Robert Linssen : La relation entre maître et disciple dans la pédagogie spirituelle de Krishnamurti


22 Aug 2008

(extrait Revue Française de Yoga, n°1, « De maître à disciple », janvier 1990, pp. 105-110)

La définition du maître telle que Ramakrishna l’entend diffère un peu de l’image traditionnelle que l’on en a : il insiste sur le fait que le guru n’apporte rien à son disciple qui ne soit déjà en ce dernier. Le guru renvoie juste au disciple une lumière qu’il ne peut voir, mais qui lui est intérieure. Elle est donc sienne, mais il n’a pas encore appris à se connaître.

« Les présents commentaires sur la nature des rapports entre Maître et disciple dans l’enseignement de Krishnamurti ne concernent évidemment que la période située entre 1929 et sa mort, en 1986.

Entre 1911 et 1929, Krishnamurti -qui est né en Inde en 1895- était l’élève des dirigeants de la Société Théosophique: Mgr Leadbeater, évêque de l’Eglise Catholique Libérale, et Annie Besant. Sous leurs influences, des livres tels que « Aux pieds du Maitre » (1910) ou « Pour devenir disciple » ont été signés par lui. Dans ces ouvrages, les rapports entre Maitre et disciple sont conformes à la tradition indienne concernant l’autorité spirituelle. Il n’est d’ailleurs pas certain que ces écrits soient entièrement de Krishnamurti mais ils constituent plutôt les enseignements reçus des théosophes.

Ceux-ci voyaient en lui un futur grand instructeur spirituel et préparaient son rôle messianique.

Mais au mois d’août 1929, lors du Camp international d’Ommen en Hollande, Krishnamurti déclara qu’il renonçait au rôle messianique que les théosophes avaient annoncé et qu’il ne voulait pas fonder une nouvelle religion ni prendre de disciple. Comme le Bouddha, il y a deux mille cinq cents ans, il souhaitait que l’homme soit sa propre lumière. Il démissionne de la Société Théosophique et brise tous les liens qui l’unissaient aux organisations spirituelles ésotériques ou exotériques, telles que l’Ordre de l’Etoile d’Orient et l’Eglise Catholique Libérale dont les rituels étaient destinés à encadrer les enseignements religieux que les théosophes attendaient de lui.

La déclaration de Krishnamurti, en 1929, était catégorique. En voici quelques fragments empruntés au livre excellent de René Fouéré, « Krishnamurti et la Révolution du Réel »: « La Vérité est un pays sans chemin que l’on ne peut atteindre par aucune route, quelle qu’elle soit, aucune religion, aucune secte. S’il n’y a que cinq personnes qui veuillent entendre, qui veuillent vivre, dont les visages sont tournés vers l’éternité, ce sera suffisant. Parce que je suis la Vérité, je désire que ceux qui cherchent soient libres et non qu’ils me suivent, non qu’ils fassent de moi une cage qui deviendrait une religion, une secte. Vous êtes habitués à l’autorité ou à l’atmosphère de l’autorité. Mon dessein est de faire des hommes libres, inconditionnellement.. Je veux donc délivrer l’homme et qu’il se réjouisse comme un oiseau dans le ciel clair, sans fardeau, indépendant, extatique au milieu de cette liberté. » […]

Vibrant intensément à la plus pure énergie spirituelle, toujours renouvelée, dans laquelle se fondent en une seule réalité vivante l’Amour, l’Intelligence, la Force et l’Action, l’éveillé authentique est une source constante de rayonnement vivifiant. Telles sont les raisons pour lesquelles Krishnamurti répète souvent:

« Celui qui parle n’est qu’une caisse de résonance, il n’est pas du tout important. Il attire l’attention sur la façon dont vous pouvez vous écouter vous-même et si savez écouter, vous pouvez partir pour un voyage qui n’a pas de fin ». […]

Il souhaite de la part de l’auditoire une écoute d’une qualité telle que les participants puissent, simultanément à la pulsation créatrice vécue par lui, réaliser une mutation intérieure vivante, révélatrice. Cela situe le climat de la nature des rapports entre Maître et disciple dans l’enseignement de Krishnamurti. Les termes « Maître et disciple » doivent être remplacés ici par ceux d’ « orateur et auditeur ». L’orateur est le catalyseur d’une prise de conscience chez l’auditeur mais celui-ci doit réaliser le processus de l’autorévélation en lui-même et par lui-même. La tache est très ardue et demande une vigilance d’attention exceptionnelle. Krishnamurti en est parfaitement conscient et ne se fait aucune illusion sur le nombre d’auditeurs qui l’écoutent véritablement. De temps à autre, il répète en anglais « We must work hard together » (Nous devons travailler dur ensemble). Il ne donne aucun conseil, aucun modèle, aucune technique.

Dans « Première et dernière liberté », il écrit:

« Je n’agis pas en tant que gourou, je ne vous apporte aucune consolation, le ne vous dis pas ce que vous devriez faire d’instant en instant, je ne vous demande absolument rien » (p. 19).

Et, dans « L’homme et son image », à la question d’une dame qui déclarait vouloir le comprendre, il répondait:

« Il ne s’agit pas de me comprendre mais de vous comprendre vous même. Votre moi-même est une chose vivante, active, en mouvement, jamais la même »(p. 188).

Qu’il le veuille ou non, le rayonnement spirituel qui résulte du vécu intérieur de Krishnamurti agit malgré lui, Il ne peut donc en aucun cas être comparé à la pratique du « Darshan » traditionnel, utilisé de propos délibéré par le Guru, afin d’aider ses disciple par la bénédiction du regard ou l’imposition des mains. Toujours est-il que nombreux sont les auditeurs qui établissent inconsciemment une relation entre Krishnamurti et eux, dont la nature s’approche de celle existant entre Guru et Chela [=entre maître et disciple]. Krishnamurti le sait et tente continuellement de mettre les choses au point. Commentant la signification du mot « Guru » lors d’une causerie à Brockwood, en Angleterre, vers 1983, Krishnamurti déclare que le terme « Guru » signifie « celui qui montre le chemin, qui indique la route. C’est un poteau indicateur ». Après quoi, il ajoute: « On ne dépose pas de bouquets de roses au pied d’un poteau indicateur ». […]”


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