Robert Linssen : l'Absolu ? (Questions et Réponses)


19 Oct 2008

Dialogue sur l’Absolu
(Revue Être Libre, Numéro 227, Avril-Juin 1966)

« Celui qui en parle ne Le connaît pas »
« Celui qui Le connaît n’en parle pas »
Lao-Tseu.

Question : Il m’a été rapporté que vous niez l’Absolu?

Réponse Linssen : Je ne nie rien du tout. Je ne connais rien qui soit absolu. Je trouve de telles discussions absolument inutiles. Je n’ai pas de « position » fixe, car rien n’est fixe. Il semble néanmoins que l’attitude de Suarès déclarant que « l’absolu est un mot sans contenu » et celle de Krishnamurti qui considère « l’absolu » comme une création de l’esprit soient les bonnes.

Q. Mais tous les Rishis de tous les temps ont enseigné l’existence de l’absolu ?

R. L. Je n’ignore pas que ce terme a été évoqué, de tous temps, non seulement par les Rishis de l’Inde mais par de nombreux penseurs au cours des âges les plus anciens jusqu’aux théologiens de nos jours. Si l’on conçoit l’immobilité, l’immuabilité, la staticité qui se trouvent impliquées dans la notion d’absolu, telle que vous semblez l’admettre, je regrette vous exprimer mon désaccord total.

Q. Alors vous vous déclarez, vous R. L., en opposition avec tout ce qu’on dit les Rishis?

R. L. Oui, si vous donnez au mot « Absolu » la signification de staticité que je viens d’évoquer. Contrairement à ce que vous supposez, j’ai un grand respect pour les Rishis, mais j’ai de sérieuses raisons de croire que les textes actuellement en notre possession ne correspondent pas intégralement aux enseignements initiaux, d’autant plus que les Rishis authentiques que je connais actuellement partagent le point de vue que j’adopte ici.

Q. Vous niez l’Absolu parce que vous ne le connaissez pas?

R. L. En effet, je ne le connais pas. Et les Eveillés authentiques sont bien plus nets et incisifs que moi-même à cet égard. Voyez Krishnamurti par exemple.

Q. (irrité et indigné) Alors les Rishis se sont trompés ? et Kr. et R. L. ont raison !

R. L. Ne nous occupons plus, une fois pour toutes, de ce que les Rishis ont dit ou n’ont pas dit.

D’abord, nul ne sait exactement ce que les anciens Rishis ont dit, car les enseignements ont été transmis oralement, et l’on a vu partout, tant dans le christianisme que dans les religions d’Orient ce qu’il nous en est resté. Il y a trente ans, si quelqu’un avait adopté vis-à-vis de l’absolu l’attitude que j’adopte moi-même maintenant, je me serais également emporté, car j’étais moi-même un assoiffé d’absolu, un véritable fanatique d’une Réalité qui échapperait aux conditionnements qui nous emprisonnent. Mais quoique très sincère et ardente, mon attitude était fausse.

Q. Mais Krishnamurti évoque souvent l’existence d’une Réalité échappant aux conditionnements qui nous sont familiers.

R. L. Oui. Peut-être, si vous remplaciez le mot « absolu » par « Réalité » nous aurions un terrain de rencontre possible. Il existe une Réalité en dehors du temps et de l’espace mais englobant le temps et l’espace. Mais elle n’est pas statique. Elle est VIE.

Hermès Trismégiste enseignait que « Dieu se mouvait intensément dans Sa stabilité. »

Q. Vous dites de « rien n’est immobile » et vous citez Krishnamurti. Ce dernier parle de l’état du mental immobile.

R. L. Certes, Krishnamurti parle du silence ou de l’immobilité du mental. Mais c’est précisément pour permettre la manifestation d’une Réalité intensément créatrice. Je rappelle ici la réponse qu’avait donnée Krishnamurti à une question sur « l’absolu ». « La vérité », demanda Krishnamurti à son tour « est-elle quelque chose d’absolu, de fixe…? Nous voudrions qu’elle soit absolue afin de nous y abriter. Nous voudrions qu’elle soit permanente pour que nous puissions  nous y accrocher, y trouver la félicité. Mais est-elle vraiment absolue, continue, de façon qu’on puisse en faire l’expérience… ? La vérité est-elle une permanence, un exercice de ma mémoire ? Lorsque je me comprends, le calme se produit.

Dans ce silence, la réalité peut venir à moi. Cette immobilité n’est » pas stagnation, elle n’est pas la négation de l’action, au contraire, elle est la plus haute forme de l’action. En cette immobilité (du mental) il y a création ». (Paris 1950, p. 142)

Telles sont les lignes essentielles de la « passivité créatrice » enseignée par Krishnamurti : passivité du « moi », immobilité ou transparence du mental, pour permettre l’irruption du mouvement de création de la Réalité suprême.

Q. Pour moi, cette réalité est l’absolu. D’ailleurs Sri Ramakrishna nous a déclaré qu’il avait expérimenté l’absolu.

R. L. Une fois de plus, je ne désire pas me référer aux affirmations d’un autre, non que je me prenne au sérieux comme je vois que vous le supposez — car « je » ne suis rien — mais parce que j’ai pris conscience du fait que l’esprit humain n’est que conditionnement, rien de ce qui fait partie de cet esprit (mémoires, acquises ou héritées, connaissances quelles qu’elles soient) ne peut révéler la Réalité suprême. Ce n’est que dans le silence du mental que CELA qui dépasse le mental peut se révéler à nous. Et CELA qui dépasse le mental, ne peut être ni imaginé, ni préfiguré, ni pensé, ni exprimé. Et surtout, CELA n’est pas immobile, absolu, statique. CELA est création continuelle.

Q. Pour moi la réalité est immuable, elle est l’absolu. Si vous dites qu’elle n’est pas immobile, elle est en mouvement. Si elle est en mouvement, elle est dans la manifestation, dans le Samsâra. Vous êtes prisonnier de la manifestation…

R. L. Vous énoncez-là un système entièrement mental. J’ai moi-même enseigné ces choses il y a plus de trente ans. Toutes les métaphysiques nous enseignent qu’il y a un univers manifesté (l’ensemble des phénomènes) et un univers non-manifesté (le noumène), et les orientaux nous enseignent même qu’au-delà de ces deux pôles du réel il y a un Univers éternellement non-manifesté. Ce ne sont là que spéculations agréables qui ne servent à rien, sinon qu’à nous asphyxier l’esprit par des pseudo-explications verbales. Le « mot » n’est pas la chose. Il serait intéressant d’examiner d’abord pourquoi de tous temps, tous les philosophes, métaphysiciens et mystiques ont été obsédés par la recherche d’Absolu et pourquoi cet absolu a été déifié, codifié, proclamé par la plupart des religions et théologies.

Q. J’affirme que l’absolu existe, d’abord parce que j’en ai l’expérience, que les sages en ont eu l’expérience et je considère que le but de la vie est de nous affranchir du monde relatif, de l’agitation, du mouvement pour atteindre le repos parfait.

R. L. Même si l’absolu tel que vous l’imaginez existait, vous ne pourriez en faire l’expérience… Ne vous énervez pas, je vais tenter d’expliquer clairement comment est née la notion d’absolu ou de permanence. Depuis que l’homme est apparu sur cette planète, il voit que tout nait, se développe et meurt. Il voit les fleurs qui s’épanouissent et se fanent. Il voit que la jeunesse est suivie de la vieillesse avec les maladies, les souffrances et la mort. Il constate que toutes choses, tous les êtres sont l’objet du même phénomène de changement d’impermanence. Cette perception profonde lui est insupportable et, pour les besoins de la cause, il crée un idéal de permanence. Prenant conscience de la relativité du caractère éphémère de toute chose, y compris de lui-même, l’homme crée une compensation : l’absolu.

Mais il y a plus que cette simple compensation dont la psychologie moderne nous expose clairement le processus.

C’est qu’effectivement, au-delà de la vie, de l’épanouissement, de la décrépitude et de la mort, il existe une Réalité qui peut se révéler à nous, mais cette Réalité n’a rien d’un absolu, immobile, immuable.

Si vous dites que vous avez fait l’expérience de l’absolu, vous êtes victime d’un phénomène d’autohypnose. Vous avez lu, soit dans les écrits védiques, soit dans d’autres écrits, qu’il existe une réalité absolue et dès que ce mot est évoqué, il est entouré d’un halo d’associations mentales imaginaires très souvent inconscientes qui se construit dans le champ de votre esprit.

Q. Dans la réalisation de l’expérience de l’absolu, il n’y a plus d’images mentales, il n’y a plus qu’une lumière. L’absolu est en dehors de la manifestation, il est la seul réalité.

R. L. Ce que les mystiques thibétains ou autres appellent la « vision de la Claire Lumière » est encore au niveau mental. Et même la Claire Lumière n’est pas immobile. Si nous la percevons avec un caractère d’immobilité, c’est uniquement par contraste avec nos agitations superficielles.

C’est cette perception de contraste qui induit beaucoup de chercheurs en erreur et tend à leur donner une impression d’immobilité, ou de staticité du Réel. Lorsque nous approchons des couches les plus profondes de la conscience, nous abordons une région extrêmement sereine, paisible, et lorsqu’il nous est possible de réaliser un moment de silence mental réel, cette paix se transforme en une joie extatique faite d’amour réel et de nuances qu’aucun terme du langage humain ne peut exprimer adéquatement.

C’est le silence mental et l’immense paix des profondeurs qui, de prime abord, peuvent  donner, par contraste avec nos agitations stériles et superficielles, l’impression d’une immuabilité et d’un absolu. Mais en fait, rien n’est « absolu » au sens d’immuabilité. Au contraire.

Dans le silence du mental, ou passivité du « moi », se révèle une intensité prodigieuse, fulgurante, de CELA qui ne peut être dit.

C’est la raison pour laquelle Krishnamurti, parlant de cette intensité, parle de la « passion ». Ce terme ne doit pas être évidemment compris dans le sens d’une « passion éprouvée par quelqu’un pour quelque chose », ce qui serait éminemment absurde, mais ici le terme « passion » employé par Krishnamurti devrait être plutôt pris dans le sens « d’intensité », une intensité impersonnelle qui se situe au-delà des considérations d’objet et de sujet.

Là se situe l’Action avec un grand A qui n’a rien de commun avec nos actions personnelles qui ne sont que réactions, qu’agitations vaines et stériles. Là se situe le Travail avec un grand T, qui forme l’origine ultime des énergies cosmiques alimentant les innombrables niveaux des univers manifestés et non-manifestés.

Q. Mais là où il y a action et mouvement, vous êtes toujours dans un univers relatif, donc manifesté.

R. L. Vous auriez raison s’il n’existait que les formes de mouvement et d’action qui nous sont familières. Mais heureusement, il n’y a pas que cela. Les mouvements qui nous sont familiers sont des mouvements relatifs, des mouvements linéaires, des mouvements de translation s’effectuant dans un univers à quatre dimensions : ils impliquent les trois dimensions de l’espace et une dimension de temps. Lors de ces mouvements, un mobile A se déplace selon une trajectoire linéaire, droite ou incurvée, d’un point X à un autre point Y. Cela, nous le connaissons tous.

Il existe une toute autre espèce de mouvement : le mouvement non-linéaire se réalisant en totale indépendance des coordonnées habituelles d’espace et de temps. Ce mouvement est un mouvement de création. Rien, ou presque rien ne peut en être dit. Il ne peut être que vécu, à mon sens, dans le climat que nous présente Krishnamurti, et — aussi paradoxal que cela puisse paraître — en ayant au préalable totalement oublié tout ce que Krishnamurti nous en a dit, ou tout ce qui aurait été dit par autrui à ce sujet, quelle que soit son autorité (et surtout s’il fait autorité).

Dans le mouvement de création il n’y a plus de temps, d’espace, de causalité, de déterminisme, de continuité, de durée. Je puis seulement vous dire ce qu’il n’est pas, et tout ceci me semble affreusement stérile.

Q. Si vous le saviez vous pourriez me le dire.

R. L. Non, heureusement, je ne le « sais pas ». Car une chose est certaine, cette Réalité (heureusement !) n’est pas une « chose » que l’on « sait », comme nous savons généralement les choses. J’aime beaucoup la prudence de Krishnamurti qui la désigne comme « l’Inconnu », l’Intemporel, l’Insondable. J’aime aussi l’attitude d’un Wei Wu Wei qui déclare qu’il vaudrait peut-être mieux l’appeler « non-Réalité », car pour la plupart d’entre-nous, le mot « Réalité » ne veut absolument rien dire. Il ne veut rien dire, car inconsciemment toutes nos valeurs de réalités sont données par des automatismes mentaux de notre esprit qui ont pris naissance au contact des perceptions sensorielles (notions de durée, notions de continuité, de solidité qui n’ont non seulement rien à voir avec la Réalité mais qui en sont la négation). Ramakrishna lui-même, que vous citez, disait un jour « méfiez-vous de celui qui dit avoir vu Dieu » et Krishnamurti disait également « méfiez-vous de celui qui dit qu’il sait, car il ne sait pas ». Au moment de son illumination, Socrate disait « je sais que je ne sais rien » (par le mental).

La Réalité étant création perpétuelle, elle est neuve à chaque instant. Etant neuve à chaque instant, elle ne peut être connue.

Celui qui « sait » et qui « décrit » ou définit ne fait qu’exprimer les résidus d’un symbole qui s’est fixé dans son mental, ce mental qui n’est lui-même qu’une accumulation de résidus, d’informations ou de pseudo-révélations sur lesquelles se construit souvent un personnage.

Q. Je sais que le « moi » et le monde sont des illusions. Seule existe la « Claire Lumière » de l’Absolu.

R. L. D’abord, le « moi » et le monde ne sont pas absolument des illusions, mais nous avons — à cause d’un vice de fonctionnement mental — des notions illusoires, tant à notre sujet qu’au sujet du monde.

Ensuite, la vision de la Claire Lumière faite par de nombreux mystiques se situe au niveau ultime du mental.

De même que la lumière physique provient d’une rencontre des photons émanant du soleil avec la surface terrestre, de même la lumière spirituelle dite souvent « Claire Lumière » résulte de l’interférence se produisant entre le monde manifesté et le monde non-manifesté dans une zone tangentielle située à la « limite » des deux mondes.

De même qu’en très haute altitude physique, les rayons lumineux sont toujours là, mais sans présence de matière solide pour les refléter, il fait obscur; de même aux niveaux profonds du réel, il existe une zone appelée par certains enseignements « la fulguration stable du plus que Lumière ». Nous voyons ici à quel point les mots sont des pièges et combien il est ridicule de se perdre dans de telles considérations. Pour cette raison nous terminerons.

La chose qui me semble essentielle pour vous est d’abord de découvrir le mobile profond de votre recherche d’absolu, de fixité et de permanence. Le fait que vous auriez tendance à vous soustraire à la magie qu’exercent sur vous les formes du monde extérieur, le « Samsâra », et à considérer exclusivement la valeur de l’état de contemplation appelé en Inde « Nirvikalpa Samadhi » est significatif. Si j’acceptais, même pour un instant, de parler votre propre langage, conditionné par les écrits indiens, j’attirerais votre attention sur le fait suivant.

Il y a trois « samadhis », et non deux.

Le premier, « savikalpa samadhi », contemplation avec images, symboles, contemplation mineure au cours de laquelle le dévot finit par « voir » les symboles sur lesquels il s’était préalablement concentré avec toute sa ferveur. C’est un état d’autohypnose, très fréquent et connu dans toutes les religions.

Ceux qui croient « voir » la Vierge ou le Bouddha ne voient évidemment ni la Vierge ni le Bouddha, mais assistent simplement à la matérialisation des images qu’ils se sont inconsciemment forgées dans le champ de leur propre esprit.

Le second samadhi : Nirvikalpa Samadhi, ou le mystique dépassant les identifications avec le corps, les images mentales arrivent à la contemplation d’une lumière essentielle dépassant la dualité du spectacle et du spectateur, du sujet et de l’objet. L’Univers entier est transfiguré en une lumière (psychique et non-physique) pénétrant toutes choses et formant la « substance » ultime des êtres et des choses.

Cette vision peut offrir un caractère à tel point prestigieux que le chercheur peut avoir tendance à s’y complaire et refuser l’affrontement du monde concret et quotidien.

Le troisième « samadhi », qui est le « Sahaja Samadhi », où enfin ayant exploré la pure lumière des profondeurs, l’homme revient « en surface » les yeux grands ouverts, voyant les êtres et les choses à la juste place qu’ils occupent et comprenant enfin la signification des formes et des singularités. Pour ma part, je ne pense plus jamais à ces choses qui font partie de scories et résidus d’accumulations anciennes.

Je désire surtout, en utilisant votre propre langage, vous montrer que l’Eveil doit être réalisé, ici même, dans ce monde physique concret par une attention de tous les instants et non par l’accès souvent hypothétique et imaginé d’un monde spirituel.

En mourant continuellement à nous-mêmes, c’est-à-dire dans le cas nous intéressant ici, en mourant à nos attachements, à des idées, à des fixations de notre mental sur des notions d’absolu, sur des valeurs dites « sacrées » d’enseignements traditionnels, nous pouvons découvrir CELA qui est au-delà de nos catégories de « mobilité » ou « d’immobilité ».