Yves Christen : La sociobiologie peut nous aider à nous mieux comprendre ?


17 Sep 2010

(Revue 3e Millénaire. Ancienne Série. No 1. Mars-Avril 1982)

Sociologie et biologie se réconcilieront-elles un jour ? Il le faudrait bien car elles paraissent intimement liées. Mais qui aura le pas sur l’autre ? Est-il raisonnable même d’imaginer que l’une puisse dominer l’autre et pourtant elles entrent constamment en interaction. Vaine querelle et pourtant guerre à outrance. Yves Christen, biologiste, tente ici de faire le point. Bien qu’il ne soit pas tout à fait neutre suivons-le dans son exploration des gènes. Dans ce milieu infiniment petit, la guerre est à son comble.

La vieille expression des « atomes crochus » trouve son explication. De là à extraposer toute une sociologie du comportement humain il n’y a qu’un pas. Franchissons-le avec Yves Christen et avec lui tentons de nous mieux comprendre génétiquement, puisque dans la génétique même se retrouvent les notions d’altruisme, d’égoïsme, de compétition et d’amour. Là encore, cette recherche nous rapproche d’une meilleure compréhension de l’homme du 3e millénaire.

Dix ans déjà ! La guerre de la sociobiologie a débuté en 1975 avec la parution du volumineux ouvrage d’un entomologiste de Harvard, Edward O. Wilson : Sociobiology[1]. Ce conflit, l’un des plus sévères de l’histoire des sciences, s’est aussitôt envenimé. Injures, polémiques, articles et contre-articles, se sont accumulés. Sans doute le temps est-il venu de dresser un premier bilan et s’interroger sur l’avenir.

Qui dit sociobiologie dit mélange de biologie et de sociologie. Une vieille préoccupation si l’on songe que le glissement de l’une à l’autre était déjà contenu en germe dans la classification des sciences d’Auguste Comte et qu’il se trouve au centre des préoccupations d’une multitude de philosophes et de chercheurs. De Marx à Darwin[2], en passant par Kropotkine et Lorenz, on n’en finirait pas de citer tous les penseurs qui se sont interrogés sur les rapports entre la biologie et les sciences humaines. Les uns pour détacher l’homme du règne de la nature, les autres pour l’y insérer. Ainsi, Darwin n’hésite-t-il pas à écrire :

« (…) Si considérable qu’elle soit, la différence entre l’esprit de l’homme et celui des animaux les plus élevés n’est certainement qu’une différence de degré et non d’espèce… Des sentiments, des intuitions, des émotions et des facultés diverses, telles que l’amitié, la mémoire, l’attention, la curiosité, l’imitation, la raison, etc., dont l’homme s’enorgueillit, peuvent s’observer à un état naissant, ou même parfois à un état assez développé, chez les animaux inférieurs. »

A cette interprétation biologisante que l’on retrouve chez Lorenz, Marx oppose la célèbre parabole de l’abeille et du tisserand :

« Une araignée fait des opérations qui ressemblent à celles du tisserand, et l’abeille confond par la structure de ses cellules de cire l’habileté de plus d’un architecte. Mais ce qui distingue dès l’abord le plus mauvais architecte de l’abeille la plus experte, c’est qu’il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. Le résultat auquel le travail aboutit préexiste idéalement dans l’imagination du travailleur. Ce n’est pas qu’il opère seulement un changement de forme dans les matières naturelles ; il y réalise du même coup son propre but dont il a conscience, qui détermine comme loi son mode d’action, et auquel il doit subordonner sa volonté. »

Dans ces conditions, autant dire que le livre de Wilson ne s’insérait pas dans un contexte vierge. D’autant plus que le vocable biosociologie avait déjà été utilisé par le Français Georges Vacher de Lapouge, théoricien des sélections sociales et chantre de la race aryenne, avant d’être curieusement repris en 1980 par un antiraciste militant tel que Jacques Ruffié.

Pourtant, l’œuvre de Wilson, même si l’entomologiste a choisi de la focaliser elle aussi sur la zone située à l’interface des sciences biologiques et sociales, ne saurait être située sur le même plan. Alors que le propos d’un Ruffié est principalement d’ordre idéologique, celui de Wilson est strictement de type scientifique.

L’entomologiste de Harvard définit la sociobiologie comme la science qui étudie les bases biologiques des comportements sociaux chez l’homme et les animaux. Une définition qui, quelques adversaires irréductibles de la biologie mis à part, devrait faire l’unanimité, mais qui dissimule en réalité une proposition plus précise. Les sociobiologistes considèrent en effet les êtres vivants comme en perpétuelle compétition pour améliorer leur gain, le principal de ces gains étant la transmission de leurs gènes (les particules qui codent pour les facteurs héréditaires). La sociobiologie se préoccupera donc pour une large part des stratégies utilisées par les êtres vivants afin de transmettre au mieux leurs gènes.

Ainsi présentée, la définition de la sociobiologie peut sembler un tantinet ésotérique. Pour en mesurer l’importance il faut la situer dans son cadre historique. La sociobiologie est née en réponse à un problème : comment l’altruisme peut-il exister dans la nature ? Le darwinisme, en effet, implique que les êtres vivants génétiquement altruistes sont désavantagés puisqu’ils favorisent les autres, donc les gènes des autres, et, par voie de conséquence, pas les gènes de l’altruisme qu’ils véhiculent. L’existence de ces gènes de l’altruisme, véritables équivalents de gènes de suicide, apparaît donc en première approximation comme un non-sens. Or l’altruisme existe dans la nature : l’altruisme des parents à l’égard de leurs enfants, l’altruisme des guetteurs qui dans diverses sociétés animales « acceptent » de signaler la présence des prédateurs au lieu de se sauver immédiatement, l’altruisme des ouvrières dans les sociétés d’hyménoptères (abeilles, fourmis, guêpes), etc. Ce dernier cas a été étudié avec soin, particulièrement par le biologiste Hamilton. Ce chercheur s’est aperçu que, compte tenu d’une particularité génétique (tenant au fait que les mâles n’ont dans cette espèce qu’un simple lot de chromosomes), les ouvrières se trouvent avoir en commun, non pas la moitié (comme c’est normalement la règle entre frères et sœurs), mais trois quarts de leurs gènes. En d’autres termes, elles sont génétiquement plus proches de leurs sœurs que de leurs éventuels enfants si elles en avaient. Cela signifie qu’elles ont génétiquement intérêt à s’occuper de la naissance de leurs sœurs (ce qui constitue leur tâche dans la société d’hyménoptères). En clair, ce qui apparaissait comme une marque d’altruisme génétique est en réalité de l’égoïsme génétique.

La même chose, bien entendu, vaut pour l’altruisme parental, qui consiste de ce point de vue à défendre les copies des gènes que les parents ont dans la progéniture, et, des études récentes l’ont démontré, pour l’altruisme des animaux guetteurs. Les sociobiologistes montrent qu’à côté de cet altruisme unissant les sujets apparentés (la kin selection des anglo-saxons), une autre forme d’altruisme est possible : l’altruisme réciproque. Il s’agit là du traditionnel donnant-donnant. Des animaux (ou des humains) non apparentés peuvent s’entraider sous réserve d’en tirer bénéfice l’un et l’autre.

Bien que toutes ces théories n’aient rien de particulièrement choquant, elles ont suscité d’extraordinaires polémiques[3]. Le groupe de scientifiques gauchistes regroupés autour de la revue américaine Science for the people a orchestré le conflit et dénoncé Wilson comme un penseur crypto-fasciste. Du New York Times à Newsweek, en passant par le Times, toute la grande presse s’est faite l’écho du conflit. Souvent en première page et sous des titres provocateurs : « Genes über alles » (les gènes au-dessus de tout) pour le Times du 13 décembre 1976 !

L’affaire n’en est pas restée au stade de l’opposition littéraire. Aux lettres de critiques voire d’injures se sont ajoutés une multitude de coups bas. Une chaîne de télévision est allée jusqu’à mutiler les propos de sociobiologistes américains tout en les présentant sur fond d’images de guerre du Vietnam. Wilson a été agressé à plusieurs reprises. On lui a déversé des seaux d’eau sur la figure. Cela ne l’a pas empêché de participer, imperturbable, au débat avec ses adversaires et cela sans jamais se départir de son incroyable sérénité.

Les reproches étaient, et restent, à peu près toujours les mêmes : la sociobiologie insiste trop sur l’importance des gènes dans le comportement humain ; elle est raciste et sexiste ; elle conforte l’ordre établi, etc.

La plupart des media, en France surtout, ont emboîté le pas des seuls opposants, faisant courir les bruits les plus farfelus. A telle enseigne que, dans notre pays au moins, de nombreux lecteurs moyennement cultivés et dignes de foi doivent imaginer que la sociobiologie est chose dépassée et rejetée par la science.

La réalité, en fait, est tout autre.

Il suffit de consulter les périodiques scientifiques les plus lus du monde (Science aux Etats-Unis, Nature en Angleterre) pour comprendre que la sociobiologie constitue désormais le cœur de la biologie moderne. Une multitude d’articles la confortent ; quelques autres la critiquent, mais dans tous les cas on la considère comme la théorie centrale à démontrer ou à falsifier. Des revues lui sont spécialement consacrées : Ethology and sociobiology, Behavioral Ecology and sociobiology, Journal of social and biological structure, Animal Behavior, etc. Une multitude de livres spécialisés paraissent chez les meilleurs éditeurs scientifiques, etc. Jamais sans doute le fossé n’aura été aussi grand (en France tout au moins) entre l’importance acquise par une théorie scientifique dans le milieu des spécialistes et le message diffusé par les media.

Il faut dire que la sociobiologie présente, pour les chercheurs, un avantage incontestable : sa puissance conceptuelle. Elle associe théorie évolutionniste moderne (néo-darwinienne) et éthologie (science du comportement) comme jamais auparavant. Certes, on savait déjà grâce à Konrad Lorenz, Robert Ardrey, Desmond Morris, Irenaüs Eibl-Eibesfeld, et tous les autres éthologistes, que le comportement humain ne différait pas autant qu’on le croyait du comportement des autres animaux. Mais le cœur de la théorie sociobiologique constitue une sorte de dogme central permettant de réunir tous les faits observés autour d’une seule idée : la lutte des êtres vivants pour améliorer leurs gains génétiques.

Or, les sciences ne prennent leur plein statut qu’à partir du moment où elles se trouvent unifiées par de semblables dogmes centraux. Ainsi la génétique existait-elle pratiquement depuis l’antiquité (on avait bien remarqué que les enfants ressemblaient plus à leurs parents qu’aux autres individus), mais elle ne prit un statut de réel sérieux que lorsque Gregor Mendel formula ses fameuses lois sur l’hybridation. Et, quand le code génétique fut à son tour élucidé, elle prit une importance encore plus singulière. Dans le cas présent on peut dire que l’étude du comportement, tant qu’elle se limitait à la mise en évidence de certaines séquences d’attitudes ou même de certaines parentés entre les espèces, n’avait pas un statut aussi imposant que celui que lui confère désormais la nouvelle synthèse que constitue la sociobiologie.

A cela s’ajoutent les efforts de cette nouvelle science en amont et en aval : vers la biologie moléculaire et vers les sciences humaines.

Pour avoir été dissimulée par les media, la rencontre sociobiologie-biologie moléculaire n’en est pas moins l’un des éléments marquants de la recherche de ces derniers mois[4]. En avril 1980, deux équipes de chercheurs particulièrement célèbres, ont créé, dans la revue Nature, le concept d’ADN égoïste. Ford Doolittle et Carmen Sapienza au Canada d’un côté, Leslie Orgel et Francis Crick, aux Etats-Unis d’autre part, ont révisé à cette occasion ce qui avait jusqu’alors constitué l’essentiel de la conception de l’ADN. Un ADN bien sagement enroulé en double hélice était conçu comme l’archétype de la structure ordonnée. Or que constataient ces chercheurs ? Tout simplement que l’ADN était le règne d’une sorte de pagaille des gènes.

Qu’on en juge : en quelques mois, on a découvert des gènes baladeurs qui changent de place dans l’ADN ; des gènes reproduits en de multiples et apparemment inutiles copies ; des gènes dont les produits sont coupés en morceaux, en sorte qu’une partie est purement et simplement éliminée, exactement comme si elle ne servait à rien, etc. D’abord considérée comme une sorte de curiosité, cette anarchie génétique se révéla bientôt être la règle. Comment l’interpréter ? En trouvant toutes sortes de fonctions possibles aux fragments de gènes éliminés ? C’est ce que pensent plusieurs spécialistes. Mais ne peut-on tout simplement imaginer que tous ces morceaux d’ADN sont de parfaits égoïstes ne « pensant » qu’à eux-mêmes ?

C’est en substance l’hypothèse formulée par Doolittle, Sapienza, Orgel et Crick. Dans cette interprétation, les gènes en multiples copies essaient de favoriser leur multiplication, les gènes baladeurs tentent leur chance ailleurs, etc. Cette notion d’ADN égoïste fit d’autant plus facilement l’effet d’une bombe qu’elle évoque puissamment celle du gène égoïste vulgarisée par celui que d’aucuns considèrent comme le plus extrémiste et peut-être le plus doué des sociobiologistes : Richard Dawkins[5]. Le point de vue de Dawkins est simple : les organismes sont essentiellement des machines inventées par les gènes pour assurer leur survie. « Un singe, écrit Dawkins, est une machine qui préserve les gènes dans les arbres, le poisson est une machine qui préserve les gènes dans l’eau, il existe même un ver qui préserve les gènes dans le malt de la bière allemande. Les voies de l’ADN sont impénétrables. » Bien sûr on s’est gaussé de tout cela Mais la thèse de Dawkins n’a jamais, quant au fond, été critiquée par personne. Elle est désormais admirablement confirmée par les meilleurs des biologistes moléculaires. Et cette victoire revêt une importance exceptionnelle du point de vue épistémologique : elle fait de nouveau remonter la sociobiologie à un niveau de conception encore plus puissant, celui de la molécule.

Au même moment la sociobiologie a remporté une victoire d’importance dans une direction opposée et controversée : les sciences de l’homme, Dès le début des polémiques, c’est sur cette question que s’étaient focalisées les critiques, scientifiques-gauchistes et autres commentateurs n’avaient, du gros livre de Wilson, choisi que le dernier paragraphe : quelques pages seulement, portant sur la sociobiologie humaine. Le reste n’avait pratiquement pas été critiqué. Mais ces pages suffisaient pour comprendre l’intention de Wilson : englober dans sa décision la totalité des sciences humaines. L’entomologiste en était si convaincu qu’il poussa la provocation jusqu’à écrire un livre entièrement consacré à la sociobiologie humaine : La Nature humaine[6]. Qu’expliquait-il en substance : tout simplement que « la biologie est la clé de la nature humaine ». Un point de vue qu’un autre sociobiologiste, Robert Trivers, formule en ces termes : « Tôt ou tard, les sciences politiques, le droit, l’économie, la psychologie, la psychiatrie et l’anthropologie seront, sans exception, des branches de la sociobiologie. » Une façon comme une autre de prétendre annexer tout un territoire de la connaissance ; et aussi, bien entendu, de se mettre à dos tous ceux qui avaient pour fonction de l’explorer. Cela explique que les adeptes des sciences humaines, tout particulièrement ceux qui apprécient l’exercice verbal plus que la rationalité scientifique, aient, dans leur majorité, rejeté la sociobiologie jugée trop envahissante. Pourtant des ethnologues expérimentateurs ne purent s’empêcher de constater d’étonnantes applications possibles à leur propre discipline.

Napoleon Chagnon, grand spécialiste des Indiens Yanomamo a entrepris de décrire en termes de sociobiologie les mœurs de ces guerriers d’Amérique du Sud. Tout en démantelant au passage quelques mythes toujours vivaces, à commencer par celui du bon sauvage (les Yanomamo s’exterminent joyeusement). Massacres, vol de femmes, scissions des villages devenus trop gros s’insèrent à merveille dans la problématique sociobiologique. Irven de Vore, Richard Alexander, et d’autres anthropologues modernes, ont, à propos des différents modèles de sociétés humaines, montré l’application possible des données sociobiologiques au cas de notre espèce. Leurs recherches sont menées avec un tel dynamisme, que, bien que minoritaires, les ouvrages qu’ils ont publiés en quelques années sont en passe d’éclipser complètement une bonne partie de la littérature ethnologique[7]. A l’évidence, ils apportent aux sciences humaines données expérimentales et support scientifique de base qui leur faisaient jusqu’à présent défaut.

D’ores et déjà, ces recherches rendent compte d’une façon homogène de pratiques telles que l’altruisme, l’infanticide, l’inceste, sans doute les guerres, le sens de la propriété, etc. Le fait, essentiel du point de vue sociobiologique, que les êtres vivants puissent transmettre leurs gènes sans se reproduire eux-mêmes (en aidant leurs apparentés) permet de rendre compte de toutes les structures de la parenté chères à Lévi-Strauss. Cette fois-ci, la possibilité est offerte de dépasser en ce domaine la dimension de l’anecdote.

Est-ce à dire que la sociobiologie a désormais réponse à tout ? Sûrement pas. Ce qui constitue aujourd’hui le plus important des problèmes, l’origine et la nature de la culture humaine, est à peine effleuré[8]. Associé au physicien Lumsden, Wilson a publié sa conclusion à ce sujet : biologie et culture évoluent de pair. « Après que les guerres politiques autour de la sociobiologie eurent cessé, explique Wilson,  il devint clair que deux des plus grandes objections soulevées par des philosophes et des spécialistes des sciences sociales étaient valables. L’une est que la sociobiologie n’a pas d’interprétation de l’origine de la pensée et de ce que signifie la liberté. Et l’autre est que cette théorie n’a pas d’explication valable pour la remarquable diversité des cultures. »

Selon Lumsden et Wilson, la théorie évolutionniste gène-culture explique non seulement ces phénomènes, mais elle implique aussi que des modèles culturels basés sur des déterminismes génétiques évoluent à une rapidité surprenante. Cinquante générations, 1000 ans, suffiraient pour produire des changements génétiques importants, même avec une sélection modeste. Les résultats de ce modèle suggèrent donc que depuis l’avènement de l’agriculture, il y a quelque 10000 ans, « le temps a été plus que suffisant pour une coévolution substantielle et l’établissement de quelques degrés de déviations épigénétiques dans virtuellement chaque catégorie de comportement culturel ».

Du coup, c’est une des objections les plus classiques aux anciens modèles liant génétique et culture qui saute. Que disaient en effet les adversaires de ces modèles ? Tout simplement que depuis le début de l’histoire les changements biologiques avaient dû être trop peu importants pour rendre compte d’une façon quelconque des changements culturels. Ce que montrent Wilson et Lumsden, c’est que quelques générations suffisent à produire des changements génétiques majeurs. Nul ne peut sérieusement douter que des modifications physiques historiquement observées, comme l’accroissement de la taille, soient, pour une part au moins, dus à des variations génétiques. Dans le cas des évolutions directement liées aux processus culturels, les changements biologiques doivent être particulièrement rapides car, sitôt installé, un nouveau cadre culturel joue le rôle de milieu sélectif favorisant l’apprentissage de structures génétiques nouvelles. Le caractère inévitable de ce processus d’entraînement constitue d’ailleurs l’une des meilleures preuves de l’existence de liens entre facteurs génétiques et culturels. En effet, même si l’on admet que la culture est apparue indépendamment des gènes (hypothèse qui suppose pratiquement une intervention extra-terrestre) il est évident qu’une fois apparu, le cadre culturel a dû favoriser certaines structures génétiques aux dépens des autres (en particulier celles en rapport avec le développement de l’intelligence).

Bien entendu, le fait de montrer que changements génétiques et culturels ont pu et dû s’effectuer dans un processus d’interaction réciproque ne répond pas à toutes les questions. Reste à découvrir les modalités exactes de cette interaction ; à élucider la mécanique de formation de la culture (un peu comme l’on étudie une sécrétion hormonale), etc.

En outre, l’existence de ce véritable réseau de gènes imaginé par la théorie sociobiologique pose de fascinants problèmes. Tout d’abord, et Jean Charon l’a remarqué, la sociobiologie réintroduit une certaine idée d’éternité des êtres vivants. Les plus simples d’entre eux, les bactéries, peuvent, on le savait déjà, ne pas mourir. Se reproduisant par scissiparité, ils peuvent toujours laisser, ici ou là, une moitié d’eux-mêmes, en sorte que chaque fois qu’un individu meurt, sa moitié peut encore exister. Dès lors, paradoxe apparent, des individus meurent sans que leurs copies ancestrales soient elles-mêmes forcément mortes ! En ce sens l’éternité existe, et pas seulement sous l’angle quelque peu métaphorique amenant à considérer une quelconque chaîne des vivants ou des apparentés.

Chez les êtres plus évolués, l’homme en particulier, seules les cellules sexuelles, ovules et spermatozoïdes, passent d’une génération à l’autre. Au fil des temps la dilution est telle qu’on ne peut guère parler d’éternité dans tout cela. Quant aux gènes, s’ils véhiculent une partie de chaque organisme, ils se mélangent et se diluent de telle sorte que l’individu finit vraiment par disparaître.

Cela, bien entendu, ne vaut que si l’on se polarise sur l’individu. Si maintenant on considère comme Dawkins, l’individu comme une machine à gènes, et que l’on met, en conséquence, l’accent sur le cas des gènes, l’affaire prend une signification différente. Les gènes, eux, peuvent être éternels. Leurs copies sont susceptibles de se reproduire et de se multiplier sans fin. Jusqu’à présent cette éternité n’était pas conçue comme signifiante ; le développement des théories sociobiologiques lui confère une sorte de dimension métaphysique, d’autant plus remarquée que des travaux modernes conduisent à penser que les processus du vieillissement peuvent être étudiés voire combattus.

Est-ce à dire que la biologie de l’éternité devient un nouveau domaine de recherche ? L’avenir le dira. Remarquons d’ores et déjà que la science n’ayant cessé de dérober à la métaphysique de nouveaux domaines de connaissance, on ne saurait s’étonner qu’elle s’empare également de la question de l’éternité. La volonté expansionniste de la sociobiologie autorise en tout cas à envisager un processus de ce genre.

L’existence de ce réseau de gènes à travers le temps et l’espace pose évidemment quelques problèmes. A commencer par celui-ci : comment les êtres vivants font-ils pour s’y reconnaître ? Les adversaires de la sociobiologie l’ont noté depuis le début : la génétique n’est à peu près connue des humains que depuis Mendel et comporte encore bien des mystères, comment les membres d’espèces plus frustes que la nôtre peuvent-ils faire pour détecter leurs intérêts génétiques ?

En réalité, ils n’ont guère besoin de connaissances particulières. La sélection naturelle a pourvu â tout cela en retenant, au cours de l’évolution des espèces, les processus susceptibles de favoriser cette reconnaissance des parentés (par exemple l’empreinte, qui pousse le nouveau-né à suivre le premier être vu à sa naissance, c’est-à-dire normalement la mère). L’animal ne sait rien, mais il est programmé pour se comporter comme s’il savait.

A ce processus relativement banal s’en superpose un second : les êtres vivants semblent bel et bien capables de détecter leurs gènes chez les autres sujets. Et cela dans des conditions non naturelles, sans les avoir vus auparavant. Quatre chercheurs de l’université de Washington à Seattle, Hannah Wu, Warren Holmes, Steven Medina et Gene Sackett, l’ont montré dans le cas des singes macaques. Ce travail, publié dans Nature en 1980, n’a pas reçu l’accueil qu’il méritait. Il est pourtant l’un des plus fascinants de l’histoire des sciences. Ces chercheurs ont étudié le comportement de singes macaques placés ensemble dans des cages. Ils ont montré que les sujets apparentés, mais ne s’étant jamais rencontrés auparavant, entretiennent entre eux des rapports préférentiels. Ils s’entraident, « discutent » et jouent davantage qu’avec les autres. Impossible cette fois-ci de faire appel à l’intervention de processus d’apprentissage élaborés à l’occasion de rencontres enfantines entre apparentés. Force est d’imaginer chez l’animal une sorte de « radar » détecteur de gènes.

Comment fonctionne un tel système ? on ne le sait pas encore. Peut-être fait-il appel aux odeurs individuelles. On l’a montré dans le cas des abeilles et d’autres insectes. Tout se passe à cet égard comme si les gènes avaient une odeur (en fait ils contribuent simplement à la synthèse de substances odoriférantes).

Dans le cas de l’espèce humaine, rien ne dit qu’un tel système ne puisse fonctionner aussi. Cela expliquerait l’existence des « atomes crochus » entre individus. Déjà les psychologues étudient les processus de reconnaissance individuelle, notamment au niveau de la face. Il se pourrait que ces codes de reconnaissance correspondent en quelque sorte à l’affichage du caryotype des individus. Je ne serais pas surpris que l’on s’aperçoive un jour que les individus portent sur leur figure une bonne partie de leur carte génétique. Cela leur permet inconsciemment de se repérer, de s’entraider en fonction de critères génétiques.

Une chose, en tout cas, est sûre : nous entrons dans l’ère de la sociobiologie et cela ne débouchera pas sur la seule résolution de problèmes relativement simples, tels que l’infanticide ou l’inceste. D’ores et déjà, il faut prévoir que les grandes questions métaphysiques auront à se confronter à cette pensée scientifique sans précédent.


[1] E.O. Wilson, Sociobiology, Belknap Press, 1975.

[2] Y. Christen, Le Grand Affrontement : Marx et Darwin, Albin Michel, 1981.

Y. Christen éd., Le Dossier Darwin, Copernic, 1982.

[3] Y. Christen, L’Heure de la sociobiologie, Albin Michel, 1979.

[4] Y. Christen, Science Digest, février 1982.

[5] R. Dawkins, Le Gène égoïste, Menges, 1978.

[6] E.O. Wilson, L’Humaine Nature, Stock, 1979.

[7] D. Barash, The Whisperings within, Harper and Row, 1979.

M.S. Gregory, Sociobiology and human nature, Jassey-Brass, 1979.

N.A. Chagnon et W. Irons éds., Evolutionary biology and human social behavior, Duxbury Press, 1979.

R.D. Alexander, Darwinism and human affairs, Pitman 1979.

D.G. Freedman, Human Sociobiology : a realistic approach, The Free Press, 1979.

P.L. Van Den Berghe, Human Family systems : an evolutionary view, Elsevier, 1979.

A. Rosenberg, Sociobiology and the preemption of social science, John Hopkins, 1981.

D. Symons, The Evolution of human sexuality, Oxford University Press, 1979.

G. Wilson, Love and instinct, Temple Smitt, 1981.

P. Singer, The Expanding Circle ethics and sociobiology, Ferrar, Straus et Giroux, 1981.

[8] C.J. Lumsden et E.O. Wilson, Genes, mind and culture, Harvard University Press, 1981.

J.J. Bonner, The Evolution of culture in animals, Princeton University Press, 1980.