Carlo Suarès : La société des hommes n’est pas espèce


03 Aug 2015

(Extrait de Critique de la raison impure par Carlo Suarès. Édition Stock 1955)

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Nous pouvons maintenant, sans malentendus, repren­dre l’examen de notre morceau de fer et de notre galet; passer à la vie végétale; à des considérations sur les sociétés des insectes; nous demander quand et comment le pour-soi inconscient devient un conscient pour-moi; comment se situent les unes par rapport aux autres les différentes formes du subjectif dans la Nature; examiner en somme les contra­dictions entre le il y a et ce qu’il y a, entre le rayonnement et la masse; et tout le long de ces réflexions, de cette pro­menade à travers ce qui précède l’homme, retenir ce que nous pourrons reconnaître en nous-mêmes, c’est-à-dire nom­mer en termes humains. Cette transposition de faits naturels en valeurs humaines ne sera, de toute évidence qu’une allé­gorie.

Nous avons vu que les agrégats les plus simples, ceux dont les éléments sont homogènes, n’ont d’autres réactions (chimiques, physiques) que celles que provoque en eux le monde extérieur, à la façon d’une fatalité. Fer est sujet disponible et toujours vaincu par les mêmes attaques. Point n’est besoin de ruser avec lui : son équilibre est éminemment instable du fait de sa stabilité. Du monde inorganique à l’organique, les équilibres provisoires sont de moins en moins statiques, adhèrent de plus en plus aux variations du milieu. La façon dont les différents équilibres spécifiques sont brisés par le mouvant il y a, constitue l’ensemble des lois naturel­les. Ainsi les lois naturelles sont la résultante de réactions et celles-ci, par leur fréquence et par les modifications du il y a, tendent à se modifier elles-mêmes. Il en résulte que les lois naturelles ne cessent de se modifier. L’Univers n’est pas un édifice construit d’une façon rigide; il n’obéit pas à des lois immuables de mécanique, mais, au contraire, est un continu amorphe et plastique, en perpétuelle transforma­tion. Il y a une part d’imprévu dans toute réaction. L’on nous parle de la « sensibilité » des métaux, de leur « fatigabilité », et les nouvelles et prodigieuses machines à calculer vont jusqu’à sembler posséder un système nerveux, tant elles sont parfois « capricieuses et irritables » ou au contraire « de bonne humeur ». L’on en est venu à les traiter en robots et à leur témoigner la considération qui se doit à des êtres conscients.

Et, à travers les règnes minéral, végétal, animal, nous ne savons pas où commencent la conscience en tant que per­ception et la conscience en tant que volition, ni même s’il existe une frontière entre elles. Nous ne le savons pas en ce qui nous concerne nous-mêmes. Des fakirs parviennent à arrêter les battements du cœur, dont le processus nous sem­ble échapper à tout contrôle; par contre, lorsque nous croyons pouvoir corriger certaines de nos tendances, des astrologues nous disent qu’elles sont déterminées par des constellations. Tous les êtres, dans la nature, sont des mys­tères; les chauve-souris ont des radars; les anguilles con­naissent la géographie; les fourmis, les abeilles, échangent entre elles des informations précises. De l’inorganique aux plus hauts degrés de l’organique, nous ne savons pas ce qui est réaction au milieu, et ce qui est réponse. Il est néan­moins aisé et banal de constater que les objets ne s’intègrent au il y a qu’en résistant au il y a, soit par l’élimination du plus grand nombre possible de possibles (la pureté du dia­mant fait sa dureté), soit en faisant appel au plus grand nombre possible de possibles (la souplesse de l’homme est sa sauvegarde). Les objets, les êtres animés, les espèces, se situent à tous les échelons de cette double résistance. Leurs pour-soi sont des équilibres provisoires, constitués de deux formes contrastantes de l’équilibre. Le il y a triomphe sur les perpétuelles ruptures d’équilibre de ce qu’il y a et ce qu’il y a n’est là qu’en triomphant sur l’incessant mouve­ment du il y a. Contradictoirement, le il y a (infini) est perpétuellement vaincu du fait que tout ce qu’il y a est un renoncement des possibles non avenus. (Sauf en l’homme, s’il apprend à mourir perpétuellement, c’est-à-dire à vivre le pour-soi jusqu’à la fin de sa courbe). Le pour-soi, du minéral à l’homme, est une contradiction à la recherche d’une sta­bilité. Il arrive que celle-ci se trouve et s’intronise : une forêt pétrifiée dans un désert est l’image d’un pour-soi triomphant. De même un fruit séché, non mûri, demeuré sur l’arbre, affirme son existence en tant qu’objet. Mais le fruit qui mûrit, tombe et livre son noyau qui deviendra arbre. Une cellule ne se défend qu’en devenant deux cellules. Pour ne pas mourir, elle se multiplie. Pour ne pas perdre de terrain, elle en gagne. Plus elle en gagne, plus les cellules s’organisent par spécialisation. Plus les cellules d’un orga­nisme sont spécialisées, moins l’organisme est spécialisé. En d’autres termes, il acquiert la liberté de ne pas réagir auto­matiquement aux impacts. Les variations du milieu ne l’af­fectent pas au point de le transformer en « autre chose », comme un métal en oxyde, ou un fruit, une fleur, un légume, en une nouvelle variété. Et, ne pouvant se transformer, il périt plus aisément. Ce qu’il a gagné en sécurité il l’a perdu en sécurité : il est plus vulnérable du fait qu’il l’est moins.

C’est qu’en vérité, il a transféré ses acquisitions à l’espèce, son embryon de liberté et de conscience à l’espèce; bref son pour-soi à l’espèce, et elle le garde et défie les siècles.

Le monde des insectes est le seul qui, traduit, trans­posé en signes humains, soit horrible et monstrueux. Pen­chons-nous sur une termitière. Nous y voyons des insectes de trois ou quatre types différents. Nous voyons des travail­leurs et des guerriers qui, selon leurs attributions et leurs fonctions spécialisées, sont développés en certaines parties de leurs corps. À vrai dire, nous ne voyons que des femelles : des femelles stérilisées. Les mâles sont absents. Le rôle des ouvrières est de sécréter la substance dont est faite la termi­tière. Elles sont de deux types, car les unes sécrètent par la bouche et celle-ci est énorme, les autres par l’intestin dont l’orifice est constamment béant. Elles sécrètent sans arrêt. Les guerrières ont des pinces démesurées mais sont incapa­bles de se nourrir seules : des nourricières sont là à cet effet. Les guerrières qui ne combattent pas ne sont pas nourries et meurent, étant inutiles. Réciproquement, les ouvrières n’ont aucune défense : celles qui cessent de travailler sont aussitôt et aisément tuées. Ces différences morphologiques sont obtenues par la forme et la disposition spéciale des cel­lules où l’on place les larves. Dans toute la termitière, une seule femelle a bénéficié de l’espace et de l’alimentation nécessaires à son plein développement, et quelques larves ont été manipulées de façon à engendrer des mâles. Parvenue à l’état adulte, la future mère a été fécondée et est rentrée de ses noces avec les organes du mâle – mort instantanément – attachés à l’abdomen. Les autres mâles, inutiles et qui ne servaient que de réserve ont été aussitôt tués. Fécon­dée une fois pour toute, la mère a été installée au centre de la termitière et s’est mise à enfler. Elle a acquis un volume dix fois supérieur à celui de ses compagnes. Elle n’est plus qu’un gigantesque ventre, incapable de bouger, auquel, comme une verrue est accolée une tête de dimension nor­male. Impotente, phénoménale, immobile et gluante, la mère, désormais, pond mécaniquement, sans arrêt, un œuf toutes les secondes. Le jour où elle pondra moins, on la tuera et on en fera une autre. Tel est le spectacle qu’offre la société des termites, la mieux organisée qui soit au monde. La termitière est faite d’un ciment très fin, mais qui ne s’effrite qu’à coup d’explosifs; ses galeries, passages, accès, et communications sont des chefs-d’œuvre d’ingéniosité; elle comporte des systèmes perfectionnés d’aération et de ventilation; des régulateurs de température; le trafic y est admirablement réglé, malgré sa densité. En tous points, la vie des termites est parfaite; aussi bien, est-il inutile de la décrire davantage.

La contradiction n’était qu’entre l’individu et le pour-soi. Entre l’espèce et le pour-soi, il y a identité de fonction. L’espèce est chair, la chair est fonctionnelle, son but est en elle-même, son activité s’appelle organisation. Et entre orga­nisation et efficience, il y a aussi identité. Une fonction remplie, doit l’être bien, doit l’être le mieux possible. Son imperfection ne sera jamais ce qu’elle peut être pour une œuvre d’art : une qualité; car une fonction n’est comparable qu’à elle-même (l’imperfection gothique nous touche par rapport à la perfection classique; les imperfections de Matisse ou Picasso sont plus belles que des peintures acadé­miques parfaitement exécutées; etc…, etc…) . Donc, si l’indi­vidu est fonction sociale, il doit l’être parfaitement. S’il l’est mal, il n’y a plus de limites à l’insouciance, à l’irresponsa­bilité, au sabotage. Par contre s’il l’est bien, le maximum d’efficience qu’il peut atteindre est incalculable. À cet effet, la spécialisation est nécessaire. Les nazis avaient déjà entre­pris l’étude des moyens propres à spécialiser les enfants dès avant leur naissance, par un traitement de la mère. En quelques générations, les peuples inférieurs comme le français, l’italien, n’auraient produit que des paysans obtus, destinés à nourrir la race des maîtres. Je crois que le seul problème était l’injection de l’intelligence à ceux-ci.

Mais laissons là ces sottises. L’empire de l’espèce sur l’individu est fonction de son degré d’organisation. Celle-ci, étant inexistante dans les espèces végétales, un végétal peut à tout instant devenir le prototype d’une variété nouvelle. Étant parfaite chez certains insectes, c’est là qu’elle s’exerce le mieux. Chez l’homme il y a confusion entre société et espèce, du fait que par le truchement de toutes les raisons du monde, la société ne cesse de faire pression sur les esprits en vue de se cristalliser en espèce. Et sur ce registre – comme sur tout ce qui importe – nos éternels frères ennemis, les croyants et les matérialistes, en s’opposant totale­ment, se ressemblent comme deux jumeaux.

Les matérialistes veulent que je sois un lieu géométri­que, défini par la place que j’occupe en fonction de la pro­duction; ils veulent que toute pensée qui ne commence pas par se situer par rapport à la production soit dénuée de contenu : « nous, les camarades tourneurs de l’usine Un-tel, située à… réunis à telle date, où la production a été de… pensons que… ». L’apparence de raison que peut contenir ce point de vue, je l’ai assez développée lorsque, à propos de Descartes et d’autres, j’ai critiqué la fausse néantisation d’un personnage qui, s’étant fabriqué, ne se veut plus voir. Mais j’ai non moins explicité le processus inverse, du créa­teur qui, à travers le jeu des innombrables personnages qui le hantent, tour à tour ou simultanément, ne cesse de déga­ger la valeur des hommes : leur unité. Et si, ce faisant, je ne suis ni tourneur, ni garçon de café, ni rien qui se laisse conditionner par des rapports de production; si, différent en cela de Nicodème ahuri, je fais miennes les paroles : il faut que vous naissiez de nouveau. Le vent souffle où il veut, et tu entends le bruit; mais tu ne sais d’où il vient, ni où il va. Il en est ainsi de tout homme qui est né de l’Esprit, je suis le petit-bourgeois en train de divaguer. Jésus était un petit-bourgeois qui divaguait. La société matérialiste me demandera toujours qui je suis, d’où je viens, où je vais, et n’acceptera pas que je ne le dise pas : elle me le dira bien.

Les autres, les défenseurs canoniques de l’esprit, pour qui est sublime cette phrase de Jésus, me le diront aussi. Et me le disent déjà, par la réprobation tout à fait muette, tout à fait silencieuse, tout à fait unanime, dont ils envelop­pent mes écrits. C’est parce qu’il n’y a pas de mesure com­mune à ces deux sociétés : il y a la société-espèce de la termitière ou la société où l’on est un avec les hommes et Dieu, n’étant rien et soufflant où cela veut. Il n’y a pas de cote, bien ou très mal taillée, qui nous mette un peu en termitière, un peu en société divine. Un tout petit peu d’imposition (psychologique), de façonnement (culturel), de conformisme (bien pensant), en vue de protéger la famille (française), les Institutions (nationales), le patri­moine (collectif), etc. et l’esprit ne souffle plus du tout où il veut, ne souffle plus du tout.

Les démocrates (laïcs) et humanitaires (libre-pen­seurs) ont d’autres propositions : abandonner le pour-moi (individuel) en faveur d’un pour-nous (fraternel). C’est la grande idée de notre époque. Il faut sortir de l’égocentrisme, élargir son horizon, penser à l’échelle européenne, à l’échelle mondiale. Mais si l’individu abandonne le pour-soi et en fait don à une collectivité, celle-ci devient aussitôt espèce et le mutile fonctionnellement. Car ce dépouillement, ce sacri­fice de soi-même, qu’est-il s’il n’est une dévastation provoquée par l’homme-social, par l’homme-qui-s’est-défini-­en-fonction-de-la-collectivité, bref par un rouage, déjà par­tiellement irresponsable, d’une machine ? Cette dévastation, ce pillage, ce déménagement à grande dimension, ce transfert du pour-moi au pour-nous, vide l’individu dans la mesure où il le comble. Lui qui n’est rien est maintenant impliqué au Panthéon, à l’Arc de l’Étoile, à Versailles, à St-Denis. Ou, s’intégrant à quelque autre espèce, dont il portera les stigmates (intellectuels, psychologiques, physiques) avec autant de satisfaction, il sera missionnaire, militant syndi­caliste, anarchiste. Un jour, au cours d’une des innombrables batailles que se livrent les espèces, il sera mutilé. Dès lors, et jusqu’à la fin de sa vie, il empoisonnera le monde avec les manifestations de l’Association des Anciens Combattants, des Anciens Résistants, des Anciens Ceci ou Anti-Cela, qui sauvèrent des espèces dont on ne se souvient plus, par le sacrifice d’une espèce qui n’a jamais existé.

LES ESPÈCES ET L’HUMAIN

Les espèces ont besoin l’une de l’autre, parce qu’elles se mangent l’une l’autre. Sur terre, dans les airs, dans les eaux, ont lieu de continuels carnages. Les espèces qui sur­vivent sont celles qui ne sont pas dévorées plus qu’elles ne dévorent. L’homme, pour instaurer son règne sur terre, a graduellement éliminé les espèces dangereuses et façonné, élevé celles dont il se nourrit. En outre, les sociétés humai­nes, fonctionnant en tant qu’espèces, se sont détruites les unes les autres, sans but biologique apparent : les Espagnols ont exterminé les Incas, les Turcs les Arméniens, les Alle­mands les Juifs d’Europe Centrale. Ce qui survit est le hasard des bilans. Le il y a est fait de ce qui reste. Les survivants ne sont ni les plus forts ni les mieux adaptés, mais ceux qui se trouvaient là où on ne tuait pas leurs semblables. En vue de ces perpétuels combats, les espèces ont développé des défenses et des attaques, des systèmes de protections et d’agressions. Ainsi, les espèces sont des machines à enregis­trer les expériences : des machines totalisatrices. Ces totalisations, en fixant les moyens de survivre, fixent l’espèce aussi. C’est un état de contradiction, mais inévitable : l’orga­nisation du passé, en tant que défense de l’espèce, la fixe dans une adaptation dont elle définit les limites. Ainsi, l’espèce ne sait lutter que contre du prévisible fait à l’image d’événements passés, et succombe à l’imprévisible, auquel elle ne saura opposer que des variations sur des thèmes enre­gistrés.

Contre les incessants changements du il y a, les espèces organisent leurs résistances : elles font « masse »; et, irra­tionnellement, n’octroient la sécurité aux individus qui les composent, qu’en proportion inverse de leur degré d’évolu­tion. Biologiquement, les mammifères supérieurs sont infini­ment plus évolués que les insectes. Mais le chien égaré est plus désemparé que le termite. En langage allégorique, je suis tenté de dire que le il y a agit « contre ». Non seule­ment agit-il contre tout ce qu’il y a, mais le développement et l’évolution que la Nature obtient dans les organismes, agit de plus en plus contre eux, en les rendant de plus en plus vulnérables. Les termites dévorent tout ce qu’ils rencon­trent : à leur passage, des maisons entières s’écroulent, vidées de leur substance; et à l’abri dans leurs forteresses de ciment (qui atteignent plusieurs mètres de haut) imper­turbables, ils défient les siècles. Enfermés dans le cercle de leur propre activité, ils n’ont même pas d’ennemis. Leur sécurité triomphe. Semblables à ces déchets qui, abrités près de la rive, tournent en rond indéfiniment et ne sont pas emportés par le courant du fleuve, les termitières sont aban­données par « l’esprit qui souffle où il veut ». Leur labeur, leur incessante activité, leur faire invariable, sont la victoire femelle sur l’esprit : qu’importe, dès lors, la victoire ? Ces sociétés de mutilés sont des congrégations de mortes. Qu’est-ce à dire ? L’« esprit » est-il donc masculin ?

La très simple contradiction entre l’équilibre-masse et l’équilibre-rayonnement, en fonction de laquelle se situe tout ce qu’il y a, détermine les sexes et leurs fonctions dans les espèces. La femelle est centripète. Elle se referme autour du germe, auquel elle confère substance, pesanteur et masse. Le mâle est centrifugé. Il l’est physiquement et psychiquement. Il jette sa vie, la projette hors de lui-même, et va jus­qu’à se projeter en entier dans sa propre destruction. Rien n’est plus instructif à ce sujet qu’un combat de coqs, où les adversaires, irrésistiblement électrisés, semblent accomplir leurs destinées en s’acharnant jusqu’à la mort. Les troupeaux ne se composent que de femelles et de châtrés. Les béliers, les taureaux, y mettraient un désordre indescriptible. Par contre, la reine des abeilles rentre chez elle après le vol nuptial où le mâle, en un seul acte, a exhalé sa vie et rendu inutile la présence des mâles, et dès lors, tout entre dans l’ordre, définitivement : la ruche s’anime et demeurera ani­mée; le miel se fera et s’accumulera. Mais le prix de ce miel est la destruction de tous les autres possibles. La vie et la conscience de vivre y sont pris dans un cul-de-sac.

J’imagine la conscience d’une fourmilière fonctionnant d’une façon assez analogue à celle de ce dormeur dont le pour-soi s’était identifié à une incessante recherche d’eau de fleur d’oranger. On se souvient que le faire de cette pour­suite, sur des patins à roulettes, tout le long de chaînes de montagnes imaginaires, était la forme même qu’avait assumée le pour-soi-sommeil, enfermé dans sa propre protection. La réussite de la protection avait fait culbuter la conscience dans la nécessité d’une action mue d’un mouvement inces­sant, uniforme, inébranlable. Ce faire avait happé juste ce qu’il fallait de conscience pour l’identifier à l’urgence de chercher de l’eau de fleur d’oranger, et avait néantisé tout le reste de la conscience : tout ce qui, en posant la moindre interrogation, aurait rompu le mythe et brisé le charme hypnotique. Et cette recherche, nécessairement stérile, ne comportait ni espoir ni désespoir; ni expectative, ni frustration; ni joie, ni douleur. Elle ne comportait pas de résignation non plus : tous ces jugements de valeurs n’existent que par comparaison. Il n’y avait pas d’être en situation, mais une situation pour-soi, qui était son propre faire. Les fourmis, actives, hâtives, pressées, empressées, vont et viennent, viennent et vont. Les sociétés fonctionnelles fonctionnent pour fonctionner. Tel est leur postulat, leur credo, leur morale. « Business as usual ».

Les sociétés sont en tous cas femelles. Elles le sont toujours, tout le temps et par définition. D’où leur incom­patibilité avec ce qu’enseignait celui qui, si justement, se disait Fils de l’Homme. Elles le sont, parce qu’elles s’appel­lent accumulation, patrimoine, protection, expérience, insti­tutions. Elles le sont parce qu’elles s’appellent Passé et Valeurs. Elles le sont, parce qu’elles se sont cristallisées dès leur origine autour de rapports sociaux et économiques, autour de représentations de l’homme et de l’Univers, autour de relations familiales, nationales et internationales, qui ont forcément vieilli d’une année chaque année, d’une idée à chaque idée. Mais ces espèces humaines (en réalité pré-humaines), contrairement aux espèces animales, contien­nent en leurs seins les éléments de destruction, qui, de catas­trophe en catastrophe, tendent vers l’éclosion humaine. En effet, les espèces animales, des moins évoluées aux plus évoluées, impriment aux individus qui leur appartiennent, les stigmates des barrières infranchissables qu’elles opposent aux possibles refusés. L’animal, à sa naissance, exprime une prépondérance du passé sur l’indéterminé. Les réactions d’auto-protection de tout le passé de l’espèce, sont cela même par quoi se définit l’activité du jeune poussin qui, à la sortie de l’œuf, se comporte à la façon d’une petite mécanique bien remontée. Quant aux définitions morpholo­giques des espèces, on les découvre tout au long de l’évolu­tion que parcourt le fœtus humain. Ce fœtus passe à travers les formes qu’assument les espèces et ne s’y arrête pas, et les espèces, à chaque progression, se reconnaissent en tant que fixations d’instants qu’il dépasse.

C’est ici que mon allégorie voudrait pouvoir s’insérer dans les prodigieux poèmes épiques – si mal compris – de la Genèse, de l’Exode, des Prophètes et des Évangiles. Car tout le drame humain est dans ce germe fouetté, harcelé, expulsé de chacun des abris qui sollicitent l’arrêt, la nais­sance, la fixation de l’espèce. Tout au long, cette invitation au repos, à la sécurité, à la survivance passive, a attiré le germe de l’Éternel, et il n’a pas résisté à son emprise enchan­teresse. Saisi, happé par la magie de la Grande Femelle, il s’est retrouvé définitivement transformé en poisson, en chien, en singe, en statue de sel. Mais, malgré lui, une partie de lui-même, fouaillée au-delà des limites de ce qu’il pouvait supporter, semble avoir basculé dans l’indicible souffrance d’un refus obstiné, où, perdant vie et conscience, le germe s’est retrouvé par delà lui-même, dans l’état de mutation qu’impliquerait ce refus. L’homme ne descend pas du singe. S’est fixé dans l’état simiesque le germe qui n’a pas su deve­nir le cruel anthropopithèque gavé de sang. Le jeu des deux équilibres; le statique et le dynamique; celui de la Chair et celui du Souffle; celui du Nombre et celui de l’Infini (qu’im­porte leurs noms !) a constamment réparti les pertes et les gains, mais en jouant à qui perd gagne.

L’espèce, étant une mécanisation du passé, les indivi­dus qui la composent ne peuvent, à aucun moment s’intégrer dans la conscience du présent. Leur armure d’instincts leur donne un accès instantané au monde, mais à travers les seules ouvertures de leurs spécialisations. Dans les espèces plus souples que ne le sont celles, condamnées, des insectes, le degré d’éducabilité des individus est loin d’avoir été établi. En particulier, chez les espèces domestiquées, dont la sécurité est assumée par l’homme et où, par conséquent, l’instinct de conservation est à peu près anéanti, il est fort difficile de discerner les qualités intellectuelles et psycholo­giques susceptibles de se développer à l’intérieur du vide qui s’est ainsi produit. L’on a vu des chiens et des chevaux sachant lire, écrire et réussir des calculs compliqués. Les familiers des bêtes leur accordent, à juste raison, des senti­ments profonds et une intelligence complexe. Cependant, quelles que soient ces qualités, aucune bête ne se situera universellement dans l’espace et le temps, en tant qu’inter­rogation au sujet de son être. Il est en effet évident que, pour intelligent que soit un chien, il ne transcendera jamais le cercle magique où l’enferme sa condition morphologique, très limitée par rapport à celle de l’homme. Quoi que l’on fasse pour lui, on ne pourra pas défaire sa naissance, qui a lieu dans le lointain passé du germe universel, au cours d’une des innombrables étapes où, lui, n’a pas voulu s’arrêter.

Et nous arrivons à l’homme ou, du moins, à l’approxima­tion d’homme que nous représentons. Ici, l’organisme à sa naissance est le plus souple et le plus plastique que la Terre ait encore enfanté. En lui, sont mis en déroute les automa­tismes accumulés des espèces. En lui, le passé se tait, désem­paré, ayant perdu jusqu’au souvenir des expériences. En lui, la durée des Temps a achevé sa course éperdue en vue de rattraper le Présent. En lui est l’aboutissement, non pas des adaptations qui fixèrent les espèces, mais des ruptures d’adaptations en vue d’adaptabilités de plus en plus délicates et précises. En lui, tous les possibles avenus sont silencieux dans l’attente de l’imprévisible contact de cette merveille plastique et du Présent. En lui, la Terre a enfin élaboré sa réponse au il y a, à l’éternel Présent du il y a, à sa fraîcheur, à sa spontanéité. Voici : le Passé a reculé; il ne pèse plus sur cette chair éminemment vierge; il n’imprime pas en sa conscience le savoir et le faire et le reconnaître et le choisir; ni les protections, ni les résistances, ni enfin tout ce par quoi les espèces mènent leurs luttes auto-mutilatrices contre l’ineffable courant vital du il y a. Regardez-le. L’Enfant est là. Et que fait-il ? Il dort, il ne se rend compte de rien.

Le Présent lui a donné son baiser ineffable. Cet être est si délicat que, nous dit-on, les astres lointains l’ont mar­qué des effluves de leur conjonction…

Eh… Mais c’est bien là que tout se gâte, et se retourne en une diabolique moquerie. Car cet être est une réponse si merveilleuse au Présent, que, plus vulnérable que la plus molle des cires molles, tout s’imprime en lui pêle-mêle, au hasard des contingences. Bientôt, tout à l’heure, tout de suite, ce chef-d’œuvre de virginité ne sera plus qu’un inex­tricable brouillamini d’empreintes.

Peu importe que la catastrophe se produise au cours de ce que l’on a appelé le traumatisme de la naissance ou dès les premiers mouvements de la vie intra-utérine : elle se produit inévitablement en chacun. Chacun de nous a reçu en don la grâce d’être effleuré par la présence du Présent. Au fait, je ne sais trop ce que ces mots veulent dire. Je voudrais exprimer tout ce qu’un être absolument neuf, abso­lument lavé du passé, éprouverait au contact de la mysté­rieuse présence du il y a, si, précisément, sa virginité, sa pureté, n’avait tout balayé en lui, ne laissant rien. Il y a là une contradiction totale, celle même qui expulse l’homme hors de tout ce qui le définirait à sa perception. La percep­tion primordiale et pure du il y a, étant neuve, ne se sait pas perception. L’enfant dort. En lui, le mystère s’est penché sur lui-même; peut-être l’ineffable s’est-il reconnu dans le Nombre de l’Univers; peut-être s’est-il murmuré son nom… Et l’enfant, grandissant, se hâtera de ressembler à tout le monde, c’est-à-dire aux êtres les plus laids, les plus mes­quins, les plus stupides que la Terre puisse former.

* *

Et maintenant, de Profundis : du fond de l’abîme cla­mez vers le Seigneur; priez, invoquez le Ciel, suppliez; allez à l’église; cela ne servira qu’à vous enterrer davantage. Lisez cinq-cent-mille mots d’ontologie, de théologie, de philo­sophie, et vous vous enterrerez encore. Étudiez. Faites-vous psychanalyser. Exercez-vous au yoga. Vous vous enterrerez également, Aussi bien, pour ma part, je sens que mon écrit est sur le point de s’achever brusquement, car je n’ai rien à dire encore que je n’aie dit ad nauseam.

Je tenais, entre autres choses, à suivre avec logique le développement irrationnel de la contradiction interne qui est l’essence de tout ce qu’il y a, et à le poursuivre jusqu’à son éclatement paradoxal dans l’homme. J’ai choisi à cet effet des mots simples. J’aurais pu en choisir d’autres, et l’allé­gorie eût été différente. Je ne prétends pas avoir exprimé une vérité en termes de vérité : les mots ne sont que des images et une représentation ne vaut que dans la mesure où, s’effaçant, elle ouvre les voies de l’indéfinissable. Il m’impor­tait de dépêtrer la recherche intérieure propre à tout homme digne de ce nom, des trahisons de la vérité que sont les religions et du blabla ontologique; je crois avoir montré, à cet effet, que l’emploi de mots sans contenu masque tou­jours la volonté d’instaurer un équilibre statique, basé sur des notions passées (la pensée n’est jamais qu’un passé congelé), donc en perpétuel désaccord avec le Présent. La science de l’être et le Présent, (le il y a vivant) ne se ren­contrent jamais.

La Bonne Nouvelle d’une Révélation n’est pas la Révé­lation : la parole de Jésus n’est vraie que si l’on est un avec lui; si l’on est un avec la vérité, son parfum est celui du printemps.

Il y a une façon simple de s’aborder soi-même et d’abor­der le Monde en état de Connaissance. Mais, il faut pour cela, n’être pas docteur.

L’état de stupeur totale devant le il y a, où tout l’être demeure suspendu, est trop nu, trop profondément, trop irrémédiablement religieux pour être perçu par un prêtre. Car toute représentation meurt à ce seuil, et les prêtres sont des marchands de représentations. Dans le vide absolu de la constatation « il y a », il n’y a rien à vendre. Il n’y a rien à croire. Il n’y a rien à gagner. Aucune religion ne pour­rait résister à cette suspension terriblement religieuse des facultés. Aussi bien l’assomment-elles avec leurs credos, leurs preuves, leurs répétitions de gestes et de mots. L’impensable mystère du il y a est vite camouflé. Et la lutte stupide, au sein du il y a, pour asseoir un semblant de durée psychique est aussitôt organisée, dirigée par les religions, grâce au stratagème qui fait passer Éternité pour une « éternité des temps », une « éternité de durée », un « toujours ».

Au cours de cette sorcellerie, nous – chacun de nous – qui avons été effleurés ne fût-ce qu’en notre enfance, par l’aile rapide du il y a en pleine éclosion créatrice, nous voici métamorphosés à la mode des anciens contes de fées : transformés en pré-humains, en post-anthropopithèques, aux doux chants d’hymnes religieux, guidés par nos parents, poussés par nos camarades, forcés par la société. Mais celui qui a vécu l’impensable jusque dans les fibres les plus secrè­tes de sa conscience, s’aperçoit petit à petit qu’une sorte de clé enchantée lui a été mise entre les mains, qui défera la mauvaise sorcellerie des marchands. Cette clé ouvrira tout ce qu’il y a, dans le il y a, et lui montrera à l’œuvre le curieux mécanisme contradictoire par lequel tout ce qu’il y a va vers sa mort, bonne ou mauvaise. La bonne est celle qui défait ce qu’il y a, en soumission au il y a (je fais la volonté du Père, dit Jésus), la mauvaise est celle qui durcit ce qu’il y a, contre ce qu’il y a. Et il se trouve aussi que la mauvaise défait ce qu’il y a, ne luttant pas assez contre le il y a, et que la bonne durcit ce qu’il y a, en acceptation du don de vie. C’est là que les docteurs s’égarent, à la poursuite de syllo­gismes.

Mais la clé déchiffre les signes intérieurs dans l’homme, et cette lecture a, pour premier effet, celui de nous faire taire. On ne peut pas à la fois lire ces signes et discourir, lire ces signes et réciter son bréviaire, lire ces signes et penser à une théorie. S’il est vrai que la Nature nous a créés plastiques et que l’empreinte vivante du Présent est enfouie en nous; si cela est vrai, qu’est devenue cette fraîcheur ? N’a-t-elle pas été recouverte par une pelure très fine de réactions, puis par une autre, et d’autres encore, en quan­tités innombrables, comme par des couches stratifiées de substance vivante, mais de plus en plus complexes et de plus en plus organisées, de façon à transformer en automatismes (combien nécessaires) tout ce que l’enfant a appris, de sa naissance à l’adolescence, et ensuite tout ce que l’adolescent a accumulé et enfin ce que l’adulte a thésaurisé ? Tout cela à la façon d’un cocon qui s’est enroulé, enfermé, ficelé autour de lui-même ? Et qu’y a-t-il dedans ? Y a-t-il quelque chose ? Ou, au contraire, n’y a-t-il justement rien, rien que l’ineffable réponse impensable du Présent au Présent ? Et que sommes-nous ? Sommes-nous ce cocon immobile, ember­lificoté en lui-même ? Sommes-nous cette apparence ? Som­mes-nous ce fouillis inextricable de fils entortillés sur eux-mêmes ? Oui, nous sommes cela. Mais c’est précisément cela qui doit « perdre sa vie » si l’autre, l’indicible, doit réap­paraître.

Nous avons filé et tissé toutes les journées de notre existence et avons enseveli notre vie dans ce suaire. Et maintenant De Profundis : clamez de l’abîme. Qui vous entendra jamais ? Les Cieux sont vides, lorsque l’homme est stérile.

Avons-nous eu des expériences spirituelles ? Leur sou­venir les a assassinées. La félicité que nous en avons ressentie les a assassinées. La certitude, le cri de joie, l’extase les a assassinées. Car ces délectables émotions se sont ajoutées au perçu, au goûté, au comparé, au connu, au passé, à la trame du tissu de nos jours. Goûtons-nous « encore une fois » cet ineffable ? Ce n’est donc pas lui. Peut-être nous a-t-il surpris une fois par mégarde. Mais si nous l’avons « senti » c’est qu’il n’était déjà plus là. Il n’y a pas de rencontre possible entre le neuf et le vieux. Et « qui » était là pour l’accueillir ? Est-on ?… Sommes-nous autre chose qu’un passé, et un passé est-il autre chose qu’une protection ? Qu’un système défensif ? Qu’une organisation fortifiée ?

S’il est vrai, dis-je, que la Nature nous a créés plasti­ques et que l’empreinte vivante du Présent est enfouie en nous, que sommes-nous, au cœur, au centre de cette empreinte, si ce n’est la virginale capacité de la subir ? Le mot subir est inadéquat : il y a capacité de répondre. Et réponse est inadéquat aussi : il y a possibilité de créer le Présent. Mais qu’est-ce qui crée, si ce n’est l’incréé ? Je pense qu’au départ, il y a, en chacun de nous prépondérance d’incréation. Il y a rupture physiologique des fabrications en faveur d’une courbe, unique en chacun. Que nombre de possibles soient déterminés par l’hérédité et le milieu, cela ne me semble avoir qu’un intérêt descriptif, de même qu’en physiologie on étudie la composition des tissus, étude qui peut laisser l’athlète indifférent. Ce qui importe est que le rien du tout, enfermé dans le cocon de son moi, s’envole un jour. De l’état de chrysalide, ce prisonnier vivant et qui n’est rien, s’échappera-t-il, souffle soufflant où il veut ? Telle est la question, non pas être ou ne pas être, qui n’a aucun sens, mais sommes-nous ce rien du tout, enfermé dans le cocon du moi ? Non : nous sommes le cocon, devenu but-en-soi, fin-en-soi, et « je suis », et « je me connais », et « je m’identifie avec moi-même » et « je dure », et « je suis étincelle », et « je suis parcelle d’un cocon divin, Atman, Dieu Personnel », et le reste.

Et tout ce dont nous sommes ainsi faits est le contraire, l’opposé, la négation de ce rien du tout, enfermé, qu’est l’incréé en nous. L’ai-je assez dit, et que cela ne peut plus durer, car c’est ainsi que l’humanité se fera sauter ?

Je voulais, en commençant cet ouvrage, montrer la profondeur de la crise où nous nous débattons tous. Je vou­drais que quelques-uns l’aient vue insondable. Il n’y a aucune commune valeur entre l’espèce pré-humaine que nous som­mes et la lutte que nous entreprenons pour une Genèse au-delà de l’espèce : pour une mutation. La terrible aventure de la conscience est son pouvoir de se détruire en s’affir­mant. Le pour-soi spontané et discontinu de l’enfant construit, tout naturellement, le cocon nécessaire à une conscience abandonnée par les automatismes de l’instinct. La cristallisation, l’identification de la conscience et de son cocon est inévitable, puisque le cocon s’empare de la totalité de l’expérience. L’incréé emprisonné au centre de ce déve­loppement ininterrompu ne s’exprime que par éruptions volcaniques, incompréhensibles, déroutantes, parfois angois­santes, et qui s’opposent à la conscience-entité jusqu’à la plonger dans le désarroi. Nous avons tous connu, dans notre enfance, des moments où notre conscience semblait chavirer dans la terreur sans nom du vide où la plongeaient des questions saugrenues mais profondes comme une maladie mortelle : comment se fait-il que je sois justement moi, moi, pas un autre ? Et que le monde soit précisément celui-ci ? Et que serait-il arrivé si j’étais un autre ? Et si mes parents n’étaient pas eux Etc… Etc… Nous avons tous connu les fausses mémoires, les souvenirs imaginaires, les mondes extravagants, les entités irréelles qui vont et viennent dans la conscience de l’enfant. Les parents se hâtent de leur opposer l’évidence de leur conditionnement, la solide et robuste réalité de leur monde préfabriqué. L’enfant inadapté à cette espèce pré-humaine est un souci, un problème, un objet de réprobation et de honte. Les éducateurs, et surtout les prêtres de toutes les religions, broient l’incréé vivant, façonnent l’enfant, le mutilent en lui inculquant la terreur des châtiments et la douceur des soumissions et des absolu­tions. Rien n’est plus sucré que le sourire des grandes per­sonnes auréolant le jeune conformiste, l’enfant sage, le bon élève. L’espèce pré-humaine a toutes les armes pour elles, et les richesses de toutes les possessions. Il n’y a aucune com­mune mesure entre ce monde, pris en bloc, et le terrible cri intérieur de l’esprit étouffé.

La meilleure de ces armes est la pensée. C’est elle qui, par sorcellerie, fait surgir le passé mort et lui redonne vie. Elle n’est faite que de passé, cela est évident, puisqu’elle ne manipule que ce qu’elle peut intégrer dans ce qu’elle con­naît. Aussi, mesurant sa faiblesse, a-t-on depuis longtemps délégué à son secours la panacée dite intuition. L’intuition métaphysique est douée du pouvoir admirable de diriger la pensée dans l’univers des paroles sans contenu et de lui permettre ainsi de donner les définitions de mots qu’elle ne conçoit pas. Nous avons vu, analysé, critiqué cette Comédie. Il n’est pas utile d’y revenir, si ce n’est pour jeter un dernier coup d’œil d’ensemble sur la majestueuse et solennelle assemblée de philosophes, d’érudits, de théologiens et de saints que, depuis des siècles, accumule autour d’elle l’es­pèce pré-humaine, condamnée à se détruire. Cette prodi­gieuse somme d’intelligences, offre à notre admiration tout ce qui compose notre patrimoine culturel. Pour rejeter ce patrimoine dans sa totalité, du fait que sa base, sa fondation, pour adéquate qu’elle ait été dans le passé, est erronée, fausse, pervertie, décomposée aujourd’hui, à cause de l’accé­lération du Temps (dont nous avons déjà parlé) il faut se laisser envahir par l’extrême humilité, par la nue simplicité de l’esprit.

Car, si l’on rejette ce passé, c’est soi-même que l’on rejette et est-ce possible ? Mais il existe une antinomie qui consiste à absorber, à intégrer, (à accomplir, comme disait Jésus) et c’est cela qui est possible et nécessaire. Cela ne comporte pas tant d’études ni de grimoires. Cette simplicité de l’esprit est une maturation intérieure et, pareillement, une dévitalisation de ce qui l’abritait : de ce que j’ai comparé à un cocon. Cette simplicité de l’esprit est, en somme un transfert de vitalité. Et si l’ensemble de mon allégorie fait image, l’on voit bien que nous mourons aujourd’hui, que nous nous tuons et nous nous détruisons aujourd’hui, du fait de toutes nos protections. Protections intellectuelles et psychologiques. Protections armées. Les unes et les autres sont devenues fins à elles-mêmes. Si l’on veut vivre, on doit cesser de se protéger.

Et cesser de s’organiser. En bref, pourrait-on se décider à prendre au sérieux, à prendre à la lettre, les préceptes de Jésus, lorsqu’il nous demandait de ne pas penser au lendemain, de ne pas nous défendre, de ne pas nous protéger ?

Il est, certes, extrêmement difficile de percevoir ce renversement de valeurs, sur tous les registres, avec assez d’acuité pour prolonger son foyer en nous-mêmes. Et même lorsque cette conversion se produit en nous, il est diaboli­quement difficile de l’y maintenir. Car il est diaboliquement facile et naturel de retomber à tout instant dans l’inertie du connu, des automatismes, des résistances passives. Et il est tout à fait inutile de réagir contre ces sollicitations, de se forcer à les refuser, car cette résistance serait la résistance même contre laquelle on s’imaginerait lutter et qui instau­rerait la lutte elle-même. Elle s’appuierait sur quelque idée, sur une éthique, sur une aspiration vers l’unité humaine, sur une définition – ou pour le moins une notion de l’humain, sur un cadre de représentations préparé en vue de recevoir le souffle nouveau-né, comme si l’on pouvait prévoir l’imprévisible et penser l’impensable.

C’est au contraire une disponibilité totale et très vulné­rable qui résulte de cette « lucidité intérieure, constamment sur le qui-vive, suspendue dans la perception d’elle-même à travers toutes les couches de la conscience » (Krishnamurti). Mais devant cette exigence de la conscience rendue à elle-même et de l’intelligence réinstaurée dans sa fonction, l’on a beaucoup de mal à admettre que c’est là que se trouve la solution de la crise mondiale. La difficulté, non seulement de mettre en œuvre cette lucidité, mais de comprendre même en quoi elle consiste, devrait réduire à un nombre infime les personnes disposées à s’y consacrer. Et ce travail, tout individuel, peut-il avoir une portée sociale ? Longtemps je me suis formulé ces objections, ou, plutôt, les ai-je opposées à Krishnamurti, dans des discussions passionnées. Je le voyais choisir le chemin le plus long et le plus frêle, comme si, pour éteindre un incendie, on s’en allait, avec une baguette de sourcier, en quête d’un filet d’eau souterraine. Mais, les années passant, je voyais nos pompiers, sous leurs coiffures de chefs temporels ou spirituels alimenter l’incen­die avec tout ce qu’ils inventaient pour l’éteindre. Je voyais s’établir, dans la plupart des esprits, la confusion entre l’action catastrophique menée par des hommes qui s’iden­tifiaient à l’inconscient collectif d’une nation, d’une religion, d’un groupe en état d’affirmation égocentrique par opposi­tion à d’autres groupes, et telle action isolée qui pourrait résulter d’un homme, d’un seul, se dégageant au contraire de l’âme-groupe d’un troupeau. Sa conduite ne serait pas nécessairement marquée du sceau de l’érudition, ni de la connaissance approfondie des systèmes philosophiques, de l’Antiquité à nos jours. Elle se limiterait peut-être à un geste simple et naïf, qui s’épuiserait aussitôt exprimé.

Sans vouloir évaluer celui de Garry Davies, qui consista à s’asseoir un jour sur le bord d’un trottoir, devant le palais de l’O.N.U., et à déchirer son passeport américain, en se déclarant citoyen du monde, il m’apparaît d’une plus grande portée que le gigantesque appareil administratif mis en œuvre par l’O.N.U., l’UNESCO, le NATO (ou OTAN), le SHAPE, I.A.C.I ., le B.I.I ., la B.I.R.D. (ou I.B.F.R.D.), la B.I.S., le B.I.T. (ou I.L.O.) la B.R.I. (ou B.I.S.) le C.A.C., le C.A.T., le C.C.A., le C.F.S. (ou E.C.O.S.O.C. ou E.S.C.), la C.I.J. (ou I.C.J .), la E.C.A.F.E. (ou C.E.A.E.O,), la E.C.E. (ou C.E.E.), la E.C.L.A. (ou C.E.A.L.) , le F.I.S.E., le G.A.T.T., le I.C.E.F., le UNAC, l’UNICEF, l’ICAO, l’IMF, l’IRO, l’ITO, l’I U, l’OIR, l’OMS, l’UIT… et quelque deux ou trois mille autres organisations, qui entourent cent cinquante pays d’un réseau aux mailles serrées, dans lequel chacun de nous, désigné par des numéros d’ordre et de séries, a échangé son identité contre une fiche de police. Cette termitière de paperasses fonctionne toute seule, par le truchement d’une multitude de fonctionnaires irrespon­sables. Pas plus que dans une colonie d’insectes, il ne nous est possible de savoir « qui » dirige, « qui » mène, cette machine extraordinaire. Elle est faite de façon à se passer d’un centre de conscience. En vérité, elle n’est pas consciente, elle n’est qu’intelligente. Elle ne tend vers rien, si ce n’est vers sa propre hypertrophie. Chacun de ses pas déclenche fatalement le pas suivant, dans la pente qui mène à la guerre. En elle, il n’y a rien d’humain. Le geste d’un garçon qui déchira son passeport a plus de sens, plus de valeur, plus de contenu que l’ensemble de ces organisations. La suite de cette histoire est connue : après avoir ramassé des millions d’inutiles signatures, vacillé entre un pont sur le Rhin et la porte d’une prison militaire, s’être débattu dans les conflits qui surgissaient déjà entre plusieurs organisa­teurs des « Citoyens du Monde », Garry Davies se vit remet­tre un nouveau passeport, et on l’embarqua pour son pays d’origine. Ce petit filet d’eau n’avait pas vécu le temps de se diriger vers l’incendie.

Et il est bien et naturel qu’il en ait été ainsi. Partout, autour de nous, nous voyons de nombreux petits hommes faire de ces gestes, encore plus petits, plus naïfs, et de portée encore moindre. Des gestes honnêtes, directs et simples, que le tohu-bohu des fausses valeurs étouffe. Il ne tient qu’à nous de les reconnaître, et de nous faire recon­naître. Si notre pensée est vraiment profonde et vraiment réfléchie, elle se retrouvera de plain-pied avec les expres­sions les plus humbles de la vérité, car elle sera humble. Elle se retrouvera dans leur spontanéité et sera bénie par elle, du fait qu’elle sera sa conscience et la perception qu’elle aura d’elle-même. Ainsi se retrouveront ceux qui auront fait le tour d’eux-mêmes et ceux qui, démunis, arriveront direc­tement. Ils s’entendront et s’entendent déjà : l’esprit de vérité est un.

L’on veut nous faire croire que cette espèce pré-humaine supportera une troisième guerre mondiale; qu’elle sortira de là telle qu’elle est, dans l’identité qu’elle prétend assumer et faire durer; qu’elle s’établira, se rétablira défini­tivement dans les définitions qui résultent de son passé; qu’elle s’installera à l’intérieur des cadres, des institutions, des traditions, des croyances mythiques qui prétendent fixer l’esprit au temps de Moïse, du Bouddha, ou de Ponce Pilate. Aucun diagnostic de l’état où nous sommes ne me semble plus faux. Pour faire une maladie, il faut être bien portant : pour supporter une attaque de peste ou de choléra, il faut être robuste. Nous avons dépassé ce stade : la guerre est une maladie que nous ne sommes plus à même de subir.

Si le pire vient à se produire, nous ferons une septicémie généralisée. Nous aurons d’innombrables foyers d’infection, de guerre civile, dans le monde entier. Pour rien : pour le portrait d’Eisenhower ou de Staline et l’idée idiote que nous nous en ferons. Mais c’est alors que le moindre geste vrai, du moindre petit homme, acquérera toute sa valeur. Là où il se produira, il arrêtera le conflit. Il mettra une limite au crime. Il montrera, très simplement, que s’entretuer n’est pas la bonne façon de trouver la sécurité. Autour de lui – autour de chacun de nous – se fera le débrayage; et la guerre, en panne, là, n’aura pas lieu.

* *

Et, selon la mesure où j’ai réussi à mettre un contenu dans les mots de cet ouvrage, et à inciter à la réflexion, je souhaite qu’autour de la vie – brève ou longue – qu’il aura, un peu de neuf surgisse : une paix de l’esprit.

FIN

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