Pierre d’Angkor : L’âme intrépide et le drame de la conscience chez Lamennais


31 Mar 2009

(Revue Le Lotus Bleu. Mai-Juin 1956)

Lamennais, qui vécut au début du siècle dernier, est une de ces figures étranges, énigmatiques, difficiles à juger, à comprendre même, parce qu’elles semblent concentrer et résumer en elles-mêmes toutes les contradictions du monde moderne, contradictions qui ne sont d’ailleurs que le reflet même de la complexité de notre nature.

Au cours de sa vie et de sa carrière mouvementées, on le voit passer brusquement en effet d’une attitude à l’attitude opposée, se portant toujours aux extrêmes, allant de l’incroyance, du scepticisme radical; à la foi catholique ardente et indiscutée, puis, se libérant graduellement de celle-ci pour finir par une rupture complète avec Rome et avec la religion, mais témoignant toujours néanmoins, à travers toutes ses palinodies, d’une sincérité entière et de la foi idéaliste de l’homme qui cherche avant tout la vérité, sans s’inquiéter de l’apparente incohérence de sa pensée et de sa conduite, ni du scandale qui pourra en résulter, ni de la peine qu’il causera à ses proches, à tout son entourage.

Lamennais fut un esprit brillant qui parut souvent excessif et peu ordonné, mais une âme noble, ardente et généreuse, et il m’a semblé qu’il pouvait utilement être proposé comme modèle à tant de ces esprits d’aujourd’hui que l’opportunisme rend veules et comme émasculés, et qui, toujours figés par la peur de se compromettre, ne savent plus, ou ne veulent plus, prendre une décision quelconque, préférant se cantonner dans des réserves prudentes plutôt que de s’ancrer dans une conviction acquise. Ceux-là ne méritent-ils pas le jugement sévère de l’Évangile que « Dieu vomit les tièdes » ?

Lamennais qui vécut, lui, courageusement cette tragédie de la conscience, que de telles âmes veulent ignorer ou étouffer, vaut donc la peine qu’on s’y arrête un moment.

Pierre-Henri Simon, l’éminent écrivain, critique et professeur de littérature à l’Université Catholique de Fribourg, a consacré au cas Lamennais une magistrale et subtile étude dans la revue bénédictine Esprit et Vie de Mared-sous. C’est à cette étude que je veux principalement me référer, en la commentant, en la complétant aussi sur certains points par des considérations qu’un professeur catholique laissera prudemment dans l’ombre, tandis qu’un théosophe se plaira au contraire à les souligner, à les faire ressortir.

Je dis donc que le cas Lamennais est un de ces cas exceptionnels que l’on n’imaginerait pas aisément, si l’histoire elle-même ne nous en fournissait de temps à autre des exemples frappants. Ce qui est le plus curieux, je le répète, dans cette vie, ce sont ces phases alternées, toujours sincères, d’incrédulité et de foi aveugle, de mysticisme dévot et de rationalisme agnostique. L’homme passe brusquement de l’une à l’autre, quasi sans transition et sans les mélanger, toujours avec la même générosité du cœur, mais toujours aussi avec la même décision, la même intransigeance de la pensée.

Et c’est ainsi que l’on voit finalement cet apôtre convaincu du catholicisme, ce disciple fervent du Christ, hier prêtre fanatique, se muer d’un coup en ennemi déclaré des prêtres et de la religion pour terminer son existence, impénitent, irréconcilié avec cette Église qu’il avait passionnément aimée et défendue. « Quelle rupture plus totale en effet aux yeux du Chrétien, écrit le professeur Simon, que celle d’un prêtre catholique qui dit un jour au Christ : « Tu n’es pas Dieu », et à son Église : « Tu es le temple du mensonge et de la tyrannie ».

Voilà donc l’étrange cas de conscience qu’il s’agit d’élucider, les états d’âme successifs dont il nous faut essayer de pénétrer les arcanes, les mobiles psychologiques, pour autant bien entendu qu’une conscience humaine se laisse ainsi pénétrer dans son intimité secrète.

Lamennais avait toute l’obstination de cette race bretonne dont il était issu. Il naquit à Saint-Malo en 1782. Dès sa jeunesse, il s’était senti une âme sensible et inquiète. C’était un « enfant du siècle », un poète romantique, livré à l’angoisse métaphysique et au « vague des passions », nous dit le professeur Simon.

Écoutons au surplus comment il se juge lui-même « La Providence a mis dans mon cœur une source de douleur qui s’est étendue sur ma vie dès ma naissance et ne s’épuisera qu’avec elle ».

Et encore : « La cause première de tous mes maux n’est pas à beaucoup près récente : j’en portais depuis plusieurs mois le germe dans cette mélancolie aride et sombre, dans ce dégoût de la vie qui s’emparant de mon âme peu à peu, finit par la remplir toute entière… La vue de ces champs qui se flétrissent, ces feuilles qui tombent, ce vent qui souffle ou qui murmure, n’apportent à mon esprit aucune pensée, à mon cœur aucun sentiment. Tout glisse sur fond d’apathie stupide et amère ». Ce vague à l’âme qu’aucun trouble sexuel ne parait justifier — car la passion sexuelle ne joua aucun rôle dans sa vie — semble pourtant moins être la plainte romantique d’un poète que la nostalgie d’un mystique insatisfait par l’impermanence des choses d’ici-bas. Sans doute cette mélancolie profonde était-elle aussi partialement causée par une santé débile. M. Simon écrit à ce propos : « Ce prophète moderne dont la grande voix abaissait les sages, avertissait les rois, invoquait la Papauté et interprétait impavidement les secrets de la Providence, était faible de santé et chétif de corps — il était né à sept mois avec une dépression de l’épigastre ». Souffrant d’un complexe d’infériorité, il confiait à son frère sa faiblesse physique et morale et la nécessité qu’il ressentait d’un appui, d’une direction, d’un soutien dans la vie. Je ne crois pas néanmoins que l’explication soit suffisante pour rendre compte des états d’âme successifs d’un homme qui, par ailleurs, dans tout le cours de son existence, témoigna toujours de la plus grande énergie morale, voire d’un courage intrépide. La vraie raison du mal d’âme de sa jeunesse me paraît plutôt avoir été l’âpreté du conflit intérieur qui épuisait ses forces vives, conflit suscité, d’une part, par le mysticisme de sa nature profonde, et, de l’autre, par les exigences d’un esprit naturellement critique et raisonneur. Cette dualité de tendances opposées ne se manifesta pourtant pas simultanément en lui, mais alternativement et successivement, ainsi que je l’ai dit; de sorte que c’est plutôt inconsciemment qu’il souffrit de ce manque d’équilibre que provoquait dans les profondeurs de son être la partie de lui-même momentanément refoulée. Il semble en effet que ses doutes contre la foi aient surgi dès son enfance. « Né et élevé dans une famille pieuse, nous dit le professeur Simon, l’enfant était dévot, mais ses tendances rationalistes naturelles, favorisées par la lecture précoce de Jean-Jacques Rousseau, se développèrent rapidement. Déjà il assaillait d’objections son professeur de catéchisme. Et il ne semble pas que ce fut là, chez lui, simples questions naïves d’enfant curieux, mais bien le fait d’un scepticisme de nature, de doutes sérieux qui ébranlaient son âme en éveil, qui paralysaient sa croyance native, au point que, chose extraordinaire dans cette famille bretonne, ultra-catholique, sa première communion dût être retardée jusqu’à l’âge de vingt-deux ans et après seulement qu’il eût été converti par son frère, l’abbé Jean. Un contemporain précise qu’à seize ans il était d’une « incrédulité désespérante ». Quoi qu’il en soit, après sa conversion, nous assistons à l’éclosion subite d’un homme nouveau. C’est le mystique qui brusquement réapparaît en lui et l’emporte sur le sceptique. Le doute vaincu, difficilement refoulé au profit de la foi aveugle, il étouffe désormais jusqu’à la possibilité de tout trouble de sa conscience par une fermentation intellectuelle intense. Il se montre un prosélyte ardent de la foi catholique, un ultramontain intransigeant. Il publie en 1818, c’est-à-dire à trente-six ans, un ouvrage qui fait sensation : l’« Essai sur l’indifférence en matière de religion ». Dans son zèle, il se fait l’apologiste convaincu de la religion en laquelle il voit le seul moyen de combattre le matérialisme ambiant — le matérialisme de la pensée et des mœurs — et de respiritualiser la société moderne. Le livre paraît sous le voile d’un anonymat bien vite percé à jour.- L’abbé de Lamennais est désormais célèbre. Partisan du traditionalisme le plus réactionnaire, il voue aux gémonies infernales à la fois la sagesse antique et la pensée moderne. Il traite de « penchant abject » l’admiration ressentie pour des sages tels que Socrate et Marc-Aurèle. Il condamne pareillement Descartes, Kant, Voltaire et Rousseau. Il maudit surtout comme diaboliques les idées de la Révolution de 89. A ce moment, il se montre donc férocement antilibéral, lui, qui devait quelques années plus tard être un des coryphées du catholicisme libéral.

Dans des ouvrages subséquents, il accentue encore sa position extrémiste, préconisant une sorte de théocratie catholique, rêvant de soumettre tous les États à l’autorité suprême de l’Église, affirmant le rôle prépondérant de la Papauté dans cette œuvre nécessaire de régénération spirituelle. Le bruit fait par ces publications est naturellement énorme. Lamartine qui a voulu connaître l’astre du jour, le décrit comme suit : « Je trouvai un petit homme presque imperceptible, ou plutôt une flamme que le vent de sa propre inquiétude chassait d’un coin de la chambre à l’autre, comme un de ces feux phosphorescents qui flottent sur l’herbe des cimetières et que les paysans prennent pour l’âme des trépassés. Il était non pas vêtu mais couvert d’une redingote sordide, il penchait la tête vers le plancher comme un homme qui cherche à lire des caractères mystérieux sur le sable. Il regardait obliquement, il ricanait sans cesse, il parlait avec une volubilité intarissable ».

Pauvre Lamennais ! Le portrait est amusant mais sans indulgence, vraisemblablement assez ressemblant. J’ai dit l’abbé de Lamennais.

Entre temps, en effet, il est entré dans la cléricature. Il a reçu les ordres mineurs et puis tardivement — à trente-quatre ans seulement — s’est laissé mener jusqu’à la prêtrise. A son corps défendant toutefois, car — chose extraordinaire et dont il nous faut chercher les raisons — ce jeune prêtre a horreur du sacerdoce. L’abbé Teysseire qui est son ami, son pieux conseiller, lui écrit à ce sujet : « Nous avons célébré notre première messe sur le Thabor : pour vous, il vous sera donné de la célébrer sur le Calvaire. — Votre âme y sera peut-être, comme celle de Jésus dans l’agonie, triste jusqu’à la mort… »

Et après que le grand pas a été accompli, en mars 1816, le même abbé Teysseire écrit encore à un autre correspondant en parlant de lui : « Il pousse l’obéissance jusqu’à célébrer la messe presque tous les jours malgré l’horreur qu’il semble avoir du sacerdoce ». Quelle tragédie intime révèle cette lettre à son frère où, trois mois après son ordination, il écrit : « Tout ce qui me reste à faire est de m’arranger de mon mieux et, s’il se peut, de m’endormir au pied du poteau où l’on a rivé ma chaîne ». Petit à petit pourtant le calme se rétablit en son âme et l’apôtre surgit. Ceci nous mène jusqu’en 1830. A ce moment, nous assistons à un nouveau tournant brusque dans cette existence. Ce ferme adversaire des idées de la Révolution apparaît soudain comme complètement retourné. Il veut réconcilier l’Église avec la liberté. Il fonde un journal : L’Avenir, dans lequel il se fait l’apologiste de ces fameuses libertés publiques qu’il abhorrait précédemment comme diaboliques : liberté de conscience, liberté de la presse, liberté de l’enseignement, liberté d’association, etc. Avec Montalembert et le Père Lacordaire, prédicateur éminent, il est à là tête du libéralisme catholique. Le théocrate absolutiste qu’il était s’est mué en son contraire, le démocrate chrétien; car, à cette époque encore, il compte surtout sur la religion et principalement sur l’autorité papale, pour freiner les libertés dangereuses, en écarter les périls, et spiritualiser le monde. Mais ici commence le drame le plus poignant dans la vie de notre héros. Pour défendre ses idées, son programme — car le catholicisme libéral a de terribles ennemis, dont le principal, le plus féroce pourrait-on dire, est le grand écrivain et polémiste catholique, Louis Veuillot, — il se rend à Rome, et là, c’est la catastrophe. Les déceptions graves que causent à ce naïf enthousiaste les intrigues qui entourent la cour pontificale et le nouveau Pape lui-même — Grégoire XVI venait de succéder à Léon XII — ne tardent pas à faire s’écrouler en lui toute cette laborieuse construction de foi, tout ce factice édifice, échafaudé à grand-peine dans sa mentalité, naturellement encline, nous l’avons vu, à l’incertitude et au doute.

Le mal apparaît profond, irrémédiable et « les paroles d’un croyant » qu’il publie en 1834, à son retour en France, sont comme un expédient désespéré pour sauver, s’il se peut encore, les assises de sa propre foi ébranlée, sinon déjà détruite, en la destinée de l’Église.

Son voyage à Rome en effet lui a ouvert les yeux, l’a bouleversé : « J’ai vu cela, écrit-il à une correspondante et je me suis dit : ce mal est au-dessus de la puissance de l’homme — et j’ai détourné les yeux avec dégoût et avec effroi ». Si l’Église lui paraît ainsi avoir trahi sa mission spirituelle, il compte pourtant encore sur le rôle providentiel et l’action personnelle du nouveau Pape, Grégoire XVI, pour réparer le mal et régénérer le monde. Dès lors, ce qui s’ensuit est comme marqué pour lui du sceau de la fatalité. La condamnation personnelle, par le Pape, de ses idées et de son livre, dans l’encyclique papale « Singulari nos », est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Après un instant d’hésitation et de soumission, il rompt définitivement avec Rome et la religion. Cette attitude, il la maintiendra désormais, farouchement, jusqu’à la fin de sa vie, refusant toute rétractation à son heure dernière, refusant même que l’on mît sur sa tombe une croix, ce symbole de l’espérance chrétienne, demandant seulement d’être enterré parmi les pauvres.

Comment donc expliquer un revirement aussi ahurissant, cette perte apparemment totale de sa foi chrétienne? Le professeur Simon, s’appuyant sur des textes précis, s’efforce de discerner les mobiles psychologiques qui l’ont provoquée. Lamennais, se demande-t-il, fut-il poussé par l’orgueil, ou bien y eut-il, chez lui, une défaillance de l’amour, de l’amour chrétien? Sans doute, il possédait un caractère susceptible et ombrageux. Pourtant, ses intimes protestent contre l’accusation que c’était un homme orgueilleux. « Pas d’homme au monde plus enfoncé dans l’humilité et le renoncement à soi-même », a écrit son disciple et ami Maurice de Guérin. Au surplus, « ce qu’il y a eu d’orgueil chez Lamennais, écrit le professeur Simon, n’explique ni la brusquerie, ni la constance et la profondeur de l’apostasie ».

D’autre part, ce n’est pas non plus l’amour qui a faibli en cette âme naturellement aimante, et qui s’était passionnément attachée à l’Église et à sa doctrine. Ce qui, à un moment donné, a faibli chez lui, c’est la foi, après un long travail intérieur sur lequel nous sommes mal renseignés, nous dit encore le professeur Simon, « Féli (c’est le nom familier que lui donnait son entourage) s’étant montré très secret aux approches de ce mystère définitif ». Le distingué professeur conclut donc que c’est « une paille », une « fissure dans le métal de sa foi catholique » qui est à l’origine première de sa rupture avec Rome. C’est cette fissure originelle d’ailleurs qui expliquerait également sa répugnance intime à recevoir la prêtrise, même après son adhésion au catholicisme; c’est elle qui le mènera finalement à ce que les catholiques nomment l’apostasie. Apostasie! Mot dur, cruel, injuste, car de quel droit qualifie-t-on de ce terme injurieux et qui implique la faute morale la plus grave, une attitude qui peut être commandée à son auteur par une exigence de sa conscience profonde, par une vision claire et impérative de l’Esprit? Au lieu de faute morale, n’est-ce pas plutôt le courage moral qu’il faudrait reconnaître dans le cas Lamennais? Quel courage en effet ne lui fallut-il pas pour surmonter tous les obstacles qui se dressaient sur sa route, pour se dégager de son entourage, de ses influences familiales, renoncer à ses croyances ancestrales, piétiner son amour-propre, mépriser ces relents de vanité que lui faisait respirer sa jeune célébrité acquise, le tout pour demeurer fidèle à lui-même? A lui-même, c’est-à-dire à la Voix divine, à la Raison divine se reflétant en son mental humain, car telle est bien la vraie grandeur de l’homme. Certes, il y a ici des risques. Chacun peut se tromper dans ce discernement de la Vérité, et il peut paraître audacieux pour l’individu d’opposer sa conviction personnelle à de vieux enseignements. Pourtant, c’est là, répétons-le, une question de noblesse, de courage personnel et de dignité humaine. L’erreur de bonne foi n’est pas un crime. Aux risques donc de souffrir temporellement de ses erreurs éventuelles, chacun se doit de découvrir la Vérité par soi-même, c’est-à-dire par son propre effort courageux, par sa propre expérience, à ses propres risques, et non par l’effet d’une contrainte morale imposée par une autorité extérieure, à laquelle il doit se soumettre aveuglément, sans discussion, sans restriction et au mépris de sa propre raison.

Mais pour en revenir à Lamennais qu’est-ce qui explique cette fissure que soupçonne le professeur Simon et qui altéra, dès l’origine, le métal de sa foi ? M. Simon ne répond pas à la question : il se défend même de la poser.

« Il serait naïf, écrit-il, de se poser une question de cet ordre comme si le fait de croire ou de ne pas croire était: explicable et comme si l’intelligence critique pouvait entendre, au foyer d’une âme, l’ultime dialogue de la Grâce et de la liberté. »

Pour le catholique, en effet, l’acte de foi est en quelque manière un acte gratuit, un miracle de la Grâce, un acte surnaturel que l’on constate mais que l’on n’explique pas, que l’on ne raisonne pas, un mystère. Pour nous, au contraire, nous pensons que l’homme raisonnable, s’il croit quelque chose, doit savoir ce qu’il croit, si ce qu’il croit n’est pas en opposition avec sa raison, et pourquoi il le croit.

Nous voulons donc que l’acte de croire soit en nous le résultat d’une sorte d’intuition intime et non la simple et aveugle adhésion à une autorité extérieure qui nous impose cette croyance. Je pense donc que pour élucider le cas Lamennais et l’énigme qu’il pose, il importe de chercher plus avant que ne le fait le distingué professeur de Fribourg, autrement dit de creuser plus profondément dans les replis secrets de la conscience de notre personnage, pour tenter d’y découvrir, si possible, les raisons ultimes de sa croyance et de son incroyance successives. Pour y réussir, peut-être convient-il d’établir au préalable la position de Lamennais, compte tenu de son caractère et de sa mentalité propres, en face du magistère de l’Église. Lamennais, nous l’avons dit, était un esprit inquiet et chercheur : un mystique, certes, mais aussi un enfant du siècle. Pour lui, les droits de la raison, le doute méthodique, et la liberté de la conscience, représentaient des valeurs spirituelles. Sans doute ces valeurs furent-elles quelque peu obnubilées à ses yeux quand il se convertit au catholicisme. Néanmoins il est de fait, nous l’avons vu, que ses dispositions originelles à la critique et son amour de la liberté furent au point de départ de toute sa carrière. En réalité, donc, il est fils attardé, je ne dirai pas de Luther, — car si Luther prétendait affranchir l’esprit humain de la contrainte romaine, il le maintenait toujours esclave de la lettre des Écritures — mais fils de Descartes et de Pascal : de Descartes qui proclamait les droits de la pensée en tout domaine, sans poser aucune restriction, de Pascal aussi qui disait que toute la dignité de l’homme est dans la pensée, la pensée libre s’entend.

Le professeur Simon me dit que Lamennais ne peut être considéré comme fils de Descartes, lui, qui a répudié le Cartésianisme et « n’a jamais renoncé à la doctrine du sens commun et de la raison générale, à laquelle s’oppose la théorie cartésienne du sens propre et de l’évidence issue de la conscience d’un moi isolé ».

Je réponds que s’il est vrai qu’il a rejeté nommément le Cartésianisme, sa conduite, au début et au terme de sa carrière, n’en a pas moins été celle d’un parfait cartésien, inconsciemment peut-être. Ses mobiles d’action semblent bien en effet lui avoir été inspirés non par une raison générale ou le sens commun, mais bien par une conviction personnelle, une sensibilité propre, caractéristique de cette nature romantique qui était la sienne, et le distinguait personnellement de son entourage.

Au surplus, un tel état d’esprit remonte à plus haut que Descartes, au mouvement même de la Renaissance.

C’est la Renaissance en effet qui développa l’esprit critique d’investigation et de libre examen, en réaction au fidéisme aveugle du moyen âge. Ce sont les humanistes de ce temps qui soulignèrent la valeur, non seulement spirituelle mais temporelle, de la personne humaine, alors que précédemment le droit individuel était annihilé sous la loi collective des sociétés civiles ou religieuses. Et ce n’est pas parce qu’ultérieurement on a commis l’erreur grave de présenter les droits de l’homme et du citoyen comme un absolu, au point de perpétrer en leur nom toute sorte d’excès et de crimes et de nier la nécessité de toute discipline morale et sociale, que l’on peut méconnaître ces droits inaliénables de l’individu et les fouler aux pieds. — Telle était donc l’attitude d’esprit du jeune Lamennais, lorsque repris par l’ambiance familiale et circonvenu par un entourage ennemi de la Révolution, il fait retour au bercail catholique. Nous assistons dès lors à un brusque changement du décor, au changement d’attitude que lui commandent les postulats mêmes de la foi catholique. Quels sont ces postulats? On peut les résumer en les trois points suivants :

1° L’homme livré à ses seules ressources ne peut connaître les vérités surnaturelles de la Révélation contenues dans les Écritures;
2° Une grâce surnaturelle lui est donc nécessaire pour arriver à la connaissance exacte de ces vérités;
3° L’Église catholique représente le seul canal par lequel nous arrive cette Grâce, et, partant, elle est la seule interprète autorisée de ces mêmes Vérités.

La conséquence qui découle de ces trois postulats est que l’esprit critique n’est pas recevable ici et que l’homme doit s’en remettre les yeux fermés à l’enseignement de l’Église dans le domaine de la foi et accepter ses directives.

Telle fut dès lors l’attitude imposée à Lamennais, du fait même de son ralliement à la foi catholique.

Mais alors, se demandera-t-on, comment cette foi, acceptée après un long débat intérieur, vint-elle ultérieurement à défaillir chez lui? Le professeur Simon nous dit que c’est le choc des déceptions, des indignations, éprouvées à Rome, la capitale de la Chrétienté, qui a élargi la fissure originelle et causé le désastre. Mais il me semble qu’il y a ici une certaine contradiction dans la thèse de l’éminent professeur, car le choc des déceptions ou des indignations subies a bien pu provoquer chez l’homme incompris et sensible qu’était Lamennais une révolte du caractère, de son orgueil et de sa vanité blessés — hypothèse que le distingué professeur semble avoir précédemment rejetée, nous l’avons vu — mais il n’expliquerait pas une défaillance de sa foi, si celle-ci eût été fermement établie. Il y eut donc autre chose. Cette foi n’était pas fermement établie et le professeur le reconnaît lui-même en nous parlant de fissure originelle.

Comment celle-ci s’est-elle aggravée? Le professeur ne nous le dit pas, il n’ose s’aventurer dans les replis secrets de cette conscience.

Cette autre chose pourtant me paraît simple. C’est, chez notre héros, après sa condamnation pontificale survenue à Rome, le brusque retour de son esprit critique, le flux en retour de cette raison si péniblement refoulée par lui jadis, et qui, par l’irruption soudaine de sa vague puissante a provoqué le naufrage de sa foi catholique. Cette foi d’ailleurs semblait avoir été en lui moins le fruit d’une grâce surnaturelle, ainsi qu’on le suppose, que le résultat d’un dur et constant effort contre sa propre nature rationnelle. Aussi est-ce bien l’orgueil de sa raison que l’Église incrimine en lui. « Superbia satanica », a dit le Pape. L’Église taxe toujours d’orgueil les rebelles à son enseignement. Quoi qu’il en soit, la foi de Lamennais s’est évanouie au souffle de l’esprit critique retrouvé. Le professeur Simon note les étapes de ce naufrage : « Ce qui a cédé tout d’abord, nous dit-il, c’est la foi de l’ultramontain dans l’infaillibilité du siège de Pierre; puis la foi du catholique dans les destinées surnaturelles de l’Église; enfin la foi dans la divinité du Christ, et alors tout est emporté ».

Lamennais n’a rien extériorisé de ces débats intimes. Mais peut-être n’est-il pas impossible de retracer dans une certaine mesure le flot de pensées, de réflexions, qui, dans le tréfonds secret de cette conscience troublée, a dû nécessairement précéder ou accompagner ses abandons ou revirements successifs.

« L’Église, a-t-il dû penser, est une institution qui fut créée par le Christ et mise par lui au service de l’homme et de son salut. Mais les hommes ont déifié l’institution, mis l’homme à son service, en sacrifiant la liberté humaine à cette divinité nouvelle. Double crime d’idolâtrie et d’asservissement de l’homme. Quant à l’enseignement même de l’Église, les dogmes élaborés par elle, ceux de la création, la chute du premier homme, la rédemption, l’eucharistie, la résurrection de la chair, etc., ils sont, dans leur formulation littérale, pareils à ces coquilles grossières qui renferment et dissimulent des perles de grand prix. Ils contiennent en effet les plus hautes vérités ésotériques, c’est-à-dire appartenant à un ordre transcendantal : mais enseignés au sens de leur lettre morte, et privés du sens symbolique qui les éclaire et les illumine, ils ne sont plus que des coquilles vides, c’est-à-dire des non-sens, des absurdités pour notre entendement. Saint Paul l’avait dit : « La lettre tue si l’esprit ne vivifie. »

Méconnaissant la parole de l’Apôtre, les hommes d’Église ont mis sur le même pied de crédibilité la lettre qui tue et l’esprit transcendant qu’elle recouvre, et dont ils ont perdu la clef, le sens véritable. Ils ont ainsi trahi la religion elle-même et son enseignement, dont ils ont fait une matière inassimilable à notre raison. »

Sans méconnaître donc ici la ligne des grandes âmes et des saints que l’Église, en dépit de ses errements, n’a cessé de produire au cours des siècles de son histoire, Lamennais n’a pu s’empêcher, semble-t-il, de constater l’action néfaste des hommes, venant compromettre et trahir l’œuvre du Christ. Dès lors c’est le caractère divin de cette œuvre qui lui est devenu suspect et sa foi en elle a sombré.

Mais même quand il en arriva à la pire des négations pour un prêtre, quand il renie ce qui, selon l’expression du professeur Simon, est « l’âme de l’âme de la foi chrétienne », la divinité même de la personne du Christ, ce qu’il renie, selon nous, c’est seulement la conception théologique de cette divinité du Christ. Comment croire en effet qu’en le Maître Chrétien qu’il aimait et vénérait comme un idéal de perfection, il eût cessé de voir l’envoyé divin, le messager de la sagesse divine, de ce Verbe divin, immanent dans la Nature entière dont il est la vie animatrice et créatrice, mais immanent à fortiori en l’homme lui-même, ainsi que le dit l’Évangile selon saint Jean. Rien donc n’autorise à croire que ce Jésus, en qui la Divinité s’était manifestée, cessa d’être pour Lamennais, à aucun moment de sa vie, le Maître, le « frère aimé des hommes », le prototype de l’homme divin, et non cette incarnation divine unique dans l’Histoire, ainsi que l’a imaginé la théologie chrétienne.

Je dis donc qu’il est vraisemblable de croire que Lamennais entrevit confusément et accepta implicitement ces hautes vérités ésotériques, sous l’emprise d’une intuition, fruit d’une conscience libre, ayant repris possession d’elle-même : mais que rebuté par le langage, l’intransigeance, l’incompréhension ecclésiastiques, par le matérialisme et le littéralisme étroit de l’enseignement théologique, il se soit détourné de ce dogmatisme qui, tel quel, lui parut être un outrage, un défi à la raison, pour se consacrer désormais exclusivement au salut social de l’humanité!

Certes, en prêtant ces idées et ces sentiments à Lamennais, je me rends compte du danger que présentent des vues que ne soutient aucun texte explicite, et de l’audace qu’il y a, de ma part, à vouloir résoudre les énigmes d’une conscience qui ne voit pas toujours clair en elle-même. Si je le fais tout de même, c’est que pareils sentiments et pensées me semblent être imposés par les circonstances mêmes, commandés par les attitudes qui opposent la pensée libre au fidéisme catholique, et qu’il paraît inconcevable dès lors que Lamennais, dont toute la vie fut l’illustration pathétique de ce conflit, ne les eût pas personnellement éprouvés et profondément ressentis au fond de lui-même.

Mais il est temps de conclure. Comment convient-il donc que nous jugions l’homme? Devons-nous ne voir en Lamennais qu’un esprit inquiet, instable, en perpétuelle contradiction avec lui-même, ainsi qu’on le fait généralement? Ou bien, en dépit des apparences contraires, peut-on découvrir dans sa pensée, dans sa conduite, quelque constante, un fil conducteur souterrain, qui dirige occultement toute cette existence mouvementée et restitue à ses états d’âme opposés une sous-jacente unité?

Pour répondre à cette question, il est nécessaire de mettre en regard les trois phases principales de sa vie. Nous avons d’abord le Lamennais d’avant 1830, antilibéral, ultramontain, incarnant les réactions du monde catholique révolté contre les excès et les crimes de la Révolution, luttant passionnément contre le positivisme matérialiste, et comptant sur la foi et l’action catholiques pour respiritualiser la Société.

Ensuite nous est apparu brusquement le Lamennais d’après 1830, mué en apologiste fervent du catholicisme libéral, défenseur passionné des conquêtes de la Révolution dans ce qu’elles ont de légitime, et comptant toujours sur la religion pour en prévenir les excès et les abus. — A y bien réfléchir, y a-t-il réelle contradiction entre ces deux premières attitudes? Au lieu d’une contradiction, ne faut-il pas mieux voir ici entre elles une complémentarité de tendances? Si par exemple nous élargissons le problème, ne voyons-nous pas, au cours de l’Histoire, les hommes de la Renaissance succéder et ‘s’opposer aux hommes du moyen âge, comme poussés par une sorte de réaction naturelle et spontanée? Et ne convient-il pas de voir, ici aussi, plutôt qu’une contradiction de la nature humaine un mouvement pendulaire du fléau de la balance venant rétablir dans l’Humanité un équilibre rompu? La foi mystique des uns en effet doit s’équilibrer avec la raison des autres, car les deux tendances sont pareillement légitimes dans la nature humaine et doivent s’harmoniser dans une complémentarité mutuelle. Quand donc Lamennais fait succéder en lui les exigences de sa raison aux élans impétueux de sa foi, il ne fait donc que résumer en sa personne le mouvement même de l’Histoire lequel, par sa réaction aux extrêmes, tend toujours à réaliser l’homme équilibré, l’homme parfait.

C’est ce même rétablissement d’équilibre donc qui explique aussi la troisième et dernière phase de la vie de notre héros. Sa rupture avec Rome, lorsqu’il se rend compte que le catholicisme romain, en refusant de reconnaître comme appartenant de droit à la personne humaine les droits proclamés par la Révolution, cette rupture, dis-je, est également chez lui une réaction naturelle de l’esprit, car en se muant en puissance despotique sur les âmes et les consciences, l’Église à laquelle il croyait lui semble avoir trahi sa propre mission spirituelle. De là la révolte en lui de l’homme contre le croyant.

On objectera peut-être que Lamennais ne s’est jamais soucié du droit des individus, que seul le hantait le problème social, le salut collectif du monde.

Il est certes vrai que ce fut le salut social en même temps que la régénération spirituelle du monde, qui, sa vie durant, furent son principal souci. Néanmoins sa propre aventure spirituelle, sa révolte personnelle contre l’Église, impliquait au même titre, l’affirmation du droit de chaque individu à résister aux prétentions ecclésiastiques à régenter les âmes, à dominer les consciences. N’est-ce pas aussi d’ailleurs autant pour le développement de la personne individuelle que pour assurer son rôle social que dans son dernier livre : « Esquisse d’une philosophie », qui est comme son testament spirituel, il affirme que la valeur de chaque homme en particulier dépend de l’équilibre en lui des trois facultés : l’intelligence, l’amour, la volonté, montrant que la moindre défaillance dans l’une des trois engendre nécessairement des conséquences désastreuses dans le comportement humain?

Et c’est également l’équilibre de ces trois facultés : intelligence, amour, volonté, que nous constatons comme constante dans sa propre vie :

1° Une intelligence toujours passionnément orientée vers la vérité, quelle qu’elle puisse être. Il a dit lui-même à Sainte-Beuve à ce propos : « J’ai reçu de la Providence une faculté heureuse, dont je la remercie : la faculté de me passionner toujours pour ce que je crois la vérité, pour ce qui me paraît tel actuellement. Je m’y porte à l’instant comme à un devoir, sans trop me soucier de ce que j’ai pu dire autrefois ».

2° La seconde constante chez lui, c’est son amour, un amour sans défaillance. Dans un extrait de lettre à Montalembert, que me communique le professeur Simon, je lis cette phrase : « Je n’ai point changé, c’est le même fleuve qui coule dans la même direction et qui, en coulant, longe des rives diverses. Le fleuve, c’est l’amour, les rives, ce sont les idées — et voilà toute mon inconstance! »

3° Enfin, la troisième constante, c’est une volonté tenace, intrépide, que ne peuvent abattre ni les troubles, ni ces déchirements intérieurs de la sensibilité que devaient lui causer ses volte-face et ses reniements alternés. On l’a accusé à ce propos d’indifférence, de sécheresse de cœur. Mais cette conclusion ne cadre pas avec l’âme fine, sensible, aimante, que nous lui avons reconnue. D’autre part, ce masque fermé, tourmenté, volontaire, qui est le sien, trahit à la fois les troubles de son âme et cette fermeté de caractère qui lui permet de les surmonter, fermeté qu’il tient de sa race bretonne.

Pour moi, je veux donc croire que si Lamennais n’a rien laissé paraître au dehors de ses sentiments intimes, ce n’est pas par sécheresse de cœur, pas davantage par pudeur secrète ou par obstination orgueilleuse. S’il a maintenu, cette attitude jusqu’à la fin de sa vie, c’est parce qu’il a craint que toute marque de peine ou de souffrance de sa part ne fût interprétée comme un remords, un regret, une hésitation ou une rétractation de ses idées. Stoïquement donc il a tout retenu par devers lui, il s’est tu jusqu’à la fin.

Lamennais? Pauvre homme, mais âme magnanime, sincère, généreuse, pour tout dire en un mot, un vrai théosophe; car, durant toute sa vie douloureuse, il pratiqua sans cesse, héroïquement notre devise : « Satyan nasti paro dharmah » : « Il n’est pas de religion supérieure à la vérité ». Passionné dans cette recherche, il en vécut, il en mourut.

Pierre D’ANGKOR.