Shankaracharya : La vague de félicité du délivré vivant


04 Feb 2013

(Revue Être. No 3. 2e  année. 1974)

(JIVAN-MUKTA-ANANDA-LAHARI )

Quand, dans la ville, il contemple le tableau bariolé des citadins, hommes et femmes aux noms et formes variés, bien vêtus et parés avec des ornements d’or, et qu’il se délasse avec eux en pensant qu’il est en lui-même pur spectateur, le sage dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru n’est plus le jouet de l’illusion.

Quand, dans la forêt, il regarde les cimes qui ploient sous leurs fardeaux de feuilles et de fruits, et qu’il entend les divers gazouillis des troupes d’oiseaux cachés dans l’ombrage épais, n’ayant pour siège, la nuit comme le jour, qu’une portion du sol, le sage dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru n’est plus le jouet de l’illusion.

Quand il séjourne dans un temple, un autre jour dans un palais somptueux, tantôt sur un rocher, une autre fois sur le bord d’une rivière, ou bien quand il partage la hutte de quelque ascète éminent et paisible, le sage dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru n’est plus le jouet de l’illusion.

Quand il se récrée ici avec des enfants qui rient et battent (les mains, là avec une femme jeune et jolie, quand il s’entretient avec des vieillards chagrins ou bien avec des hommes tout différents, le sage dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru n’est plus le jouet de l’illusion.

Quand il converse avec des experts qui savourent les délices d’un savoir immémorial et multiforme, ou bien avec des poètes ayant sur les lèvres l’essence même de l’art poétique, à d’autres moments avec d’excellents logiciens épris de déductions, le sage dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru n’est plus le jouet de l’illusion.

Quand il accomplit dans quelque lieu un culte divin avec des récitations assidues, ailleurs avec des fleurs appropriées, épanouies et très odorantes, en quelque autre endroit avec des feuilles immaculées, l’esprit réjoui, tout entier à la louange, le sage dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru n’est plus le jouet de l’illusion.

Quand il récite les noms de Celle qui est favorable aux êtres, de Celui qui confère la tranquillité ou de Celui qui pénètre tout, ou quand il récite ceux du Conducteur de la troupe divine ou de Celui qui manifeste et consume l’univers, et que la béatitude inonde ses yeux de larmes, le sage dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru n’est plus le jouet de l’illusion.

Quand il se purifie dans les flots du Gange, quand il utilise l’eau d’un puits ou d’un étang, que cette eau soit froide ou tiède et agréable, ou quand son corps couvert de cendres est pareil à du camphre, le sage dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru n’est plus le jouet de l’illusion.

Quand il est occupé avec les sens et les objets de l’état de veille, quand il jouit des objets de l’état de rêve ou quand il perçoit la félicité ininterrompue du sommeil profond, le sage dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru n’est plus le jouet de l’illusion.

Quand il est nu, quand il est vêtu comme un dieu, ou quand il porte autour des reins une peau de lion, magnanime, sans souci, causant la joie dans le cœur de ses proches, le sage dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru n’est plus le jouet de l’illusion.

Quand il se tient en sattva, quand il est en contact avec la nature de rajas ou avec celle de tamas, ou quand il s’affranchit de ces trois modalités cosmiques, tantôt dans le courant de l’existence conditionnée, tantôt se plaisant dans le sentier de la Révélation, le sage dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru n’est plus le jouet de l’illusion.

Quand il garde le silence ou quand il se montre enclin à parler, quand sa félicité intime suspend sa voix et le fait rire aux éclats, ou bien quand il examine avec intérêt quelque affaire mondaine, le sage dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru n’est plus le jouet de l’illusion.

Quand il verse des gorgées (de vin subtil) dans les bouches en lotus épanouis des shaktis (internes), ou quand il en absorbe avec sa bouche charnelle, montrant ainsi que le mien et le sien n’entachent pas la nature non-duelle, le sage dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru n’est plus le jouet de l’illusion.

Quand il prend plaisir à fréquenter les fidèles de Shiva ou de sa shakti, quand il vit parmi les adorateurs de Vishnu, parmi ceux de Sûrya ou ceux de Ganêsha, débarrassé par la non-dualité de tout ce qui divise, le sage dont l’ignorance a été abolie par l’initiation (le son guru n’est plus le jouet de l’illusion.

Quand il perçoit la pure essence à travers la variété innombrable des qualités et des distinctions, tantôt revêtue d’une forme et tantôt sans forme, essence qui est la sienne et celle de Shiva, quand, devant cette merveille, il s’écrie « Qu’est cela ! « , le sage dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru n’est plus le jouet de l’illusion.

Quand il perçoit la dualité tout entière comme étant aussi la vérité, comme étant faite de Shiva, selon la grande parole dont il a compris et médité les acceptions profondes, quand, ayant rejeté l’erreur de la dualité non unifiée, il répète sans cesse : Shiva ! Shiva ! Shiva ! le sage dont l’ignorance a été abolie par l’initiation de son guru n’est plus le jouet de l’illusion.

Il jouit sans relâche de la Délivrance, plongeant et replongeant dans le lac de béatitude innée qu’est la suprême réalité de Shiva, où il est parvenu grâce au regard de nectar de son guru compatissant. Sa conduite étant parfaite, il est le meilleur d’entre les hommes et les poètes le proclament un (vrai) renonçant, un yogi (accompli), un (authentique) inspiré.

Il est silencieux avec le taciturne, vertueux avec le vertueux, savant avec le savant, affligé avec l’affligé, dans le bonheur avec l’heureux, dans le plaisir avec le jouisseur, stupide avec le stupide, juvénile avec les jeunes femmes, loquace parmi les bavards, lui, le fortuné qui a conquis les trois mondes, est méprisé avec le misérable.

Traduit du sanscrit par René Allar