La voie gnostique selon Abellio


25 Jan 2015

(Revue Question De. No 53. Juillet-Août-Septembre 1983)

Nul doute que la mystique en son excellence, surtout quand elle a mérité d’être qualifiée spéculative, n’est point distincte de la gnose, et que celle-ci implique Dieu ; non plus qu’aussi l’érudition gnosticisante, en morti­fiant la gnose, fonde une anti-gnose. La gnose est un existentialisme qui se moque de l’hu­manisme, un humanisme qui se moque de l’existentialisme : Affaire de mots, très gnos­tique quand elle tourne au jeu.

Raymond Abellio, pourtant, évacue le contenu gnostique de la mystique et semble évacuer le mysticisme de la gnose. Jacques Lacarrière, se dit athée pourtant. Et, pourtant, deux très rares gnostiques.

Car tous deux, chacun a sa manière, tâchent à mettre leur pensée et leur vie en correspondance avec l’universelle corrélation. Et tous deux finissent par éprouver Dieu et son ma­gisme dans leurs expériences si diverses mais toujours intégrée au progrès gnostique, d’un Féminin qui favorise l’ordre, quand on ne s’y laisse engloutir.

De Lacarrière, un texte à lire à la fin du texte. Ci-dessous, quelques lignes, tirées du premier volume (Gallimard) de ses mémoires définissent la gnose d’Abellio.

R.A.

Livrant d’emblée toute ma pensée, je dirai qu’il existe selon moi, distincte de la voie mystique, une autre voie que j’appellerai gnostique, au sens étymologique et non pas seulement historique de ce mot, moins abrupte sûre­ment, plus sinueuse, mais bien plus assurée aussi de ses étapes et de ses prises, et pas du tout extérieure aux chasses gardées de la raison, de sorte que la voie mys­tique, par comparaison, serait plus exactement appelée état mystique et caractérisée par la soudaineté incom­préhensible, « irrationnelle », de ses aboutissements et la passivité intellectuelle du moi qui y est emporté plus qu’il ne s’y porte. C’est à dessein que j’emploie ce mot de gnose dans son sens le plus étendu et malgré l’usage particulier qu’on en fit aux premiers siècles de l’ère chré­tienne, sans que rien d’ailleurs vienne contredire, sinon affaiblir, dans cet usage, l’acception moderne que je vou­drais voir prendre à ce mot. Clément d’Alexandrie, dans ses Stromates, déclarait la gnose supérieure à la mys­tique : « La gnose contient et dépasse la règle de foi. »

LE TEMPS, SUBITEMENT…

Valentin et Basilide pensent de même. L’autorité de la foi leur paraît tout extérieure, on la subit, elle est immé­diate et globale ; sa grâce tombe comme la foudre ; elle apparaît d’un coup, tout armée, comme Minerve, sans gestation et presque sans naissance. Rien de tel dans la montée intime de la connaissance, où la rigueur démons­trative de la pensée creuse à tout instant sa trace lente, même si soudain la méditation débouche à son tour dans l’illumination. Et, un jour, elle y débouche même à vo­lonté, tant l’activité l’emporte ici sur la passivité par la tension paroxystique des idées et leur couronnement, leur expansion d’orgasme, là où le mystique assoupit au contraire et stupéfie son corps et son intellect par la monotone litanie de la prière ou la répétition mantrique. Pourtant qu’on ne me fasse pas dire ici ce que je ne dis pas. Même si la gnose procède par méditation et si celle-ci paraît prendre du temps, l’illumination est tou­jours subite. Mais là où les mystiques parlent d’arrêter le flux des pensées en évacuant celles-ci, les gnostiques essaieront plutôt de mettre de l’ordre dans ce même flux, ce qui d’ailleurs l’arrête aussi, car c’est alors l’ordre qui compte et non le flux, et cet ordre, de par le jeu de la structure absolue, est invariant, permanent, immobile. C’est là que la pratique de ce mode de structuration, où s’exprime l’essence ultime de l’être, règle son compte à la vieille opposition de la vacuité et de la plénitude.

L’illumination est comme le jeu de la lumière dans un cristal. La lumière jaillissante efface la structure du cristal, et c’est pourtant cette structure devenue invisible qui explique l’illumination. Mettre de l’ordre, c’est-à-dire dévoiler et fonder la structure absolue, c’est la loi de l’homme avancé d’Occident. Incarner ensuite cette struc­ture et la fondre en soi, c’est la loi de l’homme tout court. Par le couronnement gnostique, foi et raison cessent alors d’être prises dans une opposition linéaire, elles sont dépassées et intégrées ensemble dans ce qu’il faut rien considérer comme la réalisation de l’être.

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En hommage à Jacques Lacarrière, l’un de nos meilleurs écrivoyants et auteur d’un remarquable petit essai sur les gnostiques : La cendre et les étoiles(Idées – Gallimard), nous avons extrait de son ouvrage « SOURATES » (Col. l’espace intérieur, Fayard), ce court texte empreint de l’esprit de la gnose essentielle.

La sourate du vide

Désapprendre. Déconditionner sa naissance.
Oublier son nom. Être nu.
Dépouiller ses défroques. Dévêtir sa mémoire.
Démodeler ses masques.
Déchirer ses devoirs. Défaire ses certitudes.
Désengranger ses doutes. Désemparer son être.
Débaptiser sa source. Dérouter ses chemins.
Défeuiller ses désirs. Décharner ses passions.
Désacraliser les prophètes. Démonétiser l’avenir.
Déconcerter l’antan. Décourager le Temps.
Déjouer la déraison. Déflorer le délire.
Défroquer le sacré. Dégriser le vertige.
Défigurer Narcisse. Délivrer Galaad.
Découronner Moloch. Détrôner Léviathan.
Démystifier le sang. Désosser le singe. Déshériter l’ancêtre.
Désencombrez votre âme. Déséchouez vos échecs.
Désenchantez le désespoir. Désenchaîner l’espoir.
Délivrez la folie. Désamorcez vos peurs.
Désarrimez vos cœurs. Désespérez la Mort.
Dénaturez l’inné. Désincrustez l’acquis.
Désapprenez-vous. Soyez nu.

JACQUES LACARRIÈRE