Hazrat Inayat Khan : La résignation


07 Dec 2013

(Revue La pensée Soufie. No 6. 1983)

Suresnes, 4 août 1923

La résignation est la conséquence de l’évolution de l’âme, car elle est le résultat ou de l’amour, ou de la sagesse. En premier lieu l’homme est pourvu d’un libre-arbitre, mais son pouvoir est trop faible comparé au pouvoir tout-puissant de Dieu qui se présente sous forme d’individus plus puissants, ou comme des conditions insurmontables, ou bien sous beaucoup d’autres formes. Se résigner ne veut pas dire abandonner une chose. La résignation veut dire le contentement dans l’abandon ; être résigné signifie trouver une satis­faction dans l’abnégation. Cette abnégation ne peut pas être une vertu si elle résulte de la faiblesse et culmine dans l’insatisfaction.

La nature d’un ego non évolué est de prendre en mauvaise part tout ce qui dans sa vie se met de travers de la route menant à l’accomplissement d’un objectif quelconque. Mais si l’on accepte de se résigner devant une difficulté et si cela procure une satisfaction, alors, étant résigné, même sans avoir rien accompli, on aura évolué. Et de cette façon même une défaite pour une âme vraiment résignée est un succès dans la vérité.

La résignation est une qualité des âmes saintes. Elle a un goût amer mais son résultat est doux. Quel que soit le pouvoir ou la situation d’un homme, il rencontrera toujours une volonté plus forte, sous quelque forme qu’elle se manifeste, qui est en vérité la volonté divine. En s’opposant à la volonté divine on risque de se briser, mais en se résignant à la volonté de Dieu on se fait un chemin. Car la résignation est comme l’eau. Si quelque chose l’arrête sur son chemin elle prendra un autre cours et pourtant elle continuera de couler, elle suivra sa route pour à la fin rencontrer l’océan. Ainsi est la manière des âmes saintes qui prennent la voie de la résignation et cependant maintiennent en vie leur volonté propre. Cette volonté-là a le pouvoir de se frayer un chemin. Une personne résignée par nature devient sa propre consolation et finit par être un bonheur pour les autres.

La résignation n’est pas nécessairement une faiblesse, une paresse, une lâcheté, ou un manque d’enthousiasme. Elle est surtout une expression de la maîtrise de soi. La tendance à se résigner à la volonté de quelqu’un d’autre ou aux conditions ambiantes n’aura pas toujours un effet désavanta­geux pour celui qui se résigne. Parfois elle peut s’avérer sans profit, mais on réalisera le bénéfice d’une telle vertu à la fin. C’est par manque d’endurance que les âmes ne sont pas disposées à se résigner, car elles ne peuvent pas endurer leur douleur ni supporter leur perte. Ceux qui sont résignés pratiquent la résignation même dans les petites choses de la vie quotidienne. Ils évitent d’avoir inutilement recours au pouvoir de la volonté dans chaque petite chose qu’ils entreprennent.

La résignation est passivité et elle s’avère parfois être désavanta­geuse dans la vie d’une personne active qui a devant elle un objectif à atteindre. Mais il faut bien comprendre qu’une activité continue, soutenue avec force et énergie, mène très souvent au désastre. Toute activité est maintenue en équilibre par la passivité. On doit être actif quand le temps vient d’être actif, et on doit être passif quand les conditions demandent à être passif. C’est de cette façon que l’on obtient le succès dans la vie et que l’on gagne le bonheur qui est la poursuite de chaque âme.

On peut voir la vérité de ceci dans la vie de l’enfant et de l’adulte. À partir du moment où un enfant se sent attiré par un objet – ce qu’il sait, c’est qu’il le veut ! Si on lui refuse cet objet l’enfant est mécontent. Mais au fur et à mesure qu’il grandit, son évolution dans la vie lui apprend la résignation. Telle est la différence d’une âme qui n’est pas mûre et d’une âme plus avancée dans les voies de la sagesse. Car l’âme plus mûre montre qu’elle a développé le pouvoir de se résigner dans sa nature.

Question :Comment trop de volonté d’agir peut-elle être désavantageuse ?

ponse :Supposons que quelqu’un se promène dans les rues de Paris en bicy­clette et se dise : « J’irai tout droit, car mon objectif est de suivre exacte­ment la ligne que je me suis tracée. S’il vient une auto, cela m’est indiffé­rent; j’irai droit devant moi ». Il se heurtera à quelque chose de plus puissant et se détruira lui-même. Donc le cycliste avisé verra qu’il y a un véhicule devant lui, ou que la voie n’est pas libre, et il prendra un autre chemin. Pour le moment c’est juste un petit contre-temps, mais sa résignation le met à l’abri d’un désastre tout en lui donnant la possibilité d’arriver à sa destination par un autre parcours.

Les gens qui sont des fortes têtes ne veulent pas se résigner, et il est fréquent qu’ils constatent qu’en ne se résignant pas ils obtiennent ce qu’ils veulent. Cela leur donne la preuve que cette attitude d‘obstination – c’est-à-dire leur manque de résignation – est avantageuse Mais qu’arrive?
t-il à la fin ? Leur propre pouvoir se retourne parfois si fort contre eux qu’il les met en pièces, parce qu’ils n’ont pas de passivité. Après tout, l’homme est limité, et il a un pouvoir sans limite en face de lui. S’il veut toujours se battre, inéluctablement il se brisera lui-même. Comme on dit : « L’homme propose et Dieu dispose ». Si l’homme en est conscient, il saura quand il faut essayer de se frayer un chemin et quand il faut prendre une autre voie.

Question : Dans votre exemple l’on est arrêté pour un moment, mais le plus souvent dans la vie cela signifie prendre une toute autre voie !

Réponse : Les deux cas peuvent se présenter. Résignation signifie surtout se résigner à sa propre sagesse, ou bien à son propre sentiment de bonté ou de dignité, ou encore se résigner à la volonté qui est peut-être meilleure ou plus grande, d’une autre personne.

Question : Dans l’Évangile il est dit : « Si quelqu’un te veut contraindre d’aller une lieue avec lui, vas-en deux ».

Réponse : La résignation est une abnégation de soi. Dans la vie quotidienne il nous arrive en voyant du monde – peut-être vingt fois, peut-être cent fois – que nous nous trouvions dans une situation où notre sensibilité est heurtée par quelque chose que quelqu’un aura dit et nous avons envie de rétorquer. C’est une tendance naturelle qui spontanément nous fait rétorquer. Or, si notre sagesse à ce moment-là était en éveil, elle dirait : « Est-ce nécessaire de répondre ? Et si je ne répondais pas ? » Voila ce que c’est de se résigner à la volonté de Dieu. Notre spontanéité nous amènerait à répondre sans réfléchir, mais la politesse, ou la considération du fait que l’autre personne n’a sans doute pas mesuré ses paroles, ou qu’elle a peut-être un peu plus d’expérience que nous, arrivent comme un frein qui nous retient de répondre. C’est cela la maîtrise. C’est vrai, que cela est amer sur le moment, que cela nous secoue, quand cette force qui veut sortir est retenue. Mais quand on sera à même de le supporter, l’on aura atteint une maîtrise certaine de soi-même.

Question : Il y a des natures qui développent quelque chose de tout à fait contraire à la résignation.

Réponse : Nous tendons très souvent inutilement notre volonté, ce qui est épuisant. C’est le discernement qui est nécessaire. Dans la vie de tous les jours il y a ainsi cinquante choses qui viennent et que nous pourrions éviter, si nous mettions moins de force de volonté à résister, là où la résistance n’est pas nécessaire.

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VADAN

SURAS

1. En vérité, le domaine de chaque âme est sa propre sphère.

2. En vérité, celui au cœur de qui Mon étoile se reflète est béni.

3. En vérité, l’homme qui vit la religion dans sa vie dans le monde est pieux

4. En vérité, chaque atome met en mouvement chaque atome de l’univers.

5. En vérité, en l’homme est reflété tout ce qui est dans les Cieux et sur la terre.

6. En vérité, le pouvoir du Verbe peut déplacer des montagnes.

7. En vérité, celui qui connaît l’influence du temps connaît le secret de la vie.

8. En vérité, l’homme est son propre mental.

9. En vérité, l’esprit possède tout le pouvoir qu’il y a.

10. Quand Il accorde Ses dons abondants, Il peut les donner par la main de ton pire ennemi ; et quand Il prend tout ce que tu possèdes, Il peut l’ôter même par la main de ton meilleur ami.

11. La mort enlève la fatigue de la vie et l’âme commence la vie nouvelle.

12. La mort est un sommeil duquel l’âme s’éveille dans l’au-delà.

13. La mort est la crucifixion après laquelle vient la résurrection.

14. La mort est la nuit après laquelle le jour commence.

15. C’est la mort qui meurt – non la vie.

16. La vie éternelle est cachée dans le cœur de la mort.