« Yeh, point germinal » : La rencontre du sacré


14 Jul 2011

(Revue Teilhard de Chardin. No 75-76. Décembre 1978)

Résumé de conférence donnée au 18e symposium international

On a dit que le sacré n’existe pas pour les Chinois. Mais comme tous les peuples, le peuple de la Chine a été confronté avec le Super-Humain, ne serait-ce que par la contemplation des astres et le spectacle de la fécondité de la terre. En effet, ces deux puissances ont de tous temps fasciné les Chinois.

De la partie mythique des textes anciens de la Chine, — malheureusement nous en avons très peu —, qui peut être consultée, il ressort que les Chinois ont eu depuis des millénaires le sens de la puissance céleste et celui de la puissance terrestre. Ils ont cherché à relier les deux forces.

La mythologie chinoise parle d’un arbre solaire, un arbre cosmique (le mûrier qui aurait supporté le soleil), et aussi d’un arbre lunaire dont on ne sait pas précisément le nom mais dont les fleurs s’épanouissaient en lumière. L’arbre solaire qui supportait neuf soleils, aurait fait le lien entre le ciel et la terre.

Plus tard, on retrouvera dans la légende chinoise le culte de la montagne. La montagne a toujours tenu une grande place dans la vie religieuse des Chinois. Des récits anciens relatent cinq pèlerinages, lesquels correspondaient aux cinq Orients.

La plus officielle des montagnes sacrées fut et reste encore le Taï Shan. La montagne a de tous temps été considérée en Chine comme une zone religieuse, où les puissances magiques permettent d’entrer en contact avec le divin.

Cependant il vint un temps où avec Confucius et Lao-tseu, l’homme ne trouvera plus le divin au-dehors (ni en un lieu, ni dans un temps déterminés) mais au-dedans de lui.

Avec Confucius commence pour l’homme la recherche de sa dignité intérieure. Mais c’est surtout avec Mencius, qui vivait au IVe siècle avant notre ère, que l’homme arrive au fondement ultime et absolu de son être.

« Celui qui va jusqu’au bout de son cœur, dit Mencius, connaît sa nature et qui connaît sa nature, connaît le ciel. »

Mais qu’est-ce que le ciel? Le ciel, selon Mencius, c’est le don de l’amour, le sens de la justice, la loyauté, et cette joie intarissable que les hommes ont lorsqu’ils font le bien.

Celui qui a le plus marqué la pensée chinoise sans doute est-il Lao-tseu, le vieux Maître, auteur du Tao-to-king, à partir de qui la doctrine taoïste s’est développée. Lao-tseu a véritablement découvert la dimension intérieure de l’homme. Dans le Tao-ta-king, il y a une sorte de trame : l’homme doit garder « ses âmes » pour étreindre son unité.

Le Maître invite l’homme à trouver son être par le dedans, plutôt qu’en se dispersant dans une multitude d’actes et de mouvements extérieurs. Les cinq couleurs, les cinq sons, les cinq saveurs ne font, dit-il, que désorienter l’homme.

Avant tout, celui-ci doit purifier son regard pour parvenir à l’extrême du Vide. Le Vide (wou) est un des grands symboles de la pensée taoïste. Le sage connaît la loi suprême. Vidé de ses passions, de ses désirs, il est pleinement habité par le Tao.

S’ancrer dans la profondeur du silence, revenir à sa racine, à la paix intérieure, à son Ming, tel est le chemin suivi par le sage.

Tchouang-tseu — qui a vécu de 369 à 286 avant notre ère, — a su ce qu’est l’extase et a parlé de ses expériences mystiques. Lorsqu’il trouve au fond de lui la réalité suprême, il dit : « Je viens de rencontrer la profondeur suprême de l’ombre c’est à-dire le Yin et en même temps j’ai rencontré la splendeur éblouissante de la lumière c’est-à-dire le Yang. J’ai rencontré en moi un au-delà de moi ».

Cette étape de la voie mystique, c’est Yeh, le point germinal, le point de contact avec le sacré, avec le Tao.

Tchouang-tseu a donc connu le Grand Mystère, l’extase. Il a décrit le secret pour y atteindre par « s’asseoir et oublier » (tsowang).

Le sacré est la rencontre de l’Un. L’homme ne peut pas définir clairement cette rencontre. Wang Pi, métaphysicien du IIIe siècle de notre ère, grand commentateur de Lao-tseu déclare : « La pensée de l’homme c’est-à-dire l’unité fondamentale du monde, germe les images et celles-ci engendrent la parole. Mais quand on a cornpris la parole, il faut l’oublier pour avoir une image et quand on a saisi l’image, il faut également l’oublier pour avoir la pensée ».

La parole, l’image sont comme des nasses pour prendre le poisson. Lorsque le poisson est pris, il convient d’oublier la nasse. Si la présence du sacré rend l’homme muet, elle peut aussi soulever la matérialité de sa personne.

Pour démontrer cela Tchouang-tseu met en scène de nombreux estropiés, des bossus, des monstres de laideur, des culs de jatte, etc. Il raconte leur histoire. Le plus hideux d’entre eux se rend chez le duc Wéi. Dès qu’il lui a parlé, le duc Wéi n’a qu’une idée, rester en compagnie de cet être exceptionnel. Il le nomme son ministre.

— « Quand je vois un homme normal, je le trouve difforme », conclut Tchouang-tseu.

L’homme hideux, qui s’en fut voir le duc Wéi, était en possession de son point germinal, d’où sa transformation.

La rencontre profonde du sacré transfigure. Elle soulève le poids de la matière. Ainsi la présence du sacré a-t-elle révélé aux Chinois l’existence d’un monde autre que celui des apparences. L’homme sage ne s’arrête pas à la fleur mais au fruit. Or le fruit est le Réel.

Dans la pensée taoïste, la rencontre avec Yeh, le point germinal, établit une hiérarchie des valeurs. Selon Tchouang-tseu, on ne peut pas arriver au point Yeh par des moyens humains. Le point germinal ne s’achète pas avec des monnaies humaines : l’étude, le savoir, l’érudition, les talents, l’effort, et même le rationalisme.

Le Tao ne s’achète pas, a dit Lao-tseu. Il ne s’offre pas en cadeau sinon tout le monde pourrait le donner à son Prince…

Si vous ne vous arrêtez pas à l’intérieur de vous-même, dans votre centre intime, vous ne le rencontrerez jamais et vous ne vous conduirez pas correctement à l’extérieur de vous-même.

Ce qui est extérieur suit ce qui est intérieur. L’homme poursuit dans son intériorité et dans l’intériorité des choses qui l’entourent, le secret de ce qui n’est pas le cosmos, mais qui se trouve également dans le cosmos.

Quand l’homme a découvert le sacré au fond de soi, il a aussi rencontré le sacré du monde. Il est immédiatement devenu universel. Il accède à l’Universel.

Le Yang et le Yin sont la manifestation du non-manifesté qui est le Tao. L’invisible qui est le Tao est toujours présent dans le visible. Celui qui connaît la joie du ciel devient le ciel. Sa vie devient acte.

Pour terminer, la Sœur Marie-Ina Bergeron lira un passage du Milieu divin de Pierre Teilhard de Chardin.

… « Le divin nous assiège… Ce monde est un lieu sacré et nous ne le savions pas ! »