Dominique Schmidt : La vie est un yoga


27 Dec 2015

En 1974, déçu du monde et de la société, Dominique Schmidt quitte la France pour émigrer en Australie. Puis il vit de nombreuses années à Pondichéry en Inde où il fait de longues recherches sur la Vie Divine de Sri Aurobindo. L’étude des deux sages indiens, J. Krishnamurti et Sri Aurobindo, l’amène à un changement radical de conscience et d’orientation de son existence.

Après 40 ans de voyage, Dominique s installe dans les Cévennes pour y créer un lieu d’accueil et de recherche sur la nouvelle conscience. Avec sa compagne Angélique, il rénove une immense ruine dans un cadre magique de silence et de beauté qui est maintenant prête à accueillir ceux qui aspirent à une transformation intérieure.

Pour plus d’informations vous pouvez contacter Dominique via son adresse email : schmidt_dominique@hotmail.com

(Dominique Schmidt est l’auteur des ouvrages suivants : La Révolution de la Conscience, Dialogue sur les Écrits Inédits de Krishnamurti, Le Nouvel Homme selon Sri Aurobindo et Krishnamurti, Le Mystère autour de Krishnamurti, La Grande Aventure Initiatique).

(Extrait de Le Nouvel homme selon Sri Aurobindo et Krishnamurti par Dominique Schmidt. 2009)

« La vie toute entière est un yoga » [1]

S’unir n’est-ce pas la force la plus puissante qui motive tout ce qui existe ? Toute la création ne s’évertue-t-elle pas à ‘l’union’? La guerre elle-même n’est-elle pas une union narcissique dans la destruction par l’extrême attachement qu’éprouvent les ego envers eux-mêmes et leurs opinions ? La chute de l’Esprit dans la matière est la séparation ultime qui est ensuite compensée par une soif d’union. Le premier mouvement de l’être, son premier instinct, a été d’accaparer, de conquérir, de prendre et d’avoir, afin de regagner ce semblant d’unité qu’il éprouvait avant sa naissance dans le monde de la division et de la dualité. Au cours de l’évolution, ce premier instinct fut contrecarré par un autre instinct, tout aussi puissant, qui initia le deuxième mouvement de l’être vers l’amour, le partage, l’association, le sacrifice. Séparé du Tout, l’individu commence son voyage de retour, de ré­union, par des substituts. ‘S’unir’ est donc l’instinct le plus puissant.

C’est ainsi que débute le voyage de retour qui ne sera totalement terminé que lorsque l’individu découvrira son origine transcendante. Dans cette quête, il commence son aventure vers l’union ultime en formant un couple, en fondant une famille, puis un clan. Cette soif d’association s’élève toujours vers des horizons plus hauts, plus vastes. Et un jour, après bien des pérégrinations, quand il a dépassé tout sentiment séparateur, il arrive à l’épanouissement sublime de sa nature dans la rencontre du Tout transcendant, son vrai père, son origine divine.

Selon Sri Aurobindo, le but principal du yoga est d’accélérer le processus évolutif de la Nature dont l’homme subit les effets sans en comprendre les causes. La plupart des gens ne se sentent pas concernés par les raisons de l’existence, tant ils sont absorbés par les petits plaisirs et les sensations passagères qu’apportent la vie des sens et les objets matériels. Ce n’est que lorsque le principe Mental de notre nature domine que les questions existentielles sur les causes premières de l’évolution de notre monde prennent de l’importance. Le sadhak a pris conscience que sa propre nature n’est qu’un reflet de la Nature universelle. Il recherche donc, à travers la discipline des différents yogas, à s’unir avec l’ultime réalité qui est le réservoir du Sacré, de l’Intelligence supramentale. Cette union avec l’ultime lui révèle les desseins de la Nature, dont la connaissance lui permet de coopérer consciemment au devenir créateur dans tous ses modes d’expressions. Le yoga essaie d’effectuer en quelques décennies ce qui pour la Nature, opérant dans l’inconscience ou la subconscience des êtres, prendrait des millénaires.

« Préservant et perfectionnant la vie physique, complétant la vie mentale, le but de la Nature (et ce devrait être le nôtre) est de dévoiler dans un corps et dans un mental parfaits, les activités transcendantes de l’Esprit. » [2] Découvrir en soi, en sa propre nature, les desseins de l’Intelligence ultime, qui d’ailleurs préexistent dans notre essence, est la réalisation fondamentale. Cette révélation initiale indiquera ensuite le travail à accomplir : le dévoilement du potentiel divin de notre nature limitée et sa transformation.

Quand Sri Aurobindo nous révèle cette vérité divine, ‘la vie entière est un yoga’, c’est pour que nous prenions en main notre existence. Devenir pleinement conscient devrait être notre leitmotiv. Au lieu de laisser la Nature œuvrer en notre subconscience et tirer les fils de notre devenir, nous devrions prendre la relève. Accomplir la plénitude de notre nature devrait être notre seule considération. C’est en cela que consiste le yoga authentique.

L’individu n’existe pas par lui-même, il existe au sein d’une collectivité qui n’est en fait que l’autre aspect de lui-même. C’est pourquoi Sri Aurobindo ne sépare pas la réalisation personnelle de celle de la communauté et du monde, car tous ces aspects font partie intégrante d’une même réalité. La Nature est le médiateur de l’Esprit suprême, immuable ; Elle réalise dans les formes phénoménales les desseins du Divin transcendant. La Matière, la Vie et le Mental sont les trois termes qu’Elle a pleinement établis. Mais ces termes sont loin d’être suffisants pour que l’homme parvienne à la plénitude de son être. Il doit pour cela accéder à la réalité supérieure spirituelle. Sans le contact avec le Divin, l’humanité resterait cantonnée en ces deux expressions limitées : une vie matérialiste qui se rabaisse constamment à la matière, au confort et aux plaisirs des sens, et une vie mentale dont l’intellect triomphant est une arme à double tranchant, qui embrasse simultanément les sciences destructive de la guerre et constructive de la médecine.

En nous révélant la dimension du divin présent dans notre univers, et en nous indiquant les desseins de la Nature dans sa triple évolution (matière, vie et mental), Sri Aurobindo nous donne une image vivante des vérités transcendantes. Sans cette dimension supérieure, pourtant immanente à notre nature, nous ne pourrions pas évoluer au-delà de l’égoïsme présent, dont l’affirmation est le caractère général de notre humanité. Pour nous aider à sortir de notre bourbier actuel, Sri Aurobindo nous montre que la vie n’est en fait qu’un yoga, et c’est en devenant son disciple que nous pouvons atteindre la perfection potentielle de notre nature. L’ego et le mental, ayant été enfantés au sein d’une matière divisée, ne peuvent que fragmenter la réalité à leur image. Cette division, qui est l’empreinte de la matière dans la texture du mental, ne peut être convertie en unité authentique à moins qu’elle ne soit transformée par un principe supérieur qui ne règne plus par la division, mais au contraire par l’indivisibilité de l’Être pur. Seule la descente des vérités supérieures dans le Mental peut donner à l’homme le sens de l’unité profonde dont nos idéaux de fraternité, d’égalité et de liberté ne sont que de pâles images. C’est la raison pour laquelle, dans notre évolution ascendante, le mental ne peut arriver que jusqu’à un certain point où il doit lâcher prise s’il veut se dépasser.

Le lâcher prise correspond au don de soi (surrender) auquel l’homme, même quand il est attiré vers la spiritualité, résiste, car le sacrifice total de son ego va à l’encontre de son instinct de conservation et de son besoin de s’affirmer. Pourtant, le don de soi, qui est un point cardinal du yoga intégral de Sri Aurobindo, est incontournable. Le mental arrive à un point culminant. Pour accéder à de plus hautes réalisations, il doit être surpassé par une conscience supérieure qui ne provient pas des sphères inférieures de division, mais d’une descente des vérités spirituelles de la sphère transcendante de la réalité. L’enseignement de Krishnamurti tend aussi à ce dépassement du moi et de la pensée en une nouvelle conscience, dont il nous fait sentir les horizons sans les restreindre par les définitions limitatives de notre mental. Pour connaître le vrai amour, nous dit-il, il faut qu’il y ait un abandon total de soi. C’est seulement en cet état d’être que l’homme peut se régénérer spirituellement et mettre fin à tous ses problèmes. La pensée, selon lui, est le plus grand obstacle à cette éclosion.

C’est le don de soi qui ouvre la porte à l’être psychique pour le faire sortir des profondeurs de notre être, et invite en même temps les vérités supérieures, d’amour, de beauté, de félicité, à descendre et s’épanouir en notre conscience pour la transformer. Le don de soi arrive naturellement quand on réalise que notre existence personnelle est solidaire de toutes les autres : ainsi, on n’appartient plus à son ego séparateur mais au Tout divin dont nous sommes les formes expressives. C’est au moment du lâcher prise, de l’ouverture, de la vulnérabilité au réel, que cette synthèse ultime transfigure notre nature, que miraculeusement tous les termes disparates de la réalité nous révèlent les différents visages du divin en ses multiples expressions. La matière, la vie et le mental ne sont plus des principes antagoniques mais le masque provisoire que porte le Divin. Les vérités cachées nous sont révélées lors de cette ouverture sublime de l’être psychique qui laisse transparaître la lumière divine. « La vie est un yoga », devient une évidence. Chaque élément de notre nature complexe a une possibilité de réalisation. Le corps, le vital, le cœur, le mental, l’âme, correspondent à des vérités de l’être et possèdent dans leur essence le potentiel de leur épanouissement total. Un des principes du yoga intégral de Sri Aurobindo est de développer tous les aspects de notre nature jusqu’à leur plénitude. Réconciliés avec nous-mêmes, avec autrui, avec l’univers et ce qui le dépasse, nous abandonnons notre égoïsme pour participer à l’action divine. Nous sommes alors capables de la tranquillité douce du Moi silencieux, mais aussi de l’action vigoureuse dans le monde en évolution dont nous sommes les principaux agents. Le corps, le cœur, le mental n’opèrent plus séparément pour leur propre satisfaction, mais en concordance pour le bien de tous et du Tout, dans une synthèse transformatrice où ils deviennent de divins instruments au service des desseins de l’Ultime.

« La généralisation du yoga dans l’humanité sera la dernière victoire de la Nature sur ses propres lenteurs et ses propres déguisements. De même que maintenant, par le mental progressif scientifique, elle cherche à préparer l’humanité entière au plein développement de la vie mentale, de même, par le yoga, elle cherche inévitablement à préparer l’humanité entière à l’évolution supérieure, la seconde naissance, l’existence spirituelle. Et de même que la vie mentale utilise et perfectionne la vie matérielle, de même la vie spirituelle utilisera et perfectionnera l’existence matérielle et mentale afin d’en faire les instruments d’une expression divine. » [3]

Une fois que le stade de l’ego est dépassé, l’union devient une expérience naturelle et spontanée. C’est la séparation du mental avec tout ce qui existe qui est l’obstacle essentiel. Tant que l’ego est le centre référant de l’existence, il induit un sentiment de séparation avec toute chose ; il limite irrévocablement entre ses propres frontières ce qui est perçu et dénature ainsi toute relation. Le contact avec la vie est non seulement indirect mais inauthentique. L’ego souffre de cette aliénation et passe son existence à compenser ce manque par des substituts sans jamais connaître la vraie union. Il est comme une fleur fanée, sans parfum.

Ainsi, la science du Yoga remédie à ce problème existentiel de la séparation : elle nous libère de l’ego et nous réconcilie avec cette fluidité d’être où l’union dans ces multiples formes est la réalité permanente. Délivrée du temps de l’ego, la conscience vit dans l’extase renouvelée de l’union dans une infinité d’être.

Le chapitre ‘la Conscience sans Ego’, qui élucide ‘le processus du moi’ et nous conduit à son terme, est la phase négative et libératrice du moi et de ses objets. L’union avec le réel est la conséquence de cette libération, elle ouvre le passage de l’être aux expériences transformatrices de la conscience. Les transformations psychiques, spirituelles et supramentales qui s’ensuivent, correspondent à la phase positive et constructive de la nouvelle conscience en action.

Cette triple union avec le Divin transcendant, universel et individuel est la pierre angulaire du yoga intégral de Sri Aurobindo, dont le but est la transformation de l’homme en une divinité. L’union avec le transcendant fait voler en éclats les murs étroits de l’ego, où l’être personnel se fond dans l’Être pur et devient la réalité ineffable. L’union avec l’universel transforme la conscience en une totalité qui embrasse et englobe en largeur et en profondeur, de fond en comble, la richesse spirituelle de la manifestation dans toutes ses facettes. L’union avec l’âme qui gît au sein de chaque être fait exploser les émotions et les pensées bornées de l’ego dans l’extase de l’amour pur et infini.

Pour accomplir la transformation de l’ego en une conscience spirituelle, Sri Aurobindo introduit un nouveau yoga intitulé le yoga intégral, dont le but est la naissance de l’être supramental, qui incarnera le divin. Le yoga intégral ne s’arrête donc pas à ces différentes disciplines spirituelles dont l’objectif est d’acheminer l’homme vers la connaissance de sa nature profonde, du monde, de l’univers et de la transcendance, mais il nous révèle aussi l’apothéose du mystère de notre être personnel, qui n’est autre qu’un reflet, une parcelle, un développement de l’Être absolu, la suprême Personne. Il est le seul yoga capable de transformer la conscience de l’homme en une conscience divine, et de convertir tous les véhicules que la nature a développés jusqu’à présent pour les besoins de son évolution en des instruments divins.

« Yoga signifie union avec le Divin une union qui peut être transcendante (au-dessus de l’univers), cosmique (universelle) ou individuelle ; ou encore, comme dans notre yoga, les trois à la fois. Le yoga signifie aussi que l’on entre dans un état de conscience où l’on n’est plus limité par le petit ego, par le mental personnel, le vital personnel et le corps, mais où l’on est en union avec le Moi suprême, ou avec la conscience universelle (cosmique), ou encore avec quelque conscience intérieure plus profonde en laquelle on perçoit son âme, son être intérieur, et la vérité réelle de l’existence. Dans la conscience yoguique, on perçoit non seulement les choses mais les forces ; non seulement les forces mais l’être conscient qui est derrière les forces. On perçoit tout cela, non seulement en soi-même, mais dans l’univers. » [4]

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1 Sri Aurobindo, La Synthèse des Yogas, Vol. I, p.5

2 Sri Aurobindo, La Synthèse des Yogas, Vol. I, p.19

3 Sri Aurobindo, La Synthèse des Yogas, Vol. I, p.30

4 Sri Aurobindo, Lettres sur le Yoga, Vol. V, p.73