Pierre d’Angkor : La science et le mystère de l’homme


29 Nov 2015

(Extrait de Pierre d’ANGKOR – AU TERME D’UN LONG VOYAGE. Édition Être Libre 1962)

L’INTELLIGENCE, PREMIÈRE DE NOS FACULTÉS

La science a-t-elle quelque chose à nous apprendre concernant les grands mystères de l’existence ? On est bien forcé de répondre non. Peut-elle au moins nous expliquer la vie ? Elle s’y efforce sans y réussir davantage. « Nous ne savons le tout de rien », a dit je ne sais plus quel philo­sophe. La science nous apprend que la matière n’est qu’une formidable concentration d’énergie tenue en équilibre dans l’atome même, entre des pôles d’orientation opposée. Toute matière est ainsi faite de cette concentration d’atomes ou de grains d’énergie. Ceci n’explique évidemment pas la complexité et l’hétérogénéité des corpuscules constitutifs de l’atome lui-même.

Mais qu’est-ce que cette énergie d’où provient l’atome, et où il se résorbe finalement ? L’énergie elle-même est indé­finissable. Tout ce que l’on peut en savoir, c’est qu’elle est homogène, uniforme, et que n’ayant aucune individualité, le quantum d’énergie qui anime un corpuscule ne peut donner à celui-ci une individualité quelconque. Il s’agit donc d’une force cosmique universelle, connaissable non en elle-même mais dans ses effets seulement.

Si telle est, pour la science, l’énergie et la matière, qu’est donc pour elle l’esprit ? L’esprit n’est pour la science qu’une efflorescence de la matière. Mais quelle est sa nature ? Quel est l’agent inconnu qui préside à ces transmu­tations, alchimiques, à cette trinité interchangeable, énergie, matière, esprit ? La Religion le nomme Dieu, sans être capable de nous dire ce qu’il est. La science le nomme la Vie, sans pouvoir préciser davantage sa nature.

La science moderne rejette toute explication métaphy­sique. Elle nous renseigne sur le comment non sur le pour­quoi des choses. Toute métaphysique est bannie par elle, tant en philosophie, en histoire, en psychologie, que dans le domaine des sciences proprement dites, des sciences exactes. La science a pour objet le relatif. L’absolu est une catégorie hypothétique qui échappe à son domaine. L’absolu, nous dit-elle, n’est pas à l’origine des choses, mais au contraire une création ultérieure de l’esprit, produit de l’expérience. C’est ainsi que l’intuition elle-même, qui parait nous venir du ciel, nous éclairer d’en haut, ne se manifeste en fait qu’a posteriori comme fruit de l’expérience.

Écoutons Platon affirmer les bases objectives de l’intui­tion : « Il faut une longue intimité avec l’objet de la connais­sance et un effort assidu pour en pénétrer le fond : alors il semble qu’une étincelle jaillisse et allume dans l’âme une lumière qui dès lors s’entretient d’elle-même » (7e lettre). En fait notre esprit c’est l’absolu lui-même emprisonné, privé de ses rayons, limité et voilé dans notre conscience charnelle et matérielle. L’intuition est comme la fleur qui ne peut s’épanouir au soleil qu’en plongeant profondément ses racines dans notre sol terrestre.

S’éclairant ou non de l’intuition, utilisant chaque jour des instruments plus perfectionnés, le savant explore donc aujourd’hui, d’une part, l’infiniment petit de la matière, corpuscules neutres ou chargés d’électricité positive ou négative, grains d’énergie et de lumière, masse et ondu­lation, mouvements intérieurs et extérieurs de l’atome, matière et antimatière; d’autre part, les merveilles de l’infi­niment grand, nébuleuses célestes, formation des étoiles, expansion de l’univers [1] : le savant observe, déduit, émet des hypothèses, mais toujours la science nous laisse sur notre faim, et ne peut nous donner le fin fond des choses. Ce qu’elle nous révèle en définitive c’est la merveilleuse puis­sance de l’Intelligence Cosmique et que, comme le disait le psalmiste : « Coeli enarrant gloriam Die ».

Arrivé à ces généralités, l’auteur se trouve fort embarrassé de son sujet et l’avoue sans ambages. Sans formation ni aptitudes scientifiques, c’est en profane qu’il doit aborder des sujets qui tous demanderaient une compétence spécia­lisée. Aussi se bornera-t-il très modestement à n’en choisir qu’un – un problème essentiel, il est vrai, le problème de l’homme – en se bornant à commenter l’opinion des penseurs et des savants qualifiés sur le sujet.

N’est-ce pas le philosophe Théodule Ribot qui faisait cette constatation, en tablant sur des statistiques, que les qualités chez l’homme paraissaient être d’autant moins trans­missibles à ses descendants qu’elles étaient d’un ordre plus élevé, à telle enseigne que si le pur physiologique en nous ­provient d’un apport ancestral, de par l’hérédité des gènes chromosomiques, ainsi que nous le montre Jean Rostand, dans un article intitulé « Biologie et Civilisation », les qua­lités supérieures, spirituelles et morales, acquises ou innées, appartiendraient au contraire en propre aux individus, per­sonnelles donc et incessibles à leurs descendants. Jean Rostand le reconnaît lui-même puisqu’il écrit que si « chacun de nous doit léguer à sa descendance les gènes qu’il a lui-même hérités de ses parents », il n’y a pourtant « aucune transmission des parents aux enfants des acquisitions de la vie personnelle ». On a souvent fait la remarque que le génie n’est pas héréditaire. D’autre part, une exception à la règle susdite semble concerner les facultés musicales, lesquelles sont en étroite dépendance de l’appareil acoustique qui est héréditaire. Mais le cerveau, n’a-t-il pas cette même importance pour toutes les facultés, supérieures ou non ?

Quoiqu’il en soit, on doit se demander à quoi tient cette intransmissibilité à nos descendants de l’élément per­sonnel en nous, cet élément qui nous distingue de tous nos semblables, qui est nous-même en exclusivité ? Il est vrai que Jean Rostand lui-même apporte quelque réserve à l’in­transmissibilité absolue de cet élément personnel, puisqu’il reconnaît comme une loi biologique que « de loin en loin, une mutation brusque peut se produire, affectant le patri­moine héréditaire, par la modification d’un gène ou d’un chromosome, modification qui entraînerait alors, dit-il, par le jeu de l’hérédité, une dégradation ou une dégénérescence de la race, plutôt qu’un progrès.

Nous serions loin ici des théories de Lamarck et de Darwin, et il serait plus logique d’en conclure que le vrai progrès humain n’a rien à voir avec cette anomalie biolo­gique, qu’il y a même dans le cours normal des choses antinomie entre eux.

Ce serait une grave erreur que de négliger, c’est-à-dire de ne pas tenir un compte suffisant de cette distinction, cette radicale opposition qui existe en chacun de nous entre l’homme-animal, soumis aux lois biologiques de l’hérédité et l’homme spirituel, non transmissible, lequel fait toute notre dignité. Car c’est un fait que chacun sent en soi cette double nature : le « moi » du corps, le moi mental orienté vers la terre et un « moi » supérieur, plus mystérieux, aux aspirations les plus élevées. C’est la distinction que certains philosophes chrétiens ont faite entre « animus » et « anima », et Saint-Paul l’avait soulignée déjà en opposant de la chair à la loi de l’esprit. Que des rapports existent pourtant entre ces deux aspects opposés de nous-même est une réalité évi­dente, constante, que nul ne pourrait méconnaître. Mais comment l’homme spirituel pourrait-il, par une mutation brusque, appropriée, influencer ses propres gênes et chromosomes sans nuire pourtant à l’hérédité biologique de la race, sans amener cette dégénérescence, dont nous parle Rostand., demeure un problème que nul n’a encore résolu.

Quoiqu’il en soit de ce problème, il semble acquis que si l’être humain n’est pas personnellement responsable de l’instrument qu’il a hérité de ses parents, il conserve néanmoins une certaine responsabilité à l’égard de l’être intérieur qu’il devient et évolue au cours de son existence : responsabilité relative sans doute en raison du déterminisme de son instrument héréditaire, mais qu’il se reconnaît tout de même, parce qu’il s’estime, à tort ou à raison, un être libre.

Sans doute, les objections ici seront nombreuses. L’homme tout entier, dira-t-on, est ce que le fait sa constitution physique et physiologique. On ne peut ainsi dissocier l’homme spirituel de l’homme-animal. Si opposés soient-ils, ils ne font qu’un. Et si on veut les opposer tout de même, l’un à l’autre, on doit nécessairement se demander d’où vient alors cet homme spirituel s’il ne procède pas de l’héritage ancestral, et de quel droit on l’opposerait à l’organisme héréditaire auquel il est si étroitement associé ?

Je ne crois pas que la science moderne puisse résoudre ce problème, qu’elle soit à même de confirmer ou d’infirmer les solutions que nous avons dit être celles de la sagesse antique. Voyons donc ce qu’elle a à nous proposer concer­nant l’homme et sa nature.

LA CONNAISSANCE DE SOI

La clé de tous nos problèmes individuels et sociaux, voire de ceux de l’ordre le plus élevé, tels les problèmes philosophiques et religieux, est toujours le problème de l’homme lui-même, de sa nature intégrale. Problème com­plexe s’il en fut, et sur lequel continue à régner le plus troublant désaccord. C’est pourtant la vraie solution de ce problème qui, seule, pourra réduire, supprimer, l’antique antagonisme entre le théisme et l’athéisme, représentant l’un et l’autre, telles quelles des doctrines inadmissibles, l’une parce qu’elle nous propose la foi en un Dieu tout-puissant, créateur d’un monde imparfait, régi par des lois implacables et cruelles, juge sans pitié de ses créatures faibles et faillibles, en un mot, d’un Dieu par trop inférieur au seul idéal humain de la Divinité; l’autre, parce qu’elle nous offre l’image d’un monde absurde, incompréhensible, et l’homme comme un être sans âme, simple jouet de ses instincts inférieurs et de sa nature égoïste. Entre le surnaturel des uns et le matéria­lisme grossier des autres, la Sagesse recherchait le juste milieu, l’équilibre, proclamant que la Vérité ne pouvait être atteinte que dans une exacte compréhension de la Nature intégrale de l’homme lui-même, de sa condition actuelle et future, de son rôle au sein du Cosmos où il vit. Et voilà pourquoi, nous disait-elle, cette nature intégrale de l’homme doit être pour nous l’objet principal de nos soucis, de notre recherche persévérante. « Gnôthi seauton », connais-toi toi-même, était l’injonction inscrite au fronton du temple de Delphes, la clé de toute initiation à une connaissance véri­table.

Cette connaissance de soi est-elle donc une science si ardue ? La plupart des hommes ne soupçonnent même pas qu’il puisse y avoir en eux des profondeurs qui leur échap­pent, et qu’ils puissent totalement ignorer. Vivant médio­crement à la surface d’eux-mêmes, la bassesse de leurs instincts animaux, ils l’attribuent à leur Nature même, tandis que la source de leurs aspirations sublimes, ils la situent en Dieu, s’ils sont croyants. Mais Dieu et la Nature sont des vocables obscurs à leur entendement désignant des abstrac­tions métaphysiques qu’ils ne comprennent guère et dont ils ne se préoccupent pas davantage dans leur vie quotidienne.

S’il est un fait pourtant dont la constatation est univer­selle, c’est l’existence en chaque être humain d’une dualité opposée de tendances, comme s’il y avait réellement en chacun deux natures différentes, étroitement associées, mais orientées dans des directions contraires : d’une part donc des tendances centripètes, poussant chaque homme vers la satisfaction de soi-même, de ses instincts, de ses appétits, de ses désirs égoïstes, et, d’autre part, des tendances plus affinées, centrifuges, nous aiguillant vers quelque chose qui dépasse l’homme et répond à des aspirations altruistes allant même chez les meilleurs d’entre-nous jusqu’à l’oubli de soi, l’esprit de dévouement et de sacrifice pour le bien d’autrui. Pour être les unes et les autres évoluées en chacun à des degrés très différents, ces deux tendances opposées n’en existent pas moins en tout homme normal.

J’ai dit l’explication que la religion nous donne de ces faits : l’âme et le corps représentent pour nous ces deux pôles qui nous tiraillent en sens contraire. La religion toute­fois se montre trop sobre d’explications sur ce qu’elle entend par l’âme. Elle nous dit que c’est une créature de Dieu, animée par le souffle divin ! Et c’est tout ! Mais qu’est-elle réellement ? Est-elle le « Moi » que nous nous connaissons ? Est-elle une entité supérieure à ce « Moi » et qui le trans­cende ? Le doute subsiste. Et là réside sans doute l’équi­voque, sans cesse maintenue à travers les âges par une tradi­tion religieuse trop étroite, d’avoir identifié notre âme avec notre moi, celui-ci considéré comme déchu par la faute origi­nelle, rédimé par le sang du Christ, puis ultérieurement amendé, purifié et transfiguré surnaturellement par la Grâce divine. De sorte que la confusion demeure entière entre l’âme purifiée, affirmée immortelle et notre moi mortel, dont les éléments constituants, nous enseigne le Bouddhisme, sont tous pareillement périssables, nos sentiments et nos pensées étant aussi éphémères et changeants que les cellules mêmes de ce corps auxquelles ils semblent étroitement associés.

Le matérialisme athée envisage, lui, le problème de façon plus réaliste, mais qui ne résout pas mieux pour cela l’énigme de la dualité de nos tendances. Constatant que rien ne prouve l’existence en l’homme de l’âme surnaturelle, affirmée par la religion, mais que le praticien nie parce qu’il ne l’a jamais rencontrée sous son scalpel, le positivisme matérialiste identifie l’âme avec notre moi mental, celui-ci considéré comme un épiphénomène du corps et qui périt avec lui.

L’énigme de la dualité opposée demeure donc entière. Tandis que la religion l’explique d’une façon pour nous incontrôlable, le positivisme marxiste ne l’explique pas du tout. Mais cette dualité existe-t-elle réellement en nous ? Certains le nient. Toutes les activités humaines, disent-ils, sont toujours, sinon entachées d’égoïsme dans le plus mau­vais sens du mot, du moins toujours égocentriques, c’est-à-dire toujours axées, consciemment ou inconsciemment, sur l’ego. Que faut-il penser d’une telle affirmation ? Est-il certain que le « moi » égoïste soit le pôle unique de toutes nos activités mentales ? L’homme serait-il donc incapable de s’oublier soi-même, incapable d’une pensée ou d’un senti­ment réellement altruiste, d’amour ou de désintéressement pur, c’est-à-dire sans retour sur soi ? Et toutes nos aspirations ne seraient-elles que des formes apparentes ou secrètes du désir d’expansion du « moi », désir de gloire, de vanité, de cupidité, de récompense, désir de sécurité aussi, inspirés à leur auteur par la crainte de voir, compromis ou en péril, son moi temporel ou spirituel – tel, pour le Chrétien, le désir de sauver son âme, identifiée, je l’ai dit, avec son moi ? Et quoi, même nos aspirations les plus hautes, nos élans les plus désintéressés en apparence, vers le bien, le beau, le vrai, ne seraient en dernière analyse que des formes dégui­sées de notre égocentrisme, formes émanant seulement d’un moi plus raffiné, plus élaboré et épuré de ses tendances grossières ? [2]. Et nos conceptions philosophiques et religieuses elles-mêmes ne seraient pareillement que le produit de ces causes subjectives, désirs ou craintes du moi, construc­tions factices d’un mental toujours avide ? Ne nous apparaissent-elles pas plutôt – et depuis les premiers âges – comme des balbutiements naïfs, approximatifs et symbo­liques, d’une vision encore obscure, mais interprétative de l’univers, vision que le mental primitif s’est efforcé de tra­duire en des formules puériles, inspirant peut-être à leur auteur la crainte ou l’amour, mais que ces sentiments n’ont pas nécessairement créées, ainsi qu’on le croit ? Et puis aujourd’hui n’y a-t-il pas la science ? Peut-on nier que les meilleurs parmi les savants, sans aucune préoccupation de gloire personnelle ou de bas mercantilisme, poursuivent de la façon la plus désintéressée et parfois même héroïque, leurs recherches objectives et expérimentales, poussés par l’amour de la science elle-même et le seul désir de servir l’humanité entière ? Nier ces choses, serait trahir l’homme, méconnaître ce qui fait toute sa noblesse, sa grandeur, sa dignité. D’au­cuns persistent pourtant à contester que puisse exister en nous ce désir totalement désintéressé et impersonnel pour le bien d’autrui, pour le bien général ? L’homme s’abuserait-il donc lui-même sur ses sentiments intimes ? Serait-il tou­jours la victime de ses propres illusions ? Ses idéaux de noblesse, de générosité désintéressée et d’oubli de soi-même ne seraient-ils jamais que des leurres servant à lui donner le change sur les mobiles véritables, toujours profondément égoïstes de sa nature et, partant, de ses actes ?

Pour nous, répétons-le, nous croyons que de telles affir­mations, ravalant, dégradant à ce point la nature humaine, sont démenties par les faits. Certes, nous n’entendons pas nier l’égoïsme mental, conscient et souvent inconscient, de l’immense majorité des hommes, ni l’hypocrisie d’un grand nombre dissimulant des mobiles intéressés sous les dehors les plus nobles et les plus généreux. Nous ne méconnaîtrons donc pas les ressorts d’égoïsme qui, en fait, suscitent et guident la plupart des activités humaines, que cet égoïsme d’ailleurs soit subtil ou grossier, élevé ou sordide, individuel ou collectif. Bien plus, il nous faut reconnaître que maintenu dans ses bornes légitimes, cet égoïsme même se justifie, car l’intérêt est le stimulant et la mesure de l’action chez la plupart des hommes qui sans lui demeureraient veules et apathiques. Mais ce que la vérité et aussi la dignité humaine nous obligent de reconnaître en même temps, c’est que la nature de l’homme comporte autre chose encore que ce fond d’activité et d’égoïsme. Si nous prenons comme exemples les plus hautes aspirations humaines, qui sont, je pense, la soif de connaître et l’aspiration au bonheur, il importe d’affirmer que si de tels sentiments nous sont inspirés par un égoïsme naturel et légitime, ils peuvent aussi l’être, chez les meilleurs des hommes, par la force centrifuge de l’amour, tendant à l’union et au bonheur de tous. Certes, journellement, le spectacle écœurant de la perversité humaine et de la brutalité des égoïsmes nous révolte, mais journellement aussi, chez des inconnus, chez des humbles, dans l’ombre des cœurs et des consciences, des actes de dévouement, d’abnégation, d’oubli de soi-même, dictés par le pur amour, sont méritoirement accomplis, à tous les niveaux sociaux.

Et ceci aussi ne doit pas être méconnu, mais scrupu­leusement inscrit au bilan de l’humanité et porté à son crédit. Que chacun rentre donc en soi-même. L’affirmation audacieuse qu’un vil calcul d’intérêt se retrouve toujours et partout comme ressort plus ou moins avoué de tous nos actes est démentie par notre propre introspection, comme elle l’est aussi par le témoignage d’autrui. Elle l’est encore, et d’une façon plus éclatante à tous les regards, par les exemples magnifiques que nous ont apportés ceux-là même que l’admiration, la vénération, des peuples ont déifiés, mais qui n’en demeurent pas moins nos frères en humanité et qui, soit par leur vie exemplaire ou leur mort héroïque, ont témoigné avec autorité de cet aspect supérieur et divin, caché au tréfonds secret de notre nature. Ces grands Êtres n’ont-ils pas subi comme nous l’assaut des forces mauvaises ? N’ont-ils pas été tentés eux aussi ? L’orientation opposée des tendances en l’homme, en tout homme, est donc un fait. Ce fait ressort parfois curieusement et de façon inattendue de certaines déclarations qui, à première vue, semblent le contredire. Quand Rimbaud par exemple, le poète génial et maudit, s’écriait avec une audace jugée satanique : « Oh, je serai celui-là qui sera Dieu ! », il poussait un cri de révolte et de folie, parce que, dans sa pensée, il entendait opposer orgueilleusement au Dieu des Églises l’exaltation de son moi personnel, comprenant par ce « moi » non pas l’aspect le plus grossier de lui-même, qu’il nomme crûment « le porc », mais son moi mental, avide, orgueilleux, ambitieux. Toutefois, on peut se demander si au travers du brouillard même de cet orgueil, ne perçait pas, à son insu, quelque lueur d’une vérité perçue par les grands mystiques de tous les temps, la clarté filtrante d’une lumière plus haute traversant ses propres ténèbres, atteignant sa conscience et témoignant ainsi, malgré lui et contre lui, de cette Étincelle divine, Principe superconscient d’inspiration qui fait l’Unicité origi­nale et fondamentale de tout être humain. L’erreur de Rimbaud est l’erreur de notre mental orgueilleux, qui se prend pour l’Esprit, alors qu’il n’en est que le reflet péris­sable dans le cerveau humain.

SAGESSE D’ORIENT – SAGESSE D’OCCIDENT

Quoiqu’il en soit, sur le rôle même de l’intelligence, de la pensée humaine, une contradiction semble ici exister, à première vue tout au moins, entre la Sagesse Orientale et la Sagesse Occidentale. Alors que la première insiste sans cesse sur l’apparence trompeuse du monde, la nature illusoire du « Moi » et de son instrument orgueilleux, la Pensée, celle-ci considérée comme la source même de la grande illusion des hommes, la Sagesse occidentale déifie au contraire la Nature extérieure et exalte sa plus noble création, l’homo sapiens. Toute la dignité de l’homme est dans sa pensée, nous disent Descartes et Pascal, héritiers de la grande tradition Gréco-Romaine. Nous trouverions-nous ici devant une opposition foncière, irréductible, entre deux Sagesses différentes ? Non certes, car il n’y a en réalité qu’une Sagesse; et elles ont raison l’une et l’autre, mais chacune à son propre point de vue.

Il est de toute évidence en effet que la pensée en l’homme est cet instrument même qui le distingue de l’ani­mal, qui le fait supérieur à l’animal. C’est sa faculté d’ab­straction qui lui permet d’accéder à l’art, à la science, à la philosophie, à la religion. Nul ne pourrait s’aviser de nier des vérités aussi évidentes. Les sceptiques nous objectent bien que notre pensée est édifiée sur nos sens, que ceux-ci ne nous montrent pas les choses telles qu’elles sont, que nous n’en percevons jamais au surplus que les images qu’elles produisent en nous, que la pensée n’a donc qu’une valeur purement subjective qui nous abuse sur le réel, qui déforme le réel, et on sait que telle est la position qu’adopte l’existen­tialisme. Mais le sophisme serait d’une évidence criante si l’on en arrivait à prétendre que ces images sont à ce point trompeuses à notre échelle d’observation que la pensée ne puisse plus être considérée comme un instrument valable de connaissance. Le simple bon sens et la pratique de la vie journalière suffisent à nous montrer l’inanité de semblable assertion. Les vieux scolastiques affirmaient au contraire la valeur réelle de la pensée en proclamant « l’adaequatio rei et intellectus ». Rendant compte de la sagesse Pythagori­cienne, Rudolph Steiner [3], écrit : « Le Pythagoricien se disait : les sens montrent à l’homme les phénomènes phy­siques, mais ils ne lui montrent pas l’ordre harmonieux que suivent les choses. Cet ordre harmonieux, l’esprit humain doit le retrouver en lui-même avant de le retrouver dans le monde extérieur ».

Et Platon, disciple de Pythagore, énonçait pareillement que le monde sensible est l’image du monde intelligible. Tel était aussi l’enseignement de la Sagesse juive exprimée dans le Zohar. L’invisible et le visible sont en correspondance parfaite. Les sages de jadis ont toujours affirmé la réalité des rapports entre les lois du monde et celles de la pensée. Dans notre monde occidental, cette vérité fut reprise par nos penseurs. Spinoza proclame que l’ordre et la connexion des idées sont identiques à l’ordre et à la connexion des choses. Le philosophe Hegel va plus loin encore en affirmant que « tout ce qui est rationnel est réel et tout ce qui est réel est rationnel ». Il tombe ici sous le sens toutefois que notre raison elle-même doit sans cesse corriger ses propres sophismes et erreurs dus à l’ignorance, aux lacunes de notre évolution présente et de notre échelle d’observation, résul­tant du fait que nos expériences sensibles, base de nos raisonnements, sont toutes dérivées de la relativité du point de vue de notre observation limitée. Et c’est notre raison elle-même qui doit tenir compte de cette cause d’erreurs toujours possibles.

D’aucuns objecteront que de tels propos sur la valeur objective de la pensée rationnelle émanent de philosophes, de rêveurs idéalistes, et contesteront que l’on puisse prouver ce rapport analogique entre la raison humaine et les lois de la Nature extérieure. Rudolph Steiner (Op. cit.) leur répond : « L’homme perçoit à lui tout seul et par des opérations purement intellectuelles, les lois des nombres et des figures. Lorsqu’il regarde ensuite la Nature, il constate que les choses obéissent à ces lois qu’il a établies en lui-même selon les principes de son esprit. L’homme conçoit en lui-même l’idée de l’ellipse; il en établit les lois. Et les corps célestes se meuvent dans le sens de ces lois déduites de sa raison. Il s’ensuit rigoureusement que les opérations de l’âme humaine ne sont pas des fonctions différentes de celles du monde extérieur, mais que l’ordre éternel du monde s’ex­prime dans ces opérations. »

C’est l’explication même que donnait l’illustre astro­nome Kepler de la genèse de ses propres découvertes : « Ce n’est pas l’influence du ciel qui a produit en moi ces connaissances », écrivait-il; « conformément à la théorie de Platon, elles reposaient dans la profondeur cachée de mon âme, et elles furent seulement réveillées par le spectacle de la réalité ». Bien des vérités furent ainsi perçues par l’intui­tion interne avant de se voir confirmées par l’observation ou l’expérimentation scientifique.

« A-t-on réfléchi », écrivait à ce propos le regretté Paul Vulliaud, « comment il se fait qu’à la Renaissance, l’homme ait réalisé de si grandes découvertes ? N’y a-t-il pas une singulière coïncidence entre les découvertes scienti­fiques et les études des auteurs anciens auxquels les savants se livrèrent avec ardeur ? » Et l’érudit polémiste souligne à ce sujet tout ce que Copernic, Kepler, et d’autres durent au mysticisme Pythagoricien : « à découvrir que l’étoile du matin et du soir, Hesper et Lucifer sont le même astre que nous appelons Vénus. À découvrir l’obliquité de l’écliptique, car le savoir Pythagoricien se construisait sur l’intuition mais sans négliger l’observation… À découvrir le mouvement des astres autour d’un feu qui devient le centre du monde…; à concevoir que chaque astre forme un univers particulier, hypothèse qui fait partie du dogme orphique. À croire à la sphéricité de la terre et à l’existence des antipodes… En définitive », conclut-il, « on constate que ce sont par une anomalie apparente les rêveurs qui ont causé le plus beau, le plus sûr développement rationnel et scientifique » (Les Entretiens idéalistes, avril 1914). La pensée bouddhiste n’a-t-elle pas, elle aussi, entrevu, à l’époque, les grandes lois de la nature que la science nous découvre aujourd’hui; « les lois d’évolution, de causalité, de continuité de l’énergie, l’unité du monde, l’homogénéité et l’enchaînement des êtres, leurs métamorphoses en des formes passagères et la dimi­nution du mal par l’accroissement du savoir, de l’altruisme et de la solidarité » ? (Léon Sorg).

Mais que pensent nos savants modernes de ces rapports possibles entre les lois de la pensée et celles de la nature ?

Écoutons l’étonnante déclaration d’un savant authen­tique : « La grande merveille dans le progrès de la science », a écrit Louis de Broglie, « c’est qu’il nous a révélé une cer­taine concordance entre notre pensée et les choses, une certaine possibilité de saisir à l’aide des ressources de notre intelligence et des règles de notre raison les relations pro­fondes existant entre les phénomènes. On ne s’étonne pas assez de ce fait que quelque science soit possible. »

Veut-on un autre témoignage, d’un savant non moins authentique, et positiviste avéré : « Depuis la naissance de la cybernétique », écrit Jean Rostand [4], « et surtout depuis qu’on a fabriqué des organismes artificiels, doués de régula­tion et capables d’une conduite assez analogue à la conduite instinctive de certaines bêtes, la comparaison s’est faite, de plus en plus insistante, entre les machines nées de la Nature et les machines sorties de la main humaine. Et d’ailleurs, bien auparavant, les comparaisons ne manquaient pas, séduisantes s’il en fût, entre les ouvrages de l’art et les ouvrages de la Nature, car ne retrouve-t-on pas en ceux-ci des instru­ments, des appareils, des « outils » qui, par la netteté de leur structure et la précision de leur fonctionnement, ont vraiment l’air d’avoir été voulus et évoquent invincible­ment, dans un esprit non prévenu, l’idée d’une fabrication intentionnelle ? » Ce parallélisme en effet implique dans les deux cas similitude de cause et d’effet. Comment admettre que, d’une part, ces opérations aient pu être le produit d’un mécanisme sans âme, alors que, de l’autre, elles seraient le fruit d’une intelligence créatrice ? Où vit-on jamais d’ailleurs une mécanique aveugle se livrer à des variantes, des essais, des choix, dans son fonctionnement, ainsi que le fait la Vie ?

La matière brute ne peut « per se » produire l’intelli­gence. Elle ne le peut que si l’intelligence y existe déjà, du moins à l’état potentiel ou de germe. Il serait illogique de la part des hommes de science d’attribuer aux seules virtua­lités de la matière, autrement dit au seul progrès des formes, des structures, des organes, la cause première de cet épiphénomène, l’Esprit, alors que c’est au contraire l’Esprit – l’intelligence qui transcende en nous le mental – qui détermine et conditionne l’évolution graduelle des structures et des formes appropriées, nécessaires d’ailleurs à sa manifes­tation même.

C’est donc sous l’impulsion de l’Esprit que la forme progresse et que ses changements se fixent intérieurement et se transmettent par hérédité. La forme représente le résultat acquis du passé, mais, du fait qu’elle tend à se main­tenir telle quelle, à persévérer dans son être par la force de l’habitude, elle devient pour l’Esprit l’obstacle à vaincre, l’instrument qu’il doit perfectionner pour mieux l’adapter ou pour permettre un nouveau progrès de la conscience [5]. Ces progrès de l’instrument cérébral ne sont donc et ne peuvent jamais être que fonction des activités de l’Esprit, opérant derrière le voile. Il semble dès lors que, ainsi que le dit Jean Rostand pour expliquer les opérations de la Nature, on doive nécessairement conclure qu’il existe des intentions des buts, présidant à l’évolution, au développe­ment vital des règnes, des genres, des espèces et que leur finalisme particulier, conforme au plan d’une Intelligence directrice, doive être subordonné au but global poursuivi par l’Esprit cosmique lui-même, puisque c’est le Cosmos qui produit tous les êtres, les soutient, les nourrit, les entretient, bref, semble être leur origine première et leur fin dernière, même si celles-ci nous échappent. Or, s’il apparait comme puéril et impensable d’attribuer cette intelligence directrice à un Dieu étranger qui se tiendrait dans un au-delà imagi­naire, sans aucun rapport de nature avec le monde existant, c’est donc bien immanente à ce monde même qu’il nous faut la situer. C’est donc bien aussi par le mécanisme de son évolution graduelle que se manifeste l’intelligence qui réside potentielle et immanente dans l’univers, dès son origine.

Discutant ce problème de la genèse des êtres organisés et de la formation par étapes de leurs mécanismes vitaux, Jean Rostand, dans ce même article, souligne toutefois que l’hypothèse évolutionniste n’explique pas l’origine de la vie. De plus, il déclare insuffisantes et illusoires les explications transformistes de Lamarck (adaptation au milieu et transmis­sibilité des caractères acquis) et du Néo-Darwinisme (muta­tions brusques et sélection naturelle) pour rendre compte de cette évolution même. Enfin, il constate que la période évolutionniste semble présentement achevée pour les espèces vivantes. Si cette constatation est valable pour le présent, elle laisse en l’état le problème pour le passé. Pour celui-ci, rejetant les explications surnaturelles du créationnisme et de l’évolutionnisme chrétiens, rejetant même la thèse émou­vante du Père Teilhard de Chardin, qu’il serait contradic­toire de supposer que toute l’évolution terrestre ayant abouti à ce qui est son but apparent, la création de l’homme, de l’être pensant, verrait ensuite celui-ci la désavouer finale­ment, en rejetant comme vaine et illusoire la pensée elle-même, et les œuvres qu’elle crée, Jean Rostand conclut qu’il ne faut tout de même pas désespérer de l’homme, parce que « les grands moteurs de l’activité humaine se trouvent ailleurs que dans la pensée ». Où ? Il ne le précise pas, Il n’a rien à nous dire de l’Origine de la Vie, ni des tendances de l’évolution, sinon qu’elles semblent poursuivre un but, être le résultat d’une intention, prouver donc que l’intelligence préside aux œuvres de création et d’évolution de la vie dans le Cosmos. Mais l’éminent naturaliste qu’est notre auteur, rejetant, nous l’avons dit, le surnaturel biblique et Chrétien, ne semble pas acculé à cette conclusion nécessaire que la seule explication qui demeure pour rendre compte et de la matière et de la vie, c’est la poussée intérieure de l’intelli­gence de la nature elle-même vers des buts finalistes, cette évolution se poursuivant dès lors par le dedans des êtres particuliers au travers des fluctuations le plus souvent para­lysantes du milieu ambiant, des conditionnements intérieurs et extérieurs, que rencontrent individuellement ces êtres dans leur marche ascensionnelle vers une fin commune. Le grand penseur de l’Inde, récemment décédé, Shri Aurobindo, écri­vait à ce propos [6] : « Nous parlons de l’évolution de la Vie dans la matière, de l’évolution du Mental dans la matière, mais ce n’est là qu’un mot qui désigne le phéno­mène sans l’expliquer. Car il me semble n’y avoir aucune raison pour que la vie provienne d’éléments matériels, pour que le mental provienne de la forme vivante, si l’on n’ac­cepte la thèse védantique que la vie est déjà involuée dans la matière, et le mental dans la vie, parce qu’en essence la matière est une forme voilée de la vie, la vie une forme voilée de la conscience. »

Aucune raison n’empêche d’aller plus loin, conclut le philosophe, et d’admettre que « la conscience mentale ne soit elle-même qu’une forme et un voile d’états supérieurs qui sont au-delà du mental ».

Si donc nous pouvons admettre, avec Jean Rostand, qu’il est impensable d’attribuer l’intelligence sous-jacente au monde à un Dieu qui lui serait entièrement étranger, il ne reste plus, je l’ai dit, qu’à la considérer comme immanenté au monde lui-même, et a fortiori, à l’homme sa plus haute manifestation sur terre. L’intelligence cosmique est le Centre de ce cercle dont chaque homme occupe un point de sa circonférence. L’incarnation divine, c’est le sacrifice, l’obscu­ration de l’absolu, de l’infini de l’Être dans sa création finie. Cette manifestation cyclique de l’Intelligence s’opère par un double mouvement opposé, équilibré, représentant, l’un, l’involution ou descente de l’Esprit (catabase), se voilant dans la matière, l’autre, l’évolution ou de remontée (anabase), se traduisant par le développement progressif de la conscience dans les formes créées, sur l’immense échelle hiérarchique des règnes de la nature, l’homme pensant repré­sentant, sur notre terre, ce premier réveil de l’Esprit. Bien qu’Esprit et Matière représentent ainsi les deux pôles aux­quels aboutissent les deux mouvements contraires, le phéno­mène de la conscience implique en réalité leur indivisibilité, puisque le développement de la conscience chez les êtres est conditionné par la complexité croissante de l’organe matériel qui lui sert d’expression. La pensée humaine repré­sente donc le premier réveil de l’Intelligence cosmique dans la Nature.

CRITIQUE DE L’HOMO SAPIENS

Il doit sembler étrange, l’homme pensant représentant ainsi le point culminant actuel de l’évolution terrestre, de voir aujourd’hui la Pensée humaine discréditée, dénoncée par nombre de penseurs et de philosophes contemporains, du moins la pensée abstraite, celle qui ne repose pas sur des faits concrets, rigoureusement observés. Alors que l’Occident avait, de tout temps, exalté la grandeur de l’homme pen­sant, nos contemporains se plaisent aujourd’hui à ne voir que ses erreurs, ses limitations la mettant à l’origine de toutes nos déviations. Et que l’on ne croie pas qu’une telle attitude soit propre à l’Occident exclusivement. J. Krishnamurti, le jeune penseur de l’Inde, écrit [7] : « La pensée tue l’action… Elle n’est que la mémoire du passé… Elle ne nous permet pas de voir le réel; la réponse aux sollicitations de la vie est l’action et non la pensée, etc. » Krishnamurti rejoint ici, avons-nous dit, les positions de l’existentialisme, lequel est également une révolte de la vie contre la pensée, ou plus exactement, comme le remarque Julien Benda, contre la pensée de la vie. La pensée trahirait, déformerait donc la vie, le réel ? Ce serait, à notre avis, mal comprendre le penseur Indou, que de conclure de ses paroles qu’il nous pousse à agir avec irréflexion, ou qu’il condamne absolu­ment la pensée, alors qu’il n’en réprouve que le mauvais usage. Il nous dit cette chose évidente que notre pensée étant édifiée sur l’expérience du passé est en fait liée à une chose morte. Elle nous crée donc un préjugé contre une juste appréciation du présent, toute expérience étant chose vivante et toujours nouvelle [8]. Il nous engage donc à nous libérer du passé en nous méfiant dans nos jugements des préfor­mations de notre mental, fruit inévitable du passé, c’est-à-dire de l’éducation reçue, de l’ambiance familiale et sociale, des enseignements imposés par l’autorité depuis l’enfance, des conventions toutes faites, des milieux fréquentés, etc. Krishnamurti ne fait d’ailleurs que répéter l’enseignement traditionnel de la Sagesse orientale. L’antique livre des « Préceptes d’Or », que traduisit partiellement H.-P. Blavatsky, dans « La Voix du Silence », énonce « Le mental est le grand destructeur du réel : que le disciple détruise le destructeur », et le Bouddhisme nous enseigne également le caractère irréel, illusoire, de tous les éléments (skandas) qui constituent notre moi, nos sentiments, nos désirs, nos pensées.

LE RÔLE DOUBLE DU MENTAL

Mais l’affirmation que la pensée n’est que la mémoire du passé et qu’elle ne nous permet pas de voir le réel, ne contredit-elle pas la Sagesse socratique, laquelle exalte au contraire le rôle de la mémoire pour nous faire retrouver des vérités oubliées, inscrites au fond de notre âme ? Non, car il s’agit ici d’une mémoire plus profonde et d’une connaissance, supérieure à celle que l’on atteint par le mental ordinaire et dont nous parle Krishnamurti.

Dans un bel article sur le mythe platonicien de la Caverne [9], Frédéric Zukerkandl nous fait remarquer que ce mythe comporte un autre aspect encore que celui de la réminiscence pour trouver la vérité. Cet aspect, qui fut rappelé par le philosophe Martin Heidegger, est celui du progrès de la connaissance, progrès que l’homme ne peut réaliser que par sa propre croissance spirituelle. Les arché­types, les vérités éternelles, ne peuvent donc être réveillées que partiellement en nous par la réminiscence : l’accrois­sement du savoir ne peut être acquis qu’au fur et à mesure de l’ascension humaine, laquelle se traduit par un épanouis­sement graduel de la conscience, un approfondissement intérieur de l’âme, que l’on nomme initiation. Cet éveil pro­gressif de la connaissance est donc le fruit d’une initiation, ou plutôt d’une série ascendante d’initiations successives. Une telle connaissance ne peut dès lors être atteinte par le mental ordinaire de l’homme. Shri Aurobindo nous dit que « le mental est seulement une forme préparatoire de notre conscience. Le mental est un instrument d’analyse et de synthèse, mais non de connaissance essentielle » [10].

La mise en garde de Krishnamurti contre la pensée viciée par la mémoire ne vise donc que la pratique de la pensée dans la vie quotidienne et non la réminiscence d’une connaissance supérieure. Celle-ci toutefois ne peut s’accroître, disons-nous, que par cette illumination intérieure, appelée initiation. Mais qu’est-ce que l’initiation ? Le mot implique que l’homme doit arriver à un stade qui dépasse l’ordinaire condition humaine : c’est le stade dit de libération, la libération de l’Esprit. L’homme libéré ou initié est celui qui perçoit le réel derrière les apparences, derrière ces ombres qui projette le réel sur les murs de la caverne où nous nous tenons, pour reprendre le mythe de Platon, la caverne désignant notre prison cérébrale. Notre mental ordi­naire en effet ne perçoit pas le réel : il n’en perçoit que les images subjectives en nous. Il doit donc être dépassé, illu­miné, transcendé.

D’aucuns toutefois en ont conclu abusivement à la néces­sité d’abdiquer le mental, d’y renoncer, pour se livrer exclu­sivement au sentiment d’amour, de l’amour désintéressé, purifié, sublimé, seul capable, croient-ils, de les conduire au but, à la Vérité. Erreur dangereuse et qui ne peut mener l’homme qu’au déséquilibre psychique, c’est-à-dire à toutes les aberrations d’un mysticisme dévoyé, comme nous n’en voyons que trop d’exemples, les uns positivement lamen­tables, les autres tout au moins suspects par leur caractère d’extravagance érotique chez des personnes par ailleurs pieuses et de haute vertu.

Sans doute les grands mystiques, un Saint-Jean de la Croix, une Sainte-Thérèse, nous ont-ils répété que pour voir Dieu, il nous fallait au préalable annihiler nos puissances. Mais que devons-nous entendre par là ? Nos puissances ce sont les facultés de notre mental, nos sentiments et nos pensées ordinaires, ce que l’on entend d’habitude par le cœur et l’esprit. Notre mental ordinaire édifié sur nos sens, est entièrement centré, nous l’avons dit, sur le monde sen­sible, sur le pôle de la matière. De là son impuissance à saisir l’Esprit. Le danger de la pensée isolée, appliquée à d’autres objets qu’aux objets sensibles a toujours, au surplus, été souligné par les sages de l’Orient. Devons-nous donc détruire la pensée pour atteindre à la libération, pour péné­trer dans le royaume de l’Esprit ? Non, ce qui importe, c’est de renverser ce qui est le courant habituel de nos pensées, l’orientation originelle de notre mental. Cette révolution psychologique opérée en nous s’appelle « conversion ». Désormais donc, étroitement conjugués et fermement orien­tés sur le Pôle Esprit, la pensée et le sentiment, réunis et non plus divisés, comme ils le sont d’habitude, culminent en une faculté nouvelle, intuition, vision directe, la clé du Royaume de l’Esprit. Il ne s’agit donc nullement, je le répète, d’abdiquer aucune de nos puissances naturelles au profit d’une foi aveugle, mais de corriger leurs tendances et leur usage courant, lesquels conservent d’ailleurs leur utilité dans la vie quotidienne. Il s’agit pour ceux qui aspirent à la vie véritable d’orienter désormais leurs puissances vers un but supérieur en les unissant, en les sublimant, en les transférant sur le plan même de l’Esprit [11].

Ainsi « converti », le mental envisage désormais toute chose d’un point de vue supérieur, même les choses de la vie sensible. Shri Aurobindo écrit à ce propos une phrase apparemment paradoxale. « Il est possible au mental », dit-il, « de prendre connaissance directement des objets, des sens, sans l’aide des organes sensoriels et se serait pour lui naturel, si l’on pouvait l’amener à se dégager de son consen­tement à la matière. C’est ce qui se produit dans les expériences d’hypnose et les phénomènes psychologiques du même ordre. » Ceci, nous explique-t-il, parce que notre mental éveillé étant trop absorbé par les sens, « il faut pour éveiller en lui la connaissance directe, le plonger dans un sommeil qui libère le vrai mental, le mental subliminal. Deux aspects du mental apparaissent donc ici : le mental sensoriel ordinaire, mélangé à la matière parce qu’édifié par les sens, et dont l’acte de connaissance oppose le sujet connaissant à l’objet à connaître – acte de connaissance indirecte qui ne nous donne jamais que l’apparence des choses – et la connaissance pure, directe – intuition ou son substitut, la raison pure – « qui prend conscience directement des choses par une sorte d’identification avec elles », comme nous sommes conscients de la colère, ajoute le philo­sophe, « parce que nous devenons la colère ».

« Le mental », nous dit-il encore, « est alors capable d’affirmer son vrai caractère de sens unique et suffisant à tout, et il est libre d’appliquer aux objets des sens son action pure et souveraine, au lieu de son action mélangée et subor­donnée » [12]. Alors aussi, devient-il apte à affronter les expériences spirituelles. C’est seulement suivant cette voie que naîtra l’homme futur, le surhomme, et nous rejoignons ici la conclusion même du Père Teilhard de Chardin, qui lui aussi entrevoit un nouveau développement de l’arbre de vie, devant mener l’homme actuel à un état plus élevé, cet homme de l’avenir, en lequel, nous dit Shri Aurobindo, le « Supramental » sera éveillé et qui dépassera autant l’homme de nos jours que celui-ci est supérieur à son ancêtre préhistorique.

En somme, l’intelligence en nous apparaît comme une faculté à double facette, c’est-à-dire qu’elle participe à la dualité de notre nature même. Le mental, en nous, c’est l’intelligence de notre corps, reflet en notre cerveau de l’intelligence de l’âme, l’intelligence créatrice, laquelle demeure comme en retrait de notre conscience, à demi-voilée en notre mystérieux inconscient. C’est d’elle que procèdent ces éclairs intuitifs qui illuminent la conscience des artistes, des savants, et resplendissent surtout chez les génies et les Saints.

Cette intelligence créatrice exerce d’ailleurs son action constante sur tous les plans de notre être et aussi bien, quoiqu’à notre insu, sur notre plan physique, comme nous le verrons.

J’ai dit que cette intelligence créatrice était effective­ment l’intelligence de l’âme et non celle du Corps. Certains savants rejettent pourtant cette notion de l’âme, comme n’étant plus qu’une notion métaphysique désuète. C’est ainsi que le regretté docteur Roger Godel prétendait lui substituer la notion de « loi », en écrivant : « L’homme véritable, c’est bien la loi – implicite en lui – qui d’instant en instant l’édifie et le reconstruit. Cette source pérenne de détermination n’habite point les contours d’un corps, non plus que l’intérieur d’un réseau d’interactions physiologiques ou mentales. L’impératif d’une loi n’a de localisation nulle part… Gardons-nous d’en faire une sorte d’entité, d’hypostase… Aussi n’est-ce point à une entité, ni à une forme imaginaire d’être réplique superflue de l’âme que je fais allusion, en évoquant la norme pro-créatrice d’homme. » [13].

Mais qu’est-ce une loi, sinon une règle abstraite ? Le terme peut-il convenir pour signifier ce processus d’activité vivante, individualisée, fonctionnant à l’intérieur de chacun de nous ? Le terme paraît impropre à désigner ce dynamisme créateur qui opère en nous. Le mot abstrait de loi ne peut exprimer la réalité concrète, vivante, qui nous crée, nous évolue, nous adapte, et nous transforme sans cesse suivant des voies particulières à chacun. Un « ensemble complexe de lois » ne peut dès lors être cette « norme procréatrice d’homme » qu’envisage l’auteur. Ces lois en effet ne peuvent nous être imposées par une contrainte extérieure : elles résultent en nous d’une nécessité intérieure de notre propre nature. Mais notre nature nous échappe, le « Moi » en nous se dérobe, recule toujours à l’analyse, et finit par se fondre dans le Moi unique, le Mental Cosmique. La notion traditionnelle de l’âme – que le Dr. Godel rejette – est bien cette hypostase du Mental cosmique, s’individualisant dans chaque être humain et formant sa loi propre. Une loi est une règle générale : il s’agit ici d’une règle particulière à chacun. Sans doute, le Bouddhisme nous parle-t-il aussi de loi la loi du « Karma » – mais c’est pour nous faire éviter tout anthropomorphisme divin et aussi parce que, vue du dehors, cette activité vivante et concrète de l’âme – qu’il s’agisse de l’âme du monde ou de l’âme de l’homme – nous paraît agir avec la rigueur d’une loi impérative. Et c’est précisé­ment parce que notre âme, sans cesse aveuglée par ses désirs renaissants, demeure prisonnière dans le cycle des naissances et des morts, que le Bouddhisme nous dit que notre créateur est l’ignorance.

L’INTELLIGENCE CRÉATRICE EN L’HOMME

Où est-elle située ? Est-elle son mental conscient ou l’instinct aveugle en lui ? Ni l’un, ni l’autre. Sans doute cette puissance merveilleuse de la Vie créatrice en l’homme se sert-elle de son mental et de son instinct, mais, de toute évi­dence, elle demeure en retrait de ces deux facultés. Il semble que l’on puisse dire que tandis que dans les règnes inférieurs à l’homme, l’intelligence créatrice demeure localisée dans une sorte d’âme-groupe – le génie de la race ou de l’espèce comprenant d’ailleurs un nombre extrêmement variable d’individus suivant le rang qu’occupe leur espèce dans la série hiérarchique de leur règne respectif (une race de chiens par exemple ou une fourmilière), dans le règne humain au contraire cette intelligence s’est individualisée en chaque être humain, se reflétant, partiellement, en chaque cerveau particulier en tant que pensée réfléchie, et conscience de soi.

J’ai cité au début de ce chapitre l’opinion de Jean Rostand. Un autre biologiste français, récemment disparu, Lucien Cuénod, avait, avant lui, formulé un même raison­nement : « Un outil humain » [14], écrivait-il, « a pour cause l’idée qu’un homme s’est faite avant de combiner les méthodes de fabrication… De même il est inconcevable que la genèse d’un outil animal soit le résultat des hasards. Il faut qu’il y ait eu, avant sa genèse, un plan, un dessein. Or ce n’est pas l’animal qui a pu avoir le dessein en question; il faut donc que celui-ci soit en dehors de l’animal, trans­cendant à lui, selon l’expression des philosophes… Ainsi, concluait-il, le biologiste ne peut faire autrement que de pénétrer dans le palais interdit de la métaphysique. »

Oui, répondrons-nous au biologiste catholique, mais n’est-il pas enfantin de supposer le Créateur en dehors de l’animal, étranger à sa nature, et se plaisant à imaginer des outils ? Que le Créateur ici soit transcendant à l’individu, c’est de toute évidence, mais néanmoins immanent à son espèce. C’est dès lors sur le plan transcendant du génie de l’espèce qu’il importe de le chercher. Ce n’est pas dans la petite cervelle de l’abeille ou de la fourmi qu’il faut chercher le plan de la ruche ou de la fourmilière, ce n’est pas non plus dans un absolu métaphysique; c’est dans l’âme collec­tive ou le génie de l’espèce, lequel se traduit ensuite dans chaque unité sous la forme d’un instinct impérieux mais aveugle. Et ce génie de l’espèce n’est lui-même qu’une détermination particulière du Mental cosmique au stade ou au niveau de l’animalité. On voit donc que c’est ici tout le problème de la transcendance et de l’immanence de l’intel­ligence créatrice qui est ainsi posé, même dans le cas des règnes inférieurs à l’homme.

Et dans l’homme lui-même ? Nous avons vu que si nos facultés conscientes exerçaient une influence prépondérante sur la direction et le sens de notre évolution, le pouvoir créateur en nous apparaissait au contraire comme transcen­dant notre mental ordinaire. En effet, qu’il se manifeste en un individu sous forme de pensée réfléchie ou sous forme d’instinct aveugle, c’est toujours d’un plan supérieur que nous apparaît ce Pouvoir créateur qui, au-delà du seuil de notre conscience, préside à la croissance de notre corps, à l’adaptation progressive de nos organes, à la lente élabo­ration de notre « moi » psychologique. Cette mystérieuse action créatrice, adaptatrice, transformatrice, sans cesse à l’œuvre au fond de nous-même, ne peut donc pas être con­fondue ni avec notre instinct dénué de raison, comme chez l’animal, ni avec notre mental raisonneur. Bien qu’elle puisse partiellement s’exprimer par leur intermédiaire, et s’en servir comme agents d’exécution, sa puissance supérieure demeure en retrait de ces deux facultés, sur un plan trans-conscient ou sur-conscient, Ce n’est le plus souvent qu’après-coup que nos facultés conscientes peuvent se rendre compte de la sagesse de ses directives et de son action. De toute évidence donc ce n’est ni notre instinct aveugle, ni notre mental conscient qui, dans la nourriture, sélectionne avec discernement les principes nécessaires à la subsistance du corps, qui a fait évoluer notre être sur une échelle ascen­dante, au travers des âges et des règnes de la nature, qui a adapté ses formes successives aux milieux changeants et aux conditions multiples de l’existence, qui a créé les organes appropriés de nutrition, de défense, de reproduction, etc. Attribuer toutes ces merveilles de l’intelligence à un instinct aveugle implique contradiction [15]. Les attribuer à notre fonction mentale, c’est exprimer une contre-vérité manifeste. L’activité créatrice de la Vie profonde en nous-même comme en tous les êtres, est donc, apparemment du moins, fonction d’une Intelligence supérieure qui agit directement en chacun en utilisant des agents inférieurs opérant sous sa direction. Elle est en nous comme un Principe ou un Esprit hyper-conscient, puisque notre mental conscient n’y atteint pas encore ou semble lui-même n’en être qu’une projection, un reflet éphémère et limité. C’est comme si après avoir opéré au niveau de l’espèce ou de la race, le Créateur s’était indi­vidualisé dans chaque être humain, en retrait de son moi, en tant qu’âme créatrice.

Il est curieux de constater à quel point l’évidence de ces faits oblige nos hommes de science, même les plus réfrac­taires à la métaphysique, à modifier à cet égard leur attitude générale et leurs conclusions. C’est ainsi que voici un demi-siècle déjà, l’éminent sociologue, Gustave Le Bon, écrivait dans la « Revue scientifique » : « Les forces directrices qui président au fonctionnement de nos organes sont complè­tement inconnues. Nous savons seulement qu’elles inter­viennent sans cesse pour adapter l’organisme à des néces­sités constamment variables, comme si elles étaient douées d’une intelligence supérieure à la nôtre [16]. Il en existe pour toutes les fonctions : circulation, respiration, défonce contre les agents extérieurs, etc. Aucun chimiste n’est assez savant pour dire, par exemple, comment les forces organiques fabriquent du lait avec le sang, comment le rein sait extraire de l’organisme les produits toxiques que l’usure des organes y introduit constamment, comment les cellules cérébrales utilisent les éléments fournis par les sens pour fabriquer des pensées, etc. Les opérations diverses, dont l’ensemble consti­tue la vie, sembleraient indiquer qu’il existe dans l’orga­nisme toute une série de centres directeurs transcendants, mais limités, chacun, à une fonction spéciale. »

Mais que peuvent représenter, dans la pensée d’un positiviste aussi impénitent que Gustave Le Bon, ces centres transcendants limités à une fonction spéciale ? Quelle que soit leur nature, ils ne peuvent être indépendants les uns des autres. On doit donc les supposer étroitement associés et reliés entre eux dans une Unité métaphysique qui serait alors soit le Dieu anthropomorphe de la religion – hypothèse enfantine –, soit un Principe immanent dans l’être même, mais transcendant sa conscience actuelle et relié à la Conscience cosmique [17].

Quoiqu’il en soit, cette puissance supérieure n’a rien à voir avec ce que nous appelons en nous l’intelligence, le mental conscient. C’est une intelligence biologique, faisant partie de notre patrimoine héréditaire. Le Dr. Roger Godel écrit à ce propos : « L’aptitude propre d’un organe à réparer » ses dégâts et à entretenir en soi le cours de la vie relève d’un autre mode de savoir. Ce savoir réside dans l’intime structure de l’être vivant. Transmis de cellule en cellule, intégralement, avec le plan héréditaire d’organisation, il règle et contrôle le devenir des formes. Son origine remonte loin; dès avant la naissance, nous l’avons en héritage » [18]. Ceci est vrai, du moins sur le plan physique.

Et l’expérimentation vient confirmer l’affirmation de l’auteur dans des cas cliniques, réellement passionnants, car ils montrent que si cette puissance en nous transcende le mental, celui-ci peut néanmoins agir efficacement sur elle, pour notre bien et éventuellement pour notre guérison.

Mais pourquoi, se demandera-t-on, la faculté créatrice en nous ne pénètre-t-elle pas notre mental et demeure-t-elle dans notre inconscient supérieur ?

Shri Aurobindo, le grand penseur et Yogi de l’Inde contemporaine, nous en donne encore les raisons. « Les facultés qui transcendent les sens », nous explique-t-il, « par le fait même qu’elles sont inextricablement enchevêtrées dans la Matière, destinées à œuvrer en un corps physique, attelées au même char que les désirs émotifs et les impul­sions nerveuses, sont exposées à un jeu mixte où elles risquent d’illuminer la confusion plutôt que d’éclairer la Vérité. Et ce jeu mixte est particulièrement dangereux quand ce sont des hommes dont le mental n’a pas été discipliné, ni la sensibilité purifiée et qui tentent de s’élever jusqu’aux plans supérieurs de l’expérience spirituelle » [19].

C’est tout le danger du « psychisme religieux » qui est ici souligné par l’éminent philosophe, ce psychisme émotif qui ne doit pas être confondu avec la spiritualité véritable.

J’ai dit qu’attribuer les fonctions créatrices à un instinct aveugle ne serait que reculer le problème, car où serait alors située l’intelligence qui meut cet instinct et lui inspire ses actes d’intelligence ? D’autre part, les attribuer au Dieu infini, qui s’abaisserait à la trivialité et à la minutie des fonctions organiques en chaque individu est de toute évi­dence une supposition puérile. Il ne reste donc qu’à les attri­buer à une Puissance hyperconsciente en nous-même, c’est-à-dire à ce fragment de l’Intelligence cosmique individualisée en chacun de nous, l’âme spirituelle.

LES SOURCES DU BIEN ET DU MAL

J’ai montré les deux aspects de l’intelligence en l’homme, orientés respectivement vers les deux pôles oppo­sés de la Nature universelle. Ces deux aspects sont, répétons-le, d’une part un Principe éternel qui ressortit au Pouvoir cosmique, principe créateur, individualisé en chaque être et que l’on nous dit être notre âme, et, d’autre part, sa réflexion, notre moi mental qui meurt avec notre corps, ou plutôt après une période plus ou moins longue de survie consécutive à la mort du corps, survie psychique entre deux existences, survie que nous aurons faite nous-même infernale ou céleste, selon les enseignements antiques. De ces deux Pôles opposés, dits l’âme et le corps, découlent donc les deux sources de nos penchants contraires, la condition de toute réflexion étant d’être une opposition. Il semble dès lors que tout le mal en nous doive venir de ce moi mental, corporel, et de ses penchants égoïstes et terrestres, tandis que tout le bien nous viendrait de cette source divine, cachée au plus profond de nous-même. Rappelons ici la plainte de Saint-Paul : « Le bien que je veux faire, je ne le fais pas, et le mal que je ne veux pas, je le fais ». Faudrait-il donc en conclure que ces tendances en nous, dites inférieures, sont mauvaises en soi ? Non, bien sûr : elles sont au contraire bonnes et utiles à notre fin, du moment qu’elles sont suffisamment maîtrisées et maintenues dans leur rôle et fonction légitimes. Tant que nous sommes incarnés en ce monde, les deux Pôles : Ciel (âme ou Esprit) et terre (corps ou matière) demeurent aussi nécessaires l’un que l’autre à notre équilibre mental. Il nous faut garder les pieds sur la terre et il est dangereux de faire pousser ses ailes prématurément. « Qui veut faire l’ange, fait la bête », dit le bon sens populaire. Ce qui importe c’est d’empêcher la prédominance de l’inférieur sur le supérieur; c’est l’asservissement de celui-ci au premier, qui est le mal en l’homme, parce que cet asservissement même est le renversement de la hiérarchie des valeurs, l’homme vrai en nous se trouvant sur l’arc ascendant de l’évolution qui le mène de la bête à l’homme, de la Matière à l’Esprit, de l’inconscience à la Conscience. Mais puisque notre moi mental est en nous une source d’erreur, de péché, d’illu­sions, devrons-nous le dénoncer, le condamner sans rémis­sion, comme étant lui-même le mal ? Non, car pour n’avoir qu’une réalité relative, temporelle, cyclique, c’est-à-dire changeante et mortelle, notre moi mental n’en possède pas moins une utilité certaine. Dégagé de ses préformations, et compte tenu de l’échelle limitée de nos observations sen­sibles, notre mental demeure l’instrument valable dans ce domaine universel de l’apparence, de l’éphémère, au sein duquel nous vivons. Il y conserve et sa valeur et son utilité certaines. C’est ainsi que dans la Nature extérieure, nous pouvons, sans crainte de déceptions, tabler sur la rigidité des objets solides – le bois, la pierre, le marbre, le métal – alors qu’une autre échelle d’observation nous y ferait voir des tourbillons d’énergie en mouvement. Notre pensée peut donc valablement étudier les lois de la nature comme celles de l’Histoire et de l’évolution de la Vie Universelle. Mais pour l’homme qui vise au contraire à la libération de l’éphémère, de l’illusoire, à ce qui est au-delà des apparences, pour l’homme, qui s’éveille à l’Absolu, à l’Éternel et envi­sage désormais toute chose visible et invisible à la lumière de cette optique supérieure, pour celui-là, le mental limité devient l’obstacle, la pensée dialectique entre les dualités opposées doit être dépassée, l’illusion des sens et du mental vaincue, avant que le Réel puisse être perçu !

Tel est du moins le témoignage des voyants et des sages de tous les temps.

Si donc le moi mental en nous n’est pas le mal, il n’en reste pas moins que la source du mal réside en lui, parce qu’il n’est pas notre « Moi » réel, mais un moi illusoire, ayant son utilité, mais n’étant qu’un masque, une projection éphémère de nos pensées, de nos désirs changeants. Il en résulte presque fatalement que tous nos jugements extérieurs, au lieu d’être inspirés du Réel, le sont du conformisme des choses à ce moi illusoire, que nous prenons pour nous-même. Telle est, je le répète, l’unique source du mal, telle que nous l’enseignait le Bouddhisme, et nous le redit aujourd’hui Krishnamurti.

Cette lutte incessante entre le bien et le mal nous a été présentée par les Religions comme la lutte entre Dieu et le Diable, s’effectuant en l’homme même. Mais ce Dieu et ce Diable personnifient les deux Pôles opposés, équili­brants, de la Nature universelle et c’est leur interaction même qui produit le courant de l’Intelligence et de la Vie cosmiques. Dieu et le Diable sont donc avant tout nos propres pôles opposés, l’âme et le corps, et la Sagesse nous explique que c’est d’eux que découle l’orientation des puis­sances qui s’affrontent en nous, celles dites inférieures se trouvant sur le courant descendant de l’involution, tendant de ce fait à la Matière et nous attirant vers ce Pôle, tandis que celles dites supérieures, représentant l’aspect le plus noble de l’homme, se trouvent au contraire sur la voie ascendante de l’évolution, qui doit nous mener au Pôle de l’Esprit, le Pôle de la Conscience Cosmique.

La Religion de la lettre, traditionnelle et formaliste s’oppose violemment à ces vues. Elle dénonce comme une hérésie majeure la divinité essentielle de l’homme. C’est du panthéisme, affirme-t-elle.

Pourtant il s’agit ici de s’entendre : Que nous dit la Sagesse ? Le Principe suprême de l’homme n’est pas Dieula partie ne peut être le Tout – mais de même nature que Dieu, comme l’étincelle n’est pas la Flamme, mais de même nature qu’elle. L’individualisation du Principe divin en l’être humain n’est que mayavïque, c’est-à-dire relative à l’homme seulement. La séparativité n’existe pas pour la Divinité. Elle-même, l’Unité de l’Être. Mais le théo­logien proteste : « Cette déification de l’homme », nous dit-il, « c’est la cause de tous nos malheurs ». C’est parce que le monde d’aujourd’hui a remplacé le théocentrisme de jadis par cet anthropocentrisme orgueilleux, qu’il est tombé dans ce gouffre de malédiction et de misères qu’engendre le matérialisme de sa pensée. Il nous faut donc revenir au dualisme catholique, en d’autres termes rétablir la vraie notion divine et opposer à l’homme changeant le Dieu éternel. Mais, nous répond la Sagesse, c’est mal poser le problème que d’opposer le ciel à la terre, Dieu à l’homme, ou inversement l’homme à Dieu, dans un dualisme irréduc­tible, effectivement irréconciliable, incompréhensible même, si aucun rapport naturel ne reliait de quelque façon conce­vable ces termes antinomiques. Il s’agit au contraire d’in­tégrer l’homme dans le difficile problème de l’Unité du Tout, en reconnaissant à la fois la transcendance et l’imma­nence de cette Unité par rapport à la multiplicité innom­brable de ses aspects manifestés que nous sommes. Il s’agit de montrer comment, par un de ses Rayons, le même Soleil divin est en chaque homme, quoique difficile à découvrir, parce qu’il est en chacun au-delà de sa conscience normale, au-delà de son « Moi » changeant, au-delà de sa personna­lité mortelle. Les sages soulignent ici cette erreur de tant de penseurs et moralistes, même religieux, qui n’ont jamais vue en l’être humain autre chose que cette personnalité mortelle, si souvent misérable et dépravée, et ont cru néanmoins que c’était là le tout de l’homme, son âme immortelle, et sa seule réalité. Et n’est-ce pas précisément ce moi mortel que nos théologiens veulent sauver et rendre immortel selon les préjugés créés en leur esprit par la confusion des notions et l’incompréhension des choses ?

LE PROBLÈME DE L’INCONSCIENT

La méthode objective et expérimentale est la seule méthode qu’utilise la science moderne, qui s’aide de machines de plus en plus perfectionnées pour sonder chaque jour plus avant les profondeurs de la matière et l’immensité de l’espace. Mais ces progrès spectaculaires, pour merveil­leux qu’ils soient, n’ont pas fait avancer d’un pas, il faut bien le reconnaître, la solution des grands problèmes qui passion­nent nos esprits, ceux de notre origine première et de notre fin dernière, ni même celui de notre propre nature.

Les savants chrétiens s’opposent, il est vrai, à la science en nous proposant la foi aveugle à l’enseignement de l’Église, ainsi que nous l’avons suffisamment expliqué. Mais chacun reconnaîtra que ce n’est pas là une connaissance véritable, mais une solution acceptée de confiance, la reli­gion condamnant a priori toute explication du mystère qui ne cadrerait pas avec sa propre doctrine.

Pour pénétrer plus avant donc dans la vraie connais­sance, en sommes-nous réduits à cette seule méthode objec­tive, préconisée par la science ?

Non, à cette méthode, basée sur l’observation extérieure et l’expérience, correspond une méthode intérieure toute subjective d’apparence, consistant pour l’homme au lieu de s’extérioriser dans l’étude du monde, à rentrer en soi-même, à pénétrer dans les profondeurs de son être, à s’étudier, à s’analyser dans ses modes subjectifs d’appréhension et de connaissance de la réalité, de la vérité de lui-même et du monde qu’il perçoit. Alors que la science matérialiste dénie aujourd’hui la valeur de cette méthode, la sagesse antique la proclamait la seule valable pour atteindre au cœur même du mystère universel. La sagesse athénienne inscrivait le « Gnôti Seauton » au fronton de son temple de Delphes et l’Inde, par ses pratiques des Yogas, enseignait la maîtrise de nos activités physiologiques, psychiques et mentales. À la vérité, les deux méthodes opposées, l’objective ou exté­rieure, et subjective ou intérieure, correspondent, je l’ai dit, à nos deux tendances : l’extraversion, plus propre aux occi­dentaux ayant créé cette chose inestimable qu’est la science; l’introversion, plus propre aux orientaux ayant développé, chez les meilleurs, les pouvoirs supérieurs de l’Esprit.

Sans doute, la psychologie Occidentale, qui n’avait jamais eu la prétention de se hausser au rang de science exacte, avait-elle entrevue depuis un demi-siècle les richesses intérieures de l’inconscient en l’homme. Les professeurs Freud et Jung nous ont apporté beaucoup de lumière, en nous dévoilant les réalités obscures, non seulement de l’inconscient individuel, mais de l’inconscient collectif rejoignant ainsi en quelque sorte les « archétypes » de Platon qui, selon ce philosophe, gouverneraient l’humanité. Ils revivifiaient du même coup le vrai sens perdu, oublié, de beau­coup de mythes anciens.

Mais faute de lumière suffisante pour pénétrer dans notre nature profonde et secrète, nos psychanalystes n’ont guère pu opérer le discernement nécessaire entre les couches étagées de l’inconscient, en distinguant, d’une part, ce qui est en-dessous de la conscience, le subconscient proprement dit, et, de l’autre, le supra-conscient, qui est l’existence en nous de principes supérieurs de nous-même, dont la lumière ne peut encore filtrer qu’avec peine et intermittence jusqu’à notre conscience cérébrale. Car, ce que l’on nomme l’Esprit en l’homme, n’est encore qu’en germe en notre conscience d’homme, comme l’est le mental lui-même chez le petit enfant qui vient de naître. Aussi notre science n’est-elle pas encore capable de faire la distinction entre l’Esprit et le mental qu’elle confond, alors que les grands Mystiques, les voyants véritables, ne s’y sont pas trompés et en soulignent la différence. Saint-Bonaventure appelle l’Esprit « Vertex mentis », l’école de Brabant « la portion suprême », Ruys­broeck l’admirable « Oculus simplex ». Sainte-Thérèse en parle comme devenant « une même chose avec Dieu ». Saint-Jean de la Croix nous dit que Dieu est le « Centre de l’âme ». « L’âme, écrit-il, paraît plus Dieu qu’elle n’est âme, quoiqu’il soit vrai qu’elle garde son être et que celui-ci reste distinct de l’Être divin, comme le verre reste distinct du rayon qui l’éclaire. » L’âme en nous n’est en effet que le véhicule de l’Esprit. On pourrait multiplier les exemples et citations empruntés aux voyants, anciens et modernes de toutes les religions.

Mais aujourd’hui, c’est la science psychanalytique elle-même, je le répète, qui découvre en nous toute cette région mystérieuse et profonde qui, pour demeurer au-delà ou en deçà du seuil de notre conscience, n’en fait pas moins partie intégrante de nous-même et exerce, à notre insu le plus souvent une action souvent prépondérante sur notre con­duite. Toutefois, la plupart de nos hommes de science ne pouvant admettre l’idée que notre âme réelle demeurerait une partie encore inconsciente de nous-même, transcendante à notre mental conscient, ont nommé subconscient toute cette partie obscure de l’être, affectant de la consi­dérer comme une activité inférieure, et l’assimilant à l’instinct. Certes, le subconscient existe en nous : il com­prend nos forces instinctives, plus une sorte de résidu de la conscience, souvenirs plus ou moins effacés, impressions superficiellement perçues, négligées ou reléguées dans l’oubli, mais non abolies pour autant, et susceptibles de revenir à la surface. Plus profondément encore les acquêts de son espèce et même de ses lointaines origines animales. Le mécanisme de cette action subconsciente, révélé de nos jours par la psychanalyse, demeure d’autant plus mystérieux qu’aucune des lois physiologiques connues ne peut s’appliquer à son fonctionnement. Sans doute certains travaux de savants russes [20] nous révèlent quelques aspects du mécanisme nerveux et cérébral de notre sensibilité subconsciente. Mais ces quelques clartés projetées sur le mécanisme physiologique de la subconscience n’en éclaire pas pour autant l’aspect psychologique qui demeure dans la même obscurité.

Tout autre apparaît aujourd’hui à nos regards le pro­blème de la superconscience. Les faits mis à jour par les progrès de la parapsychologie ou métapsychique, ont certes une toute autre portée et amènent nos penseurs à recon­naître en l’homme des facultés supérieures, mais latentes encore, et, partant, complètement ignorées de notre cons­cience normale.

Sans doute, il est de nos jours un nombre croissant d’esprits méditatifs qui commencent à prendre conscience de ces pouvoirs supérieurs, encore à l’état de germes en l’homme, et qui doivent un jour s’épanouir dans sa cons­cience, comme la fleur finale qui s’épanouirait sur son arbre de vie après une longue et interminable incubation. À cette conviction, ils sont arrivés tant par l’introspection intérieure que par la connaissance de la Sagesse immémo­riale et aussi peut-être par le témoignage éloquent de ces faits que la métapsychie leur dévoile aujourd’hui.

Toutefois, et quelle que soit la raison qui les ait amenés à leur conviction nouvelle, il ne s’agit encore chez ces esprits d’avant-garde que d’une prise de conscience intellectuelle : il ne s’agit pas encore chez eux d’une connaissance réelle, d’une expérience vécue.

Leur attitude d’esprit est parfaitement précisée par Maurice Lambilliotte, publiciste aussi indépendant qu’éru­dit, directeur de la Revue « Synthèse » : « L’homme, écrit-il, découvre les méthodes qui lui permettent de sortir sa conscience – sa conscience d’exister – des limites étroites, assez artificielles au surplus d’un ego qui n’est lui-même que la résultante d’un certain mode de vie, de pensée, de problèmes à résoudre et de soucis à dominer. Dépasser cet ego n’est nullement se désintégrer, ni accentuer son actuelle incohérence… Ce dépassement, qui sera fran­chissement de certaines barrières, élargira son champ de connaissances. Il élargira surtout son champ de participation à d’autres niveaux de la vie qui lui paraîtront un jour pleinement accessibles. Il exigera une concentration d’attention et une prospection intérieures qui auront pour premiers résultats une nouvelle densification d’être. » [21].

Tel serait donc l’avenir de l’homme. Il s’agit pour chacun de prendre conscience de son être réel dans ses profondeurs inconnues, c’est-à-dire au-delà de ses limita­tions actuelles, de ses conformismes paralysants pour l’esprit, en un mots au-delà des conditionnements passagers de son « moi » misérable. Il s’agit de s’élever à l’universel, d’épa­nouir en soi des modes nouveaux de connaissance et d’ac­tion, qui transcenderont d’une façon encore inimaginable notre mental et les moyens, bornés de toute part, qui nous sont actuellement départis. Telle sera l’ascension humaine.

De ces possibilités futures, accessibles en principe à tous, l’exemple des grands saints d’Occident, comme des grands Yogis de l’Inde, nous apporte les preuves. Certes, de telles preuves ne sont pas de nature à convaincre nos savants matérialistes, sceptiques, systématiquement prévenus et, dès lors, a fortiori doit leur paraître suspecte cette science nouvelle que l’on appelle la métapsychique ou parapsycho­logie, qui nous découvre aujourd’hui des faits bien étranges et mystérieux, qu’il est certes plus facile de nier en bloc que d’expliquer.

Ces faits, je le répète, furent connus de tout temps, mais considérés comme faits miraculeux dans toutes les religions d’Orient et d’Occident.

Mais aujourd’hui, ces mêmes faits jugés miraculeux sont universellement étudiés, expérimentalement observés, dans des laboratoires et des centres spécialisés, par des groupes chaque jour plus importants de chercheurs, de savants de tous les pays. Sans doute ce mouvement fut freiné, paralysé, enrayé par les deux guerres mondiales et les bouleverse­ments consécutifs qui ont accablé l’humanité et nous menacent encore, mais nul doute qu’il reprendra de plus bel, lorsque notre monde aura retrouvé son assiette et son équi­libre.

Ces faits qui nous occupent sont aussi nombreux que variés de nature : « Visions mystiques, phénomènes de lévi­tation et de bilocation, vision ou apparition à distance d’un sujet vivant ou après sa mort, extériorisation de la sensi­bilité d’un sujet et dédoublement de sa personnalité obte­nues expérimentalement, guérisons magnétiques ou spiri­tuelles, vision à travers des corps opaques, etc., tous ces faits ont été étudiés, vérifiés par des chercheurs désintéressés, des hommes de science, tels le Colonel de Rochas, Hector Durville, Charles Richet, Camille Flammarion, Dr. Encausse (Papus), Charles Lancelin, Drs. Geley et Osty, Delanne, pour me borner à quelques noms français, sans invoquer les nombreux témoignages de savants étrangers, ni ces mêmes faits bien connus de l’Inde immémoriale où ils ne furent jamais mis en doute.

Plus curieux encore peut-être sont ces phénomènes de personnalités multiples se dégageant successivement d’une même personne sous l’effet de passes magnétiques ou hypno­tiques. Il s’agirait apparemment d’états de conscience super­posés en quelque sorte en la personne même sur une échelle ascendante, présentant cette particularité étrange que chaque échelon supérieur dégagé en la personne connaîtrait l’échelon ou les échelons inférieurs, tandis que l’inverse ne serait pas, à telle enseigne qu’une personnalité réellement supérieure et doué de grandes qualités est révélée finalement dans l’inconscient d’une personne dont la conscience nor­male serait d’humble condition et privée de toute instruction.

De telles observations faites en clinique furent généra­lement attribuées à des causes pathologiques : mais il est évident que l’explication médicale ne résout pas le mystère qui reste entier. Comment la Faculté s’arrêterait-elle, fût-ce un instant, à l’explication millénaire de l’Inde, que relatent leurs Écritures sacrées ? « Il y a un moi qui est de l’essence de la Matière – il y a un autre Moi intérieur de vie qui remplit le premier – il y a un autre moi intérieur de mental – il y a un autre moi intérieur de vérité connaissante – il y a un autre moi intérieur de béatitude. » [22].

Quoiqu’il en soit, dans les faits cités, le mystère demeure, sans que la science puisse conclure s’il s’agit d’états différenciés dans l’inconscient même de la personne, ou bien de personnalités étrangères adombrant le sujet et se substituant à sa conscience normale. Cette seconde hypo­thèse recèle en effet une autre possibilité d’explication, celle de la médiumnité. La médiumnité (ou médiumnisme) est aujourd’hui bien discréditée. Trop de charlatans et de frau­deurs ont été démasqués, bien qu’il importe sans doute de distinguer ici entre la fraude volontaire, l’escroquerie carac­térisée et, d’autre part, la fraude inconsciente, ou à demi-consciente seulement, du médium, celui-ci s’efforçant, en état de transe, de produire le résultat escompté. Et même à l’égard de l’escroquerie caractérisée, peut-être y a-t-il lieu de rappeler ce mot d’un Maître oriental authentique, disant : « Les charlatans sont, pour les adeptes véritables, le rempart qui les protège contre la curiosité malsaine des foules ». La médiumnité est un phénomène de tous les temps. Quand l’ange de la Bible apparaît à Tobie, ou que celui de l’Annon­ciation apparaît à Marie, qu’est-ce là, sinon des phénomènes de médiumnité ?

Et le cas de Jeanne d’Arc, n’est-il pas le plus specta­culaire de l’Histoire ? Qui oserait parler ici de charlatanisme ou d’imposture ?

Et si l’on s’en rapporte aux temps modernes, de quel droit jetterait-on a priori blâme et suspicion sur les multiples expériences poursuivies par une légion de savants authentiques, s’entourant de toutes les garanties possibles pour éviter toute fraude et s’accordant sur le bien-fondé de leurs conclusions ? [23]

Qu’il me suffise ici de rappeler la célèbre expérience de l’illustre savant anglais, Sir William Crookes, avec la médium Florence Cook. S’entourant de quelques collègues, le savant accueillit et hébergea dans sa propre demeure le médium, l’entoura de toutes les garanties possibles (isole­ment, vêtements, instruments de contrôle). C’est donc dans les conditions les plus strictes de surveillance et de contrôle du médium, qu’il vécut, durant plusieurs semaines, avec l’apparition de Katie King, jeune Indoue, qui différait du tout au tout du médium (âge, apparence, poids, etc.) appa­raissant sous une forme psychique, qui se densifiait, se maté­rialisait chaque jour, pour se dématérialiser le soir [24], l’apparition conversait avec le savant et justifiait son retour sur terre par l’accomplissement d’une mission spirituelle qui lui avait été conférée pour un temps limité. Soupçonné, dans ses vieux jours, d’avoir été magistralement dupé, le savant réaffirma, solennellement, avant de mourir, devant une illustre compagnie, le sérieux de son expérience et maintint l’entièreté de son témoignage.

On comprendra que ce problème de la médiumnité permettrait et demanderai, à lui seul, de vastes dévelop­pements auxquels il ne m’est pas permis de songer. Je vou­drais néanmoins signaler encore, sur le sujet, un livre paru tout récemment, réellement sensationnel, et de nature à passionner tous ceux que la question intéresse. Le livre, intitulé assez énigmatiquement : « Le Gamin et les Frères » (traduit de l’anglais, Éditions Denoël), est écrit par une femme Swami Omananda Puri, une Anglaise convertie aux doctrines de l’Inde. Le livre nous relate l’histoire survenue dans des circonstances à la fois les plus impressionnantes et les plus extraordinaires que l’on puisse imaginer. Le « Figaro littéraire », journal catholique, reconnaissait dans un bref compte-rendu du livre, qu’il s’agissait là de faits troublants, notamment, disait-il, « parce qu’ils nous mettent en présence d’un monde qui commence là où le nôtre finit ».

Il s’agissait d’un couple anglais appartenant à un rang social distingué, l’un et l’autre artistes musiciens, connus dans la société londonienne, et qui avaient fondé au cœur populaire de la cité une œuvre sociale d’entraide et de bien­faisance. L’auteur raconte comment ils furent forcés, vers 1938, c’est-à-dire deux ans avant la guerre, par une pression occulte prémonitoire, d’abandonner la carrière artistique qui les faisait vivre, et de liquider l’œuvre sociale prospère qu’ils avaient fondée, pour émigrer d’urgence sans autres res­sources aux Indes.

Après une année de résistance et à la faveur d’une offre inattendue de paiement du voyage, le couple se décida et toute la famille, composée de trois enfants déjà grands (un fils et deux filles), s’en fut aux Indes. Elle était accom­pagnée aussi d’un jeune garçon, issu des milieux cockneys de Londres, sans instruction, mais rencontré dans des circons­tances extraordinaires et qui s’était révélé à eux comme le porte-parole des forces occultes, de nature fort élevée, qui avaient influencé leur décision. Aux Indes, vivant péni­blement dans un état de pauvreté extrême, de dénuement incroyable, mais vivifiée par les Maîtres invisibles qui diri­geaient le Gamin, lui inspirant les enseignements de la plus haute Sagesse, effectuant, par son entremise, des guérisons sensationnelles qui stupéfiaient les docteurs, toute la famille vécut une quinzaine d’années – les pires années de la guerre –, méprisée par les Anglais, mais vénérée par la population indigène et même par les plus hautes instances du pays – rajas et gouverneurs – qui reconnaissaient le caractère bénéfique et surnaturel des Êtres qui s’exprimaient par leur entremise. Le livre est entouré et sa sincérité prouvée par un tel luxe de témoignages autorisés et par une telle sublimité d’enseignement, que l’on ne voit pas comment on pourrait mettre en doute la fidélité ni la grandeur morale de son auteur, ni l’objectivité réelle, prouvée, des faits extra­ordinaires relatés.

Mais, laissons le médiumnisme pour en revenir aux pouvoirs ou facultés latents en l’homme lui-même. Ces facultés ne se révèlent apparemment en l’individu qu’à l’état second, l’état de transe hypnotique ou autre [25], ou si elles atteignent la conscience, ne pénétrant que difficilement le champ de celle-ci, sous forme, je l’ai dit, d’éclairs fugitifs, de traits de lumière, source d’inspiration artistique, scienti­fique, mystique, illuminant brusquement le mental et se manifestant en chacun suivant la différence des niveaux.

Il semble donc que la conscience ordinaire de l’homme soit un instrument tout à fait insuffisant pour tra­duire cette activité transcendante, laquelle ne trouve dans notre organe cérébral qu’un moyen d’expression trop fruste, trop grossier encore, pour qu’elle le puisse habituellement utiliser. Quant à la nature même de cette hyper-conscience, il s’agirait, soit de l’aspect supérieur de la nature humaine, qu’on appelle l’âme, qui adombrerait l’homme et le diri­gerait, à son insu le plus souvent, d’un plan transcendant, soit d’une faculté qui n’est encore qu’à l’état de germe ou de développement rudimentaire au stade actuel de l’huma­nité.

Les faits dont je parle, ainsi que les hypothèses qui en découlent, ont été étudiés principalement depuis la fin du siècle dernier par des penseurs de la valeur de Myers, W. Crookes, Oliver Lodge, en Angleterre, Eucken, en Alle­magne, Boutroux et Bergson, eu France, etc., précurseurs de beaucoup d’autres depuis, psychanalystes et psychiatres, qui confirmèrent et étendirent leurs conclusions. La consta­tation certes la plus étrange, c’est que cette pénétration investigatrice dans les arcanes de l’inconscient, loin d’abou­tir à une désagrégation, à une diminution de l’homme, révèle au contraire un enrichissement considérable de la personne humaine. Ces faits ont frappé les théologiens eux-mêmes. Résumant les hypothèses émises par un de ses collègues, l’abbé Pacheu, dans son livre : « L’expérience mystique et l’activité subconsciente » (Édition Perrin), écrivait : « Notre moi cons­cient se trouverait en continuité avec un moi subliminal (l’équivalent du moi subliminal de Myers) qui n’est point une dégradation du moi conscient, mais une région profonde, aux richesses encore inexplorées où s’élaborent silencieu­sement les intuitions du génie aussi bien que les intuitions mystiques. L’ignorance de ce travail souterrain en fait attri­buer les effets à une cause étrangère et en cela on n’a que partiellement tort, car le subconscient qui émerge, d’une part, dans la conscience claire, se continue, d’autre part, avec un monde plus vaste qui le déborde et constamment l’influence. Cette réalité trans-subliminale recevra d’ailleurs des déterminations diverses dans les diverses métaphysiques. Pour un Chrétien, cette réalité sera Dieu, dont la Grâce, source de lumière et levier d’action prendrait point d’appui sur le subconscient humain pour ébranler par contrecoup les facultés d’intellection et de vouloir. » Cette explication, pensons-nous, ne vaudrait, en tout état de cause, que pour les faits mystiques. Ne serait-il pas absurde, en effet, de supposer que c’est une intervention surnaturelle qui agit lorsqu’aucune sainteté ne caractérise les sujets soumis aux expériences ? Et que c’est une telle Grâce, totalement étran­gère à eux-mêmes qui leur confère les aptitudes exception­nelles et paranormales qu’ils manifestent alors ? Peut-on supposer d’ailleurs que le déclenchement même d’une pareille Grâce puisse être déterminée par des passes magné­tiques ou hypnotiques ?

Quant aux faits d’ordre mystique proprement dits, auxquels se réfère l’Abbé, on se doit de constater que cer­taines de ces visions supposées divines possèdent manifes­tement un caractère psychique trop prononcé, pour qu’on puisse leur attribuer l’origine supposée. Laissons donc dans leur mystère les visions exceptionnelles d’une Sainte-Thérèse ou d’un Saint-Jean de la Croix. Les faits cités plus haut demeurent. Que pouvons-nous en conclure ?

Que le vrai moi en nous n’est pas cet instrument de conscience limitée et de sensibilité bornée que nous appelons notre moi mental. Non, mon vrai Moi me parait être quelque chose de bien plus profond et mystérieux que cette projec­tion éphémère et bornée de Moi-même, emprisonnée dans ma conscience présente. Mon vrai Moi, c’est le Principe mystérieux de mon être, l’Esprit divin qui me crée et qui, étant à la fois ma source originelle et mon Essence secrète, inspire à ma conscience ses directives les plus hautes, les plus profondes. Mon intellect, ma pensée, n’en est qu’un pâle et fugitif reflet.

Et ici nous apparaît aussi tout le drame de l’homme moderne. Désaxé par les événements catastrophiques qui l’accablent et le menacent encore, ne croyant plus au Dieu extérieur et tournant délibérément le dos à l’étincelle de l’Esprit qui est en lui, qui est Lui-même, il n’écoute plus que les sollicitations de son mental égoïste et devient par le fait impuissant à reconnaître son Principe divin et à se conformer aux ordres qu’Il donne à sa conscience supérieure. D’où cette crise de l’Esprit, ce désenchantement, ce désespoir, dont souffre si cruellement, si amèrement, le monde désem­paré d’aujourd’hui, en dépit de toutes ces tentatives de diversion, d’évasion, par lesquelles il tente vainement de s’étourdir et de se donner le change.

DUALITÉ DE NATURES EN L’UNITÉ DE LA PERSONNE

Si la science psychologique n’a rien à nous apprendre sur la nature essentielle de l’homme, si elle se borne à tâtonner, à essayer d’y voir clair dans les profondeurs obscures de son inconscient, il semble que le premier pro­blème qui s’impose aujourd’hui à ses recherches devrait être celui de nous expliquer cette éternelle contradiction qui existe en notre être, tiraillé, d’une part, par notre nature animale et instinctive et, de l’autre, par les aspirations d’une nature supérieure, comme s’il y avait réellement en nous deux ego, deux âmes qui s’opposent. Une seconde préoc­cupation encore obsède aujourd’hui l’esprit de nos philo­sophes : c’est celle de résoudre la contradiction qui oppose l’individu à la société, en d’autres termes de concilier les droits inaliénables de la personne humaine avec les exigences impératives de la société, étant donné que chaque homme est également un être social qui a besoin de la société pour son existence, sa subsistance et son développement person­nels. Arrêtons-nous d’abord au premier de ces deux problêmes.

Il est de fait qu’en dépit de la multiplicité des tendances et aspirations contradictoires existant en tout homme, nos psychologues sont presque unanimes à reconnaître que le moi de chacun est un et de plus une chose unique. Comment donc concilier cette multiplicité de tendances opposées avec cette unité du moi humain et son caractère d’unicité ?

Notons tout d’abord que pour être quelque chose d’unique, un être sans second, l’individualité humaine n’est pas simple mais une unité complexe. La Sagesse antique était unanime à nous la représenter comme formée de corps ou principes multiples, hiérarchisés, qui doivent descendre et s’épanouir progressivement dans notre conscience cérébrale. Mais écoutons nos philosophes.

« Ce n’est que dans quelques vieux manuels de psycho­logie », écrivait le philosophe Boutroux [26], « que l’âme se compose de facultés séparées par des cloisons étanches. L’âme réelle est une et, dans chacune de ses manifestations, elle est toute entière avec son imagination aussi bien qu’avec sa volonté et son activité spirituelles. »

Le philosophe existentialiste chrétien Gabriel Marcel va plus loin encore. « Dans son livre paru en 1940, écrit le Dr. Ferrière [27], il dit que c’est déjà une fiction de séparer l’âme du corps… Esprit pensant et corps pensé; il ne peut y avoir de coupure entre eux; l’être est totalité et la qualité d’être ne peut être scindée… Être incarné, c’est apparaître comme un corps, comme ce corps-ci, sans pouvoir s’iden­tifier à lui, sans pouvoir non plus s’en distinguer. »

Cette indivisibilité du couple corps-esprit est magistra­lement soulignée dans le livre cité du Dr. Godel (première partie, chapitre II).

De plus, cet être est unique et ne peut avoir son pareil, son second. Mais cette vérité, plutôt que de l’éclairer, obscurcit davantage encore le problème de nos contradic­tions internes. Comment expliquer celles-ci ?

Certains théologiens, soucieux d’accorder leur doctrine avec une explication philosophique, se sont efforcés de résoudre le problème par le seul développement de l’instinct. Séduit par le pseudo-évolutionnisme d’Herbert Spencer, qui fait sortir du même mouvement des tendances opposées et contradictoires, le Père Sertillanges, célèbre dominicain et académicien, écrivait [28] : « J’ai remarqué qu’à certains points de vue l’instinct est plus riche, plus instructif, par conséquent, que la vie réfléchie, car la vie réfléchie ne repré­sente que les idées claires, celles qui arrivent après une éla­boration complète au jour plein de notre conscience. L’instinct au contraire est riche de toute la multitude des idées obscures qui ne viendront au jour, si elles y viennent, qu’après un long effort et, s’il s’agit de l’humanité, après de longs siècles. »

Étrange instinct, en vérité, répondrons-nous, et qui, bien plutôt qu’à la puissance aveugle de l’instinct, ressem­blerait à un principe d’intelligence supérieure qui ne se manifesterait que progressivement dans notre conscience, quand celle-ci, au cours de son évolution naturelle, devient apte à en percevoir et à en exprimer les données. Il semble donc qu’il y ait eu ici confusion et que l’instinct animal ne soit riche de rien du tout en l’homme, où il ne représente au contraire qu’une faculté en régression. En effet, si l’instinct parait riche de possibilités dans le règne animal, où il n’est qu’un substitut en l’individu de l’intelligence de la race ou de l’espèce, ainsi que nous l’avons dit [29], l’instinct s’atrophie au contraire graduellement en l’homme, au profit de son intelligence, au fur et à mesure de la crois­sance de celle-ci et de son individualisation dans le cerveau de la personne. L’instinct ne peut que nous orienter et nous river à la terre, seule l’intelligence peut nous ouvrir des horizons supérieurs.

Un autre théologien toutefois, aussi éminent, s’en tenait à la thèse traditionnelle de l’Église, en attribuant l’épanouis­sement de nos facultés supérieures à une intervention de la Grâce divine – à un miracle donc – s’opposant à notre nature déchue. Dans une conférence récente, prononcée à l’Institut Saint-Louis à Bruxelles, Dom Duesberg, moine de Maredsous et professeur à l’Université Catholique de Fri­bourg, affirmait hautement que « notre vocation divine n’est pas inscrite dans notre nature même, qu’elle est l’effet d’une grâce surnaturelle, et est en définitive le triomphe de Dieu en l’homme ». Bien entendu, de telles affirmations ne peu­vent s’accorder avec une vision scientifique ou psycholo­gique de l’homme. Et puis, n’est-ce pas ravaler injustement l’homme lui-même, lui enlever toute grandeur, toute noblesse, que d’attribuer tout le bien qu’il peut accomplir à l’intervention d’une Grâce étrangère à lui-même ? On ajoute bien qu’il y faut aussi la coopération de notre volonté, on insiste sur la liberté de l’homme, mais c’est pure contradic­tion que d’exiger de l’homme, préalablement à cette grâce, la volonté du bien, s’il n’y a en lui qu’une nature corrompue, orientée seulement vers le mal par sa déchéance originelle. Même si le sacrifice du Christ lui valait l’indulgence divine, un tel sacrifice n’ajouterait pas une once à son propre mérite.

Et pour qu’on puisse vraiment parler en l’homme de libre arbitre, il faudrait qu’il y eût au moins quelqu’aspect de sa nature orienté vers le bien et qui lui permit de contre­balancer le poids de sa nature pervertie. Ceci supposerait donc en chacun l’existence d’une double nature, divine et animale dans l’unité de la personne humaine. On sait les disputes sans fin auxquelles donna lieu le dogme de la dualité des natures dans l’unité de la personne du Christ historique.

Quoiqu’il en soit de ce problème, il est clair que la psychologie moderne ne peut envisager l’énigme humaine sous cet angle théologique. Rejetant a priori tant les affirmations des uns que les négations des autres, concernant une intervention divine incontrôlable, la psychologie mo­derne étudie l’homme. Elle a pénétré, comme je l’ai dit, les profondeurs de son inconscient et a découvert en lui ce monde nouveau, inconnu, où commencent à se laisser entre­voir, mais en germes seulement, en puissance, en incubation en quelque sorte, des facultés nouvelles, des pouvoirs, qui lui apparaissent comme réellement divins en regard des misérables facultés qui forment son apanage actuel. Ces puissances nouvelles manifestées sur leur plan respectif par des corps subtils, nous dit la Sagesse, devront graduellement atteindre et s’épanouir dans sa conscience. Leur éveil en nous sera la naissance de l’enfant divin qui devra croître, grandir en nous jusqu’à la « Stature » de l’homme divin, de l’homme-Christ. N’est-ce pas ce surhomme de l’avenir que nous con­viait aussi à regarder le Père Teilhard de Chardin ?

L’HOMME SOCIAL

Mais si tel est le problème de l’homme-individu, il en est un autre encore qui nous obsède au même titre, ai-je dit au début de ce chapitre : c’est celui de l’homme social. N’est-il pas significatif en effet de constater ce fait étrange que la plupart des esprits, tant de gauche que de droite, se montrent prêts aujourd’hui à s’accorder sur cette véritémétaphysique pourtant – de l’Unité humaine ? Or, de cette unité découle la solidarité de tous et les devoirs qui s’imposent à chacun envers tous. N’est-il pas significatif, dis-je, qu’un tel accord se dessine à l’heure, grave entre toutes, où l’humanité désaxée par son incroyance se trouve divisée, déchirée au maximum, non seulement par ses luttes intestines et fraticides, mais encore menacée d’un conflit généralisé, que notre science orgueilleuse risque de rendre fatal pour l’avenir humain ? Or, c’est à cette heure cruciale – le plus grand tournant de notre Histoire – que surgissent, et nous assaillent de toute part, ces problèmes poli­tiques, économiques et sociaux, se posant à nous sur le plan tant international que national, problèmes autour desquels se disputent avec acharnement les idéologies rivales, alors que des solutions justes et apaisantes s’avéreraient impérieusement nécessaires pour assurer la paix générale ? Chacun sait aujourd’hui quelle est la multiplicité, la complexité, de ces problèmes dont l’universalité a déjà déclenché sur deux continents cette vague destructrice de l’anti-colonialisme, laquelle vague sous le masque trompeur d’un humanitarisme généreux, est animée secrètement par la rivalité jalouse de ces monstres avides que sont pareillement le communisme, l’ambition mégalomane Arabe et l’hypercapitalisme occi­dental, Telles sont les forces qui menacent de submerger aujourd’hui cette civilisation prétendument chrétienne, dont nous étions si fiers !

De tous ces problèmes qui se posent dans notre monde infernal, le plus angoissant est celui que crée l’accroissement spectaculaire des populations en de vastes régions et sur des continents entiers, où les masses humaines sous-alimentées meurent littéralement de faim, succombent à la misère et aux maladies, alors que, contraste révoltant, les nations blanches vivent dans l’aisance, pour la généralité du moins et même, pour une minorité, dans l’abondance des biens et un luxe insolent, voire souvent dans tous les excès de la débauche !

Mais, je l’ai dit, sous le coup des événements catastro­phiques qui l’ont frappée et des périls mortels qui l’envi­ronnent encore, notre humanité semble s’être ressaisie quel­que peu et avoir pris une conscience plus grande des crimes, des injustices sociales les plus criantes, dont elle porte la responsabilité. Du même coup lui sont réapparues aussi ces vérités premières, obnubilées à ses yeux, soit qu’elle les ait oubliées, ou méconnues volontairement : l’interdépendance des peuples, l’unité de la race humaine et la solidarité que crée l’Unité divine de la Vie universelle [30]. Et ce n’est que lorsque ces vérités premières auront effectivement pénétré la conscience morale d’une humanité régénérée, que des institutions nouvelles, appropriées, adéquates, pourront être trouvées et un ordre nouveau instauré sur des bases solides, sous la direction éclairée d’un Gouvernement mondial.

Ce serait une grosse erreur toutefois d’attendre le salut du monde du seul progrès de ses institutions, fussent-elles mondiales. Le vrai progrès social ne pourra jamais résulter que du seul progrès spirituel et moral des individus eux-mêmes, les institutions ne valant que par ce que valent les individus qui les représentent ou les personnifient.

Cette vérité, si élémentaire qu’elle paraisse, est pour­tant encore méconnue et contestée par l’immense majorité de nos contemporains. Les uns, une minorité de rêveurs, s’en tiennent au sophisme de Jean-Jacques Rousseau, sui­vant lequel l’homme primitif, l’homme sorti des mains de la Nature, est bon, et que c’est la société qui le corrompt. Aucune institution n’échapperait, dans ces conditions, à l’accusation d’être corruptrice de la nature humaine [31].

Mais l’immense majorité, croyants ou incroyants, pro­fesse l’opinion opposée : l’homme est un être déchu, fonciè­rement mauvais, et sa nature ne change pas; c’est dès lors du seul progrès des institutions sociales que le progrès social de l’humanité peut être attendu. Toutefois, alors que pour l’incroyant ce progrès des institutions ne peut être que le fruit du développement de l’intelligence et aussi, hélas, de la lutte féroce pour la vie et du droit du plus fort; pour le croyant, au contraire, ce progrès ne pourra s’effec­tuer que sous l’action d’une Grâce surnaturelle venant trans­former la nature même de l’homme ! Quoiqu’il en soit, renvoyant dos à dos les deux adversaires, nous nous borne­rons à conclure qu’attendre le progrès humain du progrès des institutions sociales, c’est manifestement confondre la cause avec l’effet, c’est mettre la charrue avant les bœufs qui doivent la mouvoir.

Aujourd’hui, on se plaît à exalter sans mesure le social, à l’opposer à l’individu concret, c’est-à-dire à l’homme vivant. On exalte la famille, la nation, l’Église ou l’État, les considérant comme entités supérieurs aux individus oui les composent. On méconnaît cette vérité, évidente pourtant, que les institutions sont faites pour les hommes et non les hommes pour les institutions. On divinise celles-ci, on en fait des idoles et, pis que cela, des tyrans oppresseurs de la conscience humaine. L’homme vivant pour lequel, je le répète, sont formées toutes les organisations et toutes les institutions, est pressuré, exploité, annihilé physiquement, moralement, spirituellement, privé de toute liberté, paralysé par les conventions et les règlements. Et ce n’est pas seule­ment dans le privé que chacun est ainsi ligoté, emprisonné dans le moule étroit des traditions familiales et des conven­tions artificielles de son milieu social, mais dans le secteur public où l’État est devenu réellement aujourd’hui l’oppresseur de tous, un nouveau Dieu Moloch – et pas seulement derrière le rideau de fer, hélas ! [32]

Que l’on ne croie pas que d’aucune façon j’entends nier l’utilité, la nécessité des organismes sociaux. Du fait que chaque homme individuel est aussi, par nature, un être social, chacun aussi doit, dans son propre intérêt, demeurer intégré dans le cadre d’organisations, celles-ci de degrés et d’ordres différents. Et l’État, comme toute autre institution d’ailleurs, n’ayant d’autre raison d’être que le bien de ses membres, doit dès lors leur demeurer également subordonné, fonctionner pour le bien de tous, sans distinction de classes, de races, de croyances, soucieux seulement de sauvegarder la liberté de chacun, pour autant que l’ordre et la sécurité de tous ne soient pas troublés par les excès ou les abus de cette liberté même. Car la liberté n’est pas la licence et la liberté de chacun est limitée par le droit du voisin. Dans ces conditions, l’autorité que s’arroge l’État n’a rien de tyrannique.

Quelle que soit donc la forme qu’elle revête monarchiste ou républicaine, dictatoriale ou démocratique, capi­taliste ou communiste [33]. Si cette autorité s’exerce effectivement pour le bien général, c’est-à-dire pour le bien de tous et de chacun, elle a le droit aussi d’exiger, de tous, discipline et obéissance. Par contre, c’est la révolution qui s’impose et se justifie contre cette même autorité, si elle trahit sa fonction en se rendant coupable d’injustice sociale et d’oppression arbitraire des individus qu’elle a pour mis­sion d’aider et de protéger.

Tels seraient donc, esquissés à grands traits, les prin­cipes généraux qui, dérivés de sa nature même, présideraient aux progrès de l’homme, individuel et social.

Résumons en un court raccourci les trois réponses apportées au problème de l’homme :

Celle de la Religion. – Par la rencontre prédestinée de deux cellules, issue des parents, un corps est formé. Dieu y insuffle en la créant de rien, une âme immortelle, dans le but de la soumettre à une cruelle épreuve terrestre, de laquelle, grâce aux mérites d’un médiateur divin, elle peut avoir accès à une destinée éternelle. Telle quelle, les croyants adhèrent à cette explication de l’Église.

Celle de la Science. – Par la rencontre fortuite de ces mêmes cellules germinales, un être humain, doué ou privé de qualités, est ainsi formé par le hasard de l’hérédité. Cet être éphémère naît et vit un court moment pour mourir et disparaître à tout jamais – ce qui a fait conclure à l’absurdité du monde.

Celle de la Sagesse immémoriale. – Par la rencontre des deux cellules des progéniteurs, une parcelle imperson­nelle détachée de l’Être éternel est incarnée sur terre, engre­née dans le cycle de l’existence, le cycle de la nécessité où l’humanité roule captive, geôle dont elle ne peut sortir que par les voies dites de salut ou de libération qui transforment l’être mortel en une conscience immortelle dans l’absolu divin. – Telle est la réponse du théosophe.

Il nous faut montrer comment l’Amour divin est l’Alpha et l’Omega de cette transfiguration suprême.

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1 Les lois, que reconnaît la science, disait le grand savant Henri Poincaré, ne sont que des « conventions avanta­geuses ». Il proclamait ainsi leur caractère toujours hypothétique.

2 C’est ce qu’affirme la thèse évolutionniste d’Herbert Spencer.

3 « Le Mystère chrétien et les Mystères antiques ». (Perrin)

4 « Figaro Littéraire », 20 avril 1957.

5 Voilà pourquoi il apparaît alors sous les traits de « Shiva », le dieu destructeur de la religion indoue. Shiva détruit les formes usées pour permettre à Brahma d’en reconstruire de nouvelles, mieux adaptées.

6 « La Vie divine », p. 12. (Ed. Albin Michel, 1955)

7 « Commentaries on living ».

8 Comment méconnaître pourtant que la monotonie de l’exis­tence d’événements apparemment semblables, ou que l’ana­logie rapproche, font que l’expérience du passé, basée sur la mémoire, demeure un élément d’appréciation non négli­geable qui nous empêche souvent de retomber dans les mêmes erreurs ?

9 « Synthèses », avril 1957.

10 « La Vie divine ».

11 La Sagesse d’Orient précise dans ce but les voies ou méthodes susceptibles de nous mener à l’Unité : la voie du cœur ou de la dévotion (Bhakti Yoga), la voie de l’intelligence (Gnâna Yoga), la voie de l’action (Karma Yoga) et leur couronnement par la pratique cumulative des trois Yogas : le Raja Yoga, la méthode royale. Par un curieux parallé­lisme, les trois voies paraissent également suivies par nos ordres religieux qui se distinguent par la discipline prin­cipalement suivie : la contemplation, l’étude et le travail manuel, tels respectivement les Carmes, les Bénédictins et les Jésuites, les Franciscains et les Trappistes, etc.

12 Op. cit. : chap. Les méthodes de la connaissance Védantique.

13 « Vie et rénovation », p. 14. (Gallimard.)

14 « Nouvelles Littéraires », 17 juin 1933.

15 Le Dr. R. Godel écrit : « A la vérité aucun langage ne saurait désigner d’une manière exactement conforme au fait biolo­gique cet impératif singulier, inhérent au psychisme comme aussi au mécanisme de l’être vivant, et qui dicte à la forme animale toutes les opérations qu’elle doit accomplir pour survivre individuellement ou pour assurer la survivance de l’espèce ». (« Vie et rénovation », p. 112.) Et l’auteur cite des exemples merveilleux d’intelligence supérieure rencontrés chez diverses espèces du règne animal.

16 C’est nous qui soulignons.

17 Ce n’est donc jamais l’organe qui crée la fonction, ni la fonction qui crée l’organe, mais c’est l’Esprit en nous qui crée et la fonction et l’organe approprié, la fonction.

18 « Vie et rénovation », p. 227. (Gallimard)

19 « La Vie divine », p. 24.

20 Voir revue « Synthèses », août-septembre 1957.

21 Éditorial de « Synthèses », septembre 1961.

22 Taittitya Upanishad I, X, 1, 2.

23 On objecterait vainement les conclusions contraires de savants s’étant livrés aux mêmes expériences, mais dont l’attitude négative, les préventions systématiques, l’esprit hostile au médium, n’ayant rien de cette neutralité, bien­veillante, requise dans une expérience psychique paralysant les moyens psychiques du sujet et empêchant tout résultat positif.

24 Un tel phénomène n’a rien de miraculeux pour la psycho­logie de l’Inde. Il appartient seulement à un ordre supé­rieur de la Nature elle-même. Un exemple de matérialisa­tion n’apparaît-il pas dans l’Évangile, quand Jésus après sa résurrection pénètre, toutes portes fermées, nous dit l’Évangile (c’est-à-dire en un corps subtil) dans le lieu où se tenaient les Apôtres pour se matérialiser ensuite, et faire sentir ses plaies à l’incrédule Thomas ?

25 Soulignons toutefois que de tels moyens, de même que les boissons enivrantes, les drogues, narcotiques et stupéfiants sont des moyens dangereux pour pénétrer dans le domaine mystérieux de notre inconscient. Ils ne permettent tout au plus que d’explorer les arcanes inférieurs de la psyché, celle-ci, avant sa libération, demeurant grandement influen­cée par ses attractions passionnelles. C’est ce que méconnaît le surréalisme et autres chapelles, artistiques ou litté­raires, étrangères à la spiritualité véritable.

26 « Science et religion », p. 380.

27 Études sur Ramana Maharshi, vol. II (Collection Jean Herbert.)

28 « Les sources de la croyance en Dieu ». (Ed. Perrin)

29 De là, le déterminisme aveugle de l’instinct qui fait que l’araignée tisse sa toile, l’oiseau fait son nid, l’abeille édifie sa ruche, sans jamais varier sa technique quasi parfaite. La moindre variation décèlerait une parcelle d’intelligence naissante dans un individu particulier.

30 À ce point de vue, Karl Marx avait raison quand il disait que l’essence de l’homme ce n’est pas l’abstraction incluse dans l’individu, pris séparément, mais en réalité l’ensemble des rapports sociaux (Thèse sur Feuerbach).

31 Une telle erreur remonte en fait au XVe siècle. Lorsque Christophe Colomb fit son premier voyage, il aborda des régions côtières où les populations se montrèrent de mœurs douces, accueillantes, hospitalières : d’où se propagea la légende de la bonté originelle de l’homme, de la nature. Mais, à son second voyage, les populations rencontrées se montrèrent au contraire hostiles, cruelles, anthropophages. Mais rien n’y fit, la légende contraire était née et s’était répandue en Europe, et Jean-Jacques la recueillit !

32 Je ne parlerai plus ici de l’Église, en ayant suffisamment parlé, et parce que l’Église, en dépit de ses anathèmes, se défend de régenter la pensée humaine, mais entend exercer seulement son rôle de « gardienne de la foi » !

33 Dans sa « République », Platon ne considère pas les diverses formes de gouvernement comme ayant une valeur en soi, mais comme bonnes ou mauvaises selon qu’elles sont le reflet des bons ou des mauvais sentiments de l’âme humaine. L’institution vaut ce que vaut l’homme lui-même. Aristocratie, démocratie, tyrannie, oligarchie, etc., som­brent et se transforment l’une dans l’autre suivant le jeu opposé des différentes passions humaines, dont elles sont chacune l’expression invariable. L’autocrate peut être le Maître vénéré ou le tyran exécré. La démocratie, un régime de sage modération, ou une démagogie anarchique et cor­rompue.