Robert Linssen : La voie négative


06 Feb 2009

(Revue Être Libre, Numéro 273, Octobre-Décembre 1977)

LA VOIE NEGATIVE de Wei Wu Wei (éditions La différence, collection « philosophia perenis »)

Nous nous trouvons ici, pour la première fois traduite en langue française, en présence d’une œuvre fondamentale de la  « Voie Abrupte » aussi appelée « Voie Négative ».

Nous saluons avec enthousiasme la parution d’un tel ouvrage tandis que se publient partout ailleurs des centaines de millions de mots inutiles tous prisonniers du mirage du temps, de la durée, de l’ego, des fausses identifications du mental, autant de mots complices de l’encouragement à nous engager dans la vie horizontale de l’expansion de l’ego. Ici, Wei Wu Wei, en dépit d’une technique d’expression qui parait inaccessible, va directement à l’essentiel qui seul peut nous délivrer des fausses valeurs et de l’obscurantisme dont font preuve aussi bien les grandes religions traditionnelles que les tenants du dogmatisme rationaliste.

Les commentaires agressifs que consacrent les interprètes de ces deux tendances de la pensée contemporaine à l’œuvre de Wei Wu Wei sont très significatifs.

En vertu de son pragmatisme, de sa superficialité, de son indigence spirituelle, l’homme moderne soi-disant « bien informé » et nanti de « bon sens » considère qu’une œuvre philosophique n’est utile et pratique que dans la mesure où elle apporte des directives de conduite précises permettant à ceux qui les pratiquent d’acquérir le prestige, d’augmenter leurs informations, pour grandir, « réussir » dans la vie, mieux dominer, mieux asservir.

Etre pratique pour la plupart consiste à mettre sur un plateau d’argent une série de modèles à imiter, de paroles à réciter, de symboles à visualiser, de postures de méditation à copier. Tout cet ensemble apporte des « résultats ». Mais personne ne se rend compte qu’en dépit de ces résultats, le « moi » qui leur sert de support reste toujours prisonnier de ses conditionnements et du mirage de sa conscience limitée.

C’est précisément de tout cela qu’il faut se débarrasser, non par un réflexe simpliste, enfantin de rejet volontaire mais à la suite d’une profonde et minutieuse prise de conscience.

Ainsi que l’exprime Wei Wu Wei :

« Parmi tout ce dont on doit ‘ se défaire ‘ : — conditionnement, connaissance, religion,  « moi » — le plus important est peut-être l’idée que l’on vit sa propre vie.
Se défaire du reste en continuant de penser que l’on vit au lieu d’être vécu serait une attitude vaine. Nous ne « choisissons » pas de naître, de vieillir, d’être bien portant ou malade, ou de mourir: pourquoi diable irions-nous imaginer que nous pouvons choisir quoi que ce soit qui constitue un moyen terme, c’est-à-dire la façon dont nous vivons, sans parler du reste ?
Nous sommes libres de comprendre, ce qui veut dire, libres de nous connaître en tant que mental « vertical » — c’est là notre seule liberté.
»

Wei Wu Wei tente donc d’exprimer en termes du langage humain ce qui est rigoureusement inexprimable. Il faut rendre hommage à son courage pour avoir pris un double risque.

D’abord, celui de paraître inaccessible et hermétique et par conséquent de susciter l’agressivité de ceux qui ne sont pas capables de se hisser à son niveau. Mais après tout, faut-il trahir la Vérité en la rabaissant au niveau des conditionnements et de l’ignorance humaine ? Ou bien faudrait-il plutôt demander à l’être humain de se dégager de l’emprise de ses conditionnements, de se libérer de son égoïsme afin de se hisser au niveau de la Vérité ?

Ainsi que l’exprime Krishnamurti « you cannot choose Reality, Reality must choose you ». Ce qui veut dire que tout chantage en vue d’apitoyer la « Réalité suprême »  est vain et que ce n’est pas à la Réalité de se mettre à notre mesure mesquine mais à nous qu’il importe de dépasser nos mesquineries et notre vanité afin de nous mettre à la mesure de la Réalité.

Le second risque pris par Wei Wu Wei dans sa tentative d’exprimer en termes du langage humain la « Voie Négative » c’est de tomber dans le piège des mots. L’auteur a tout tenté pour ne pas tomber dans ce piège. Il l’a fait avec une telle minutie et une telle prudence que cette minutie et cette prudence même ont rendu le texte apparemment très intellectuel et compliqué alors que l’inspiration ayant présidé à ce texte est extraordinairement simple.

En fait, l’Eveil intérieur est très simple. Ceci n’est pas une affirmation facile. Le caractère de cette simplicité a été mis éloquemment en évidence par la préface remarquable que Michel Waldberg a consacré à l’ouvrage de Wei Wu Wei. Il déclare :

« Ce que nous croyons obtenir à la fin, nous le possédons dès l’origine ; ce que nous nous efforçons de saisir en dehors de nous-mêmes, nous n’avons aucun moyen de l’appréhender, car ce ne peut être autre chose que Nous-mêmes, et nous n’avons pas plus la possibilité de le connaître objectivement qu’un œil n’a la capacité de se regarder lui-même ».

Ce fragment montre la simplicité fondamentale de l’Eveil authentique mais parce que nous sommes très compliqués il est très compliqué de réaliser la Suprême Simplicité.

Nous ne pouvons nous empêcher d’exprimer ici un témoignage personnel. Nous connaissons Wei Wu Wei personnellement depuis plus de vingt-cinq années. Il n’est pas d’homme plus simple, plus discret, plus effacé et plus aimable, ayant toujours le sens de l’humour. Aucune discordance n’existe entre l’auteur et son œuvre. Ceci revêt à nos yeux une grande importance.

La « Voie Négative » n’est pas un livre qui se lit facilement et que l’on parcourt comme d’autres livres, même s’ils traitent de science ou de spiritualité. Chaque phrase contient un univers de significations profondes dont la mission consiste à nous dégager de notre « ego » et de la totalité des valeurs qui nous sont familières. Pour cette raison, nous ne devrons pas être surpris si, au premier abord, la lecture de certains passages serait de nature à nous irriter. Abordons le passage suivant. Laissons mûrir et, quelques jours après, relisons. Très souvent, nous découvrirons non seulement la signification du passage qui nous a irrité mais une prise de conscience de notre propre processus de pensée et d’action.

Au lecteur qui accuserait « La Voie Négative » d’intellectualité excessive et de manque de sensibilité, nous citerons ce fragment (p. 18) :
« D. : Que puis-je dire en tant que pure conscience ?
« U. : La pure conscience ne peut dire : « J’aime », même par le truchement d’un objet identifié, mais elle peut dire : Je suis Amour »…