Daniel Bessaignet : La voie du guerrier entretien avec Pascal Krieger et Malcolm Tiki Shewan


12 Oct 2015

(Revue Itinérance. No 2. Novembre 1986)

Le thème des nouveaux guerriers ou les films de karaté grand spectacle offrent une fausse image de l’homme invincible, doté de pouvoirs ou d’une pseudo-sagesse.

En dehors de ces clichés qui attirent la foule, nous concluons ce dossier avec deux authentiques enseignants d' »arts martiaux ». Leur véritable recherche se situe, en fait, bien au-delà d’une gestuelle ou d’une simple maîtrise corporelle. Leur art est une voie qui fréquente l’émotion au plus haut niveau : depuis le simple regard jusqu’au rapport de justesse, un sabre dans la main. Cet art des anciens samouraïs s’adresse à l’être d’aujourd’hui qui a besoin de se sentir autant relié à sa fragilité d’homme qu’à la puissance qui l’habite.

Pascal et Tiki nous permettent dans cet entretien l’approche du véritable paradoxe : combattre, c’est parvenir à l’état où il n’y a ni combat ni ennemi.

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Pourriez-vous nous donner un aperçu des techniques que vous pratiquez ?

TIKIL’aïkido est un ko-budo, c’est-à-dire un art martial traditionnel japonais, actualisé pour être pratiqué comme il l’est de nos jours. Contrairement au judo, au karaté ou au kendo, l’aïkido refuse toute idée de compétition ou d’applications sportives. C’est avant tout une pratique de corps à corps, avec des immobilisations, des projections, etc. L’étude des mouvements de corps pratiqués en aïkido est issue des techniques du maniement des armes, telles que le sabre (katana), le bâton (jo ou yari), ou simplement un couteau (tanto). La discipline du bâton (jodo) est enseignée dans une école (ryu) datant du XVIIe siècle. Le bâton a une taille et une circonférence déterminées pour devenir efficace face aux armes classiques. Cette école, restée traditionnelle, englobe dans son enseignement l’étude de diverses armes telles que le sabre (katana), la canne (tanjo), la matraque (jitte), la faucille munie d’une chaîne au bout de laquelle est fixée une boule (kusarigama), l’art de ligoter un adversaire (hojo-jutsu), aussi bien avec armure que sans armure.

Nous pratiquons également le iaï-do, qui est à proprement parler l’art de dégainer et couper avec un sabre (katana). Il s’agit également d’une discipline classique qui ne saurait souffrir aucune application sportive.

Il existe encore aujourd’hui au Japon de nombreuses écoles de iaï qui enseignent soit le iaï-do qui est une approche spirituelle de cet art, soit le iaï-jutsu où la recherche vise l’efficacité technique et combative, telle qu’elle existait par le passé. Il ne faut pas cependant commettre l’erreur de croire que le iaï-jutsu est une discipline moins spirituelle que le iaï-do. Les vertus guerrières imposent une moralité irréprochable.

Ces trois disciplines, quoique différentes du point de vue technique, se rejoigent dans leurs principes. Elles font partie de ce que nous appelons le ko-budo, les disciplines martiales traditionnelles. C’est la raison pour laquelle nous les travaillons parallèlement. Elles sont pratiquées dans le même esprit.

Avez-vous une filiation particulière ?

PASCALAprès des années de pratique dans une discipline martiale, ou dans les arts martiaux, on finit par être marqué par des personnalités dont l’enseignement, qui est en soi une éducation autant physique que spirituelle, permet une transformation du caractère et de notre mode de comportement.

Tous ceux qui ont mûri dans la pratique des disciplines martiales, ont connu un Maître qui les a marqués de son empreinte. Le Maître peut revêtir la forme d’un simple professeur, mais qui aura su transmettre.

J’ai été fortement marqué par deux… ou trois personnes et la façon dont je me conduis actuellement est due en grande partie à l’influence qu’ils ont exercée sur mon caractère.

TIKINous avons la chance en aïkido d’avoir en France un maître japonais, Tamura Sensei, dont la compétence et la valeur sont reconnues dans le monde entier. C’est un élève du maître-fondateur Morihei Ueshiba. Je suis d’ailleurs venu en France pour travailler l’aïkido sous sa direction.

Dans ma pratique du iaï, plusieurs personnes m’ont également fortement influencé. Je voudrais cependant appliquer une définition à ce que l’on entend par « maître ». C’est un individu qui grâce au chemin déjà parcouru et par son expérience parvient à transmettre un aspect, un détail, toujours par rapport à la totalité de l’activité ou de la discipline qu’il transmet. (En japonais, Sensei ne veut d’ailleurs pas dire « maître », mais « celui qui vient avant ».) Il peut s’agir d’un geste, d’un déplacement, d’une attitude, ne s’appliquant pas seulement pour une technique, mais pour l’ensemble des techniques de la discipline. Par là même, il rend ses élèves libres et indépendants. C’est un guide, pas un mythe.

Considérez-vous les arts martiaux que vous enseignez comme une technique psychosomatique, un sport, un art?

TIKIPeut-être faudrait-il avant tout définir ce qu’il convient d’entendre lorsque l’on parle d’art martial, ou d’arts martiaux, terme trop largement utilisé. Il faut en effet tenir compte de trois considérations pour définir l’art martial :

1. il était toujours conçu pour la guerre ;

2. il était toujours en rapport direct avec les armes ;

3. il tenait compte des armures et des fortifications.

Ainsi, à nos yeux, le judo, le karaté, le full-contact etc., ne sont pas des arts martiaux, mais plutôt des disciplines martiales, en ce sens où leurs techniques ne peuvent pas être appliquées sur un champ de bataille. En fait, il n’y a jamais eu à proprement parler d’art martial à mains nues, et surtout jamais d’art martial avec lequel on puisse faire de la compétition sportive. L’art martial a techniquement des fins qui ne s’accordent pas avec des jeux, même pris dans le sens noble du terme.

PASCALAu niveau de l’enseignement, nous portons de ce fait une lourde responsabilité. En effet, on n’enseigne pas à des jeunes gens le maniement d’une arme comme si c’était un jeu. Le sens de l’enseignement est de pétrir, de malaxer, de forger le caractère des gens qui s’y prêtent. Il est des notions simples, des notions de base qu’il est nécessaire d’inculquer, et d’autres qui consistent à laisser faire la nature.

Un jeune garçon, par exemple, qui aborde les « arts martiaux » aura comme première motivation d’apprendre à se battre. En général, son désir est d’obtenir une meilleure confiance en lui, mais, non par un travail sur lui-même, mais par une domination sur les autres. Aussi, au début de son entraînement, on lui fera faire des mouvements de base dans son coin, sans trop le corriger. On va le reprendre s’il n’est pas à sa place, s’il n’est pas propre, s’il arrive en retard, etc. C’est par là que l’on va commencer son apprentissage. Après quelque temps, il doit comprendre qu’après tout, il lui faut commencer par un contrôle de soi-même avant d’aller plus loin. Il existe donc une sélection naturelle dès le départ entre ceux qui possèdent un potentiel pour entamer un travail sur eux-mêmes, et ceux qui ne sont pas encore prêts. De là à dire que ceux qui n’accrochent pas sont perdus est loin de notre pensée. Ils iront peut-être essayer d’autres disciplines martiales et acquérir quelques notions de combat, mais tant qu’ils ne percevront pas la nécessité d’un combat contre soi-même, ils ne pourront entamer un véritable travail.

Est-ce alors l’enseignement d’une technique ou d’une voie spirituelle?

PASCALElles vont de pair, car on demande à l’élève de travailler à la fois avec son corps et avec son âme. Pour les armes, on lui demandera de les respecter, de se conformer à une certaine étiquette ou cérémonial, d’exécuter des gestes éducatifs n’ayant aucune application combative. Petit à petit, on le placera dans des situations combatives, non pas dans un but technique, mais pour cultiver en lui l’attitude mentale de celui qui a une arme entre les mains. Donc supprimer sa peur, sa violence, son agressivité, lui faire exécuter les mouvements d’une certaine manière avec l’attitude mentale nécessaire. Ce travail lui prendra des années, et c’est lui qui le fera, à 99 %. Le professeur, ou plus tard le maître, n’est là que pour le remettre dans le droit chemin, et sera surtout pris comme exemple.

Dans la pratique des arts martiaux, une meilleure connaissance de soi inclut-elle une compréhension et une acceptation de ses peurs ?

PASCALLa peur est issue de l’ignorance. Ce n’est donc pas en la fuyant que nous parviendrons à la comprendre. Il est en effet indispensable de la comprendre pour qu’elle puisse disparaître. Tant de réactions de l’être humain sont issues de la peur : la violence, le racisme, etc.

TIKID’ailleurs, à l’origine, les arts martiaux étaient pratiqués par des guerriers professionnels. Leur travail était de combattre. Ainsi leur vie était confrontée aux peurs et aux anxiétés issues de leur contact constant avec la mort. Ils ont donc vite compris que ce n’est pas la technique qui leur permettrait d’affronter la mort avec le plus d’efficacité, mais qu’il fallait pénétrer et comprendre, de façon spirituelle, l’essence même de la vie et de la mort.

Le travail qu’ils accomplissaient sur eux-mêmes leur permettait d’aborder une situation mortelle comme on s’assoit derrière son bureau pour écrire.

On rejoint finalement une notion qui apparaît dans toutes les religions. Cette notion est Do, la voie spirituelle, au travers de l’art martial. C’est le paradoxe fondamental : voie spirituelle alors que techniquement on apprend à tuer. C’est un koan. Il ne peut être résolu intellectuellement, mais par un engagement total Corps, Âme et Esprit.

PASCALDans ce contexte, partant de sa peur de la mort, le guerrier supprimait toutes ses autres peurs. Et puis, certains d’entre eux ayant fait le tour de leurs dépendances et de leurs manque, finissaient par vivre frugalement. Habitué à rien, il n’avait besoin de rien. Arrivé à ne plus avoir besoin de la Vie et de la Mort. Ils ont transcendé le phénomène, sachant que Vie et Mort forment un tout rejoignant le principe de l’unité taoïste.

À cet instant de l’entretien, Pascal nous quitte pour prendre son avion qui le ramènera en Suisse, où il enseigne. Nous poursuivons avec Tiki.

Actuellement dans votre pratique, il ne s’agit pas, comme dans le Japon d’autrefois, d’une question de vie ou de mort. Comment insuffler alors au pratiquant l’esprit du bushido ?

TIKIAujourd’hui, nous pratiquons dans un dojo, qui signifie littéralement « le lieu où l’on pratique la Voie ». Le dojo est un champ de bataille sur lequel on peut revenir le lendemain.

Par ailleurs, il paraît difficile dans le contexte social moderne de recréer la même ambiance de vie et de mort à l’intérieur d’une structure de masse telle qu’une Fédération. Dans certains dojo privés, au Japon, constitués d’un maximum de trente élèves, le Maître s’arrangera pour créer une situation où, face à lui, vous ne saurez à aucun moment s’il va ou non porter un coup. Il recrée intentionnellement et réellement par son attitude la peur que vous éprouveriez face à la mort, le sentiment que vous pourriez mourir dans votre entraînement. L’entraînement devient réalité et vous oblige à aller au-delà de la technique. Il faut cependant déjà posséder plusieurs années de pratique et une certaine volonté pour se soumettre à accepter un tel entraînement. C’est une expérience indispensable et déterminante. Dans certaines écoles, les combats se déroulent avec de vraies armes, et l’on peut y mourir.

Vous savez, lorsqu’un pratiquant de iaï comprend la signification des mouvements qu’il exécute, donc de l’horreur liée à l’arme qu’il manie, sa prise de conscience est réelle. C’est à ce moment précis qu’il décide de poursuivre, et donc de transgresser cette violence par des prises de conscience successives, ou d’arrêter sa pratique.

Vous sentez-vous les dépositaires d’une tradition ?

TIKIIl faut préciser qu’il s’agit de pratiques ouvertes — elles ne le sont pas toutes —, donc abordables par tous. Elles sont exportables en Occident et chacun peut y trouver son compte : bonne santé, self-défense, compétition, détente, etc.

Dans ce sens, nous ne nous sentons pas dépositaires du patrimoine militaire et stratégique à partir duquel s’est construit l’art martial dans le Japon ancien.

Nous sommes plutôt des relais, et notre responsabilité est de transmettre au mieux de notre capacité les idées essentielles et universelles qui sont exprimées dans nos disciplines. Et surtout de transmettre le plus fidèlement les techniques qui nous ont été transmises. En effet, du fait de notre antécédent martial, chaque geste que nous exécutons dans le cadre de notre pratique a une raison d’être, même lorsqu’il faut des années pour en percevoir le sens.

Y a-t-il eu au cours du temps une évolution de la peur ou bien l’homme se posera-t-il toujours la question fondamentale de la résolution de sa mort ?

TIKIRien n’a changé. Si autrefois on avait peur de mourir d’un coup de sabre, aujourd’hui on a peur de mourir d’un coup de revolver. La peur est la même dans son essence. L’évolution de l’homme, ou ce que l’on est tenté de considérer comme telle, n’est que technique, scientifique, matérielle. Lui a très peu changé, dans ce sens où il est toujours le seul à décider pour lui-même d’entreprendre le chemin de son évolution. Ce n’est pas la résultante d’une transformation automatique comme l’est par exemple la puberté. L’homme n’évolue pas automatiquement de façon spirituelle. Cette évolution nécessite un réel travail sur soi. Mais on peut, comme beaucoup, se contenter de remplir le rôle que nous a assigné la nature. Aller au-delà, commencer de répondre au problème de son existence n’entre pas dans le schéma de la nature. C’est l’homme seul qui se donne la capacité d’aller au-delà. Sans cette volonté, il n’y a pas de voie possible. Et ce n’est pas par injustice puisque c’est une question de choix. (rires)

Pensez-vous que notre temps favorise la recherche spirituelle ?

TIKILa situation actuelle du monde moderne offre des conditions intéressantes et suffisantes. Nous sommes tous sous la menace d’un incident et/ou d’un conflit nucléaire auquel il est difficile de se soustraire. En ce sens, tout le monde est face à l’éventualité soudaine et imprévue de sa propre mort, tout comme le samouraï ou le chevalier de notre histoire lorsqu’il se mettait en quête du sens de son existence.

Les conditions actuelles permettent donc ce travail sur nous-même.

Les arts martiaux amènent-ils tous à une meilleure connaissance de soi?

TIKISi un pratiquant savait clairement dès le départ les efforts qu’il lui faut fournir pour obtenir si peu, il n’entreprendrait jamais ce travail.

Heureusement, il ne peut pas le savoir. Face à nos problèmes personnels : phobies, angoisses, peurs, etc. , il est vraiment nécessaire de refondre tout notre être. La pratique martiale, telle que nous l’avons explicitée tout au long de cet article, permet une transformation entière de l’individu. Il n’est plus la même personne que celle qui a commencé. Cela s’acquiert au prix d’efforts considérables.

Quelles sont les étapes de ce chemin ?

TIKIC’est la continuité de la pratique qui crée les étapes. En japonais, on dit ju nan shin, c’est-à-dire pratiquer en gardant un esprit d’ouverture et une souplesse d’adaptation en toutes circonstances. Si la pratique est animée par cet esprit et qu’elle dure suffisamment longtemps, on restera assez vigilant pour en percevoir les nuances et les multiples aspects. Sept pas en arrière pour huit pas en avant, telle pourrait être exprimée la progression d’un élève sur la voie du bu-do.

Cependant, les conditions nécessaires à la naissance d’une spiritualité sont tout aussi délicates et hasardeuses que celles requises pour la naissance d’un enfant… peut-être même plus délicates. Car il est hasardeux de dire à l’élève : pratiquez, pratiquez, ça viendra ! Il n’y a pas de garantie. Il s’agit plus d’une combinaison de circonstances qui vous poussent dans cette direction. Souvent, on reste bon technicien !

Pour la plupart des gens, une quête spirituelle, la remise en question de leur existence par rapport à la mort, et à la vie, ne présentent pas d’intérêt pratique et immédiat dans leur vie quotidienne et sociale.

Jusqu’au jour où la motivation devient prépondérante, vitale. Le terrain est alors prêt. La première condition est que la personne le désire véritablement de tout son être, non pas simplement par curiosité, mais par une réelle insatisfaction qui lui permet de ressentir la futilité de sa vie. Quand ce manque, ce vide est ressenti, la personne n’aura de cesse jusqu’à ce qu’elle entre en contact avec une réponse. Mais là non plus, il n’y a pas de garantie. La quête peut très bien avorter si les conditions sont mauvaises.

C’est le problème des personnes qui sont entre les mains de faux maîtres. Mais même une telle expérience peut se révéler positive si elle donne naissance au discernement.

Certaines personnes, souvent par souci d’authenticité, couplent leur pratique corporelle avec une autre technique, voire thérapie, qu’en pensez-vous?

TIKICe n’est pas vraiment nécessaire, bien que la voie empruntée par bon nombre de gens aille souvent dans pas mal de sens différents. À partir du moment où ce que l’on fait est un véritable travail sur soi, la diversité, dans le sens d’un dispersement, ne paraît pas souhaitable, car c’est souvent par fuite que l’on veut toucher à de multiples domaines. Cela se justifie encore moins lorsque l’enseignement reçu est valable. C’est souvent par une sorte de matérialisme spirituel qu’une personne exige pour elle-même un traitement de faveur en raison de ceci ou de cela.

« De toute façon, toutes les pierres qui tombent à la rivière arrivent à l’estuaire rondes et polies. » Proverbe chinois. (rires)

Nous remercions tout particulièrement Daniel Leclerc pour ses précisions utiles et sa collaboration à la rédaction de cet article.

Daniel Bessaignet