Robert Linssen : La vision pénétrante


30 Dec 2008

(Revue Être Libre, Numéro 313, Janvier-Mars 1988)

Dans le cadre des articles de ce numéro de la revue « Etre Libre », il est utile de lire et relire le fragment qui suit, extrait des « Lettres aux écoles » de J. Krishnamurti (1).

La vision pénétrante n’est pas la déduction minutieuse de la pensée, son processus analytique ou la nature temporelle de la mémoire. C’est la perception sans celui qui perçoit; elle est instantanée. L’action intervient à partir de cette perception instantanée. A partir d’elle l’explication de tout problème est précise, sans appel et vraie. Il n’y a ni regrets ni réactions. Elle est absolue. Il ne peut y avoir vision pénétrante sans qu’il y ait amour. La vision pénétrante n’est pas quelque chose d’intellectuel à prouver et breveter. Cet amour est la plus haute forme de sensibilité, c’est quand tous les sens s’épanouissent ensemble. Ce n’est pas la sensibilité relative à nos désirs, nos problèmes et à toutes les mesquineries de notre vie personnelle. Lorsqu’il n’y a pas la sensibilité qui est amour, la vision pénétrante est évidemment tout à fait impossible.

La vision pénétrante est holistique, c’est-à-dire qu’elle implique la totalité de l’esprit. L’esprit c’est toute l’expérience de l’humanité, la vaste somme de savoir avec son habileté technique, ses douleurs, son angoisse, sa souffrance, son chagrin et sa solitude. Mais la vision pénétrante est au-delà de tout cela. Pour qu’il y ait vision pénétrante, il est essentiel d’être libre de toute souffrance, de tout chagrin et de la solitude. La vision pénétrante n’est pas un mouvement continu. Elle ne peut être capturée par la pensée. La vision pénétrante est l’intelligence avec sa beauté et son amour. Les deux sont réellement inséparables. Elles ne font vraiment qu’un. Cela est la totalité, ce qui est le plus sacré.

L’importante question à se poser : QUI « VIT » ?

Les questions les plus essentielles de la vie se posent rarement.

Qu’est-ce que vivre ? et surtout : « Qui » vit ? Pour Monsieur et Madame Toutlemonde, vivre consiste à boire, manger, dormir, jouir des plaisirs de l’amour, affronter les souffrances de la maladie, de la vieillesse et de la mort. Vivre consiste, pour la plupart, à se débrouiller au cours de toutes les circonstances en luttant pour s’assurer des possessions matérielles conférant non seulement la sécurité mais aussi le pouvoir, le prestige, la renommée. Pour d’autres déjà moins nombreux, vivre consiste à se comprendre et percer les mystères de la nature par l’étude, la recherche scientifique, philosophique ou religieuse.

Très rares sont ceux qui se posent les questions : « Qui » vit ? « Qui » voit ? « Qui » écoute ? Nous nous sommes à tel point identifiés exclusivement au corps, à l’image que nous avons de nous-mêmes, à l’ego, que ces questions sont considérées comme absurdes, inutiles. Beaucoup d’intellectuels répètent solennellement l’absurdité cartésienne du « je pense donc je suis » hausseront les épaules. Carlos Suarès, déjà incomparablement plus profond et perspicace, déclarait : « je pense… donc je me détruis ». Sauf, si l’on pense correctement. Ce qui n’arrive presque jamais. Krishnamurti nous l’a fait clairement comprendre. Nous avons tenté d’en exposer les raisons ailleurs (2).

Les questions fondamentales évoquées précédemment en impliquent une autre : « Qui suis-je ? ». Depuis des millénaires, la spiritualité orientale pose cette question essentielle. Elle y a donné des réponses riches d’enseignement. Un contraste saisissant existe entre ces réponses et celles, pleines de suffisance données par de nombreux intellectuels. « Je vis, cela me suffit. Je pense donc je suis et je suis bien dans ma peau. La programmation des gênes, chromosomes, des informations d’A.R.N. et d’A.D.N. que m’ont léguées mes parents me suffisent et permettent de répondre amplement à vos interrogations. »

* * *

Monsieur et Madame Toutlemonde ne se doutent guère de l’imposture consistant à proclamer : « Je pense donc je suis ». Car chacun de nous est tout autre chose que ce corps né il y a quelques années et mourant dans quelques années après avoir manifesté et épuisé le potentiel légué par ses géniteurs !

Monsieur et Madame Toutlemonde sont englobés dans l’immensité d’une totalité vivante dont toute chose émane. Ils ne sont qu’un tourbillon éphémère, provisoirement doué d’une apparente autonomie, mais ils sont immergés dans un immense réseau d’énergies. L’apparente matérialité du monde familier n’est qu’un épiphénomène partiel et provisoire qui s’insère dans l’immensité d’un Univers pluridimensionnel.

Les interprètes les plus compétents de la nouvelle physique, tels David Bohm, Fr. Capra, B. Nicolescu, etc., mettent en lumière l’intensité des échanges énergétiques et de l’interaction existant entre les constituants ultimes de l’Univers. Il est bon de le répéter : il n’y a pas d’objet statique, il n’y a pas de chose isolée, il n’y a pas d’entité indépendante. Rappelons une fois pour toutes les bases essentielles de la nouvelle physique quantique (3) : « Une particule existe parce que toutes les autres particules existent à la fois ». Ceci implique que « quelque chose » de chaque atome, de chaque électron du corps de chacun de nous se trouve dans tous les atomes, tous les électrons des étoiles ou nébuleuses qui sont en expansion à des millions d’année-lumière de nous, et réciproquement, il y a « quelque chose » des atomes ou électrons de ces nébuleuses lointaines en chacun de nos électrons et des atomes composant nos cellules. Ceci n’est pas une théorie. C’est un fait.

Une fois de plus s’impose à nous la vision d’un Univers monobloc constitué par une essence créatrice d’un seul tenant. Il n’y a donc ni « objet » séparé ou immobile, ni « chose » isolée, ni entités tels que nous les voyons ou concevons généralement.

Ainsi que l’enseignaient les Maîtres de la Vue Juste, « il n’y a que des événements ». Tout est processus, indissociablement lié aux milliards de processus d’un seul grand Vivant. Une pierre est un processus. Une rose est un processus. Un être humain est un processus et un « événement » à la fois physiquement, psychiquement et spirituellement.

Evénement de quoi et dans quoi ? Evénement où ? Evénement à quel moment ?

Evénements toujours et toujours nouveaux, omniprésents, omnipénétrants, ainsi que Vie indicible de l’holomouvement. A ce niveau, il n’y a plus d’instants privilégiés dans le temps, ni de lieux privilégiés dans l’espace (3).

Nous voilà un peu plus près de la réponse à la question : « Qui vit ? » « Qui suis-je ? » Mais rien ne peut être dit du « processus fondamental » dont tous les processus particuliers, de la pierre, de la rose, de l’arbre, de l’animal et de l’homme ne sont que des manifestations éphémères. A ce niveau, la dualité du spectacle formé par l’Univers manifesté et du spectacle se volatilise instantanément. Seul reste le Silence. Non le silence du néant ou de la mort. Il semble que sous nos pieds le sol, la terre entière, le ciel, font place à un Vide insondable qui donne le vertige.

Une plénitude de conscience, de paix, révèle un sens supérieur et inconnu de l’amour. Voilà l’incroyable réponse à la question essentielle : « Qui vit ? ». Monsieur et Madame Toutlemonde vont-ils se la poser ? Leur bonheur et celui du monde en dépend. Mais vont-ils réellement et correctement se la poser ?

R. LINSSEN.

(1) J. Krishnamurti, « Lettres aux Ecoles ».
(2) « La méditation véritable », R. Linssen, Courrier du Livre.
(3) « Le Temps aboli », Krishnamurti-David Bohm, éd. du Rocher, Paris 1988.