Jean Couvrin : La vision sans tête rappel et exercices


07 Nov 2009

(Revue Voir. No 9. Printemps 1983)

La « vision sans tête ». Pour  rappel:

Parmi les pratiques qui se proposent de nous mener (ou de nous ramener) au bord de l’intuition métaphysique, la « vision sans tête » est particulièrement directe. Le philosophe anglais contemporain Douglas E. Harding est l’initiateur de cette voie. Dans le prolongement de la philosophie éternelle, proche surtout du zen, de l’advaita vedanta et du soufisme, il nous réapprend à voir.
Les voies les plus simples et les plus efficaces sont aussi celles qu’un homme qui n’est pas prêt s’empresse de rejeter au plus vite. Sans doute faut-il être suffisamment avancé dans le chemin de l’effacement de soi pour apprécier le sens, la beauté et les implications multiples de cette « décapitation ». Mais quiconque en est arrivé à sentir qu’il n’est rien (de ce qu’il pensait être), trouvera une joie certaine à le voir.

Faites-en le test:

(Tous les exercices nous ramènent à cette question simple et directe: vois qui tu es, ici et maintenant. Ils tournent mon attention vers ce lieu où je suis. Ils dévoilent ce qui m’est actuellement donné, au Centre de mon univers.

* Voir: Du doigt, montrez vos pieds, vos jambes, votre torse, en observant que vous êtes toujours en train de montrer des choses. Maintenant, pointez le doigt vers votre « visage ». Observez simplement, sans mémoire et sans imagination. Votre doigt est-il réellement pointé vers une tête? N’est-ce pas plutôt un vide, une ouverture? N’êtes-vous pas un pur Espace, ouvert aux visages des autres, et, à l’occasion, à votre propre visage perçu dans un miroir?

*Les yeux fermés: Fermez les yeux, rejetez toute mémoire et toute imagination. Vous sentez-vous limité, enfermé dans un corps comme dans une sorte de boite? N’êtes-vous pas plutôt comme un Espace – un Espace ouvert à des sensations, des pensées et sentiments variés et changeants, un Silence pour accueillir les sons, une Capacité qui peut embrasser tout le champ de vos expériences?

*Pensées et sentiments. Arrivez-vous à découvrir la moindre pensée ou le moindre sentiment qui ne soit pas changeant et qui ne dépende pas du monde objectif? Y a-t-il quoi que ce soit de central et d’immuable, hormis votre Conscience, ce sentiment d’être, cette expérience du « Je suis »?» (Extrait du magazine « Share It »)
La première vision de cette Réalité que nous sommes est la simplicité même. Mais il faut une pratique soutenue pour que la vision devienne familière et durable.

Exercice : L’Art d’éplucher l’oignon

…car il n’y a rien de caché
qui ne se manifestera… »    ( 5, 4.)
« Ses disciples dirent:
Quel jour te manifesteras-tu à nous
et quel jour te verrons-nous?
Jésus dit:
Lorsque vous vous dépouillerez de votre honte
et prendrez vos vêtements,
les déposerez à vos pieds
comme les tout petits enfants… »
(37, I – 8)
« Fendez du bois, je suis là;
levez la pierre
vous me trouverez là. »    ( 77, 6.)

(Evangile de Thomas)

Nombre de participants: sans importance, (Si vous êtes seul, au lieu d’aller vers un partenaire, dirigez-vous vers un miroir.)

Accessoires: Fiches de carton percées d’un trou (à la dimension d’un petit pois), faisant office de viseur. Si possible, un appareil photographique pour l’animateur.
Disposition: Aligner les participants en deux groupes, comme suit:

O                   O                 O
O                   V.                O
O             (Volontaire)        O
O                                      O
O                                      O
O                                      O
O                   O                 O

A

Equipe B.     (Animateur)      Equipe C.

Vous vous voyez vous-même comme un espace vide [Si nécessaire, faites-en la découverte dans les tests du début]. Nous vous percevons comme un bloc massif. Qui a raison? Notre version dément-elle la votre? Comment les concilier?

Examinons si, en fait, il y a une contradiction quelconque entre la vision que nous avons de vous, en étant situé à une distance – disons – de 3 mètres, et la vision que vous avez de vous-même à zéro centimètre. Observons si, au contraire, elles ne concordent pas à la perfection.

1ère partie.

Si, d’une certaine manière, nous sommes semblables à des oignons, quel volontaire parmi vous est disposé à se laisser éplucher? (Volontaire: V.)

V se tient à l’extrémité de la pièce, tandis que A (l’animateur) se tient à bonne distance et prend V dans le viseur de son appareil photo.

D’ici, je fais de V un être humain entier. Je prends de V une photographie (réelle ou imaginaire), je la développe instantanément, et je la dépose à mes pieds pour marquer le lieu.
Maintenant, j’avance et j’arrive en un lieu où je perçois V comme une tête… maintenant comme un œil… maintenant comme une petite tache – pratiquement rien.
Si je disposais du meilleur équipement optique, je pourrais interpréter la tache comme étant un cil (par exemple), puis comme une cellule, un chromosome, une molécule, un atome. Sur ma route vers V, j’ai laissé derrière moi l’humanité et la vie et la couleur et l’opacité et la forme, jusqu’à ce qu’il ne me reste qu’un espace (plus ou moins) vide. Cependant, j’observe toujours V de l’extérieur, à distance. V seul se trouve en bonne position pour achever cet « épluchage de l’oignon » et pour me dire ce qu’il y a au cœur, à une distance nulle.
Comment est-ce là où il est? V connaît – V est-la version expérimentée de l’intérieur. (Il communique sa version. Elle complète probablement la notre et affirme le vide complet du lieu qu’il occupe.)

(2ème partie: facultative.)

A l’équipe B: munis de vos viseurs, avancez vers l’équipe C immobile. Chacun de vous « épluchera l’oignon » du partenaire qui lui fait face et vous lui ferez rapport de vos découvertes.
A l’équipe C: répétez l’exercice; l’équipe B reste immobile.

3ème partie.

A l’attention de tous les participants: dirigez-vous vers un objet quelconque dans la pièce et perdez-le en cours de route. Dans la mesure où vous êtes en position de l’affirmer, tous les objets ne sont-ils pas vides, en eux-mêmes?
Parmi les choses qu’il y a dans cette pièce, il n’y en a qu’une seule que vous pouvez atteindre jusqu’au cœur, pour vérifier son absolue « non-choséité ». De laquelle s’agit-il? Pouvez-vous la considérer comme le modèle exact de toutes les choses contenues dans le monde?

(4ème partie: facultative.)

Répétez la première partie de l’exercice dans un lieu ouvert, sur une plage, par exemple. Il sera possible ainsi d’observer les apparences de V à partir des régions concentriques de l’oignon plus éloignées de leur centre. On pourra prendre des photos, à fixer sur des piquets plantés à l’endroit où la photographie a été prise. Les régions concentriques peuvent être dessinées sur le sable.

5ème partie.

Qu’avez-vous découvert? Etes-vous d’accord avec ce qui suit?

Vous mettez à découvert la vérité des choses par la progression du regard, et vous constatez que le point de vue intérieur de l’homme, de l’animal, du bois, de la pierre, sont identiques.
Tout ce que vous approchez, région après région, est consumé par votre feu, par le feu du Royaume.
Si vous n’avez pas peur d’être mis à nu, vous découvrez le cœur nu et impérissable, commun à tous les êtres.

« The Incredible Hypothesis » de D.E. Harding, publié en I972, se présentait sous forme de coffret contenant des textes et des accessoires destinés à des expériences diverses.

Un certain nombre d’exercices de « vision sans tête » servaient à vérifier l’incroyable hypothèse selon laquelle Dieu est plus proche d’un homme que cet homme lui-même.
La partie écrite se termine par « The Traditional Test », un choix de citations brèves illustrant les thèmes principaux de l’ouvrage. Le premier volet de cette anthologie se rapporte à l’exercice « onion peeling » – « l’art d’éplucher l’oignon ».

Peut-être prendrez-vous plaisir à découvrir l’une ou l’autre de ces perles traditionnelles.

LE TEST DE LA TRADITION
L’art d’éplucher l’oignon

Dieu est plus proche de toi que ta respiration, plus proche que tes mains et tes pieds.

Tennyson.

Dieu est plus proche d’un homme que sa veine jugulaire.

Le Coran.

Je crois bien que je vais aller au-devant d’elle, dit Alice… Vous n’avez pas la possibilité de faire cela, dit la Rose; moi, je vous conseillerais plutôt d’aller dans l’autre sens ». Ce propos parut absurde à Alice; elle ne répondit rien mais.se dirigea vers la Reine Rouge. A sa grande surprise, elle la perdit de vue en un instant… « .

Lewis Carrol, « De l’autre côté du miroir » (traduction Henri Parisot).

Comme les rivières vont perdre dans la mer leur nom et leur forme, les sages perdent leur nom et leur forme en Dieu, scintillant au-delà de toute distance.

Mundaka Upanishad.

L’homme intérieur et l’homme extérieur sont aussi différents que le ciel et la terre.

Maître Eckhart.

Jésus dit: Ce que je parais être maintenant, je ne le suis pas… Et telle est ma parole, qui me distingue de l’humanité.

Actes de Jean.

Il (Ezéchiel) vit une ville située sur une colline dont la pente s’étendait vers le sud, et qui ne mesurait pas plus en longueur et en largeur que six coudées et une paume. Mais, comme il était entré dans la ville et regardait autour de lui, il la trouva très vaste… plusieurs centaines de coudées en longueur et en largeur. Il trouva surprenant que cette ville, si spacieuse de l’intérieur, lui avait semblé si petite lorsqu’il se trouvait à l’extérieur.

Walter Hilton.

Le Tathagata divise son propre corps en des corps innombrables et rétablit un nombre infinis de corps en un corps unique. Parfois, il devient cités, villages et maisons…Tantôt son corps est grand, tantôt il est petit.

Mahaparinirvana Sutra.

Dans l’Unité chacun se trouvera lui-même. La connaissance le purifiera et fera de l’être multiple une unité, comparable au feu qui transmue la matière en son essence propre, les ténèbres en lumière et la mort en vie.

L’évangile de Vérité.

Tout ce qui est pourvu de forme, de son, de couleur peut se classer dans la catégorie des « choses ». Mais un être humain peut se libérer de toute forme et vaincre la mort. Et que sont les choses en comparaison de ce qui est entré en possession de l’éternel?

Chouang-Tseu.

Vous devez arracher cette tunique qui vous enveloppe – cette étoffe d’ignorance, ce support de la perversité, cet asservissement à la corruption, ce manteau de ténèbres, cette vivante mort, ce cadavre gavé de sensations, cette tombe qui vous suit partout.

Hermetica.

Lorsque Pu-liang Yi situa hors de lui-même le monde, et toutes choses et toute vie, il s’éleva à la splendeur lumineuse de l’aube et il put voir sa haute solitude.

Chouang-Tseu.

Réalité de l’informe, irréalité de ce qui possède une forme.

Chouang-Tseu.

Lorsqu’en toi toutes choses seront réduites au néant, tu verras Dieu.

Maître Eckhart.

La terre, ces astres solides, le poids de ce corps et de ces membres, n’expriment-ils pas par le signe et le symbole que tu es séparé de Lui?

Tennyson.

Détruis-toi toi-même, car la moindre figure ou la moindre forme suffit à créer le trouble. Abandonne la notion « je suis comme ceci et comme cela ». « Je suis ceci, je suis cela », c’est l’ego.

Ramana Maharshi.

Pour un être qui a réalisé le Soi, le corps n’existe pas.

Anandamayi Ma.

… agonie d’exister sous une forme particulière.

Anandamayi Ma.

Chaque créature visible et invisible est une théophanie ou apparence de Dieu.

Erigène.

Le cœur de l’oignon

La révélation par la physique moderne du vide à l’intérieur de l’atome est plus troublante que la révélation par l’astronomie du vide immense de l’espace interstellaire.

Eddington.

… réduis toutes choses à leur Matière Originelle et tu trouveras… l’ubiquité et l’omniprésence de l’Essence de Dieu.

Sir Thomas Browne.

–    Qu’y vois-tu?
–    Quelques graines, Monsieur, excessivement petites.
–    Brises-en une.
–    Elle est brisée, Monsieur.
–    Qu’y vois-tu?
–    Rien du tout.
–    Mon fils, cette essence subtile que tu n’y perçois pas, c’est dans cette essence même que se tient l’être de l’énorme arbre nyagrodha. Dans ce qui est cette essence subtile, tout ce qui existe a son soi. C’est là le vrai, c’est là le Soi, et toi, Svetaketu, tu es Cela.

Chandogya Upanishad.

On se croit naturellement bien plus capable d’arriver au centre des choses que d’embrasser leur circonférence… et cependant il ne faut pas moins de capacité pour aller jusqu’au néant que jusqu’au tout…

Pascal.

Hsueh-feng se rendit dans la forêt pour y couper des arbres, en compagnie de son disciple Chang-sheng. « Ne t’arrête pas, dit le maître, tant que ta hache n’aura pas atteint le centre même de l’arbre ».

The Iron Flute.

Jusqu’à présent nous avons travaillé sur l’intérieur à partir de l’extérieur; maintenant nous demeurons dans le centre et régissons l’extérieur. Ce qui était naguère un service au bénéfice du Maître, est devenu maintenant une propagation des directives du Maître.

Le secret de la fleur dorée.

Il en arriva finalement à une totale et pure abstraction: à ce stade, il eut le sentiment d’être un pur esprit, comme s’il n’avait pas de corps… Plus une telle abstraction est pure et parfaite, plus grand est l’homme qui s’élève jusqu’à cette perfection.

Augustin Baker.

Tous les hommes ont des sujets d’affliction: mais plus que tous et particulièrement, celui qui sait et a le sentiment qu’il est. Tous les autres chagrins, par comparaison à cette affliction, ne sont que jeux à côté de la gravité.

Le nuage d’inconnaissance.

J’ai saisi la Nature Essentielle de mon corps et de mon esprit, la voyant semblable à la fluidité des océans de fragrance qui entourent les Iles des Bienheureux. J’en vins à comprendre que, dès le commencement, je n’avais pas fait autre chose que de jeter les débris des représentations mentales de ma personnalité dans la pure limpidité de ma Nature Essentielle.

Surangama Sutra.

C’est une grande joie de comprendre que la Nature Fondamentale est sans qualités.

Gampopa.

Le Tathagata ne possède pas de traits distinctifs: ce n’est pas par ce moyen qu’il se laisse reconnaître.

Sutra du diamant.

Les corps sont semblables à des pots fermés par un couvercle: voyez donc ce qu’ils contiennent. Le pot de ce corps-ci est plein d’Eau de Vie; le pot de ce corps-là est rempli par le poison de la mort.

Rûmi.

Dans les régions les plus intérieures de son fond, il ne sait et ne sent rien, ni dans son âme ni dans son corps – rien sauf un rayonnement remarquable, doublé d’un sentiment de bien-être et d’une saveur omni-pénétrante.

Ruysbroeck.

Dans ce genre de vision, on voit seulement qu’il n’y a pas de forme… Si un homme veut s’assurer
de son corps, il ne réussit pas à l’atteindre.

Le secret de la fleur dorée.

Sachant que ce corps est semblable à l’écume, sachant que sa nature tient du mirage, brisant les javelots fleuris de Mara, le disciple s’avancera dans une région où il sera invisible au Roi de la Mort.

Dhammapada.

Je ne suis personne! Qui êtes-vous?
Vous n’êtes personne?
Alors nous ferons la paire – chut, ne le répétez Pas!
Ils nous banniraient, savez-vous.

Etre quelqu’un, quelle tristesse!
Avoir un statut public, comme une grenouille,
Et livrer son nom tous les jours de sa vie
A l’admiration d’un marais!

Emily Dickinson.