Yves Christen : L’ADN entre ciel et terre


15 Oct 2010

(Revue 3e Millénaire. Ancienne Série. No 2. Mai-Juin 1982)

Les francs-tireurs de la science: Hoyle, Crick et Burnet

Les savants ne sont pas tous conventionnels et craintifs. Il en existe de franchement provocateurs dans leurs écrits, leurs actes ou leurs options de recherches. Mais lorsqu’il s’appelle Hoyle, ou qu’ils sont prix Nobel comme Crick et Sir Macfarlane Burnet, cela devient difficile de les critiquer trop ouvertement. Alors, cela grince un peu dans les académies et Yves Christen s’est amusé à vous présenter ces francs-tireurs peut-être pas si fous que ça.

Les historiens des sciences nous enseignent que la connaissance progresse surtout par les bonds que lui font accomplir quelques francs-tireurs pas toujours bien considérés de leur vivant. Réjouissons-nous donc car nous vivons, à cet égard, une époque agitée. En particulier si l’on considère avec attention toutes les idées soulevées par l’étude de l’ADN (l’acide désoxyribonucléique) vecteur des gènes et des potentialités héréditaires. Il y a tout d’abord le débat devenu classique en quelques années seulement, et par là même relativement peu révolutionnaire sur la sociobiologie [1]. Mais il y a aussi la saga cosmique de l’ADN qu’ont récemment imaginée Fred Hoyle et Francis Crick, ou encore les considérations génétiques plus terrestres que nous propose Sir Macfarlane Burnet dans un des ouvrages de biologie les plus révolutionnaires qui vient de paraître en français.

Le darwinisme spatial de Fred Hoyle

Fred Hoyle est l’un des plus éminents astrophysiciens actuels. Il doit sa célébrité à ses travaux scientifiques mais aussi à ses ouvrages de science-fiction ainsi qu’aux théories les plus révolutionnaires dont il est régulièrement l’auteur. Inutile de dire que, dans ces conditions, tout en restant pour tous ses collègues un des grands de l’astrophysique, Hoyle a pris rang parmi les esprits jugés non pas marginaux, mais turbulents (la différence, en termes de sociologie de la science, entre un marginal et un turbulent, est que le premier n’ayant pas réussi à atteindre un sommet universitaire avant d’émettre une quelconque théorie « osée » ne peut jamais espérer être reconnu car cela reviendrait à « contaminer » la communauté scientifique tandis que le second, déjà pourvu de titres, ne peut que difficilement rétrograder car ce serait discréditer le monde des universitaires orthodoxes). Avec son collègue Chandra Wickramasinghe, Hoyle a depuis quelques années entrepris de proposer une théorie révolutionnaire : les molécules de la vie viendraient de l’espace. En frôlant notre planète, la queue d’une comète l’aurait véritablement ensemencée. Telle est la thèse de leur ouvrage Le Nuage de la vie, récemment paru en français [2].

Hoyle et Wickramasinghe pensent avoir détecté de la cellulose et divers polysaccharides apparentés (c’est-à-dire des molécules typiques des organismes vivants) dans les poussières interstellaires. C’est en tout cas ce que révélerait l’étude des propriétés infrarouges des composés terrestres et cosmiques en question. D’où la conclusion de Hoyle : la fameuse soupe prébiotique, le bouillon de culture qui, à la surface de la Terre, aurait donné, il y a 5 milliards d’années, naissance aux premières formes de vie, n’aurait jamais existé. La tambouille aurait été faite ailleurs. Dans l’espace. Non seulement Hoyle et Wickramasinghe font venir la vie, et donc plus ou moins directement l’ADN, de l’espace, mais ils proposent, dans Le Nuage de la vie, une sorte de darwinisme spatial où toutes les molécules se soumettraient aux lois de la sélection naturelle. « Le processus qui nous a engendrés, écrivent Hoyle et Wickramasinghe, ne s’est en aucune façon déroulé en douceur. Pour être tout à fait franc, il se résuma à une compétition dont le but était de savoir quel animal deviendrait le plus prédateur. (C’est pourquoi) lorsque le poète chante la beauté des yeux de sa dame, il est complètement dans l’erreur. A l’origine, les yeux n’ont pas évolué dans le but d’être beaux ; ils ont évolué pour rechercher des proies, et cela le plus efficacement possible. » D’une certaine façon, il en va de même si l’on considère les molécules de l’espace cosmique, même si, précisent Hoyle et Wickramasinghe, « nous ne pensons pas que les atomes d’hydrogène « souffrent » le moins du monde lorsqu’ils sont convertis en hélium, puis de l’hélium en carbone, en azote et en oxygène. A cet égard, bien entendu, la première partie de l’évolution est totalement différente de la suivante. Les atomes d’hydrogène n’émettent pas de cris d’agonie quand ils cessent d’exister, à l’inverse du petit oiseau déchiqueté par un épervier ».

Ils n’émettent pas de cris d’agonie, mais à la lecture de la prose de Hoyle et Wickramasinghe, on a l’impression qu’ils pleurent en silence. On a l’impression que tout l’espace se spiritualise d’une façon parfaitement matérialiste, c’est-à-dire sans faire appel à la moindre force supranaturelle, bien que leur dernier ouvrage réintroduise une sorte de puissance de ce genre [3]. Les théories de Hoyle et Wickramasinghe ont été confirmées [4] et infirmées à plusieurs reprises sans que leurs auteurs aient sensiblement modifié leur façon de voir les choses. Passant des particules prébiotiques aux êtres vivants ou proto-vivants, nos deux astrophysiciens ont carrément envisagé que certaines épidémies puissent avoir une origine extra-terrestre. Elles seraient dues à des microbes venus de l’espace. C’est ce qui se serait passé à Athènes en l’an 430 avant notre ère, lors des mystérieuses maladies décrites par Thucydide ou encore au moment de l’étrange épidémie qui affligea l’Angleterre en 1486, 1507 et 1517. Sans parler de la « grippe espagnole » et de différentes autres épidémies virales bien localisées dans le temps.

Au passage Hoyle et Wickramasinghe qui développent un véritable darwinisme spatial n’hésitent pas à égratigner le darwinisme terrestre classique au grand bonheur des quelques mouvements créationnistes toujours actifs de nos jours [5].

La panspermie dirigée de Crick

Paradoxalement, alors que Hoyle est quelquefois situé par certains à la limite de la marginalité, personne n’oserait faire la même chose avec Francis Crick. Pourtant, après avoir fait progresser à coup de provocations intellectuelles réussies toute la biologie moléculaire, Crick n’hésite pas à aller plus loin encore que Hoyle.

Il faut dire que Crick est un véritable monument de la science moderne. Prix Nobel 1962, pour avoir, avec Watson, élucidé la structure de l’ADN (la fameuse double hélice), Crick a aussi contribué à décoder le code génétique, à formuler le dogme central de la biologie moléculaire (qui mit, entre autres, définitivement fin à toute possibilité d’hérédité des caractères acquis) à proposer des structures possibles pour les chromosomes des êtres évolués ou eucaryotes, et à formuler le concept d’ADN égoïste qui unit sociobiologie et biologie moléculaire. Comme ses coups de boutoir se sont, dans un nombre plus que respectable de cas, avérés productifs, nul ne peut considérer Crick comme un simple provocateur. Mais tout le monde le considère néanmoins un peu comme cela. La parution de son dernier ouvrage : Life itself (la vie elle-même) ne fait évidemment que confirmer ce soupçon [6].

Qu’on en juge : après avoir expliqué d’une façon à peu près académique et de surcroît brillante ce que l’on sait de l’origine et de l’évolution de la vie, Crick jette le pavé dans la mare et se proclame panspermiste ! Selon la panspermie, théorie très en vogue au XIXe siècle, la vie se serait propagée d’un système solaire à l’autre par les spores des micro-organismes. Mais Crick va plus loin encore : il émet l’hypothèse de la panspermie dirigée, c’est-à-dire l’envoi délibéré des spores à travers l’espace. La panspermie normale posait en effet un problème : comment les spores auraient-elles pu survivre aux terribles rayonnements cosmiques ? Avec son ami Leslie Orgel, spécialiste de l’origine de la vie, Crick pense tout simplement que les spores auraient été placées dans des fusées interplanétaires par des civilisations évoluées et envoyées sur la Terre. Peut-être même des véhicules à voiles solaires, utilisant la pression des radiations solaires, auraient-ils servi de moyen de transport. Francis Crick n’affirme nulle part que son schéma est prouvé ni même qu’il est probable. Il lui paraît simplement suffisamment logique et possible pour ne plus ressortir à la seule science-fiction. En tout cas il répond à la célèbre interrogation de Fermi relative au fait que des êtres supérieurement intelligents n’auraient pu manquer de repérer notre planète et d’y atterrir : « Où sont-ils donc ? » La théorie de Crick conduit à répondre que les extra-terrestres sont déjà là et que nous sommes leurs descendants. Ou plus précisément les descendants des micro-organismes qu’ils nous auraient adressés.

Cette réponse, bien entendu, n’est que l’une des multiples possibilités, en admettant l’existence (nullement prouvée) des êtres en question : on peut aussi penser qu’ils ne vont pas tarder à arriver, qu’ils ne s’intéressent pas au problème de l’espace, etc. La réponse de Crick a le mérite de constituer une sorte d’étape intermédiaire : l’envoi de micro-organisme constitue un test préalable à la colonisation spatiale car cela permet notamment d’assurer la production à long terme d’oxygène.

Reste à savoir pourquoi les extra-terrestres en question ne sont toujours pas arrivés eux-mêmes. Peut-être ont-ils abandonné leurs coûteux projets ; peut-être se sont-ils exterminés, etc.

Une fois encore, rien de tout cela n’est définitivement ni clairement prouvé. Il y a certes des arguments, par exemple le fait que le code génétique, c’est-à-dire le code de correspondance entre le langage de l’ADN et celui des protéines soit universel : le même chez la bactérie et l’éléphant. Cela peut résulter de la force des pressions sélectives qui n’auraient laissé subsister qu’une seule forme de vie possible. Mais on peut aussi envisager une origine unique due précisément à l’expédition du « paquet-cadeau » par les extra-terrestres, géniteurs de la Terre.

Une théorie de ce genre ne manque pas de sel venant de la part de Crick, penseur agnostique et même antireligieux par excellence, car elle réintroduit l’existence d’une force extérieure à l’homme. Crick, il est vrai, redonne le beau rôle à la force humaine par sa suggestion finale : et si nous entreprenions de coloniser à notre tour les planètes en envoyant des micro-organismes autour de nous ? On pourrait ainsi se ménager quelques planètes en guise de résidence secondaire. Cela pourrait toujours servir en cas de surpopulation ou de dégâts atomiques majeurs.

Son hypothèse panspermique mise à part, Crick a aussi joué les provocateurs en défendant des idées eugéniques, qui, pour être rationnelles n’en tombent pas moins sous le coup de certaines dénonciations idéologiques.

L’eugénisme selon Sir Macfarlane Burnet

Sir Macfarlane Burnet, un autre savant illustre, également Prix Nobel, lui remboîte le pas dans un livre aussi récent qu’explosif : Le Programme et l’erreur [7]. Macfarlane Burnet est l’un des fondateurs de l’immunologie moderne. Sa réflexion, celle d’un homme arrivé au fait de son existence et, par là même prêt à livrer le fond de sa pensée revêt donc un intérêt essentiel. « Sir Macfarlane Burnet est un chercheur d’une rare stature, écrit le professeur Hamburger dans sa postface. Il fait partie de ces  esprits imaginatifs et créateurs qui, mettant sans cesse en doute les idées reçues, ont fait faire des progrès révolutionnaires à la connaissance de notre corps. Quand un homme de cette envergure publie, au soir de sa vie, un livre de réflexion, l’affaire est d’importance. »

Bref, inutile de dire que Macfarlane est, lui aussi, un franc-tireur. Sa réflexion contribue à faire redescendre sur Terre l’ADN que Hoyle et Crick n’ont pas hésité à joyeusement envoyer dans l’espace. Le point de départ de l’analyse de Burnet n’en est pas moins imbibé de spiritualité : c’est une réflexion sur le vieillissement et la mort. Une réflexion d’un homme qui n’ignore nullement que la fin de la course approche et qui, de surcroît a renoncé au réconfort que procure la religion. Là encore, c’est une forme de matérialisme qui tient lieu de dimension spirituelle.

Il se peut, écrit Burnet, que le problème humain le plus important résulte de la disparition de toutes les idées philosophiques ou scientifiques, affirmant la permanence de la conscience individuelle après la mort. Cette conclusion fait l’objet d’une sorte de tabou, bien qu’elle soit probablement admise par 99 % des individus ayant des notions sensées d’hommes et de femmes intelligents.

C’est dire qu’on ne saurait aisément parler de la mort comme d’un sujet parfaitement académique. C’est pourtant ce qu’entreprend de faire le professeur Burnet. Selon lui, le vieillissement s’explique principalement par une série d’erreurs dues à des mutations somatiques qui envahissent notre ADN. Normalement, ce dernier est fort bien armé pour se réparer en cas d’accident. Mais au fur et à mesure du vieillissement, la machine se détraque et l’ADN n’est plus réparé convenablement. L’erreur se glisse dans le programme. Toutes sortes d’affections liées au vieillissement, y compris les maladies cardio-vasculaires et certains syndromes immunitaires, seraient les conséquences directes de ce processus. Pour le professeur Burnet, comme pour la majorité des biologistes, les processus génétiques jouent un rôle considérable y compris dans la détermination des caractéristiques psychologiques des hommes. Burnet élabore même une génétique du pouvoir, et une génétique du crime.

Enfin, débouchant sur des propositions pratiques, il envisage assez calmement une certaine politique eugénique [8]. C’est évidemment l’aspect de son livre qui a déclenché le plus de polémiques. On a accusé Burnet de vouloir renouer avec un certain darwinisme social. Mais tout cela, ce sont des mots. Le souhait de Burnet est de faire preuve d’humanisme. « Tout ce que j’ai pu écrire sous la rubrique de l’eugénisme, précise Burnet, n’a vraiment d’autres objectifs que de témoigner ma compassion pour ces individus prédestinés à la tragédie d’une vie intolérable. Ce n’est pas du tout en vue de produire une meilleure espèce humaine. Tant qu’il n’y aura pas de modifications dans les valeurs humaines, dans l’opinion publique et dans les préjugés des dirigeants, on ne pourra même pas envisager une vraie approche eugénique. »

Sans doute peut-on aussi, avec Claude Torossian, reconnaître dans l’eugénisme non une idéologie condamnable, mais une nécessité impérieuse [9], mais Burnet la réclame avant tout dans un but humain : éviter la souffrance. Notre moderne inversion des valeurs aidant, cela a suffi pour que certains le considèrent comme un monstre…


[1] Y. Christen, Le 3e Millénaire, n°1, mars-avril 1982, p. 46.

[2] F. Hoyle et C. Wickramasinghe : Le Nuage de la vie. Les Origines de la vie dans l’univers. Albin Michel, 1980.

[3] F. Hoyle et C. Wickramasinghe : Evolution from space. Dent, 1981.

[4] Cf. par exemple W.M. Irvine, S.B. Leschine et F.P. Schloerb, Nature, 283, 748-749, 1980.

[5] Y. Christen : Le Dossier Darwin. Copernic, 1982.

[6] F. Crick : Life itself, Simon and Schuster.

[7] Macfarlane Burnet : Le Programme et l’erreur. Une histoire naturelle de la mort et de l’hérédité. Postface de J. Hamburger, Albin Michel.

[8] Eugénique, eugénisme : science qui a pour objet d’étudier les conditions les plus favorables à la reproduction humaine et à l’amélioration consécutive de la race.

[9] C. Torossian, le 3e millénaire, n°1, mars-avril, 1982, p. 64.


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