Frédéric Lionel : La voie


21 Apr 2010

(Extrait de l’énigme que nous sommes, édition R. Laffont 1979)

— Par folie l’homme se détruit lui-même, voilà pourquoi le monde est confusion, affirmait Jacques.

Nous étions assis, Janie, Geneviève, Jacques et moi, autour d’une table recouverte d’un tapis vert, sur lequel se trouvaient étalées les vingt-deux cartes reproduisant les arcanes majeurs du Tarot.

— Peut-on découvrir, demanda Janie, la jeune épouse de Jacques, en étudiant le symbolisme du Tarot, la progression par étapes conduisant à un état de sérénité, ou croyez-vous, comme Jacques, que la folie destructrice de l’homme est innée, entraînant confusion, guerres et misères ?

Je haussai les épaules.

— Voilà deux questions auxquelles il est difficile de répondre de façon précise. A mon avis, la folie destructrice est postérieure à la confusion. J’ai la conviction que l’ignorance, donc l’absence de Sagesse, entraîne la confusion. Empêtré dans ses problèmes, ne voyant aucune issue, l’homme se jette, tête baissée, à l’assaut de tout ce qui semble s’opposer à ses ambitions. La folie destructrice s’empare de lui lorsqu’il craint de perdre ce à quoi il tient. Il faut préciser que l’absence de Sagesse n’est pas synonyme d’absence de savoir. Bien au contraire. Le savoir amplifie grandement l’efficacité de la destruction.

« L’incapacité de découvrir le sens profond du Plan Universel, soit de l’Ordre Souverain, entraîne des conséquences néfastes. Pascal, un auteur qui sait de quoi il parle, sérieusement ou par boutade, a écrit :

« Les hommes sont si nécessairement fous que ce serait être fou, par un autre tour de folie, de ne pas être fou ! »

« Laissons à Pascal la responsabilité de cette affirmation, mais examinons, chère Janie, la vingt-deuxième lame du Tarot, dans l’espoir de trouver une réponse à votre première question. Il s’agit, en effet, d’une lame non numérotée, celle du Fol ou du Fou.

« Le Tarot est, à n’en pas douter, une bible imagée d’une ancestrale Sagesse. Il est évident que les imagiers du Moyen Age qui l’illustrèrent, tel que nous le connaissons, ne respectèrent pas le symbolisme d’origine.

« La lame du Fol ou du Fou devient Joker dans nos jeux de cartes actuels. Le Fol-joker représente, en effet, la Sagesse. A quel titre ? Par vraisemblance ! Le Joker n’est-il pas, à l’instar de la Sagesse, la carte maîtresse qui supplante toutes les autres, et l’apparente folie n’est-elle pas la meilleure sauvegarde du Sage, incompris des ignares et, dès lors, leur cible préférée ?

« La lame du Fol ne porte pas de numéro, car il a franchi les étapes conduisant à son état, aboutissement du sentier que tout quêteur d’axiomes doit parcourir.

« Au début du jeu, il peut figurer l’Initiateur ; à la fin, il est l’Illuminé. J’ajouterai qu’à ce niveau, le monde est devenu pour lui un symbole. Il sait que l’action seule le concerne, jamais les fruits de l’action qu’il récolte sans, pour autant, s’en soucier.

« Il veut ce qui est voulu. Il ose rester libre et penser par lui-même. Il passe son chemin sans déplorer de ne pas être reconnu. Il ne cherche pas à être aimé, mais à aimer ; à être consolé, mais à consoler ; à être compris, mais à comprendre.

« Le Tarot, par son symbolisme, peut, à condition de l’interpréter de juste façon, montrer la voie et éclairer les étapes conduisant à la Sagesse. Or, cela n’est pas tout. Il illustre, sous un aspect rarement évoqué, la Philosophie des Nombres, une philosophie qui considère le Nombre comme un archétype nouménal de tout ce qui existe. C’est cette particularité qui justifie l’ordre numéral des arcanes tel qu’il se présente dans ce jeu.

— Je comprends sans comprendre, interrompit Janie.

Expliquez-moi ce qu’est un axiome et ce qu’est un archétype nouménal, deux termes « hermétiques » à souhait.

— Je vous demande pardon. Je ne réalise pas toujours que mon langage est « hermétique ». Je n’interprète pas non plus ce terme de la même façon que vous. Le contenu d’une boîte hermétiquement close est bel et bien inaccessible. En revanche, un langage « hermétique » est un langage adapté à la Science d’Hermès, père supposé du Tarot, donc un langage initiatique, ce qui ne veut pas dire inaccessible.

« Il se doit d’être clair, en conséquence de quoi un axiome est une proposition évidente par elle-même. Un archétype est un modèle immatériel et immuable de ce qui se manifeste dans l’existence, et un noumène, l’intelligence au-delà des apparences, puisque l’apparence cache ce qui n’apparaît pas.

« Un artiste peintre, par exemple, voudra exprimer par l’arbre qu’il représente ce qui est l’essence éternelle de l’archétype arbre. Le souffle qui palpite dans son cœur. A défaut, une photographie ferait l’affaire. Jacques, jusqu’ici silencieux, intervint :

— Qui donc eut l’idée de transmettre des messages initiatiques de cette façon ?

— Je vous disais que la paternité du Tarot est attribuée à Hermès Trismégiste, le trois fois Maître. Hermétique, du nom d’Hermès, ne veut donc pas dire inaccessible, mais désigne un enseignement devant être approfondi. Sachant que livres et documents sont souvent brûlés au fil des siècles, Thot-Hermès recourut à 78 lames d’or pour y graver les préceptes de sa Sagesse. Elles devinrent le modèle d’un jeu et c’est ainsi qu’à leur insu, les profanes véhiculèrent, en jouant aux cartes, les données d’une des plus anciennes traditions de l’humanité.

« Elle nous incite à emprunter une voie de lumière pour cesser d’errer sur le chemin de l’existence comme des enfants, dans toutes les directions. Tôt ou tard, souvent contraints par les événements, il faut faire un choix qui correspond à la haute prédestination de l’homme.

« Songeons à la phrase écrite par Avicenne : « Tu te crois un néant et c’est en toi qui réside le monde ! »

« Affirmation lourde de sens qu’il s’agit de bien méditer, afin de se rendre à l’évidence que pour accéder au monde qui réside en nous, il faut choisir sa Voie.

Et me tournant vers Geneviève assise à mes côtés, je lui posai à brûle-pourpoint la question :

— Crois-tu avoir abordé la Voix et si oui, l’as-tu choisie d’emblée ?

Voici ce que fut sa réponse, une réponse qui mérite d’être textuellement reproduite, étant un aveu spontané.

— La Voie ? C’est une drôle de colle que tu me poses ! C’est qu’il y en a ! La voie de chemin de fer, la voie Appienne, la Voie lactée… et puis aussi, la voie de garage…

« Pourvu que ce ne soit pas sur celle-là que nous nous retrouvions… et pour longtemps !…

« Mais la voie dont il est question, celle que nous devons poursuivre de A à Z et au-delà de Z, il faudra que nous y passions coûte que coûte, un jour…

« J’étais encore une petite fille quand j’ai eu la vision de cette voie sur laquelle je cheminais à petits pas et le cœur battant. Je pressentais déjà, à cette époque, combien elle me donnerait de soucis, de joie et de folles envies de m’en évader… trop souvent…

« Je la voyais là, devant moi, dans une lumière diffuse, et loin, loin, bien loin, la Lumière, avec un L majuscule. Je savais que je devais aller, sans m’arrêter, quoique la tentation était grande de bifurquer sur les chemins ombreux, les bosquets pleins de senteurs adorables, de fruits savoureux, mais aussi pleins de ronces et de fleurs vénéneuses.

« Oui, j’étais une petite fille, lourde de ses désirs, de ses envies, du besoin d’aimer, de vivre, lourde de tant de voiles qui obscurcissent notre entendement. Je l’ai prise, cette Voie, j’ai cheminé pour revenir aux bosquets ombreux. J’aimais rire, j’aimais danser, j’aimais jouer, oui, beaucoup… et tombais souvent. Mais toujours je me relevais avec obstination, laissant un lambeau de voile, un lambeau de chair aux ronces, aux épines, et toute meurtrie et saignante, les larmes obscurcissant mes yeux, je reprenais la Voie.

« Chaque fois que je la retrouvais, j’avais le sentiment de mieux voir, de mieux respirer et, pauvre petite idiote, je retrouvais d’autres bosquets ombreux, d’autres fleurs pleines d’épines et d’autres ronces.

« Je n’ose pas penser combien de pas, combien de larmes versées, combien de plaies et de bosses mon pauvre corps a subies. Mais je sais que les voiles sont moins lourds et que mon Etre devient plus subtil à force de marcher un pas, plus un autre, plus un autre encore.

« Je sais que là-bas, dans cette Lumière, il faudra que j’arrive un jour, toute transparente et très forte de ce que j’aurai appris dans les fourrés ombreux, dans les douleurs que donne cette obscurité et dans les grandes joies de l’amour et de la tendresse, de l’amitié…

« Mais là-bas, la Lumière faite de l’essence de toutes les saveurs et de tous les parfums des âmes qui se sont purifiées, qui ont abandonné un à un leurs voiles et leur chair, translucide, je me retrouverai enfin devenant cette Lumière…

« Les Hauts de Bassaraba »

Eté 1978