Stephen Jourdain : La vie à l’endroit – questions et réponses


19 Mar 2009

(Extrait de L’homme et la connaissance, édition Le Courrier du Livre 1965)

Première question. — Nous nous faisons une idée de la Réalisation de soi, de la véritable prise de conscience, et nous pensons qu’il est nécessaire pour un occidental de s’y préparer d’abord dans la pensée, de pratiquer une certaine technique d’éveil. Or, il parait que, pour vous, tout cela n’a pas été utile ?

R. — Je crois que je devrais commencer par vous dire ce qu’est mon « expérience ». Elle est l’éveil, brusque et parfait, de l’esprit — de la personne intérieure — soi-même, à son propre fait. Cette conscience n’est pas un état passager ; une fois apparue, elle demeure.

Quand cela m’est arrivé, j’étais un petit jeune homme, tout à fait normal. Je commençais de fumer, j’étais amoureux, et si je me posais des questions telles que « qu’est-ce que moi ? », ou « qu’est-ce que penser ? », avec une intensité et une passion peut-être exceptionnelles, et me singularisais encore en étant assez couramment sujet des moments de perception différente, à d’injustifiables gouffres de félicité, il est absolument certain que je n’essayais pas d’atteindre cet éveil, ni à aucun mystérieux autre rivage de ma vie, n’en ayant pas la notion. Vraiment, je ne cherchais rien.

Q. — Si vous n’aviez pas médité le Cogito de Descartes, auriez-vous tout de même débouché ?

R. — Si le Cogito n’avait pas existé, me serais-je quand même « éveillé » ? Je me suis souvent posé la question. Je ne sais pas… Possiblement, oui. La petite phrase de Descartes est merveilleuse, elle possède peut-être une efficacité particulière, mais elle n’est certainement pas le seul sujet de réflexion qui puisse devenir l’occasion de « l’éveil ». L’important est que le sujet de réflexion renvoie l’esprit qui réfléchit à son propre fait, l’oblige A passer et repasser prés de son centre. Or, à peu près toutes les questions que je me posais à cette époque avaient cette propriété. Par ailleurs, une autre condition de l’éclatement de l’éveil » est une tension extrême, paroxysmale de l’intelligence. Je vous ai dit qu’il n’était guère de jours qui ne me voyaient réfléchir avec cette intensité.

Q. — Vous avez à l’instant employé le mot « condition ». Selon vous, « l’éveil » est conditionné par quelque chose ?

R. — Je ne peux que constater un rapport entre certaines circonstances mentales et la venue de cette « chose », il me semble infiniment probable qu’elle naisse toujours en ce même contexte ; il est donc bien difficile de ne pas parler de condition et de cause. Mais en même temps, dès que j’emploie ces Mots, dès que je fais de la « chose » un résultat, une conséquence, elle se rebelle en moi, me hurle que je vais contre sa nature. « L’éveil » est nécessairement « l’avant » de toute chose autre que lui-même et il n’est « l’après » de rien.

…A côté de ces circonstances mentales, existe un autre facteur, beaucoup moins visible, du rôle duquel je n’ai pris conscience que tardivement, et que je ne crois pas moins essentiel : un certain état de la vision du monde extérieur.

Q. — Pouvez-vous préciser ?

R. — C’est difficile. Si j’essaye de préciser la nature de cette vision, ce que je puis dire est que j’étais dans un monde essentiellement dynamique. Un monde arcbouté, tendu, jaillissant, surabondant, faisant craquer tous ses corsages, un monde en marche aussi, lancé sur la pente d’un présent intense. Ce qui l’avait fait apparaître, c’était la lecture des poèmes de Rimbaud. L’univers avait commencé de « travailler » une ou deux années auparavant, la plante était déjà née, Rimbaud a brusquement amené un printemps, tout en conférant à la plante un visage défini.

Q. — Pouvez-vous transmettre cette expérience ?

R. — Vous voulez dire : directement, sans l’intermédiaire de la parole ? Hélas, je n’ai jamais eu, même un tout petit peu, le sentiment que j’émettais un rayonnement capable d’allumer « l’éveil » en autrui. Cela m’ennuie beaucoup, j’ai souvent vu mon interlocuteur se renfrogner quand je lui faisais cet aveu, — et puis, ce serait tellement commode si les choses se passaient de cette manière ! Je suis par contre persuadé que, par les chemins normaux de la parole et de la pensée, il est possible de mener autrui à « l’éveil ». J’ouvre une parenthèse pour apporter une précision, essentielle : l’éveil » n’est pas un état, il n’est pas un état que connaîtrait le sujet : il est ce sujet — « je » —, et ce sujet œuvrant lui-même cet « éveil » qu’il est ; ceci est absolument fondamental, et aussi ce qui distingue « l’éveil » de toutes les autres expériences ou aventures spirituelles possibles. Ce qui sépare l’état normal de « l’éveil » — ce que nous nommons « la vie consciente », de la conscience authentique —, est une illusion, une illusion à multiples têtes qui tient l’esprit dans ses rêts tout au long de cet état normal. Démasquer l’illusion, c’est « s’éveiller ». Qu’il soit simplement possible de nommer l’illusion, et, déjà, l’on pourra donner à quelqu’un une direction dans laquelle chercher, une chance de « s’éveiller ». Est-ce possible ? Oui. C’est extrêmement difficile, il m’a fallu quinze années pour commencer de nommer, d’identifier, mais aujourd’hui j’ai une idée assez précise de ce qu’est l’illusion, je peux pointer dans sa direction. Je peux même faire plus que ceci : donner un instrument susceptible de hâter la confrontation avec la fable.

Q. — Pouvez-vous nous donner une idée de cet instrument ?

R. — Quoique une, l’illusion a plusieurs faces, ou plusieurs têtes, en chacune desquelles elle est vulnérable, cet instrument est donc plusieurs instruments. Mais en général, c’est une loupe donnant la possibilité d’outrer la fable jusqu’en un point où son invraisemblance sera devenue si grande, que l’esprit ne pourra manquer de se réveiller, et d’apercevoir la fable dans sa nature de fable.

Q. — Voyez-vous ce qui cause l’illusion ?

R. — Il y a un étonnement immense de l’homme confronté avec cette « chose ». Il y a pour lui le sujet d’un étonnement aussi grand dans le fait qu’elle n’est pas donnée à tous les instants de la vie. Le grand mystère est le sommeil.

Q. — L’état normal est contre-nature, en somme ?

R. — C’est exactement comme tel que je le ressens.

Q. — Et vous ne comprenez pas sa présence ?

R. — Non. Ceci n’a pas une grande importance, vraiment, puisque l’interrogation sur la cause du rêve et la feuille blanche de la réponse appartiennent encore au rêve, à l’irréalité. …J’ai une idée assez nette de ce qu’est l’illusion, de ce que sont les nombreuses têtes de l’illusion, je vois également que souvent la « tête » a pour épaules une petite erreur, un petit oubli de notre part, une tache noire de la vision intérieure, une aberration microscopique de l’intuition (microscopique en tout cas par rapport à la chose colossale qui se déploie à partir d’elle : la vie psychologique, incluant tous les sols sur lesquels elle croit s’appuyer, « l’univers intérieur » dont une moitié se trouve de l’autre côté de la ligne de démarcation de notre esprit et du monde aperçue dans l’expérience courante). Il me semble même discerner les raisons de la permanence incroyable de l’illusion j’entrevois qu’ici la nature de l’assise est un arrangement diabolique qui fait qu’une fois mise en place, l’assise a bien peu de chances d’être jamais bousculée, — mais la présence de l’assise, de la cause, je ne me l’explique pas. Quelques fois, en cherchant, j’ai eu l’impression affolante que c’est une cause qui n’a pas le droit d’exister par chance, je la touche, et pfuit ! cela fond, c’est une absurdité si absolue qu’elle se dévore elle-même, qu’il n’y a jamais rien eu.

Je dis que « l’éveil » est une même chose que l’illusion démasquée et dissipée. Ceci est vrai, mais appelle une remarque : dans la réalité, pour moi, c’est le jaillissement de la conscience qui m’a révélé l’illusion, le songe; ce n’est pas le déchirement du songe qui m’a fait m’éveiller. Le soleil n’a pas paru quand les nuages se sont dissipés, il y a eu d’abord, brusquement, le soleil, et c’est alors que la dissipation des nuages s’est produite. Ce fait m’oblige à envisager la possibilité que les démarches que je préconise, et dont l’efficacité procède pour moi d’une logique lumineuse, soient stériles.

Je me rends compte que j’ai oublié de dire une chose essentielle à propos de cette illusion, en vérité la première des choses à dire : à la différence de l’illusion nocturne, et de toute autre, celle-là n’a pas de réalité même en tant qu’illusion. L’on peut bien se battre contre cet écran épais qui, fait de notre songe, masque notre essence à elle-même, nous interdit de nous habiter, d’être ce que nous sommes : d’être. Mais l’on risque de commettre de dangereuses erreurs si l’on perd de vue qu’il est, dans son fait même, sans réalité lui aussi, inconsistant comme un songe.

Q. — Qu’avez-vous fait, immédiatement après que cela se soit allumé en vous, la première fois ?

R. — Je suis resté une heure ou deux réveillé dans l’obscurité, œuvrant « l’éveil », grattant l’allumette et provoquant la flamme — qui était une même chose que le geste par lequel je la faisais brûler —, et jouant un peu avec cela, je crois, avec émerveillement. Le lendemain matin, ma première pensée a été « l’éveil », et savais-je toujours faire le geste ? J’ai découvert que oui, je savais, que cette chose miraculeuse était toujours là, et qu’elle serait présente jusqu’à ma mort, car je n’oublierais jamais le geste.

Q. — Il est constamment à votre disposition ?

R. — Pendant les deux années qui ont suivi mon « éveil », il a été constamment à ma disposition. Encore que rapidement, quelques jours seulement après cette soirée, j’aie découvert que l’accomplissement du « geste » pouvait devenir, en certaines heures, une bataille redoutable. Habitant des abysses, j’avais brusquement fait surface, je savais faire l’acte qui me maintenait la tête hors du flot (pour que la métaphore soit parfaite, je dois identifier cet air libre à l’acte) ; d’abord la mer avait été d’huile, mais maintenant le vent s’était levé, j’apprenais l’existence de la houle, et tout en continuant de posséder la connaissance du geste à faire, je devais lutter terriblement pour l’accomplir. En fait, durant ces deux années, il y eut pas mal de houle, mais tout de même ce fut l’état de grâce, un temps fabuleux où « l’éveil » brûla constamment, où je fus constamment la vérité de moi-même. Puis après ces deux années, quelque chose peu à peu s’est détraqué, s’est faussé, il m’est devenu de plus en plus difficile et bientôt presque impossible de faire le « geste ».

Avant de poursuivre, je crois que je dois essayer de vous donner une idée de cet acte : Regard de conscience totale trouvant, avec la sûreté de la flèche, le centre, la source, la vérité de l’esprit, et se croisant lui-même… Remontée à contre-courant de soi-même, à travers l’acier des vérités, de la Vérité elle-même, à travers toutes les conceptions, toutes les opinions, toutes les intentions et tous les programmes de l’esprit, jusqu’au contact authentique avec soi — jusqu’à « l’éveil », sommet depuis quoi, en vérité, l’ascension a été faite, depuis qui et par qui… Exhumation et rejet de toutes les identités et de tous les noms qui collent insupportablement à l’âme, à la présence desquels elle est d’ordinaire insensible, faute de les discerner et faute de se connaître…

J’étais affolé, et en même temps complètement désemparé, perdu devant ce qui m’arrivait, à quoi je ne comprenais rien, me trouvant un peu dans la situation d’un homme qui, voulant entrer chez lui, constate que sa clé ne pénètre plus dans la serrure, à la condition d’imaginer que pour lui, faire jouer le pêne soit une question de vie ou de mort. Et ce qui m’épouvantait le plus, était que je sentais grandir inexorablement la paresse d’essayer de faire le geste, de me battre, de concert avec une monstrueuse indifférence devant cette perte de la prunelle de ma vie. Je me suis battu farouchement, je suis arrivé à vaincre la tempête, à me maintenir la tête hors de l’eau, et puis un soir, en vacances, dans une chambre rose, une fois encore, sans que j’aie rien recherché, le fabuleux s’est abattu sur moi, l’inconnu et le fabuleux ont fait irruption, la plante de « l’éveil » soudain a fleuri, et cette floraison a fait jaillir dans le monde extérieur un milliard de fleurs qui dormaient là, invisibles, a fait jaillir en chaque chose, et en chaque fragment de chaque chose, partout dans l’univers, la merveille sans nom de « l’éveil ». Et alors, ce fut encore une période faste, une période de veille, une période de vie intérieure tendue comme un nerf de diamant, avec la flamme de « l’éveil » brûlant tout le temps, et par vingt fois, trente fois, le fond de cette flamme atteint, cette transfiguration du dehors… Cela a duré six mois, peut-être. Puis je me suis remis à dégringoler la pente, j’ai été de nouveau englouti, et cette fois-là, je n’y ai rien pu faire. — Et je suis entré dans la nuit… Une fois que l’on a habité sa vérité, en être exilé est une brûlure effroyable. Une fois que l’esprit a été conscient de soi, retomber dans l’inconscience d’avant est pour lui une brûlure effroyable. Une fois que l’on a vécu au contact de cette valeur, en être privé est l’enfer. La nuit a duré des années et des années. Plusieurs fois, je me suis remis à lutter frénétiquement, cherchant à  percer directement, dans l’instant, jusqu’à « l’éveil », à travers la muraille de sommeil. J’avais toujours procédé ainsi, je ne connaissais que la voie directe, je n’avais absolument pas l’idée d’une autre façon d’agir. Chaque fois, je me cassais les dents. L’aurore est née timidement, sur un grand laps de temps, sans que je m’en doute, œuvrée par mon instinct, et alors que je croyais être en train de trahir définitivement « l’éveil », puisqu’en vérité, je renonçais. Un jour, tout de même, j’ai reconnu dans cette lumière merveilleuse qui filtrait par la baie de mon renoncement, et par d’autres encore également forées par mon instinct, celle de « l’éveil », et j’ai compris qu’il existait des voies longues, et que c’était celles-là que je devais emprunter. Ce jour-là j’ai été sauvé. Depuis que je me suis engagé sur ces voies, le soleil a été très long à s’élever sur l’horizon, mais il n’a cessé de le faire, et aujourd’hui, midi est tout proche. J’ai la certitude qu’il sera cette fois indéracinable.

Q. — Est-ce que, dans votre jeunesse, vous avez été attiré par la religion, par l’occultisme ?

R. — J’ai été élevé hors de toute religion. Comme tout enfant qui se respecte, j’ai eu mes émotions religieuses, j’ai pleuré en entendant sonner des cloches, mais ça n’a pas été plus loin que ça. Non, certainement, je n’ai pas été attiré par la religion. A l’époque où « l’éveil » a fait irruption, j’avais même un préjugé défavorable à l’égard de la religion, et c’est ce qui a fait sans doute que je n’ai pas songé un instant à. nommer cette chose « Dieu ». Il est une autre raison, précise, pour laquelle je ne me suis pas servi du mot Dieu, et ne m’en sers toujours pas, c’est que pour moi « Dieu » évoque quelque chose d’extérieur : or, cette chose n’est pas chose extérieure, ce n’est pas un « tu », ce n’est pas un « vous », c’est « soi », c’est la première personne, essentiellement. Maintenant, c’est bien ennuyeux qu’on ne puisse employer le mot Dieu, parce qu’il est, tout de même, le seul dont nous disposions qui ait la dimension voulue, capable d’évoquer l’infinité et la splendeur de cette chose. Quant à l’occultisme, je ne sais pas très bien ce que c’est, mais ce que le mot m’évoque ne m’attire pas.

Q. — Est-ce que votre caractère a changé depuis, nettement ?

R. — Mon caractère ?… Ai-je un caractère ? Oui, certainement, mais c’est si peu intéressant, le caractère. Ça a si peu à voir avec la vérité de la personne, c’est le bouton de la veste par rapport au corps. Ça a si peu à voir avec le seul problème : vivre dans cette vérité, y jeter l’ancre. Lorsque « l’éveil » est là, la vie psychologique, la vie spirituelle en déroulement, a fait naufrage, est retournée au néant. Alors, évidemment, mon caractère aussi a fait naufrage. Dans la mesure où il existe, eh bien, je n’ai pas l’impression qu’il ait beaucoup changé. Mais je vous dis, je me préoccupe si peu de lui, je pense à lui si peu, que des changements ont très bien pu se produire sans que j’en prenne conscience.

Q. — Quand cette chose-là vous est arrivée, avez-vous eu l’impression que c’était quelque chose qui était seulement pour vous, ou que cela pouvait arriver A tout le monde ?

R. — Mon sentiment est très fort là-dessus. Cette chose ne tient en aucune façon à la nature particulière de mon esprit et peut jaillir en tout esprit. L’idée ne m’est jamais venue que cela put être un don personnel. La possibilité de « l’éveil » appartient à l’âme humaine de la même façon que la possibilité de ressentir l’évidence 2 + 2 = 4.

Q. — Le problème de la mort, dans l’état « d’éveil », disparaît ? Vous n’avez jamais pensé à la mort, en état « d’éveil » ?

R. — Je n’ai jamais pensé à la mort dans « l’éveil » pour une bonne raison, c’est que je n’y pense pas. Ce qui ne veut pas dire : le silence de la pensée. Le silence de la pensée et l’absence de la pensée sont des choses tout à fait différentes. On peut ne penser à rien avec  une grande perfection, et il y aura autant de pensée dans cette soi-disant absence de pensée qu’en la pensée la plus intense. Il serait donc tout à fait vain de s’appliquer à faire taire sa pensée, à se vider, se laver l’esprit de toute pensée. « L’éveil » n’est pas une entreprise de vidange, ni de blanchissage. Je dis ça, parce que j’ai rencontré une personne qui passait ses jours et ses nuits à faire ça. Je fais monter la flamme de « l’éveil », « l’éveil » fait monter sa flamme, et la pensée succombe, et c’est une chose énorme, et fantastique, que cette mort ! Mais « l’éveil » peut très bien laisser le rêve se déployer (le rêve dont il n’est pas dupe et qu’ à tout moment il peut foudroyer) et persister. Alors l’être « éveillé » pourra penser à la mort. Une vérité sur la mort se présentera tout de suite : cette réalité est une hallucination, une pure pensée. Certainement cette position est, vis-à-vis de « l’éveil », la plus rigoureuse et la plus fidèle sur la question de la mort. Maintenant, si j’accorde réalité à la mort, si j’accepte de me situer au niveau de la pensée qui voit dans la mort une réalité, je pourrai essayer de répondre à la question : qu’est-ce que la mort ? à la lueur de « l’éveil ».

Q. — Est-ce qu’il y a une conscience de soi qui s’éveille ?

R. — Mais… cette « chose » est la conscience de soi, c’est la possession de soi, c’est le temps du soi.

Q. — Est-ce qu’on reste sensible à la vanité ?

R. — Il est des choses qui, d’une seconde sur l’autre, commencent d’être exécrées, ressenties chez soi et chez les autres comme la morsure d’un venin, et c’est le contentement de soi, c’est le mensonge à soi-même, la duplicité intérieure. Et tout cela, en effet, disparaît de soi totalement, sans risque de retour. Je ne peux concevoir quelqu’un qui porte cette « chose » en lui, et soit fat, content de soi. De même je ne puis arriver à me représenter un esprit qui connaîtrait ce contact de lui-même, et qui se prendrait au sérieux ! en qui ne serait pas présente la sève de l’humour !

Q. — Est-ce que vous nous voyez ?

R. — Vous voulez dire : dans « l’éveil » ? Est-ce que dans « l’éveil », je vous vois, vous atteins? C’est une question intéressante. Lorsque je me vois, lorsque mon essence se voit, il est possible que je vous voie. En remontant vers ce sommet et cette source de soi, peut-être remonte-t-on vers le sommet et la source de tous les esprits. Dans le contact authentique avec soi, peut-être touche-t-on « l’autre ». Ma pensée n’a pas formellement identifié cette révélation dans « l’éveil », mais il y a de façon sûre en lui quelque chose qui en est très proche.

Q. — Est-ce que de cette perception dont vous parlez, l’on peut avoir une idée, avant ?

R. — Vous parlez de la perception directe de « je »? Non. Je ne crois pas. Je ne crois pas qu’avant la venue de cette perception, qui ne peut s’effectuer que de façon foudroyante et en une seule fois, l’on puisse avoir la moindre idée de ce qu’elle est. C’est quelque chose qu’on ne peut imaginer. Et il me semblerait important, pour quelqu’un qui rechercherait cette perception, « l’éveil », d’avoir conscience de cela, d’avoir clairement conscience de ce que l’idée, l’image qu’il se forme, nécessairement, de cette perception, ne contient pas une miette de vérité, parle purement et simplement d’autre chose, et qu’il en sera ainsi jusqu’au terme du voyage. Ce doit être très difficile, si l’on est en marche depuis très longtemps vers le « pays inconnu », d’accepter l’idée qu’on ne le connaît pas plus, même d’un soupçon, qu’au premier jour. Par contre, il me semble que la vision du monde que peut faire se lever cette inimaginable vision de « je » (la transfiguration de l’extérieur dont je vous parlais) possiblement s’annonce et puisse être pressentie hors de « l’éveil », dans certaines expériences. Dans certaines expériences poétiques, par exemple.

Q. — Est-ce que le sens du beau n’est pas exalté ? Vous ne voyez pas le monde d’une manière plus esthétique ?

R. — Oh non, il ne s’agit pas de cela du tout. La valeur qui éclate dans le monde, alors, est d’un tout autre ordre, et génératrice d’un bonheur tellement plus haut que ce que peuvent apporter le beau le plus absolu, l’harmonieux le plus absolu, qu’après cela, comme je le dis dans mon petit livre, le Parthénon lui-même ne pourra plus sembler que paille.

Q. — Alors, vous ne goûtez pas mieux la musique ou la peinture maintenant qu’avant ? C’est plutôt décoloré?

R. — « L’éveil » me donne le levier de transfiguration de tout le réel, le tableau et le morceau de musique en font partie, ils sont transfigurés aussi. En ce sens, je les « goûte mieux ». Mais je les goûte comme je goûte l’arbre contre le ciel, la déchirure oblongue et irisée des nuages autour de la lune, la tache sur le trottoir, pas comme œuvres d’art. En tant qu’œuvres d’art, dans la vie journalière, ils ne m’apparaissent pas décolorés, non. Je suis, tout autant qu’avant, capable de discerner une jolie chose et une vilaine chose, je puis même tirer joie de la jolie chose. Mais de cette joie-là je me fiche profondément.

Q. — Devons-nous nous détourner de ce « moi » ?

R. — Oh grand Dieu, non ! Enfin, si vous mettez dans le mot le contentement de soi, la fatuité, l’orgueil, alors, oui, détournez-vous de ce « moi » — encore que cela ne m’apparaisse pas comme la tâche la plus urgente pour qui veut « l’éveil ». Mais si vous donnez au mot son sens vrai, son sens naturel, son sens d’enfance, si vous vous référez à la mystérieuse et fondamentale donnée MOI, alors ne vous avisez pas de vous détourner de ce « moi » ! de le considérer avec mépris ! MOI est la porte et ce qu’il y a derrière la porte,  MOI est « l’éveil » et l’infinie pureté, et l’infinie merveille. Rejetez MOI comme une souillure, et c’est la chance de salut et le salut lui-même que vous rejetterez comme une souillure !

Q. — Devons-nous nous défaire de nos désirs ?

R. — Pourquoi diable feriez-vous une chose pareille? Que vous ont-ils jamais fait, si ce n’est exalter votre présence, faire briller votre axe ? Et puis, ne vous rendez-vous pas compte qu’ils sont la vie, et qu’en les congédiant, c’est la vie que vous allez congédier ?

Q. — Pouvez-vous revenir sur les conditions mentales que vous jugez favorables à « l’éveil », et les résumer ?

R. — Je crois qu’il en est trois. D’abord, un travail et une attention intenses de l’intelligence sur un point précis, tout l’esprit étant absorbé par cette recherche et se réduisant à elle. Deuxièmement, que ce travail ait été poursuivi un long moment, pendant lequel l’intelligence s’est heurtée constamment à un mur, s’est trouvée constamment tenue en échec. Ceci est peut-être capital. Troisièmement, que le sujet de la réflexion soit tel qu’il amène l’esprit au bord de sa réalité vivante. Evidemment, la phrase de Descartes réalise cette dernière condition très bien. Mais il est certainement bien des questions qu’on peut se poser et qui la réalisent aussi. La première qui me vient à l’esprit, c’est la question « qu’est-ce que moi ? ». C’est une très bonne question se poser.

Q. — Peut-être pas tellement pour nous, on est trop intellectuel en Occident, on est tellement intelligent !

R. — Evidemment, tout dépend de la façon dont on va essayer d’y répondre. Si cette question n’est que l’occasion d’une spéculation de l’intelligence, elle sera stérile. Mais si l’intelligence cherche la réponse en se tournant vers la réalité « moi » elle-même, vers cette réalité dans sa vie, alors elle pourra être féconde. A l’époque de mon « éveil », c’était toujours de cette façon que j’essayais de répondre à la question que me posait telle ou telle grande figure de la réalité, je ne raisonnais pas, je ne spéculais pas, je m’interrogeais farouchement, et amenais mon interrogation farouche au contact de la réalité elle-même. Je me posais la question : « qu’est-ce que le temps ? », je me posais la question : « qu’est-ce que moi ? », et ma pensée, au lieu de voler en son propre ciel à la poursuite du reflet de l’une ou de l’autre de ces réalités, se jetait sur le rocher et essayait de l’entamer à coups d’ailes. Bien sûr, le rocher demeurait inaltéré sous l’assaut, qui ne le pénétrait pas même d’une rayure, et en même temps, il était là, il était de plus en plus là à chaque coup d’aile, et ma recherche finissait sur une tremblante et aiguë impression de folie. Je pense que cette conduite particulière de ma pensée n’a pas été étrangère à « l’éveil ».

Q. — Vous faisiez de la méditation ?

R. — Si vous voulez, je faisais de la méditation, mais sans le savoir, sans avoir un autre but que de répondre à cette question que je me posais, farouchement. Et si je m’y prenais d’une façon particulière pour chercher la réponse, par une tentative de saisie directe de la réalité « en vie » par l’intelligence, c’est que c’était ma façon de penser. Je pensais naturellement de cette façon. Peut-être parce que j’avais plus fortement que d’autres la connaissance que cette réalité « en vie » existe. Peut-être que si l’on a la connaissance que cette réalité « en vie » existe, et que l’on s’interroge sur la réalité, il ne viendra pas à l’idée de spéculer, de philosopher, mais spontanément, sans y réfléchir, on essayera de saisir la réalité où elle se trouve.