René Fouéré : La vérité ne se conquiert pas


08 Jul 2009

(Extrait de La révolution du Réel, Krishnamurti. Chapitre Libération et Vérité – Temps et espace – la pensée et ses images. Édition Le Courrier Du Livre 1985)

Si nous ne découvrons pas d’abord notre propre vérité, le sens de nos propres actions et intentions, toute autre vérité que nous essaierons d’appréhender sera faussée, pervertie, par nos tensions internes, nos préoccupations secrètes.

Or, la découverte authentique de la vérité sur nous-mêmes n’est qu’un autre nom de cette illumination spirituelle qui éveille en nous un autre regard. Une telle illumination est donc la condition préalable à la découverte de toute autre vérité qui ne serait pas simplement formelle ou d’ordre purement technique.

Cette illumination n’est pas le fruit d’une recherche intellectuelle, mais d’une sorte de prise de conscience soudaine, d’intime révélation ; une lumière vivante qui s’allume en nous subitement et nous fait voir les choses telles qu’elles sont.

Or, comme je l’ai dit dans l’avant-dernière section du chapitre 3, 1re partie, du présent ouvrage, à la page 115, cette soudaine lumière ne jaillit en nous, généralement, que lorsqu’au prix d’une attention soutenue et désintéressée, nous sommes parvenus à nous rendre lucidement compte de la vanité de toutes les fausses explications apprises et de l’illusion de tous les efforts conventionnels au moyen desquels nous avions cherché à résoudre les problèmes toujours renaissants créés par nos divisions intérieures.

Mais, avant que nous puissions en arriver là, l’influence exercée sur notre pensée par l’éducation, par l’exemple ou par ce qui reste en nous de l’instinct animal, donne à cette pensée des dispositions agressives et conquérantes, la soumet à un « conditionnement » qu’on pourrait qualifier de militaire. Et qui nous incite à nous représenter la recherche de la vérité comme une sorte de cheminement offensif aboutissant à un assaut final grâce auquel nous procéderions victorieusement à la capture de la vérité ; nous la saisirions, nous l’étreindrions comme une proie ardemment convoitée !

En réalité, il en est tout autrement. Quand il s’agit effectivement de la vérité, nous ne pouvons pas la cerner, nous n’en sommes pas les envahisseurs.

C’est elle qui nous envahit, silencieusement, presque à notre insu, et tout se passe comme si elle nous réduisait à néant, comme si nous n’existions plus en dehors d’elle ; comme si, en nous envahissant, elle effaçait en nous toute conscience d’être un personnage distinct, d’exister distinctement.

En un sens, nous ne sommes plus là. Notre présence à nous-mêmes n’était que l’effet d’un conflit intérieur, d’une division ou contradiction intimes, donnant naissance, dans notre être, à une sorte de faille séparant illusoirement l’observateur de l’observé.

Quand, par l’invasion dissolvante de la vérité, ce conflit, cette division, cette contradiction sont abolis, quand la faille que ces oppositions creusaient en nous se trouve comblée, nous ne sommes plus là, tout en étant suprêmement là ; notre image de nous-mêmes, en tant que distinct de et opposé à autrui, s’est évanouie. En d’autres termes, nous perdons toute trace de ce que j’ai appelé la « conscience oppositionnelle de soi ».

Etant la vérité, nous ne sommes plus nous, même si, pour exprimer à d’autres cet effacement, nous faisons usage d’un style qui nous est propre et dont le caractère unique ne peut jamais être détruit.

Mais la vérité, cette vérité vivante, n’est pas hors de nous et ne saurait être non plus, tant s’en faut, un objet de la possession duquel nous entendrions tirer parti pour nous attribuer une valeur flatteuse. Et, vouloir monter à l’assaut de la vérité, c’est le plus sûr moyen de ne jamais la rencontrer.

25 mai 1982