Radha Burnier : La théosophie et Krishnaji


15 Aug 2011

(Revue Le Lotus Bleu. No 10. Décembre 1995)

(The Theosophist, mai 1995)

Ce numéro du Theosophist est un hommage à Krishnamurti à l’occasion du centenaire de sa naissance. Les lecteurs ont à peine besoin qu’on leur dise le lien étroit entre la Société Théosophique et Krishnamurti, qui a été, à la fois, une personnalité religieuse extraordinaire avec des vues philosophiques profondes, et un exemple de vie sainte. Ce ne fut certainement pas un hasard qui l’a fait naître dans la sphère théosophique comme fils d’un membre de la Société Théosophique, qui, à sa retraite, était venu la servir à Adyar. La façon dont il fut reconnu comme un futur instructeur est trop connue pour être répétée. Ce qui est peut-être oublié, c’est que lui et son frère Nitya ne furent pas seulement recueillis et soignés physiquement avec un soin affectueux par Annie Besant et C.W. Leadbeater, leurs tuteurs, et bien d’autres amis dans la Société, mais qu’ils furent élevés dans une ambiance de pensée holistique. Cela fut peut-être la meilleure situation pour que l’esprit du jeune Krishnamurti obtînt une dimension globale et restât vide et libre pour recevoir les énergies spirituelles d’en-haut. Les perspectives à l’arrière-plan furent telle la lumière du soleil réchauffant les jeunes pousses.

La Société Théosophique était alors, comme elle l’est maintenant, une fraternité mondiale avec une atmosphère libérale où les hommes et les femmes de toutes races et castes, de toute religion ou d’aucune, se mêlaient dans une communion fraternelle, et où la Vie Une, et non un dieu sectaire, était tenue comme la réalité la plus sacrée. Les Mahatmas qui ont inspiré la fondation de la Société n’acceptèrent aucun dieu excepté la Vie Une, comme l’a déclaré la lettre n° 10, très citée, adressée à A.P. Sinnett. Vivre théosophiquement signifie vivre à la lumière de l’unicité et du caractère sacré de la vie dans tous ses aspects, à tous ses niveaux. C’est pourquoi, elle n’est pas compatible avec les préjugés, les « pour » et les « contre », qui mesurent et jugent selon une échelle artificiellement établie. La fraternité universelle, le premier but de la Société Théosophique, implique de fait d’éliminer de notre esprit toutes les distorsions, toutes les barrières, toutes les ambitions égoïstes, ainsi de suite, et de le garder ouvert et libre pour communier à un niveau profond avec tout ce qui a vie. Imparfaits comme la plupart des gens le sont, un tel état d’innocence intérieure inconditionnée est difficile à réaliser.

La pleine signification et les implications du fait d »‘inconditionner » le mental étaient apportées aux grands auditoires partout dans le monde auxquels Krishnaji, puissamment mais patiemment, dévoilait les processus secrets du soi et la mystérieuse influence du temps. Les membres de la Société Théosophique peuvent trouver à travers ses enseignements la profondeur du sens contenu dans les buts de la Société. Il a montré, comme dans un clair miroir de cristal, que le conditionnement est connaissance, habitude, temps ; croyance, conformité, plaisir ; soif de pouvoir, solitude, et dépendance ; en fait, une hydre aux mille têtes. Le miroir montre en profondeur ce que l’esprit de l’auditeur, non accoutumé à soutenir la vigilance, a besoin d’apprendre au sujet de lui-même afin de se libérer.

De même, ce que Krishnamurti a dit de la religion et de dieu amplifie l’approche théosophique fondamentale. Étant une Société qui affirme une complète liberté pour ses membres dans leur recherche, la ST ne demande à aucun d’eux, comme HPB l’a énoncé depuis le début, à quelle religion il appartient ou quelles peuvent être ses vues théistes. Cependant l’approche théosophique s’accorde en général avec la lettre du Mahatma citée plus haut, lorsqu’elle dit : Le Dieu des Théologiens est simplement une puissance imaginaire … Notre but principal est de délivrer l’humanité de ce cauchemar, d’enseigner à l’homme à pratiquer la vertu pour elle-même et de marcher dans la vie en comptant sur lui-même, au lieu de s’appuyer sur une béquille théologique, cause directe, pendant des âges sans nombre, de presque toute la misère humaine.

Madame Blavatsky suivit cette idée en déclarant : Une religion dans le sens vrai et le seul correct, est un lien unissant les hommes ensemble non pas une série particulière de dogmes et de croyances. Maintenant, la religion per se, dans son sens le plus large, est ce qui lie non seulement tous les hommes, mais aussi tous les êtres et toutes les choses dans l’univers entier en un seul grand tout. (La Théosophie est-elle une Religion ?)

Dieu est pour la plupart des gens un simple mot, une image, une projection de la pensée. Étant une élaboration de l’esprit étroit, il divise les gens et les incite à l’exploitation et à la guerre. Krishnamurti rejetait absolument les concepts au sujet de l’ultime : La question de savoir si oui ou non il y a un Dieu ou la vérité, ou la réalité, ou tout ce que vous voudrez l’appeler, ne peut jamais être résolue par des livres, des prêtres, des philosophes ou des sauveurs. (Si libérer du connu)

L’esprit qui n’est préoccupé que par lui-même, qui ne cherche que sa propre satisfaction et la lutte, et qui est par conséquent déchiré par les opposés tels que la peine et le plaisir, la peur et l’agression, peut difficilement avoir une lueur de la réalité illimitée.

Cet état d’esprit qui n’est plus susceptible d’avidité est le véritable esprit religieux, et, dans cet état d’esprit, vous pouvez arriver à cette chose appelée vérité, ou réalité, ou félicité, ou Dieu, beauté, ou amour … Cette chose ne peut pas être invitée, elle ne peut pas être recherchée, parce que l’esprit est trop bête, trop petit, vos émotions sont trop insignifiantes, votre façon de vivre trop confuse pour cette énormité, cette immense quelque chose … (ibidem)

Dans une autre déclaration, Krishnaji nous fait entendre : L’esprit religieux est l’explosion de l’amour. Il est cet amour qui ne connaît pas de séparation. Pour lui, loin est près. Il n’est pas l’un ou le multiple, mais cet état d’amour dans lequel toute division cesse. (ibidem)

L’investigation sérieuse dans la vérité amène une discipline intérieure naturelle, car toutes les choses d’une nature temporelle cessent d’être estimées. L’égoïsme prend de nombreuses formes : égocentrisme, auto importance, apitoiement sur soi-même, et tous les autres aspects que celui qui observe le mental au travail peut remarquer. Le soi doit mourir pour que la vérité soit. HPB a indiqué : Aucune sagesse d’en haut ne descend sur personne sauf à la condition de laisser tout atome d’égoïsme, ou tout désir pour des fins et bénéfices personnels. La nature n’abandonne ses secrets les plus cachés et n’accorde la vraie sagesse qu’à celui qui cherche la vérité pour elle-même et qui poursuit la connaissance afin d’en conférer les bénéfices aux autres, non à sa propre personnalité sans importance.

Lorsque le soi est soumis, il y a une vision intérieure calme et plus claire, et la vertu fleurit. Krishnamurti niait la possibilité de méditation et le monde entier de beauté et de lumière que la méditation rend accessible en l’absence de la droiture, qui est l’altruisme : Sans poser les fondations pour une vie droite, la méditation devient une fuite et par conséquent n’a absolument aucune valeur. Vivre juste, ce n’est pas suivre la moralité sociale, mais être libre de l’envie, de la cupidité, et de la recherche du pouvoir tout ce qui nourrit l’inimitié.

Sans aucun doute, le grand impact de Krishnamurti sur le monde a été le résultat de perceptions profondes et toujours nouvelles, qu’il a partagées autant que possible afin que les autres puissent s’éveiller et voir la vie à la lumière de leurs propres facultés d’éveil. A chaque vérité antique trouvée sous forme cachée dans les enseignements des religions du monde, il a donné une nouvelle dimension. Ceux qui sont familiers avec les perles de vérité enfouies dans le trésor traditionnel de sagesse aussi bien que les esprits modernes élevés dans l’atmosphère de l’investigation scientifique, ont eu leurs visions intérieures accélérées par le contact avec Krishnamurti.

L’histoire de son développement intérieur, dont quelques lueurs peuvent venir de certains des articles publiés ici, est une promesse de la destinée qui se présente devant tous les humains. La liberté les attend tous.