe pour la connaissance possible du substra­tum non manifesté et infini, où aucune relation sujet-objet ne peut apparaître : ce sera la connaissance en Étant cela. Il n’existe pas d’autres alternatives.

Le mental limité dans sa conformité avec le complexe du moi, se pose comme sujet dans la relation sujet-objet, en « étant » ce qui n’est pas, en s’identifiant arbitrairement lui-même soit avec les or­ganes des sens, soit avec les sensations, soit avec la pensée. Le fait même que nous puissions raisonner sur les phénomènes mentaux est une indication suffisante que quelque chose « d’autre » que la pensée est présent, parce que la « pensée » en tant qu’instrument ne peut pas s’imaginer elle-même. Cet « autre » est le substratum infini, le fonde­ment non manifesté de la réalité par laquelle le mental lui-même est pensé ; Cela est voilé dès qu’Il se manifeste dans le mental limité, dans son identification avec le moi, l’ego. Chaque processus de manifesta­tion est non seulement une limitation imposée à la réalité, mais il est encore accompagné en même temps par un obscurcissement de la réalité, par une identification de celle-ci avec ce qui n’est pas. C’est pourquoi le substratum infini, la base éternelle et inchangeable, demeure à l’écart, inconnu, ignoré et non détecté. La question est de transporter l’identification du faux moi, du complexe de l’ego, au moi réel, au substratum infini ; au lieu d’être « moi, complexe d’ego », être Cela : le substratum fondamental infini, dont l’ego n’est que l’instrument manifesté, donc nécessairement limité et voilé, afin de prendre contact avec la diversité manifestée à travers la relation sujet-objet. Tout en étant extraordinairement facile, c’est probable­ment aussi la chose la plus difficile à réaliser : détecter Cela derrière le masque du moi.

Le moyen pour effectuer cette détection peut être suggéré par les deux exemples suivants :

1) Le silence qui est la base de toute exécution musicale présent entre les notes.

2) L’écran de cinéma qui est la base de toutes les images proje­tées et est cependant caché par celles-ci. L’écran tel qu’il est, est présent dans le rapide intervalle entre deux images proje­tées.

Si l’on se réfère à la réalité qui est Cela, à l’arrière-fond du moi pensant, l’expression « j’agis » devient « Cela observe l’acte corporel » ; « je sens » devient « Cela observe les sens qui ressentent » ; « je pense » devient « Cela observe le mental qui pense ».

Cela est l’observateur, le témoin, la base fondamentale qui demeure cachée, mais qui s’identifie au corps, aux sens, au mental et à la personnalité, au complexe du moi.

De même que le silence peut être expérimenté directement entre deux notes consécutives, et que l’écran tel qu’il est peut être vu direc­tement entre deux images projetées consécutivement, Cela, le témoin, peut aussi être directement expérimenté entre deux pensées qui se suivent. La question est de savoir comment saisir le témoin pendant cet intervalle extrêmement court ; et l’intervalle peut-il être allongé ? Toute méthode supposant un processus mental est en principe inutile car elle exercerait un effet contraire sur l’intervalle. Un effort pour arrêter la pensée est également inutile, car cet effort est accompli par un auteur ou par un acteur, cachant immédiatement le témoin.

On ne doit ni s’abandonner à ses pensées ni les contrôler par une sorte de lutte ou d’effort incessant. Chaque pensée doit être observée comme par un témoin, sans la moindre interférence ou contrôle, sans aucune participation active pour identifier le moi avec elle, mais, cependant, en ne la perdant jamais de vue. Quand le creux apparaît, quand l’intervalle survient à la fin d’une pensée et avant que ne s’élève une autre pensée, cet intervalle devient évident par lui-même, non par une sorte de reconnaissance ou par identification — vu que le proces­sus mental lui-même est absent par définition — mais par sa propre manifestation comme expérience directe d’Être Ce Qui Est.

Si l’on peut atteindre cet état d’être, sans effort et passivement — et cependant avec une vigilance et une attention beaucoup plus grandes que dans l’activité la plus concentrée — cet état est automati­quement allongé car l’apparition d’une autre pensée suppose égale­ment un acte d' »effort », or tout effort est absent dans cet état.

L’expérience directe de la vérité, c’est-à-dire : Étant ce qui Est, est impensable et sans référence possible à quoi que ce soit, du fait même que la pensée n’existe pas quand cette expérience directe a lieu ; elle est également inexprimable et indescriptible parce que, quand la pensée elle-même est absente, les images ou les mots, c’est-à-dire les symboles qui sont les véhicules de la pensée, sont aussi naturellement absents.

Elle pourrait être réalisée en un clin d’œil. Aucune érudition, pratique, discipline, attitude spéciale ou capacité ne sont nécessaires pour cette réalisation finale et la « longueur » du temps n’intervient pas. Il ne faut qu’une préparation pour la recherche du témoin : le moi réel. Elle est aussi gratuitement donnée que la vue, et aussi miraculeusement ! Nous devons seulement savoir comment et où la re­chercher. Si nous insistons pour voir avec les yeux fermés, nous ne le pouvons pas. Si nous insistons pour réaliser la vérité alors qu’en même temps nous l’enveloppons de voiles ou de gaines, de notre propre fabrication, comme un cocon s’entoure lui-même de sa propre soie, nous n’y arriverons pas non plus. La seule façon de voir est de relever la paupière de dessus l’iris ; cela demande-t-il de l’érudition, de la pra­tique, de la discipline, une aptitude spéciale, une capacité particulière, etc. ? La réalisation de la vérité est tout aussi naturelle. Elle est là, toujours présente au-dedans comme au-dehors. Les voiles qui la recouvrent doivent être soulevés : celui du corps, des sens, du mental, afin d’Être telle qu’elle Est. Encore une fois, cela demande-t-il de l’érudition, de la pratique, de la discipline, une attitude spéciale, une capacité particulière ?

Ce que nous venons de décrire n’est pas une opinion personnelle et ne se relie à rien. C’est une tentative pour rejoindre le fondement primordial de la conscience dans son aspect infini et illimité. Le cadre « espace-temps » est une création de notre conscience propre ; il consti­tue sans aucun doute un instrument excellent pour « connaître » par corrélation, mais ce cadre non seulement limite l’espace et le temps, mais limite aussi la conscience. Ainsi, la conscience infinie et illimitée est-elle transformée en une conscience finie et limitée : c’est-à-dire le mental tel que nous le connaissons. Ce qui est « connu » au sens ordinaire de connaissance n’est rien d’autre que l’ignorance filtrée à travers le cadre espace-temps du mental limité qui ne peut évidemment pas « connaître » l’Infini, la vérité. Les processus mentaux, entretenus au moyen des mots, ou des signes-symboles, travaillent à l’intérieur de ce cadre. Entre deux pensées, la conscience existe dans son aspect primordial, non modifié, infini, sans les limitations qui lui sont impo­sées par notre condition humaine. L’expérience directe de la conscience infinie est l’expérience directe de la vérité. C’est un état non une connaissance parce que là il n’y a ni connaisseur (sujet) ni chose à connaître (objet). Le réel doit être expérimenté par chacun pour et par lui-même, de même que toute autre expérience universelle, depuis celle de manger et de boire jusqu’à celle de lire et de comprendre, est une opération individuelle. L’analogie la plus proche qui puisse être donnée à cet état est la condition du sommeil profond avec pleine conscience ! Cela peut paraître une absurdité et conduire à une confusion encore plus grande, mais c’est ce qui arrive avec les analogies quand on insiste trop sur elles ! Toute tentative pour parler de cet état est donc futile. Pour terminer nous citerons la conclusion d’Angelus Silesius au Voyageur chérubinique :

Ami, c’en est assez.

Si tu veux continuer à lire,

Va plus avant et deviens toi-même l’écriture et la pensée.

Épilogue : Vivre la vérité

Des gens intelligents et instruits m’ont souvent demandé si une personne, après avoir atteint la vérité, pouvait encore demeurer un membre utile à la Société et continuer à vivre normalement. Sans entrer plus avant dans la question de savoir ce qui constitue en fait « le normal » — que ce soit la ronde sans fin autour des quatre pivots du sexe, de la richesse, du pouvoir et de la gloire (ronde menée par les désirs insatiables) ou que ce soit la position calme et ancrée dans la paix de la conscience de la vérité — je voudrais décrire cet être selon mes observations personnelles :

Celui qui est centré dans Cela, point central de la vérité, est transformé de l’intérieur d’une manière si étrange qu’elle nous paraît fort peu compréhensible; aussi nous n’hésitons pas à l’appeler un excentrique selon notre jugement bien que ce soit nous qui soyons littéralement et en langage figuré : « excentriques ». Avec toute notre sagesse mondaine, pratique et positive, nous nous précipitons impa­tiemment vers notre bonheur mensonger et stimulé, semblable à des pommes acides trop tôt cueillies et dont la peau a été colorée en rouge. Il ne faut pas s’étonner que la mince couche de peinture soit complètement effacée à la première pluie de l’adversité et que l’acidité intérieure se manifeste aussitôt. Par contre, celui qui a converti pa­tiemment le moi acide dans le doux Cela voit spontanément parfum et coloris se développer d’eux-mêmes de l’intérieur. Les pluies et les tempêtes de l’adversité font apparaître encore plus fraîches les couleurs et la suavité du parfum, visibles dans la calme sérénité du visage, l’infinie compassion des yeux, la douceur des gestes, des paroles, des pensées. Son bonheur est réel parce qu’il est enraciné dans la réalité, demeurant toujours dans la félicité grâce à la joie intérieure transcendante ressentie en toutes circonstances.

Une pierre pour tout le monde est un bloc de matière, symbole très tangible de solidité. Pour le savant, elle est de l’espace vide avec des milliards de noyaux et d’électrons circulant autour d’eux à une vitesse incroyable, symbole d’une énigme à la fois tangible et intangi­ble. Pour l’homme qui possède la vraie vision, elle est de nouveau un symbole très tangible, symbole concret de la vérité intangible qui pénètre et remplit toute chose.

Quant à nous dont la prétendue sagesse est enracinée dans le moi, toutes les choses sont moi et miennes ; cette sagesse consiste dans les complications, la diplomatie, l’accumulation des richesses par tous les moyens ainsi que l’acquisition du pouvoir et de la gloire. Quel en est le résultat ? Démarches incessantes, courses folles, inquiétudes, soucis, fatigues, anxiétés, frustrations, peurs, névroses, ulcères de l’estomac et thrombose coronaire. Pour celui qui a ses racines dans Cela, et que nous considérons comme non-pratique et hors du monde, de notre point de vue limité, le moi et le mien sont absents de même que le sens de l’ego. La véritable sagesse consiste en la simplicité, l’innocence de l’enfant, la franchise, la non-possession, l’humilité spontanée, l’effacement de soi-même et la compassion pour tous. Quel en est le résultat ? Joie intérieure et spontanée, paix, sérénité, contentement et absence complète de toute peur, de toute anxiété, de tous soucis, de toute agitation.

Celui qui a vu et qui sait est comme une aiguille magnétique placée au point zéro de champs magnétiques contraires. Avec toutes ses obligations et ses engagements intacts, il est parfaitement libre. Il n’a aucune direction particulière à choisir de préférence à une autre et, par conséquent, rien à quoi s’accrocher. Il est également heureux et serein dans toutes les circonstances aussi bien en jouant le rôle d’un roi que celui d’un mendiant. C’est pourquoi il n’y a, pour lui, aucune raison ni nécessité d’échapper à un mode de vie pour un autre, par exemple de la vie de chef de famille à celle d’un reclus, ou vice-versa.

Vivant dans l’Éternel Présent, qui est devenu sa vision constante, il ne regrette rien du passé et il n’a point de souci pour l’avenir. Disons ici, entre parenthèses, que nous tous qui nous considérons liés par le temps, vivons cependant aussi dans l’Éternel Présent. Ce qui nous enchaîne est la convention entièrement arbitraire qui consiste à divi­ser le temps en passé, présent et futur. Chaque moment infinitésimal du futur devient constamment du passé à travers le présent. Nous ne pouvons connaître et vivre que le présent ; le futur n’étant pas encore né, est inconnu et le passé n’est plus qu’un souvenir sans vie. Ceci in­dique clairement que l’état existe toujours, aussi bien chez celui qui repose librement en Cela que chez celui qui est enchaîné au moi. Le premier sait qu’il est libre, car il demeure sans cesse dans l’état, tandis que l’autre ne le sait pas. C’est la seule différence, mais elle est cruciale!

Grâce à l’absence de moi et de mien, cet être réalisé voit tout l’Univers comme témoin et non comme acteur. Aussi jouit-il pleine­ment de toute chose tel un spectateur dans une séance de cinéma. Il est passif, mais non inactif, ni inerte; au contraire, il est extrêmement alerte. Il ne désire rien ni ne rejette rien. Tout ce qui arrive spontané­ment attire sur le moment son intérêt et son attention tout entière, en tant que manifestation de la vérité fondamentale dissimulée dans la diversité qu’il manifeste scrupuleusement comme son devoir, sans le moindre désir et sans l’attente d’aucune récompense tangible ou intangible. Celui qui agit avec un tel désintéressement impersonnel, n’est-il pas le membre le plus efficace et le plus utile de la société ?

Réalisant que toute chose est pénétrée par la vérité, il vit dans la vraie perspective et le sens véritable des valeurs des choses méprisa­bles pour lesquelles nous vivons et nous mourons ; aussi est-il incapa­ble d’accomplir un acte vil pour les obtenir. Dès lors, ses actions sont toujours correctes. Bien qu’il n’ait besoin de rien ni de personne, il n’est pas solitaire. Il travaille pour le bien et le bonheur de tous et il voit toutes choses comme des manifestations de la vérité, depuis la plus petite parcelle de poussière jusqu’aux gigantesques galaxies. Il est en complète harmonie avec le manifesté et le non-manifesté, et con­temple tout de manière égale, empli d’amour et de compassion infinis. Vivant sans cesse dans la joie d’être conscient de ce qui est, il n’a besoin de rien et rien ne peut lui arriver, dans la vie ou dans la mort, qui puisse troubler son heureuse égalité d’âme. N’attendant rien de personne, il est le roi des rois et il traverse la vie doucement et joyeu­sement. La vérité émane spontanément et naturellement de lui sans la moindre interférence. Il peut donc recevoir à la fois sa lumière qui l’illumine et la transmettre aux autres sans y ajouter de coloration personnelle. Il ne prêche pas mais illustre, par sa propre vie, silencieu­sement, sans ostentation ni passion, le message éternel suivant : c’est uniquement dans la réalisation de l’Unité fondamentale de chaque chose et de chaque être en tant que symboles de la vérité, et en allant au-delà même de ces symboles — en étant la vérité — que nous pour­rons franchir la frontière des désunions, des divisions et des diversités avec leurs corollaires de haines, de luttes et de souffrances. Alors, nous pourrons instaurer le bonheur et la paix de notre être qui rayon­nera autour de nous.