Pierre Rambach : La symbolique des gestes bouddhiques


25 Aug 2011

(Revue Question De. No 29. Mars-Avril 1979)

Si l’on méconnaît le langage des gestes, les statues hindoues ou japonaises, conçues pour nous parler, restent muettes. Attitudes, mouvements des bras et des jambes, gestes des mains et des doigts sont les éléments d’un vocabulaire dont l’ésotérisme apparent n’est dû qu’à notre ignorance. Ceux qui ont sculpté les bouddha ont voulu figurer par des gestes significatifs les principales étapes de sa vie et les principaux éléments de son enseignement. L’article ci-dessous, consacré aux mudra, est extrait de l’ouvrage de Pierre Rambach « Le tantrisme japonais » (Ed. Skira-Flammarion). Cet ouvrage luxueux est, ici, présenté par Lucien Gérardin qui en dégage l’approche originale : le tantrisme vu par la spiritualité du Japon.

Nous utilisons pour désigner ces gestes de mains, ces entrelacements des doigts, le terme sanskrit de mudra. Mudra a un sens à la fois plus large et plus précis. Mudra c’est une écriture, un langage par signes, un geste de la main, un sceau. Le mot japonais pour mudra est in qui signifie sceau. Mudra c’est aussi le fait d’appeler une chose par son nom, l’autorité, le commandement. Symbole d’autorité, créatrice de force et d’efficacité, les mudra sont naturellement les attributs du dieu, du roi, du prêtre, du magicien. Dans le monde indien, l’homme étant une image réduite du cosmos, le geste rituel du prêtre, celui d’une statue de déité, aura valeur de mouvement cosmique. Dans tout acte rituel, la mudra est accompagnée de l’émission d’un son ; par ce double acte magique l’homme entre en contact avec l’univers et peut agir sur son fonctionnement.

Les sept mudra

Ces gestes au nombre de sept seulement, et que l’on va retrouver dans tous les pays d’Asie qui reçurent les messages successifs du Petit Véhicule, du Grand Véhicule, du Véhicule du Diamant, ne sont pas typiquement bouddhiques. On trouve la mudra de la méditation dans la religion Jaïna antérieure et dans l’art de l’Indus (2500-1500 avant notre ère). La mudra de l’« absence de crainte » est courante dans les représentations de Siva, la mudra de l’argumentation est de nos jours encore faite machinalement pour appuyer le discours en Inde et en Italie. La mudra du « don » ou de la « pitié », celle de la « prise de la terre à témoin » sont très figuratives. La septième mudra, appelée en sanskrit dharma-cakramudra, la mudra de la Roue du Dharma et qui représente le moment où le bodhisattva devenu Bouddha met en branle la Roue de la Loi, a un sens clair. Le symbole de la roue est très antérieur au bouddhisme pour représenter dans la tradition indienne le mouvement sans fin des renaissances. Cette roue figurée en général avec huit rayons est à relier à la symbolique du soleil et du lotus à huit pétales qui exprime les huit étapes de la naissance spirituelle.

Ces sept mudra n’ont à l’origine aucun sens caché et sont communes à tout le bouddhisme, mais ces mêmes mudra, lorsque nous les rencontrons dans les sculptures ou les peintures de l’Inde après le VIIe siècle, en Chine et au Tibet après le VIIIe et au Japon à partir du début du IXe siècle, vont prendre une signification tout autre, ou disons que leur sens premier sera doublé d’un sens caché beaucoup plus complexe, plus riche en enseignements et qui comprend plusieurs niveaux de lecture dont certains seront réservés aux seuls initiés.

Les choses telles qu’elles sont

Dans les rites tant hindous que bouddhistes, l’exécution de mudra, accompagnée de la récitation de mantra, va jouer un rôle essentiel sur la voie, pour les uns de la réintégration, pour les autres de l’Eveil. Avec l’apparition et le développement du Tantrayana, de ce « troisième tour de la Roue de la Loi », ces sept mudra, qui contiennent et résument la doctrine du Bouddha historique, seront complétées par une dizaine d’autres et un grand nombre de variantes, pour transmettre l’enseignement secret de Vairocana dont le Sakyamuni n’était qu’une manifestation terrestre. Mais s’il y a distinction entre bouddhisme exotérique et ésotérique, dont les Bouddhas représentatifs sont Sakyamuni et Vairocana, il n’y a pas de différence de doctrine. La Loi comprise par Sakyamuni lorsqu’il acquit l’illumination étant la Réalité Absolue (Tathata) existe, immuable, en dehors même de son Eveil. Dans le bouddhisme du Petit Véhicule l’accent est mis sur Sakyamuni qui prêche la Loi, dans le Grand Véhicule le Bouddha historique idéalisé, éternel, continue à se manifester par l’intermédiaire des bodhisattvas (êtres d’éveil) tandis que dans le Troisième Véhicule la Réalité Ultime de l’Univers possède forme et action et peut donc se manifester sans intermédiaire et, directement exposer la Loi.

Tout homme pourra donc devenir Bouddha, devenir Tathagata, littéralement « Celui-qui-a-réalisé-la-nature-des-choses-telles-qu’elles-sont », en faisant coïncider, au cours du rituel, ses trois actes aux trois « actes-mystères » du Bouddha Secret. Lorsqu’on demanda au Bouddha ce que signifiait l’expression « les-choses-telles-qu’elles-sont », il répondit Sunyata, la Vacuité. Dans le bouddhisme ésotérique chaque dessin, chaque peinture, chaque sculpture sera l’image de cette Vacuité et en même temps l’image de notre nature profonde ; indicible par définition, elle ne peut être appréhendée que sous deux points de vue différents, deux angles convergents.

LE TANTRISME VU PAR LA SPIRITUALITE DU JAPON

Le mot « tantrisme » fait surgir dans l’esprit cet érotisme sacré symbolisé par les couples divins enlacés, sculptés aux frontons des temples hindous, ou peints par les lamas tibétains sur la soie de certains mandalas. En sanskrit, tantra désigne tout simplement la trame d’un tissu, et signifie par extension : « règle de vie » et enfin : « doctrine ». Au sens large, le tantra répand la connaissance. Au sens étroit, le mot en est venu à désigner presque exclusivement des livres secrets où des doctrines ésotériques se veulent consignées. Le tantrisme plonge ses racines au plus profond des âges, dans ces civilisations autochtones qui précédèrent l’arrivée sur le sous-continent indien des Indo-Européens aux dieux mâles. Après une longue éclipse, au cours de laquelle il continua d’être vécu souterrainement, le tantrisme fut finalement récupéré par ces religions organisées que sont le bouddhisme et l’hindouisme.

En toute rigueur, au sens occidental du mot religion, le bouddhisme n’en est pas une. Il ignore un dieu personnel, créateur du monde. Sa forte organisation monastique lui confère pourtant un certain nombre des caractères associables à toute religion organisée. Huit cents ans après la mort du Bouddha, au cours des dernières années du IVe siècle, le moine indien Nagarjuna élabora une puissante synthèse des enseignements du « Maître de médecine » (le Bouddha historique montra aux hommes la voie pour se délivrer de la souffrance) et du tantrisme. Au VIIIe siècle, dans le centre monastique et universitaire bouddhique de Nalanda, sur le Gange, un peu en aval de Bénarès, Nagabodhi développe dans toute sa plénitude le bouddhisme tantrique, dit Troisième Véhicule, ou encore Véhicule de Diamant (Vajrayana). Il affirme que tout être humain peut accéder à la délivrance, c’est-à-dire à la connaissance totale de soi-même, au cours de sa vie présente.

Cette alliance du bouddhisme traditionnel et de la pensée indienne la plus vivace se révéla, à terme, corrosive. Elle favorisa en effet la renaissance de l’hindouisme sous la forme des cultes de Shiva ou de Vichnou, associés à des parèdres divins. Le bouddhisme tantrique survécut car il avait émigré au Tibet, où il se développa dans le lamaïsme. On connaît beaucoup moins l’aspect que nous découvre Pierre Rambach dans « le Bouddha secret du tantrisme japonais ».

Une secte méconnue du Japon la secte Shingon

La beauté des reproductions de ce splendide ouvrage (la perfection en la matière des éditions Skira est bien connue) s’allie à la profondeur du texte. Il y a quelques années, ce même architecte passionné du Japon avait publié un ouvrage de présentation analogue : « le Livre secret des jardins japonais » (également aux éditions Skira).

Il y a quelques décennies, la secte Shingon comptait encore, au pays du Soleil-Levant, des millions d’adeptes. L’industrialisation forcenée fait s’effriter ce bouddhisme tantrique japonais, tout comme s’écroule en Occident le christianisme. L’originalité essentielle du tantrisme, et ce qui lui donne une brûlante actualité, est cette affirmation fondamentale : tout être humain possède en lui-même le potentiel pour se libérer au cours de sa vie présente, en d’autres termes : pour prendre pleinement conscience de soi-même. Il n’existe ni prédestination ni « karma » trop rigide qui rendraient cela impossible.

L’enseignement tantrique profond s’exprime en symboles géométriques ou gestuels, une forme plus universelle de langage que l’écriture. Yantras (diagrammes géométriques) et mandalas (tableaux cosmiques) ont été souvent présentés et commentés. « Le Bouddha secret du tantrisme japonais » contient de splendides reproductions, en couleur bien sûr, des traditionnels mandalas exposés dans les temples japonais Shingon. Certains comportent des lettres sanskrites, témoignage d’une influence indienne persistant après des siècles de japonisation. Pierre Rambach explique aussi, et ce n’est pas la partie la moins passionnante du livre, le symbolisme des mudra (positions rituelles des mains).

Les gestes rituels secrets des prêtres Shingon

Il y a un peu plus d’un siècle, en 1867 très exactement, l’orientaliste Guimet, fondateur du musée parisien qui porte son nom, nota à l’occasion d’une mission au Japon, l’agitation perpétuelle des mains des prêtres lors des cérémonies secrètes de la secte Shingon. Que symbolisent ces mudra?

La recherche de l’unité ultime de tout être passe obligatoirement par une reconnaissance foncière de la multiplicité des formes et, tout d’abord, par cette première approximation des choses : actif et passif, sujet observateur et objet observé, mâle et femelle, droite et gauche. Le tantrisme hindou a symbolisé cette dichotomie fondamentale par le couple divin, couple qui se transforme parfois en un unique androgyne transcendantal. Le bouddhisme tantrique japonais n’a pratiquement pas conservé l’érotisme sacré. Il a préféré le symbolisme de la droite et de la gauche. Pierre dévoile de ce point de vue l’importance des positions de la main droite et de la main gauche des statues et des peintures des temples bouddhiques. On critique souvent en Occident l’éternel sourire figé sur le visage des Bouddhas ; ce n’est pas ce visage qui veut exprimer l’essentiel, ce sont les mains.

Regardez la diversité de leurs positions. Dans leur langage muet, ces mudra symbolisent la multitude des mouvements de la pensée. Elles enseignent, à qui veut la vivre, la possibilité de transcender harmonieusement l’agitation pour se situer dans l’unité profonde qui se cache en chacun de nous.

Lucien Gérardin

La main est un mandala

La main droite, active, représente le plan du Diamant, et la gauche, passive, celui de la Matrice. Il faut ajouter que dans le tantrisme, chaque doigt prendra une signification particulière. Chaque main sera mandala. Ainsi les cinq doigts représentent les cinq éléments, les cinq Bouddha, les cinq éléments constitutifs de la pensée… A chaque doigt sera lié un aspect de l’Absolu, une couleur, un bija… Au cours du rituel, en vivant ces symboles, nous parviendrons à réaliser la réalité de notre nature profonde. Par le truchement des mudra ésotériques et le jeu des correspondances, les statues du Tathagata, personnification de l’Univers, vont nous parler. Assis devant elles, détendus en position de méditation, nous allons pouvoir nous mettre à l’« écoute du dharma ». En combinant cette attitude mentale passive avec la pratique active des trois actes du corps, de la parole et de la pensée, nous parviendrons au samadhi, concentration décontractée, transcendance du fonctionnement de notre rationalité, Eveil.

Il n’existe pas de livre sur la manière d’exécuter correctement les mudra au cours des rituels. L’enseignement demeure secret, confiné dans les monastères japonais des Ecoles Shingon et Tendaï, il se transmet de maître à disciple. Cependant, il n’est pas totalement impossible de se procurer des manuels où sont dessinées les principales mudra des quatre grands rites : rite des « dix-huit chemins », du Vajradhatu, du Garbhadhatu et du feu. On y compte pas moins de trois cent quatre-vingt-dix mudra différentes. Jusqu’en 1868, le Japon vivait dans un isolement quasi absolu. Ce ne fut qu’en 1876 qu’un de ces manuels parvint à Paris, rapporté par M. Guimet. Le bouddhisme ésotérique japonais était alors totalement inconnu en Occident, et ce ne fut qu’après vingt-trois ans de recherches que ce manuel fut enfin publié et commenté.

Certaines mudra du rituel se retrouvent, avec une signification identique, dans les peintures et les sculptures en tant que mudra de déités pour exprimer leur action. On rencontre aussi ces mudra du rituel sous forme de dessins isolés, en général entourées d’une auréole de flammes et dressées sur un lotus épanoui. Le rôle actif du geste est ainsi mis en opposition avec sa contrepartie passive, réceptive : acte fécondant.

Les objets du rituel

Dans l’iconographie, les mudra sont souvent complétées d’attributs : fleurs de lotus, cordes, arcs, flèches (il existe entre trente et quarante attributs) dont nous préciserons le sens lorsque nous les rencontrerons. Les mudra exécutées par l’officiant se font en général mains nues, mais parfois à l’aide de certains des objets rituels disposés devant lui sur l’autel : plusieurs sortes de clochettes et de vajra. Pour les spécialistes en iconographie il n’y a pas de doute qu’à l’origine le vajra est l’image de la foudre. C’est l’attribut de Zeus, d’Indra, la divinité hindoue de l’atmosphère, emblème de souveraineté, de victoire de la lumière sur les ténèbres, de la connaissance sur les illusions. C’est la force de la Sagesse qui détruit les obstacles des passions. Le vajra c’est le symbole de la Vérité indestructible et irrésistible. En sanskrit vajra (kongo en japonais) c’est la foudre et le diamant. Dans le bouddhisme ésotérique (Tantrayana, Vajrayana, Véhicule du Diamant), en tant qu’emblème de dureté indestructible, c’est la Sagesse, mais aussi la Loi bouddhique, la Vacuité, noyau de toutes choses, l’Absolu, l’Eveil. Dans le tantrisme tibétain, contrepartie du lotus, le vajra est un symbole phallique. Cet aspect est secondaire, bien que présent, dans les deux écoles ésotériques du Japon, en particulier lorsqu’il s’agit du vajra à une pointe       — une pointe de chaque côté, car le vajra au Japon est toujours symétrique. Ce vajra à une pointe, axe du cosmos et symbole de la doctrine, est le seul que peut utiliser le novice au cours du rituel.

Dans l’école Shingon, lorsqu’on parle de vajra, il s’agit plutôt du vajra à trois pointes, image du « triple mystère », de l’unité des trois actes. Deux vajra croisés sont à rapprocher de la symbolique de la roue. Le vajra à quatre pointes rappelle la fleur de lotus non épanouie. Le vajra à cinq pointes, réservé aux initiés, est riche de symboles : citons les cinq éléments, les cinq Bouddha, les cinq Sagesses… sa symétrie affirme l’identité du Monde du Bouddha et de celui des Etres. Sa pointe centrale entourée de quatre recourbées, mais toutes réunies à la base, évoque la partie centrale des deux mandala (avec leur Tathagata central d’où émanent leurs quatre aspects) et leur unité foncière.

Autres objets qui jouent un rôle important dans le rituel, les cloches. La cloche dont le son périssable peut être perçu mais non conservé est symbole d’impermanence.

Les choses, comme le son, n’ont pas de réalité substantielle. La cloche représentera le monde phénoménal, le Garbhadhatu, le plan de la Matrice, comme le vajra celui du Diamant. Si le manche de la cloche est en forme de vajra, nous retrouvons représentée l’unité des deux plans et, plus marquée dans le tantrisme tibétan, l’union entre le principe mâle et femelle. Pour célébrer le rituel, l’officiant s’accroupit en position de lotus sur une petite estrade, soit face à l’autel principal du temple où siège la statue de l’« Honorable Principal » (le Bouddha Amida, le déité Fudo ou Kannon), soit face à l’un des deux mandala. Juste devant lui, et au même niveau, une estrade d’environ un mètre carré. Sur cet autel un grand nombre d’objets en cuivre ou en bronze. Leur disposition symétrique fait tout de suite penser à un mandala et bien sûr c’est d’un mandala qu’il s’agit. Au centre se dresse un vajra et une cloche, tous deux en forme de tour, représentant respectivement la « Réalisation » et l’« Enseignement » de Mahavairocana, la Sagesse cosmique essentielle. De part et d’autre, dans les quatre directions, est disposé un couple vajra-cloche. A l’est un vajra à cinq pointes et une cloche dont le manche est en forme de vajra à cinq points. Au sud un vajra en forme de mani et une cloche dont le manche est surmonté d’un mani. A l’Ouest un vajra et une cloche à une pointe, au Nord un vajra et une cloche à trois pointes. Ces couples d’objets représentant chacun la Réalisation et l’Enseignement d’un des quatre Bouddha du Vajradhatu mandala, chacun étant l’image d’une de ses Sagesses. Tous les objets rituels du pourtour : vases, chandeliers, récipients contenant de l’eau, du riz, des fruits, etc., vont permettre à l’officiant, en exécutant les trois actes par les mantra qu’il récite, les mudra qu’il exécute, et des représentations mentales, de s’identifier au Tathagata et, en vivant les symboles, de parvenir à la transcendance. Ce n’est pas à un dieu qu’il s’adresse, c’est à lui-même. C’est à lui-même qu’il fait les offrandes. Par le pouvoir quasi magique des actes rituels correctement exécutés, il atteindra un niveau de conscience supérieur, il prendra conscience qu’il est « Celui-qui-a-réalisé-la-Réalité-des-Choses » (Tathagata), qu’il n’y a aucune différence entre le Bouddha et lui.

Pierre Rambach